Correspondance - Tome V

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 22/28

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Correspondance - Tome V

À Sa Nièce Caroline ........................................................ 84

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 28 parties.

 

À JOSÉ-MARIA DE HEREDIA

[Croisset,] vendredi, 3 h[eures, 31 octobre 1879].

Mon cher ami,

– 1018 –

Votre combinaison est impossible. – La course de Rouen à Bonsecours, et de Bonsecours à Croisset exige au moins deux heures. – Vous ne seriez pas à Croisset avant 1 heure !

Au lieu de venir déjeuner chez moi, déjeunez à Bonsecours. – Puis, vous ferez le voyage de Croisset, vous y dînerez. Et on vous aura un fiacre, qui vous portera à la gare de Rouen, par le dernier train. De cette façon, vous serez rentré chez vous à minuit. –

Si vous me donniez toute la soirée, vous pourriez être le lendemain matin à Paris à 11 heures. Espérons qu’on vous fléchira.

En tout cas le programme ci-dessus est le seul praticable.

Un télégramme, pour savoir à quoi m’en tenir S.V.P.

Je vous embrasse.

Votre

 

On va donc tailler une bavette ! et une soignée !!!

 

AU PRINCE NAPOLÉON

[Croisset, 4 novembre 1879.]

Monseigneur,

Vous me rendriez un grand service si vous pouviez me donner des renseignements (confidentiels) sur M. Durassié qui a été au service de Votre Altesse.

 

– 1019 –

Il est sur le point de s’associer à mon neveu dans une grosse affaire d’argent qui m’intéresse.

Que faut-il penser de son intelligence et de sa probité ?

Je vous remercie d’avance, Monseigneur, et vous prie de me croire – (ce dont vous ne doutez pas) votre très affectionné

 

Croisset par Déville près Rouen (Seine-Inférieure)

4 novembre 79.

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset,] mercredi soir [5 novembre 1879].

Mon chéri,

Je compte sur vous, samedi prochain, suivant votre promesse.

Si vous pouvez me faire les deux commissions suivantes vous m’obligerez :

1° aller chez Lemerre et lui dire que je m’étonne grandement de ne pas avoir de réponse à ma dernière lettre. Ledit sieur me doit de l’argent que je ne vois pas venir et lambine pour l’édition des poésies de Bouilhet, d’une façon exaspérante !!!

2° se présenter chez le jeune Charpentier et articuler la même antienne. Id est : exprimer de ma part le plus vif étonnement de ce que je n’entends parler ni de L’Éducation

 

– 1020 – ni de la Féerie. – Bref, vous lui demanderez s’il n’a rien à vous donner pour moi.

Ces bougres-là sont à gifler avec leur sans-gêne !

À samedi, je vous embrasse.

Votre vieux

 

Quelle bavette nous taillerons !

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, 5 novembre 1879.]

Comment allez-vous, ma chère Princesse ? Êtes-vous revenue à Paris, pas encore sans doute ? Et vous profitez des derniers rayons d’automne.

À la fin de la semaine prochaine, ma nièce me quitte. Et je vais être seul tout l’hiver. Quand vous me reverrez (que n’est-ce demain) j’aurai fini mon interminable livre, lequel commence à me peser terriblement. Ne m’oubliez pas dans ma solitude. Envoyez-moi de temps à autre un petit souvenir. Vos lettres me sont des joies.

Il y a huit jours, j’ai eu la visite de Mme Pasca. Elle se proposait d’aller à S[ain]t-Gratien vous présenter ses respects. Ce à quoi je l’ai fortement engagée. Elle m’a paru en meilleur état physique et moral. La pauvre femme est dans une situation fâcheuse. Mais pour qui donc la vie est-elle bonne ?

 

– 1021 –

Je viens d’écrire à Renan pour le remercier de son dernier volume. Comme je suis en ces matières un peu plus qu’un amateur je peux en parler sciemment. Ce livre est un chef-d’œuvre d’érudition et d’ingéniosité. Je n’en dirai pas autant des Rois en exil. Vous ne lisez pas Nana, je suppose ; donc je me tais.

Hier, j’ai adressé une lettre au prince Napoléon pour lui demander un renseignement qui m’importe beaucoup. Est-il à Paris ?

Vous me paraissiez inquiète de ce bon général Chauchard. J’aime à croire qu’il va mieux.

On ne peut que vous approuver, Princesse, « d’avoir confiance ». Pourquoi se troubler ? s’agiter ? Qu’y pouvons-nous ? Les récriminations qu’on fait contre son époque avec l’éternel « comment ça finira-t-il ? » proviennent de l’ignorance historique. L’Humanité, en somme, n’a jamais été moins malheureuse qu’à présent. De quoi se plaindre ? Vous avez bien fait d’acheter votre hôtel. Restez-y. Et soignez-vous ; conservez-vous pour tous ceux qui vous aiment, c’est-à-dire qui vous connaissent.

En vous baisant les mains, Princesse,

Je suis votre très affectionné

 

Croisset, par Déville (Seine-Inférieure), 5 novembre 79.

 

– 1022 –

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Bougival, les Frênes, Chalet (Seine-et-Oise).

Jeudi, 6 nov[embre 18]79.

Voyons, mon bon vieux, il faut pourtant que je vous écrive et que je sache ce que vous faites. – Quant à moi, je n’ai pas bougé d’ici – et ça n’a pas très bien marché ici. – La seconde fille de Mme Viardot a mis au monde – assez laborieusement – une petite fille – il y a un mois de cela – la mère et l’enfant se portent bien ; – mais sa fille aînée (Jeanne) a attrapé la scarlatine – voici 3 semaines qu’elle est séquestrée – et cela durera encore autant. – Marianne est fortement grippée et ne peut pas sortir. – M. et Mme Viardot sont retournés à Paris depuis lundi – et je reste ici, comme une vieille huître qui ne bâille pas même au soleil. – Mon cœur aussi me donne des ennuis – avec des palpitations, des crampes nocturnes, etc.

J’ai fini la traduction du petit article pour la revue de Mme Adam – et je vous l’enverrai – ou le porterai moi-même, pour que vous y fassiez les corrections nécessaires. – Je vous en informerai d’avance et je vous remercie dès à présent. La chose est très courte.

Je ne crois pas que j’aie jamais lu quelque chose d’aussi parfaitement ennuyeux que Nana (ceci – entre nous). C’est à périr de terre à terre, de méticulosité ; et les quelques gros mots qui [s’y] trouvent, comme autant de grains de poivre, ne suffisent pas à relever le goût insipide de cette bouillie.

Il paraît que c’est aussi un four – dans l’opinion générale.

Je vous embrasse – à bientôt en tout cas.

Votre

– 1023 –

J. TOURGUENEFF.

 

À JEANNE DE LOYNES

[Croisset,] samedi soir [8 novembre 1879].

[Lettre très variée. Au sujet de Mme Plessy qui ne lui a envoyé aucun remerciement ; à l’encontre de son amie, il n’en montre nulle surprise :] Quand nous serons en tête à tête, je vous exprimerai mon opinion entière sur cette personne, elle est médiocre [il souligne ; il accorde qu’elle est seulement] bonne femme, qualificatif qui ne veut rien dire. […] Elle avait beaucoup de talent, mais le talent ne constitue pas tout l’être, il dépend d’une faculté particulière et très restreinte, et des gens de génie peuvent être des imbéciles en dehors de leur spécialité.

[Répondant à une question de Mme de Loynes, Flaubert dit qu’il ne connaît rien de « Nana » ; mais :] Je me suis délecté avec le dernier volume de notre ami Renan. Quel bijou d’érudition ! quel historien !

[Pour « Bouvard et Pécuchet », Flaubert s’assimile quantité d’ouvrages.] Pour le chapitre que j’écris maintenant, je lis beaucoup de livres de dévotion moderne, et aujourd’hui j’ai trouvé quelque chose de bien joli que je vous envoie pour votre récréation [il cite une question extraite du « Manuel du jeune communiant », pour l’examen des péchés en vue de la confession, d’une rudesse tout à fait biblique. / Mme de Loynes avait entretenu Flaubert d’affaires de bourse, mais ces agitations, ces avidités, ne sont pas son fait ; elles] n’arrivent pas jusqu’à lui, dieu merci ! […] dès qu’on me parle de ces choses-là, ou le sommeil me prend,… ou l’exaspération.

 

– 1024 –

[Quand se revoir ?] Ce ne sera pas demain, hélas ! puisque je ne quitterai ma cabane qu’ayant terminé mon énorme bouquin, c’est-à-dire à la fin de l’hiver.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES ?

[Croisset, 8 novembre 1879.]

Voici une heure que j’ai reçu votre lettre, et j’y réponds immédiatement pour vous calmer, car votre inquiétude m’inquiète. Comment ! une émeute est imminente et la Champagne va devenir prussienne ? Ah ! non ! ça, c’est trop. En quoi notre temps est-il « étrange » ? Je ne comprends rien à tout cela. Nous sommes, au contraire, dans le calme et la platitude. Avez-vous peur de Blanqui, de Humbert ? L’élection de Javel vous terrifie-t-elle ? Ce serait trop naïf !

Quant à mes bonshommes, c’est parce qu’on les assomme avec Ségur et ses pareils qu’ils tournent à l’indifférence, et ce procédé-là est « tout à fait digne de moi », bien que vous en disiez, ma chère amie.

Depuis trois mois, je ne lis que des livres de dévotion moderne. Aujourd’hui j’ai expédié le Manuel des jeunes communiants, où il y en a de raides ! « Avez-vous commis des actes déshonnêtes avec des animaux ? », page 376, etc. Ce qui est peut-être un souvenir de ce passage de la Mischna :

« Il n’est pas bon à l’homme prudent de rester seul avec un animal, surtout si c’est un quadrupède. »

L’importance qu’on donne aux organes uro-génitaux m’étonne de plus en plus.

 

– 1025 –

Et notre ami le p[ère] Didon qui débagoule sur le divorce et le mariage !… Peut-on s’occuper de niaiseries pareilles ?…

Je vous assure qu’en ces matières je suis un peu plus qu’un amateur. Eh bien ! le cœur me saute de dégoût ! Pie IX – le martyr du Vatican – aura été funeste au catholicisme. Les dévotions qu’il a patronnées sont hideuses : Sacré-Cœur, Saint-Joseph, entrailles de Marie, Salette, etc. Cela ressemble au culte d’Isis et de Bellone dans les derniers jours du paganisme. En signalant ce symptôme, je suis dans le vrai, et je fais mon devoir.

Je n’ai encore rien lu de Nana. Quant aux Rois en exil, je vous trouve un peu sévère ! L’auteur, il est vrai, n’a pas compris la grandeur du sujet. Ça sent trop la Vie parisienne.

Je me suis délecté avec le dernier volume de Renan. Quel bijou d’érudition, et comme c’est modeste ! Il n’a pas le bon Dieu dans sa poche, celui-là, et voilà pourquoi je l’aime. – Mais je vous aime encore plus que lui, et je vous embrasse.

Votre vieux fidèle.

 

Amitiés au mari.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset, 8 novembre 1879.]

Mon vieux chéri,

Envoyez-moi ou mieux apportez-moi votre travail quand il vous plaira. Ne me faites aucune promesse, ne

– 1026 – m’annoncez pas votre voyage. Prévenez-moi vingt-quatre heures d’avance. – Et arrivez, voilà tout ce que je vous demande.

B[ouvard] et P[écuchet], qui vous présentent leurs respects, sont maintenant en pleine dévotion. Ils vont « s’approcher de la s[ain]te table ». Je crois que ce chapitre de la Religion ne me fera pas bien voir de MM. les ecclésiastiques ? Je suis gorgé de lectures pieuses ! – Enfin au jour de l’an, j’espère entamer le dernier chapitre – et quand ce sera fini j’en aurai encore pour 6 mois.

Ma nièce me quitte dans huit jours – et je vais être seul jusqu’au printemps. Ce soir j’aurai la visite du jeune de Maupassant. Voilà tout, mon bon.

Je n’ai lu de Nana que cinq ou six feuilletons. Conséquemment, ne puis en parler. Mais je me suis délecté dans le volume de Renan. – Quel bijou d’érudition !

Dites chez vous tout ce que vous pourrez trouver de plus aimable, en commençant par Mme Viardot pour finir à la dernière-née.

Je vous embrasse bien tendrement.

Votre vieux

 

Vous ne me parlez pas de la goutte. Donc elle est absente ? – Tant mieux.

Moi aussi je me sens parfois bien vieux – bien las, éreinté jusqu’aux moelles. N’importe. Je continue. – Et je ne voudrais pas crever avant d’avoir déversé encore quelques pots de merde sur la tête de mes semblables.

 

– 1027 –

Cela seul me soutient.

 

AU PRINCE NAPOLÉON

[Croisset, 9 novembre 1879.]

Monseigneur,

Je vous remercie des détails que vous m’avez envoyés, et de la promptitude avec laquelle ils me sont parvenus.

Du reste, ce n’est pas d’aujourd’hui que je connais vos bons offices.

Et je profite de l’occasion, Monseigneur, pour vous assurer que je suis

votre tout dévoué

 

Dimanche soir, 9.

Croisset.

 

À RAOUL-DUVAL

[Croisset, 11 novembre 1879 ?]

Dites donc, mon cher ami, savez-vous que vous avez beaucoup de talent. Votre discours m’a ravi. – C’est un bijou ! – Quand Bastiat a paru, j’ai été dans l’ombre, un de ses applaudisseurs. Et depuis je l’ai relu plusieurs fois.

 

– 1028 –

« La Protection », comme il l’a prouvé, est une « spoliation ». Mais à présent toute Notion de justice me paraît s’en aller de ce monde !

On perd la boule. L’égoïsme engendre l’imbécillité. Bref votre morceau me renforce dans la Haine du Bourgeois. Donc je vous en remercie comme d’un service personnel.

Et vous embrasse, fortement.

Votre

 

À bientôt, n’est-ce pas ?

Mardi 11.

Faites-nous souvent des œuvres pareilles. On y sent la Maîtrise et la Vocation. Bon sang ne peut mentir.

 

À MAXIME DU CAMP

[Croisset,] jeudi 13 novembre [1879].

Mon cher vieux Max,

L’envoi de ton volume (nous en causerons tout à l’heure) me fait supposer que tu es, que vous êtes revenus à Paris ? Donc, et primo, comment allez-vous ? – Que vas-tu écrire maintenant ? Envoie-moi le plus de détails possible sur ta vieille carcasse.

La mienne a subi depuis quelques années, et l’hiver dernier principalement, tant de rudes assauts, que je m’étonne de n’en être pas crevé ou devenu fou. Les coupes

 

– 1029 – d’amertume m’ont été largement distribuées – et j’en suis considérablement vieilli, au-dedans et au-dehors.

Nonobstant, je n’ai pas lâché le morceau, c’est-à-dire que j’ai continué ma besogne, furieusement. Aussi avance-t-elle ; au printemps j’aurai fini (espérons-le du moins) mon premier volume. Six mois me suffiront pour le second, qui est aux trois quarts fait. Et dans un an je compte publier ce lourd bouquin. Afin d’aller plus vite je vais rester tout l’hiver ici, dans la plus complète solitude – sans autre compagnie que celle de mon toutou et de ma cuisinière.

Maintenant parlons de ton IVe volume. Rien n’est plus amusant, et je crois plus véridique. La matière me paraît traitée à fond. Les efforts d’impartialité sont évidents – mais on les voit, ce qui est un défaut d’art. Ce n’est pas un réquisitoire, comme tu t’en accuses modestement. Mais c’en est le ton, en maints endroits. Tu répètes à satiété idiots, fous, criminels. Eh ! pardieu, on le sait bien ! Tu le démontres pertinemment ! Laisse donc le lecteur penser par lui-même. Le but de l’Histoire me paraît plus haut que celui de tonner contre les crimes ! Tu as des choses exquises comme psychologie telles que [p.] 65 « le principe révolutionnaire » et puis des plaisanteries fâcheuses : l’interpellation de l’auteur à Meillet, p. 81. Un cordonnier « à cheval sur les formes », [p.] 12[2]. – La sortie contre les institutrices qui fument la cigarette ([p.] 261), l’idylle de la Bonne Sœur chez le notaire Fovard, trop bonhomme. – La comparaison de Grêlier à Dioclétien [p.] 274. « On avait vaincu l’archevêque – on allait vaincre quelques vieux prêtres » [p.] 335.

Je t’assure que ça finit par agacer.

 

– 1030 –

Il y a une page que je voudrais effacer de ton volume, la page 244 :

Les côtés dangereux de la théorie de Darwin ! Est-ce sérieux ? Et tu avoues toi-même qu’elle a agi sur les communeux un peu à leur insu.

Je crois même qu’ils l’ignoraient complètement et l’exemple en note de Lebiez ne me convainc pas de ce danger – et quand même ! Fût-il réel, est-ce que la Science doit se plier à la Morale ? Nos besoins sont-ils la mesure de l’Absolu ? – De deux choses l’une pourtant : ou l’Évolution ou le Miracle. Il faut choisir.

Et c’est parce que les Socialistes sont encore dans la vieille théologie qu’ils sont si bêtes et si funestes. La Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des formules, absolument comme le Socialisme. Ni l’une ni l’autre ne tiennent compte du temps et de l’Évolution fatale des choses. Darwin n’aurait pas été compris à l’âge de pierre où l’on croyait à des dieux, ou peut-être même à Dieu = à un Pouvoir Omnipotent et conscient.

C’est l’Économie politique (ou mieux « l’infâme » Malthus) qui a inspiré Darwin. Il serait temps que la sociologie s’inspirât de lui. C’est d’ailleurs ce qu’elle fait en Angleterre. Quand ces idées-là seront descendues dans les masses, il n’y aura plus de révolutions parce qu’on sera convaincu que « Natura non facit saltus ! »

Et on a eu raison de reprocher l’Être suprême à ce calotin de Robespierre, car celui qui est dans les secrets de l’Être suprême, et qui croit avoir le bon Dieu dans sa poche, va loin ! La Science exclut a priori « Dieu du domaine de la connaissance » [p.] 419 (et non de la conscience). « Je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse », disait Laplace. C’est

– 1031 – pourquoi le Matérialisme et le Spiritualisme sont deux impertinences. Quod non pertinet homini. Et encore un coup, reprocher à Darwin d’avoir contribué à la Commune ! mouch taïeb.

Embrasse le Mouton pour moi et qu’elle te le rende.

Ton vieux GVE FLAUBERT

sévère, mais juste !

 

À GERTRUDE TENNANT

Croisset, 13 [novembre] 1879.

Hélas ! non, ma chère Gertrude, je ne serai pas à Paris à la fin de ce mois, devant rester ici jusqu’au printemps prochain, époque où j’espère avoir fini mon lourd bouquin. Ce petit travail m’aura demandé plusieurs années et il me tarde d’en être débarrassé. Mais puisque vous passerez l’hiver à Florence, j’espère vous voir à votre retour, vers le commencement d’avril. Tâchez d’avance de dresser vos batteries en conséquence. Je vous en prie, vous en supplie !

L’année n’a pas été meilleure pour moi que pour vous. Depuis quatre ans, j’ai enduré des chagrins tels que je m’étonne de n’en être pas devenu fou. Mon horizon paraît se désembrunir un peu. Si je vous voyais plus souvent, ce serait un coin d’azur. Il me semble que vous devez aussi sentir le besoin de causer ensemble du vieux temps. Nous avons tant de choses à dire, n’est-ce pas, ma chère jeunesse retrouvée !

Caroline espère avoir votre visite prochainement ; elle sera au faubourg Saint-Honoré à partir de dimanche prochain.

 

– 1032 –

Quand vous n’aurez rien de mieux à faire, écrivez-moi. Je lis vos moindres billets avec avidité.

Souvenirs affectueux à vos charmants enfants, et à vous, du fond de mon cœur, les meilleures tendresses de votre vieil ami.

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Bougival, les Frênes, Chalet (Seine-et-Oise).

Jeudi, 13 nov[embre 18]79.

Mon cher bon vieux,

Je porterai en personne à Croisset les épreuves de ma petite machine. Ça aura lieu vers le commencement de décembre, car la chose elle-même ne paraîtra que dans la livraison du 15. Vous serez averti 24 heures à l’avance.

Savez-vous ce que nous lisons depuis 6 jours avec enchantement, avec ravissement ? – L’Éducation sentimentale ! Après nos autres lectures (il est vrai qu’il y avait là des romans de la Revue des 2 Mondes – c’est tout dire) – cela nous semble merveilleux ! – Dans ce diamant il y a pourtant une tache, une seule : c’est la description du chant de Mme Arnoux. 1°) Telle qu’on se la figure – elle devrait chanter autrement et autre chose ; 2°) une voix de contralto ne peut pas chercher ses effets dans des notes hautes, la troisième encore plus haute que les deux premières ; 3°) il aurait fallu préciser musicalement ce qu’elle chante – sans cela l’impression reste vague et même un tout petit peu comique. – C’est ce que vous n’avez pas voulu, n’est-ce pas ? – Mais vous vous rappelez le vers classique :

– 1033 –

« Ubi plura nitent in carmine… » etc.

Je souhaite à Bouvard et Pécuchet la contrition nécessaire pour leur grande action religieuse – plus elle sera intense, plus vigoureusement ils regimberont après.

Ma santé va bien – ma goutte se tait, mais il y a toujours des malades dans la maison. – J’ai transmis aux Viardot vos bonnes paroles – et ils vous en remercient.

Je vous embrasse bien amicalement.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mercredi, 3 h[eures, 19 novembre 1879].

Ma chère fille,

Ta lettre respire la satisfaction et j’en suis bien aise. J’ai envie de contempler ton fameux chapeau. Apporte-le ici, quand tu viendras, pour m’honorer et envoie-moi la semaine prochaine une description soignée de la noce. Que ton mari prenne garde au froid ! en banquetant sous la tente – cette idée de tente me paraît biblique mais peu confortable pour « nos pays ».

Hier, j’ai passé un excellent après-midi, seul avec Pouchet, qui est un charmant homme – si instruit – et si simple ! Nous avons rêvé ensemble le voyage aux Thermopyles, quand je serai quitte de B[ouvard] et P[écuchet]. Mais à cette époque-là, c’est-à-dire dans 18 mois, Vieux ne sera-t-il pas trop vieux ?

– 1034 –

Le même Pouchet ne comprend goutte à la brutalité de Mme Brainne envers mon disciple – qui, paraît-il, a été d’une patience angélique. Et le jeune Brainne (comme à moi) lui tape considérablement sur le système.

Croireriez-vous, Madame, que jamais il (Pouchet) ne s’était promené dans la Propriété ? Il ne connaissait ni les cours, ni même la terrasse ! (Sic.) Je lui ai tout montré, puis l’ai reconduit jusqu’à la ferme de Platel. Bref hier, j’ai pris l’air pendant deux heures.

On dit que Charpentier va crouler ? J’ai reçu 9 exempl[aires] de L’Éducat[ion], mais pas d’argent dudit sieur. – Ce matin, on m’a envoyé un Phare de la Loire où je suis exalté aux dépens de Zola. J’ignore l’auteur de l’article. La 1re partie de mon chapitre est faite ; je vais la copier, lire encore quelques bons livres, et la semaine prochaine, je recommence à écrire.

Le soir, après dîner, je me repasse, comme distraction, tes notes de Nicole. Quelle patience tu as eue, à recueillir de semblables platitudes !

En fait de nouvelles, présentement on apporte un banneau de terre. Et un cor de chasse, dans un canot, me met au comble de l’exaspération. Je t’embrasse bien tendrement.

LE VIEILLARD DE CRO-MAGNON

(et pas de Belleville).

Eh bien ? et mes lampes !

 

– 1035 –

À LÉONIE BRAINNE

[Croisset,] mercredi [19 novembre 1879].

Ma chère belle,

Qu’aviez-vous donc la dernière fois que mon disciple a dîné chez votre grâce ? Il m’a conté que vous l’avez rabroué, violemment, à propos d’un conte, dont l’idée me paraît charmante. J’ai cru que le jeune Homme exagérait, mais son récit m’a été confirmé hier par le bon Georges. – Ces colères-là d’ordinaire indiquent quelque souffrance profonde et qu’on ne veut pas laisser voir.

Guy me paraît, au contraire, dans une excellente voie. Il m’a récité des vers de sa façon qui feraient honneur à n’importe quel maître.

– Et du reste, puisque son futur conte tend à bafouer nos compatriotes, je l’approuve ! La haine des Rouennais est le commencement du goût. Ce sont de mauvaises gens – et envieux, péché que j’ai en horreur. Si Dieu me prête vie, j’écrirai leur histoire psychologique, ce sera drôle.

Votre Polycarpe n’a rien à vous apprendre sur sa personne. Depuis dimanche dernier, je suis complètement seul. – Perdu dans mon chapitre religieux.

Ma seule distraction ou volupté consiste à manger beaucoup de harengs. C’est un goût hystérique qui me tient. J’en absorbe de frais et de marinés, de rôtis, de sauris et de bouffis. – Enfin, je deviens comme ce gamin (dont il est question dans le Dict[ionnaire] des sciences médicales à l’article : Cas rares) qui ne rêvait que harengs ! – Et plût au Ciel que ça augmentât ma laitance !

 

– 1036 –

Chose étrange, moi qui étais né maquereau ! Ces fades plaisanteries n’ayant pour but que de vous divertir, je vous prie de m’excuser.

Et en vous bécotant sur toute la figure comme une nourrice, je suis, chère Madame, votre

 

À MAXIME DU CAMP

[Croisset,] mercredi 19 novembre [18]79.

Merci de ta bonne lettre, mon cher vieux – et un mot seulement.

Je me suis mal expliqué : ou bien tu n’as pas compris.

Je ne défends nullement le Darwinisme, n’ayant pour cela aucune compétence. Seulement je maintiens qu’il est innocent de Lebiez, tout comme le catholicisme l’est de Mingrat ou de Lacolonge.

Toi, qui connais si bien la Commune, explique-moi pourquoi les Bourgeois qui la fuyaient avec terreur, la défendaient ? Nous autres provinciaux nous n’y comprenions goutte. Et ça nous indignait. – Il y a là un mystère psychologique que je ne puis débrouiller.

J’ai découvert un document bien beau ! Sais-tu pourquoi le ministère de la Marine et la Sainte-Chapelle n’ont pas été brûlés ? C’est parce que : ces deux monuments avaient été mis sous la protection de la médaille de s[ain]t Benoît ! On y avait introduit secrètement et caché à différentes places des médailles dudit ! (Origine et effets admirables de la médaille de s[ain]t Benoît, p. 4, 116.)

 

– 1037 –

Au reste je deviens fort sur le catholicisme moderne. – Depuis quatre longs mois je ne lis pas autre chose que les élucubrations de ces messieurs. – C’est inimaginable ! et les libres penseurs sont des ingrats, ils devraient élever une statue d’or à Pie IX.

Amitiés au Mouton, et à toi, toutes mes tendresses.

Ton vieux

 

Je te pige dans ton IVe volume quelques beaux textes que j’intercalerai dans mon bouquin.

J’ai eu du mal à lire ta lettre. Ton écriture devient trop petite. Prends garde : tu es sur une pente.

 

À MARIE RÉGNIER

[Croisset, mercredi, 19 novembre 1879.]

C’est charmant, votre Conte de fées ! et d’un excellent style. Je ne ferai qu’une remarque. Pourquoi votre Méduse ne se sauve-t-elle pas en vertu de ses mérites, par ses propres efforts, plutôt que par ceux de Sans-Malice ?

La page 15 est adorable de facture, et il y en a bien d’autres ! Mais je suis Hindigné contre vos illustrations. Quel dessin ! et quelles inventions ! Est-il possible d’exécuter plus lourdement la littérature ! Le frontispice, surtout, est de la vraie démence. Le portrait d’une cocotte pour figurer un être idéal ! Tout ce qu’il y a de plus connu et poncif, sous prétexte de nous faire rêver à l’insaisissable ! Grévin dans l’azur ! Non, ma parole d’honneur, j’en suffoque de colère !

– 1038 –

Et les cassures japonaises en bas des draperies. Pourquoi le Japon ? Mais le chic ! le chic ! Charpentier se pâme là devant, je suis sûr !

À vous, chère confrère, mes meilleures tendresses.

Si vous pouviez me trouver moyen de vous relire sans illustrations, j’aurais plus de liberté d’esprit, mais j’en ai l’intellect perturbé.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] mercredi 19 [novembre 1879].

Mon vieux chéri,

Sans doute, le passage en question n’est pas fort ! Je le trouve même un peu coco. Cependant, une voix de contralto peut faire des effets de haut, témoin l’Alboni ? Et au fond vous me paraissez sévère ? Notez pour me disculper que mon héros n’est pas un musicien, et que mon héroïne est une personne médiocre. N’importe ! Ce paragraphe, entre nous, m’a toujours embêté. En le faisant j’ai dû être gêné par des souvenirs contradictoires.

Je suis bien aise de l’impression que vous cause L’Éducation sentimentale. Sans être un monstre d’orgueil, j’estime que ce livre a été mal jugé, sa fin surtout ! De cela, je garde rancune au public.

Ce qui serait gentil, puisque vous m’annoncez votre visite pour le mois de décembre, ce serait de venir le 12, anniversaire de ma naissance. Nous célébrerions, ou plutôt déplorerions ensemble cet événement, – peu considérable.

 

– 1039 –

Ma nièce est à Paris depuis dimanche – et voici le commencement de ma solitude. Maintenant je suis à la moitié de ma Religion ! Quel fardeau que ce bouquin-là, mon cher ami !

Je lis avec avidité l’histoire de votre nihiliste, dans le Temps. Est-il possible, ô Jésus, de faire souffrir aussi atrocement des créatures vivantes !

Mme Adam m’a écrit pour que je patronne les inondés de Murcie ! Je ne demande pas mieux. Mais en quoi consistent mes fonctions ? Elle n’a pas, jusqu’à présent, répondu à cette question. Il m’est revenu que Nana, en somme, n’a pas de succès. Est-ce vrai ?

Quand vous n’aurez mieux à faire, écrivez à votre

GVE FLAUBERT

qui vous chérit et vous embrasse.

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Bougival, Les Frênes.

Dimanche, 23 nov[embre 18]79.

Mon bon vieux !

Certainement je viendrai à Croisset le 12 – avec deux bouteilles de champagne sous le bras – pour fêter la… quantième année de votre existence ? Il y a juste quinze jours – au 9 novembre – j’en ai eu 61 !

Vous aurez les épreuves de ma machine pour La Nouvelle Revue – dès les premiers jours de décembre – et corrigez ferme, si vous trouvez quelque chose qui ne soit pas tout à fait bien.

– 1040 –

Je suis, comme vous, un des patrons de la fête pour les inondés de Murcie. (La date de cette fête est fixée au 11 novembre. Tout ce que nous aurons à faire (car je présume que vous accepterez) – c’est de mettre un habit, une cravate blanche – et d’honorer la fête de notre présence, avec un petit ornement distinctif à la boutonnière. – Vous voyez que ça n’est pas difficile. – Il vous faudrait pour cela envoyer votre acceptation – et puis venir à Paris le 11 ou le 10 au soir – et nous repartirions ensemble pour Croisset – le 11 au soir ou bien le 12 de grand matin. – Voilà !

Nous continuons à lire en famille L’Éducation – et toujours avec le même plaisir.

Non, Nana n’a pas de succès. Il y avait pourtant deux bien jolis chapitres, il y a de cela quelques jours. Mais – en somme – c’est ennuyeux – et ce qui déplairait surtout à Zola – c’est tout ce qu’il y a de moins naïf – tendancieux (dit-on : tendancieux ?) en diable !

J’ai un rendez-vous demain avec votre nièce. – Je quitte la campagne vers la fin de cette semaine.

Au revoir bientôt – je vous embrasse.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset, 23-24 novembre 1879.]

Mon Loulou,

 

– 1041 –

Je suis désolé de la mort du général. Dis-le bien à Flavie et embrasse-la pour moi. Penses-tu qu’une lettre de moi lui ferait plaisir ? Mais je suis si las d’écrire ! D’autre part il me semble que je lui dois cette marque d’affection ?

À quand les mariages ? Je plains bien aussi les pauvres jeunes filles. – Quelle amère contrariété ?

***

Tant mieux, chère Caro, que tu sois contente de ton éventail ! La perspective de pouvoir gagner quelque argent avec tes talents doit te donner du courage. – Maintenant trouve un atelier… et aux grandes œuvres ! – Qu’est-ce que Bonnat pense des toiles faites pendant l’été ?

Quant à Charpentier, je ne vois aucun moyen d’en avoir, maintenant, le cœur net. – Attendons ! – Et puis après tout, bonsoir ! Pourvu qu’on ne me parle pas d’argent je suis content. Et en demander même quand j’en ai besoin m’exaspère. Cette antipathie pour les Affaires est devenue chez moi une vraie démence.

***

Mme Régnier s’étonne de ma sévérité à l’encontre de ses illustrations. Je t’engage à ne pas la ménager sous ce rapport.

Vraiment ma gloire m’encombre ! Cette semaine, voilà trois envois d’auteurs ! – Avec mes lectures (et mes ratures) je n’en peux plus. – La théologie m’abrutit. Quel chapitre ! Il me paraît difficile d’avoir fini au jour de l’an ? Les difficultés surgissent à chaque ligne.

***

 

– 1042 –

J’ai reçu les Bouffis ! Merci. Monsieur s’en gorge.

Pas de boîte aux lampes ? J’enverrai à Rouen voir si elle est arrivée.

L’as-tu payé, Carcel ?

Depuis mardi soir je n’ai vu personne – ce qui s’appelle pas un chat. – Aucune nouvelle, d’ailleurs. Le nombre des bateaux augmente… j’en ai compté hier 23 !

Adieu, pauvre chérie.

Ta NOUNOU t’embrasse.

(Nuit de dimanche.)

 

À EDMOND DE GONCOURT

[Croisset, 25 novembre 1879.]

1° Comment allez-vous ? Qu’écrivez-vous ? Que devenez-vous ? Bref, donnez-moi de vos nouvelles.

2° Un renseignement : de plusieurs côtés il me revient que Charpentier va crouler ? Est-ce vrai ? Ça me désolerait.

Est-ce parce qu’il est gêné dans ses affaires qu’il ne m’envoie pas d’argent ? Cette hypothèse me paraît probable. Et probablement que La Vie moderne ne se porte pas bien non plus ? Car je n’entends plus parler de ma Féerie, pour laquelle on devait faire… des Affiches !!! – Bergerat (imitant son patron) trouve plus commode de ne pas répondre à mes lettres. Comme tout cela est encourageant !

Et Mme Adam qui me demande à patronner les inondés de Murcie ! – Je lui ai posé cette question : que devrais-je faire ?

– 1043 –

– pas de réponse. – Et là-dessus je rêve. Me forcera-t-on à danser un boléro, à jouer de la guitare, ou à comparaître dans la cavalcade, déguisé en Seigneur !

Mon Dieu, que tout est farce ! – ou triste. Ça dépend des dispositions que l’on a.

Tourgueneff m’a écrit que Nana n’était pas un succès ? Je n’en connais pas une ligne.

Que dites-vous des Rois en exil ? Que devient-on dans notre petit monde ?

Moi je suis abruti par ma religion (exégèse et apologétique chrétienne). C’est mon avant-dernier chapitre. J’en ai bien encore pour deux bons mois ! – Priez pour moi.

Vous savez bien qu’il faudra venir me voir cet hiver. Nous en causerons après le jour de l’an.

Je vous embrasse tendrement.

Votre vieux

 

Mardi soir, 25.

 

À MAURICE MONTÉGUT

Croisset, mardi soir 25 [novembre 1879].

Mon cher Confrère,

Lady Tempest me plaît infiniment et réchauffe mon vieux cœur romantique. Le souvenir (ou mieux, l’inspiration) de

 

– 1044 –

Shakespeare y est manifeste. On nage chez vous en pleine poésie. Vous m’avez fait du bien, je vous en remercie.

Il me semble (autant qu’un humble prosateur peut en juger) que vous avez déjà une grande expérience du vers. J’en ai remarqué beaucoup d’excellents. Des vers tout d’une venue, simples, fermes et sonores. Des vers collés sur le fond de l’idée. Bravo !

Mais si vous tenez au succès, il faudra exécuter des choses moins hautes, ce à quoi, du reste, je ne vous engage pas. Cependant, il y a peut-être moyen d’appliquer vos facultés poétiques, qui sont éminentes, à des sujets flattant plus le vulgum pecus ?

Vous avez maintenant assez de dextérité pour faire ce qu’il vous plaira.

Mes félicitations encore une fois.

Je vous serre cordialement la main et suis votre

 

1879.

 

À JULIETTE ADAM

Croisset [25 novembre 1879].

Ma chère Confrère,

Je prends la liberté de vous envoyer par le même courrier une pièce de vers que je trouve très remarquable et pouvant orner votre revue.

 

– 1045 –

L’auteur, Guy de Maupassant, est attaché au cabinet du ministre de l’Instruction publique. Je lui crois un grand avenir littéraire d’abord ; et puis je l’aime tendrement parce que c’est le neveu du plus intime ami que j’aie eu, auquel il ressemble beaucoup du reste, un ami mort il y a bientôt trente ans, celui à qui j’ai dédié mon Saint Antoine. Enfin, je vous serais très reconnaissant d’insérer son petit poème. Ledit jeune homme a fait jouer l’hiver dernier un petit acte chez Ballande, qui a eu beaucoup de succès : Histoire du vieux temps. Il est connu dans le monde des Parnassiens.

Notre ami Georges Pouchet m’a donné de vos nouvelles, la semaine dernière. S’il vous donne des miennes, il pourra vous dire que je travaille violemment – et pour vous.

Je vous serre la main bien cordialement comme confrère. Après quoi, je me permets de vous la baiser comme homme, en vous priant de croire, chère Madame, que je suis entièrement vôtre.

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset,] mardi 25 novembre [1879].

Mon Bon,

Je viens d’écrire à Mme Adam une lettre chaude en lui annonçant l’envoi de votre ms. – qu’elle doit recevoir demain soir.

Je n’ai pas parlé d’argent. Quand elle aura reçu votre poème, nous verrons. Les républicains sont généralement si pudiques que je ne suis pas sans inquiétude sur la

 

– 1046 – réception ?! Mais je crois que le côté goethique séduira la dame.

Vous savez que Pouchet est son grand ami. Parlez-en audit sieur – et à Tourgueneff aussi.

C’est très bien votre Vénus. Je n’y vois rien à reprendre que deux petites incorrections grammaticales. Mais elles peuvent se défendre. Dormez sur vos deux oreilles. C’est bon.

Connaissez-vous Theuriet ? Il a publié des vers dans le papier de Mme Adam. En sachant combien il a reçu ce sera une base pour demander.

Que dites-vous de Charpentier qui ne m’envoie pas l’argent qu’il me doit. Et de ce bon Bergerat qui ne répond pas à mes lettres. – Et de Lemerre se privant de m’expédier les res I épreuves des Poésies de Bouilhet, que je devais avoir la « semaine prochaine », il y en a plus de trois.

Quelles quantités de merdes molles on rencontre à chaque pas que l’on fait, mon pauvre ami !

Ma religion (exégèse et apologétique chrétienne) m’exténue ! Je n’aurai pas fini au jour de l’an. Il faut en prendre son parti. J’ai peur d’être terminé moi-même, avant la terminaison de mon roman ! Quel fardeau qu’un pareil bouquin !

« Bienheureux Scudéry, etc. »

Je vous embrasse tendrement.

Votre vieux

 

– 1047 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] jeudi 27 [novembre 1879].

Comment, chérie, je te dois plusieurs lettres ? Ton reproche est aimable mais injuste.

Et à propos de lettres, je suis tanné d’en écrire ! J’ai envie de publier dans les journaux que je ne répondrai plus à aucune. Quatre aujourd’hui ! six hier ! autant, avant-hier ! Mon temps est mangé par ce gribouillage imbécile.

J’en ai écrit une à Flavie. – T’en a-t-elle parlé ?

Et Mme Régnier qui me prie de la recommander à Mme Adam ! Pour sa Princesse hindoue. Oh ! les éternels Autres !

Avec tout ça B[ouvard] et P[écuchet] n’avance pas. Je succombe sous la théologie ! – Et je t’assure, Loulou, qu’il faut avoir la tête forte et vaste pour coordonner et rendre plastiques toutes les questions qui sont à traiter dans ce gredin de chapitre-là ! J’en viendrai à bout – je crois ? Mais quand sera-t-il fini, ce chapitre IX ? Ne le sais ! et il se pourrait très bien que je n’allasse à Paris qu’au milieu de l’été prochain ?

Monsieur commence à ne plus dormir bien que tous les jours je m’astreigne à une demi-heure de promenade. N’importe, le physique et le moral sont bons. –

Pour ne plus penser pendant deux ou trois heures à la Religion (car j’en rêve la nuit, et à mes repas j’en mange avec mon fricot), j’ai invité Fortin à dîner, pour aujourd’hui.

Suzanne m’a demandé de l’argent, me déclarant qu’elle n’en avait pas ! Je lui ai donné cent francs. Quand j’aurai remis après-demain cent francs au jardinier, il me restera

– 1048 – pour toute fortune 60 francs ! – Les commentaires sont inutiles, n’est-ce pas, ma chérie ? Et je m’en prive, ne voulant pas t’« écrire des choses dures ». Mais je te prie de descendre dans ta conscience et d’examiner la situation de Vieux, à qui tout le monde doit (depuis Me Bonenfant jusqu’à l’éditeur Charpentier, sans compter l’excellent M. Laporte) – et que personne ne paie ! Voilà les petites roses sur lesquelles je m’étends pour me délasser, quand je suis trop las de mon travail ! Assez de plaintes ! Ça ne sert à rien.

***

Es-tu remise de tes émotions de funérailles ?

Quand se marie ton élève ?

As-tu trouvé un atelier ?

Que dit Bonnat de tes œuvres ?

Et Durassié ?

***

Je t’embrasse.

Ta vieille NOUNOU.

Il commence à faire un joli froid – et je brûle beaucoup de coke (rien de Paul ! (de Kock)).

 

À JOSÉ-MARIA DE HEREDIA

[Croisset, 1er ou 8 décembre 1879.]

Copie d’autographe

 

– 1049 –

« Si tu as l’occasion d’écrire à M. Heredia dis-lui que je suis ici, et que je serai contente de le voir. Je voudrais le fréquenter, ainsi que sa femme. Il me semble que ce serait une relation dans mes goûts. »

Voilà, mon bon, ce que ma nièce m’a écrit hier. Maintenant avisez.

Quel froid, nom de Dieu ! Ça m’abrutit ! Et vous ?

Cependant, j’espère dans un mois commencer mon dernier chapitre ! Il est temps que ce livre-là finisse, ou je finirais moi-même.

Je compte cet hiver sur une re-visite de vous, un peu plus longue – et en l’attendant

Je vous embrasse.

Votre vieux

 

Lundi soir.

 

À EDMOND DE GONCOURT

[Croisset, 2 décembre 1879.]

Ah ! mon Bon ! Vous m’en demandez plus long que je n’en sais ! n’ayant point pris note de la chose. Il me semble que la dépense a été entre 300 et 500 fr[ancs] ? Du reste je vais écrire à ma nièce, Mme Commanville, qui se rappellera peut-être ce qu’elle a acheté pour moi ? Je vous transmettrai le renseignement.

 

– 1050 –

Je ne comprends goutte à ce que vous me dites de Mme Adam ! Aurait-elle fait quelque réclame en mon honneur ? Notez que je vis dans l’obscurité la plus complète – et ne puis comprendre aucune allusion. Éclairez-moi.

La conduite des Charpentier forçant au parrainage leurs pauvres auteurs me semble monstrueuse d’iniquité.

Mon infernal bouquin n’avance pas. Je croyais avoir terminé l’avant-dernier chapitre au jour de l’an. – J’en ai encore (de celui-là) pour jusqu’à la fin de février ! – Bref, je suis dans un moment d’accablement. Quelle démence que d’entreprendre de pareilles œuvres ! Malgré tout, je continue, mais bien éreinté.

Je vous embrasse très fort.

Votre vieux

 

Mardi 2 décembre.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mardi, 5 h[eures] 1/2 [2décembre 1879].

Quel froid ! mon Loulou ! – et quelle tristesse avec cette neige ! Si ton mari était sur « nos bords », il n’y tiendrait pas. Tu ne me parles pas de Durassié ? – c’est encore une déception sans doute.

J’ai eu dimanche la visite de Mme Lapierre. J’ai refusé d’aller dîner chez elle parce que le retour le soir en fiacre est trop lugubre. La partie est remise à la fin du mois. – J’ai de temps à autre la visite de Fortin. Voilà toutes les nouvelles.

– 1051 –

Et puis j’ai fini mes lectures ! Et demain je me mets à la 2e partie de mon chapitre. Il est impossible que je l’aie terminé au jour de l’an ! – Si je l’ai fini à la fin de février ce sera beau ! – Si bien que j’ignore quand je serai quitte de cet infernal bouquin. Par moments, je t’assure que je suis tenté d’en pleurer (sic). Quel livre ! quel livre !

Charpentier (auquel je viens de re-écrire pour de l’argent ; serai-je plus heureux cette fois ?), jugeant à propos de prendre ses auteurs pour parrains de ses enfants, – a fait cette offre aimable à E. de Goncourt. – Lequel me demande combien ça m’a coûté. Te le rappelles-tu ? Peux-tu me fournir ce renseignement ?

***

On m’envoie toujours beaucoup de livres – ça devient un abus. – Jusqu’à des livres de jour de l’an. – Encore un, aujourd’hui.

***

As-tu enfin trouvé un atelier, pauvre fille, t’es-tu remise au travail ?

***

Je crois que j’ai pris de la théologie en telle quantité, que je n’y reviendrai plus. Non ! assez ! J’en suis gorgé ! – Et il va falloir maintenant rendre tout ça, clair et plastique !

Écris-moi le plus souvent – et surtout le plus longuement que tu pourras. Je n’ai pas grande distraction ! Et ma solitude n’est pas près de finir. Pense à cela et aime toujours

 

– 1052 –

ta vieille NOUNOU

qui te bécote.

 

À GEORGES CHARPENTIER

[Croisset, 2 décembre 1879.]

Mon cher ami,

Vous commencez à me devenir très désagréables – vous et Bergerat, qui prend votre genre de ne pas répondre aux lettres qu’on lui envoie.

Donc je vous demande

1° ce que devient la Féerie.

– Où en sont les dessins ?

– Quand paraît-elle ?

– Et cette préface ?

N.B. 2° Vu la rigueur de la saison il me serait agréable de recevoir l’argent du dernier tirage de Salammbô – et du dernier de L’Éducation.

3° Il me semble que ce serait l’heure de faire parler de la susdite Éducation.

Tout à vous.

 

Mardi soir.

 

– 1053 –

À JULIETTE ADAM

Croisset, mardi 2 décembre 1879.

Chère Confrère,

Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux comme dit le père Hugo au Père Éternel.

1° J’attends, en épreuves, l’élucubration du bon Tourgueneff, et la garderai par-devers moi le moins de temps possible ;

2° Pas d’imprudence ! Mes deux bonshommes ne sont pas près d’être finis ! Le premier volume sera terminé cet été, mais quand ? et le second me demandera bien encore six mois, si toutefois je ne suis pas moi-même fini – avant l’œuvre ! Depuis six ans que j’y suis attelé, je commence à en avoir assez. Donc, je vous en prie, n’annoncez rien, ne faites rien, il me sera impossible de vous remettre le ms. avant la fin de 1880 ;

3°Avez-vous reçu La Vénus rustique de Guy de Maupassant ?

Qu’en faites-vous ? Il me semble que ces vers-là ne déshonoreront point votre papier.

4 °Comme vous êtes une personne considérable, et qu’on sait que je suis de vos amis, on fait des bassesses auprès de moi. Donc je suis chargé de vous recommander, pour un article ou une réclame, un livre de jour de l’an, déposé dans vos bureaux. Cela a pour titre : La Princesse Méduse, par Daniel Darc (autrement Mme Régnier, femme d’un médecin de Mantes), édité chez Charpentier.

À vos genoux, en vous baisant la main ou plutôt les mains.

– 1054 –

À ALPHONSE LEMERRE

Croisset, 2 décembre [1879].

[Flaubert réclame les épreuves de « Poésies » de L. Bouilhet.] J’ai laissé passer deux fautes graves dans notre Salammbô. Faites-les corriger à la main. 1° p. 39 : « Il écartait les bras en remuant ses bras » : c’est doigts qu’il faut. – p. 233 : « … d’un maillet, d’un marteau » : c’est d’un ciseau. […]

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset, 2 décembre 1879.]

Un mot seulement !

Mme Adam m’écrit qu’elle va m’envoyer votre œuvre en épreuves, et que j’aie à la lui renvoyer tout de suite.

Mais non, n’est-ce pas ? – À vous d’abord. – Et puis, il me semble que nous en causerions bien mieux de vive voix que par lettre.

Apportez-moi donc la chose, le 12 courant, de vendredi en huit.

B[ouvard] et P[écuchet] m’éreintent. Franchement, je n’en peux plus !

Il me reste assez de forces pour vous embrasser.

À bientôt.

Votre vieux

 

– 1055 –

Mardi 2 décembre.

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Paris, 50, rue de Douai.

Mardi, 2 déc[embre 18]79.

Voici, mon bon vieux, la corvée dont je vous avais parlé, qui vous tombe sur la tête. – Et voici ce que je demande de votre amitié. – Lisez cette petite bêtise, corrigez, changez, coupez ce que vous voulez – et renvoyez-la-moi dès demain, si c’est possible !! Je vous en serai reconnaissant – autant qu’on peut l’être.

Me voici de retour à Paris – depuis deux jours. – Vous ne m’avez pas dit si vous approuvez mon projet – pour vous – de venir ici le 11 ? – Dans tous les cas je passe la journée du 12 à Croisset. – C’est une affaire arrangée.

Mille remerciements d’avance – et je vous embrasse.

IV. TOURGUENEFF.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset, 3 décembre 1879.]

En même temps que ceci vous recevrez votre paquet.

Ci-inclus un petit mot d’explications.

Non ! je n’irai pas à Paris pour les Espagnols, ce serait trop bête.

Mais je vous attends le 12.

– 1056 –

B[ouvard] et P[écuchet] ne marchent pas roide. Le temps m’attriste. Et puis je suis abruti par mes lectures. Mais Dieu merci, elles sont finies !

Je vous embrasse.

Votre vieux

 

Mercredi, 5 h[eures] du soir.

 

À GUY DE MAUPASSANT

Croisset, 3 décembre 1879.

Ci-inclus, mon chéri, l’autographe de Mme Adam. Ça peut servir. Voilà bien les journaux ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !!! Déroulède assimilé à Leconte de Lisle, et Theuriet donné pour modèle ! La vie est lourde et ce n’est pas d’aujourd’hui que je m’en aperçois.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] nuit de samedi,

1 h[eure, 6-7 décembre 1879].

Il faut que je t’embrasse bien fort, ma chère fille, pour te remercier de ta bonne lettre d’hier. Continue à m’en envoyer de pareilles. Tu sais que Vieux a besoin d’être aimé et caressé ! Et son cœur n’a pas trop de pâture maintenant.

Tant que je travaille ça va bien. Mais les moments de repos, les entractes de la Littérature ne sont pas tous les

– 1057 – jours folâtres. Enfin je vois le terme de mon chapitre. Dans une quinzaine de jours j’espère n’avoir plus que dix pages !

Quel temps ! quelle neige ! quelle solitude ! quel silence ! quel froid ! Suzanne a fait un paletot à Julio avec un de mes vieux pantalons. – Il ne démarre pas du coin du feu. J’attends vendredi le Moscove. Viendra-t-il ?

Charpentier m’a envoyé 700 fr[ancs] et doit me faire encore un autre envoi prochainement. – Pas de nouvelles de mes lampes ?

Comme je voudrais que l’affaire Miramont fût en train ! et qu’on eût payé Faucon ! C’est un poids que j’ai sur l’estomac. Quand en serai-je délivré ? Je continue à penser très souvent à mon ex-ami Laporte. Voilà une histoire que je n’ai pas avalée facilement.

Si Bonnat est dur pour toi, c’est qu’il te considère beaucoup. Tant mieux ! Il te traite en confrère. Comment peux-tu savoir ce qui se dit chez la bonne Princesse ? Voilà un mois que je lui dois une lettre. Mais je suis débordé. Je passerai ma journée demain rien qu’à écrire des lettres – dont cinq sur des livres qu’on m’a envoyés ! Tous ces hommages me deviennent une peste. J’ai tant d’autres choses à lire ! et tant d’autres lignes à tracer.

Garde les livres et revues à mon adresse. C’est autant d’épargné.

Dis à Gertrude que je suis bien fâché de ne pas la voir. Repassera-t-elle par Paris au printemps ?

Il est temps d’aller se coucher.

Je t’embrasse bien fort.

NOUNOU.

– 1058 –

Pas de Furet.

Personne sur le quai. Le Facteur arrive à des heures fantastiques.

J’aime à croire que Putzel va mieux.

Et l’oxygène ?

Houzeau m’abandonne – naturellement.

 

À PAUL ALEXIS

[Croisset,] lundi soir, 8 décembre 1879.

C’est très gentil, votre acte ! Pourquoi n’y en a-t-il pas trois ? Je vous remercie d’avoir fait un dénouement qui n’est pas poncif. Puisqu’il est en dehors de la morale vulgaire, il est donc bon. Que le public l’ait avalé, voilà ce qui m’étonne.

Mais entre nous, mon cher ami, je trouve que, dans votre préface, vous donnez une importance exagérée aux organes génitaux. Qu’importe que… ou que l’on ne… pas, ô mon Dieu ! Les classiques avaient le cocuage, qui est une chose gaie. Les romantiques ont inventé l’adultère, qui est une chose sérieuse. Il serait temps que les naturalistes regardassent cette action comme indifférente.

Toutes mes amitiés à Zola. J’ai bien envie de lire son bouquin.

 

– 1059 –

À EDMOND DE GONCOURT

[Croisset, 8 décembre 1879.]

Mon Bon,

Voici ce que m’écrit ma nièce :

« Tu en as eu pour 500 fr[ancs| et le cadeau à Mme Charpentier n’était que de 50 fr[ancs| – un éventail acheté en fabrique. – Tu n’avais que très juste le nombre de boîtes voulues. M. de Goncourt aura de la peine à s’en tirer à moins de 600 à 700 fr[ancs] s’il fait les choses largement. »

***

Quel froid, nom de Dieu ! Cette nuit, j’avais les couilles gelées, dans mon lit (sic).

Si vous pouvez me donner des nouvelles de Votre Seigneurie – et de notre petit monde, vous me ferez plaisir.

J’espère dans un mois commencer mon Dernier chapitre !

Je vous embrasse.

 

Lundi soir.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] lundi soir, 8 décembre [1879].

Ma chère Princesse,

 

– 1060 –

Je vous écrirais plus souvent si je ne craignais de vous importuner avec ma correspondance, n’ayant à vous narrer rien de neuf, ni de drôle. Ma vie est si plate ! Mais par cet abominable froid, je ne résiste pas au besoin de vous demander « comment allez-vous ? ».

J’aime à croire que vous vous privez de sortir, malgré votre amour de la promenade. Ici, il est impossible de mettre le pied dehors. Pas un bateau sur l’eau, pas un passant sur la route ! C’est comme un tombeau d’une entière blancheur, dans lequel on gîte, enseveli.

Je profite de cette radicale solitude pour avancer mon interminable bouquin. Aussi, j’espère dans un mois entamer le dernier chapitre.

Chesneau m’a envoyé un roman de sa façon où vous vous trouvez. – Et le père Giraud (de l’École de droit) aussi. – J’en ai reçu un autre de Charles-Edmond. Je doute que ces deux œuvres vous causent un vif plaisir ?

La gent de lettre parisienne m’a l’air émoustillée par les « inondés de Murcie » ? On m’avait invité à faire partie du comité. Mais la Fête se passera de ma présence – ne sachant ni danser le boléro, ni pincer de la guitare.

Dans votre dernière lettre, vous vous disiez triste ? Il faut se roidir pour supporter la vie, ma chère princesse ! Moi non plus, je ne suis pas tous les jours folâtre ! Mais je pense à vous ; ce m’est comme un rayon de soleil. – Car je suis, vous le savez bien,

votre vieux fidèle et très affectionné

 

– 1061 –

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset, 8 décembre 1879.]

C’est entendu, convenu, juré. Et ne manquez pas, nom de Dieu ! vous feriez une mauvaise action.

Donc vendredi prochain 12 courant je vous attends pour dîner.

Et arrangez-vous de façon à rester jusqu’à lundi. Ayez cette obligeance. Je vous en prie. Nous avons tant à nous en conter ! Et je suis si vertueux que je mérite beaucoup de douceurs.

D’ici la, je vous embrasse.

Votre vieux

 

Lundi soir, 8 décembre.

 

À ERNEST CHESNEAU

[Croisset, 8 décembre 1879.]

[…] Cette œuvre-là doit avoir été vécue ? Il me semble qu’il y a des choses personnelles, senties. […] Mais je demande où est la chimère ? Car enfin, son amour n’est pas tellement haut, sa maîtresse n’est pas si extraordinaire qu’il soit puni par l’idéal ! [Flaubert loue le style, note quelques taches mais aussi les choses rares.] Ces remarques de pion vous prouveront que je vous ai lu scrupuleusement.

 

– 1062 –

À CHARLES-EDMOND CHOJECKI

[Croisset,] lundi 8 décembre [1879].

[…] Ça m’a remis sous les yeux et dans les narines. Merci mon bon ! J’admire énormément Soliman Pacha « à cheval messieurs ! » mais j’ai cherché vainement Lubbert-Bey, qui était une belle binette. Le public vous reprochera de n’avoir pas enfermé vos observations dans une action dramatique. Moi je vous en loue. Il est temps que le roman ne soit plus un joujou. Par ce froid qui vous casse la gueule en quatre, votre livre m’a fait du bien en m’apportant le soleil de là-bas […].

Continuer : partie 23 sur 28