Correspondance - Tome V
À Sa Nièce Caroline ........................................................ 84
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 28 parties.
Je suis heureux de voir que vos bonshommes avancent.
Je quitte Paris dans le courant de la semaine prochaine – mais je me rappellerai à votre souvenir avant de m’en aller. En attendant je vous embrasse.
– 1107 –
Votre IV. TOURGUÉNEFF.
À GEORGES CHARPENTIER
[Croisset,] dimanche 24 [25] j[anvier 18]80.
Mon cher ami,
La Renommée aux cent bouches m’a appris que Mme Charpentier était accouchée – et que le jour même où le Ciel vous octroyait une héritière, vous étiez alité.
Donc, comment se portent la mère, l’enfant et le Papa ?
2° Pour vous fléchir, j’avais bassement écrit à Mme Charpentier : mon épître a dû lui arriver le jour où elle enfantait. Donc, ma lettre est probablement perdue. Elle avait pour but de vous recommander la publication, aussi prompte que possible, Des vers de Maupassant. Faites cela, et vous m’obligerez infiniment, c’est un SERVICE que je vous demande. Et la publication ne vous déshonorera pas !
3° La Féerie a bonne mine. Et ainsi publiée elle me plaît.
Nous causerons de la question pécuniaire quand tout sera paru. – Mais (il y a toujours un mais), d’ici là, mon bon, vous seriez bien aimable de m’envoyer ce qui me revient de L’Éducation sentimentale (votre dernier paiement était pour un tirage de Salammbô). Franchement et sans blague aucune, un peu de monnaie me serait agréable pour le quart d’heure.
***
– 1108 –
Je commence le plan de mon dernier chapitre. Quand sera-t-il fini ? Dieu le sait ! Peut-être pas avant la fin d’avril, ou le milieu de mai ?
Dès qu’il fera moins hideux, au commencement de mars, je suppose, je m’attends à votre visite, en compagnie de Zola, Goncourt, et Alph. Daudet. – Vous apparaîtrez avec les violettes ! Et nous nous livrerons à un petit balthazar rustique.
D’ici là, je vous embrasse.
Votre
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset, 25 janvier 1880.]
J’attends le modèle de ma pétition à M. Turquet.
***
Je viens de re-écrire à Charpentier pour votre volume de vers. Il aura ma re-lettre en même temps que vous aurez ce billet.
Avez-vous trouvé quelque document pour moi dans votre boutique ?
Puis-je, aux jours gras, compter sur Votre Excellence ?
Adieu – mon chéri. Je vous embrasse.
Dimanche.
– 1109 –
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Croisset,] dimanche 24 [25] j[anvier 18]80.
Je crois que vous errez ma chère amie ? et que je vous avais écrit vers le jour de l’an ? Ce qu’il y a de sûr, c’est que j’attendais de vos nouvelles, un peu anxieusement.
Du reste il ne faut pas m’en vouloir si je suis en faute. Songez que j’ai, en moyenne trois ou quatre lettres à écrire, par jour, et de deux à trois volumes à lire par semaine, sans compter ce qu’il faut que je lise pour mon travail. – Si bien que maintenant je suis débordé. Mes yeux ne suffisent plus à ma besogne, ni le temps non plus. Je suis obligé de répondre aux jeunes gens qui m’envoient leurs œuvres : que maintenant je ne puis plus m’occuper d’eux. Et je me fais (bien entendu) autant d’ennemis.
Savez-vous à combien se montent les volumes qu’il m’a fallu absorber pour mes deux bonshommes ? – À plus de 1 500. Mon dossier de notes a 8 pouces de hauteur. – Et tout cela ou rien, c’est la même chose. Mais cette surabondance de documents m’a permis de n’être pas pédant. De cela, j’en suis sûr.
Enfin je commence mon dernier chapitre ! Quand il sera fini (à la fin d’avril ou de mai), j’irai à Paris pour le second volume qui ne me demandera pas plus de six mois. Il est fait aux trois quarts. – Et ne sera presque composé que de citations. Après quoi, je reposerai ma pauvre cervelle, qui n’en peut plus.
Lisez donc La Paix et la Guerre de Tolstoï, 3 énormes volumes chez Hachette. C’est un roman de premier ordre, bien que le dernier volume soit raté.
– 1110 –
Je n’ai pas souffert du froid. Mais j’ai brûlé 18 cordes de bois, sans compter un sac de coke par jour. J’ai passé deux mois et demi absolument seul, pareil à l’ours des cavernes, et en somme parfaitement bien, puisque ne voyant personne, je n’entendais pas dire de bêtises. L’insupportabilité de la sottise humaine est devenue chez moi une maladie et le mot est faible. Presque tous les humains ont le don de m’exaspérer et je ne respire librement que dans le désert.
Les querelles du parti bonapartiste sont pourtant divertissantes !
Les collèges de filles de Camille Sée ne me semblent pas plus drôles que les couvents, après tout ? – Et la question du divorce me tanne prodigieusement. J’aime la solution de Robin : « Non ! les gens mariés doivent vivre éternellement ensemble pour être punis de la bêtise qu’ils ont faite en s’épousant. » Cela est inique, mais folichon.
Le Château des cœurs a commencé à paraître dans le numéro d’hier.
Dites à M. Roger que je compatis à ses tristesses horticoles. Comme le Ciel est injuste ! Ici je n’ai eu aucun dégât. – Pas une plante de gelée.
Tout à vous, du fond du cœur, chère Madame.
Votre vieil ami
– 1111 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mardi, 2 h[eures, 27 janvier 1880].
Mon Loulou,
Mon indignation n’a pas de bornes ! et j’ai envie de t’accabler d’injures.
Si la 1re du Nabab est pour jeudi prochain, comment veux-tu maintenant avoir des places ? La répétition générale commencera demain à 1 h[eure]. Le service sera déjà fait s’il ne l’est ? J’aime à croire que la 1re n’aura lieu que samedi. – Alors tu auras chance d’avoir tes places.
Tu as vu par toi-même quand je montais les 1re[s] de Bouilhet que l’auteur d’une pièce manque toujours de places, bien qu’il en achète, de sa poche ! – et que la veille d’une 1re, tout le monde perd la boule. On ne lit même plus les lettres.
Crois-tu que Daudet va avoir le temps de te répondre et de s’occuper de toi ? – Sans compter, que les billets de spectacles mis sous enveloppe et envoyés par la poste sont presque toujours volés.
N.B. Ne jamais en ces cas-là se servir de la poste.
Bref, si tu veux assister à la 1re du Nabab il faut : aller toi-même ou envoyer un commissionnaire intelligent chez Daudet, et qu’il attende la réponse. Si Daudet ne t’en donne pas, re-envoie ce commissionnaire chez Deslandes, et qu’il attende indéfiniment.
Mais en y allant toi-même tu as plus de chances de réussir.
***
– 1112 –
Tu vas trouver que c’est trop compliqué, mettre à la poste les lettres qui ne seront même pas décachetées. – Et tu n’auras pas de places et tu te plaindras du sort ! –
Mon Loulou n’est guère pratique ! Que n’as-tu écrit, quelques jours d’avance, à Mme Daudet. C’était là le Bon moyen.
***
Si j’étais de toi je m’informerais de l’heure où finira la répétition générale – et munie des deux épîtres ci-incluses, j’irais moi-même au Vaudeville, en altière Vasthi pour parler à ces messieurs.
***
Quant à La Vie moderne, réclame-la, impudemment.
Bergerat n’a pas compris. Au lieu d’envoyer les numéros à Paris, comme il faisait auparavant, il les envoie à Croisset.
***
À la fin de sa Préface il y a un mot très aimable pour Mme Commanville.
***
Bonne chance pour la 1re ! Quant à moi je suis content de n’y pas assister. Ces solennités-là sont hideuses ! On y voit trop crûment le plus vilain des 7 péchés capitaux : l’Envie.
L’OURS DES CAVERNES
(et pour toi NOUNOU).
– 1113 –
À GUSTAVE TOUDOUZE
[Croisset, 27 janvier 1880.]
GUSTAVE FLAUBERT
Merci : cher ami.
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset,] mercredi, 3 h[eures, 28 janvier 1880].
Voici la chose ! c’est-à-dire la copie intégrale de votre prose.
Je n’ai pas mis d’enveloppe de peur, par ignorance, de manquer aux rites dans la Rédaction de l’adresse. –
Mettez-en une, ornée d’un cachet de cire rouge, par excès de pompe.
***
Une lettre de Charpentier m’affirme, me jure que votre volume de vers paraîtra au printemps.
Avez-vous vu un mot aimable de Fouquier sur vous dans le numéro de lundi ?
Il parle d’une petite pièce de vous, La Répétition, dont Caroline m’avait parlé et que j’ignore.
J’attends tout ce qui vient de vous avec impatience. – Et vous-même avec un désir plus grand.
Votre vieux
– 1114 –
GVE FLAUBERT
qui vous bécote sur les deux joues.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset, 28 janvier 1880.]
Maintenant UN SERVICE LITTÉRAIRE relatif à B[ouvard] et P[écuchet].
P[écuchet] apprend à un enfant le dessin et commence (suivant la recommandation de J.-J. Rousseau dans Émile) par le dessin d’après nature. Il sait fort peu dessiner lui-même. Et il doit barboter d’une manière grotesque. La perspective surtout le démonte. Donc voici ma question : « Quelles sont les bêtises qu’il peut faire, et pourquoi ? » Il y a chez lui défaut de vision et d’aptitude. – Et chez l’enfant encore plus, bien entendu. Rêve un peu à cela, et réponds-moi d’une manière catégorique.
***
Je prépare toujours ce diable de chapitre, auquel je ne me mettrai pas peut-être avant 15 jours ! Je suis dans la Phrénologie ! – et le droit administratif, etc. ! – Sans compter que l’Action de ce chapitre est difficile à emboîter dans les Idées. Peut-être ne l’aurai-je pas fini avant la fin de mai ? – Tant pire ! bonsoir !
Et les livres offerts « au maître » pleuvent ! Cela devient une persécution ! Ce matin, je n’en ai reçu que quatre !
La journée s’écoule avec une rapidité effrayante.
– 1115 –
T’envoie-t-on enfin La Vie moderne ? Puisque la 1re du Nabab est retardée, tu peux bien y aller, si toutefois Madame a suivi mes prescriptions.
Les amis de Paris s’ennuient beaucoup de moi, et m’écrivent des lettres tendres.
Mme Brainne (dont je n’ai d’ailleurs aucune nouvelle) m’a envoyé aujourd’hui un cédrat confit magnifique, venant de Cannes.
Guy (qui me paraît faire, comme on dit, feu des quatre pieds) m’a envoyé sa Répétition, c’est charmant. Et j’attends demain les épreuves de son conte intitulé Boule de suif.
Tu n’imagines pas comme il a fait beau aujourd’hui. Quel paysage que celui de la Seine, vers 2 h[eures] ! – Je me suis promené assez longtemps. La vertu seule m’a ramené vers l’Article cerveau du Dict[ionnaire] des sciences médicales.
J’imagine que la Peinture ne va pas roide en ce moment, et que mon Loulou a un moment de découragement ? Est-ce vrai ?
Ma lettre est bien bête, et bien décousue – tâche de m’en écrire une longue. Les yeux me piquent et je tombe sur les bottes.
VIEUX te bécote.
Les affaires de la fontaine Bouilhet sont définitivement réglées. Et on va se mettre aux travaux ! – enfin ! – enfin ! – enfin ! mais j’ai eu de l’entêtement et quelque chose de plus, sans me vanter.
– 1116 –
À RAOUL-DUVAL
[Croisset,] 30 janv[ier 1880], soir.
Voilà ce que j’appelle un brave Homme ! – Deux cadeaux le même jour. 1° le dialogue des Ruraux et 2° des renseignements pour mon bouquin.
Ces renseignements me suffisent. C’est parfait ! J’ai compris ; et j’en ferai mon profit.
Quant à votre petit pamphlet, il a quelque chose de mon Bastiat. Comme les idées simples sont difficiles à faire admettre, mon cher ami ! On n’arrive à la vérité (et à la moralité) qu’à force de temps, d’art et de patience.
J’ai très bien reconnu M. Mathieu le filateur ! « Le journal vient de Rouen » ! Le Petit Rouennais aussi est pour la Protection (c’est-à-dire pour le vol). Des républicains soutenant la Prohibition, c’est roide !
Ah ! si j’étais journaliste, comme je m’amuserais dans de certains moments ! – Mais je crois que la notion d’esprit est tout à fait perdue en France ? – On devient idiot. Il y a ramollissement de la cervelle publique.
Gardez la vôtre intacte, et robuste – et faites-nous souvent des choses comme ça.
Je vous embrasse.
Votre VIEUX qui vous aime.
Vous me verrez à Paris, vers la fin d’avril, quand j’aurai fini ma laborieuse élucubration.
***
– 1117 –
Si vous voyez Mme Perrot dites-lui que je la remercie bien, et que j’attends d’autres documents promis.
À ÉMILE BERGERAT
[Croisset, fin de janvier-début de février 1880.]
Mon cher ami,
Grâce à vous, je vais devenir célèbre à Rouen !!! Le Nouvelliste m’a fait pour la première fois de sa vie une forte réclame d’après vous, et Le Journal de Rouen, mardi dernier, a reproduit (avec une introduction) toute votre préface. Une vieille bonne que j’ai et qui est sourde, boiteuse et aveugle, m’a dit hier un mot sublime, et qui était le résultat de ce qu’elle avait entendu dire chez l’épicier, où l’on parlait du susdit numéro du Journal de Rouen : « Il paraît que vous êtes un grand auteur ! » Mais il fallait voir la mine et entendre la prononciation !
Eh bien ! ce grand auteur est un idiot. J’ai oublié de vous dire le plus beau des détails sur les pérégrinations du manuscrit. Il est resté onze mois à l’Instruction publique ! c’est-à-dire dans le cabinet de Bardoux ! Ledit Bardoux s’était engagé, à peine ministre, à faire représenter la pièce de ses trois amis. Ne trouvez-vous pas ça joli ? Là encore, comme chez Noriac, j’ai été obligé, à la fin, de reprendre mon infortuné papier.
Je crois que les deux journaux de la localité (substantif employé par M. de Villèle pour la Grèce : « La Grèce, que nous importe cette localité » sic) feront du bien à La Vie moderne, les bourgeois de ces lieux ayant foi en leur journal. Mais les libraires me semblent stupides. Aucun jusqu’à
– 1118 – présent ne l’a en montre, et beaucoup même n’ont point Le Château des cœurs.
Amitiés à Estelle et tout à vous, mon chéri.
Votre
Qui est donc celui qui m’a fait une si belle réclame dans Le Voltaire ? Et cet oiseau de Charpentier qui ne m’a pas envoyé un pareil article ! Quel être ! Rappelez-lui que j’en attends toujours deux exemplaires.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] dimanche, 4 h[eures, 1er février 1880).
Primo : les choses du métier ou plutôt : l’Art avant tout !
1° L’Éducation homicide de Laprade m’allèche (mon gamin, fils de forçat, veut tuer un autre enfant et torture les animaux). L’Éducation libérale, moins, – cependant, je serais bien aise de les avoir, l’une et l’autre.
Le livre de Robin sur la même matière m’a paru peu fort. Et à celui de Spencer, j’ai éprouvé la même désillusion. Néanmoins, je voudrais bien les relire ! Arrange-toi pour que le p[ère] Didon m’expédie ce qu’il a, le plus promptement possible, et remercie-le, d’avance.
Oh ! si quelqu’un pouvait m’envoyer le livre de Spurzheim sur l’Éducation, ce quelqu’un serait un sauveur !
Rien de tout cela n’est à Rouen et ce gredin de Pouchet ne me répond pas. Je viens de lui re-écrire.
– 1119 –
***
Ce qui me fait enrager, maintenant que je voudrais ne pas perdre une minute, c’est le temps perdu à lire les romans des jeunes ! Trop d’hommages ! J’ai prié Charpentier de ne plus m’en envoyer ! – J’en ai là, quatre sur ma table – qui attendent leur tour. – Je n’ai pas même eu le temps de remercier Popelin pour son Poliphile. Mais je vais tous les bâcler. – Puis, je n’en ouvre plus un seul.
Sans compter qu’il faut répondre à ces messieurs. Voilà aujourd’hui quatre heures d’employées à cette besogne ! Je suis trop bonasse.
***
Boule de suif, le conte de mon disciple, dont j’ai lu ce matin les épreuves, est un chef-d’œuvre. Je maintiens le mot. Un chef-d’œuvre de composition, de comique, et d’observation. – Et je me demande pourquoi il a choqué Mme Brainne ? – J’en ai le vertige ! – Serait-elle Bête ?…
***
Jolie conduite ! tu te trimbales dans « les coulisses ». La mère Heuzey devait jubiler ? se figurer qu’elle était actrice !!! Cette anecdote confirme ma théorie : les Femmes sont plus braves que les hommes. Moi, je n’oserais jamais faire ce que vous avez fait, de peur d’être mis à la porte ! – et on m’y mettrait ! Mais les Dames ! Ah bien oui ! Quel toupet ! – et pas de migraine le lendemain ; c’est beau ! – En résumé, mon pauvre chat, tu as eu raison.
Et à l’impudence, tu ajoutes le vol ! (vol de mon papier). Enfin tu prends le genre de Paris. Je t’approuve. Dans les Âges préhistoriques, on n’était pas sévère pour la morale, et
– 1120 – en fait de Divorce, je crois que « la plus dégoûtante promiscuité », etc. J’ai envie d’écrire les Mémoires du Vieillard de Cro-Magnon.
Je suis content que tu ailles souvent chez le père Cloquet, – que j’aime et respecte beaucoup – pour lui-même. Et à cause du Passé.
***
Gertrude m’a écrit pour me faire ses adieux. Et dans sa lettre il y avait un billet de Dolly – admirable ! Elle me dit qu’elle m’a connu bien avant sa mère « dans une existence antérieure ». Quelle drôle de young Lady ! – c’est fou, et plein de charme.
Tâche que ton mari se repose. Il doit être éreinté.
Maintenant je vais écrire encore une lettre à « un jeune » – puis reprendre les Offices de Cicéron – et rebûcher mon plan.
Deux bécots de la
NOUNOU.
Ci-inclus des cartes de visite pour ce M. Berg – que je n’ai jamais vu.
***
P.–S. À quelque jour, je tuerai un Pauvre. – Ernest t’expliquera pourquoi. – Mais, immédiatement après son départ, j’ai trouvé un truc pour la sonnette.
L’OURS DES CAVERNES.
– 1121 –
À PAUL ALEXIS
[Croisset,] dimanche, 1er février 1880.
Merci de votre volume, mon brave Alexis, il m’a fait grand plaisir.
J’avais déjà lu Lucie Pellegrin, et il m’en était resté le souvenir d’une chose raide. Elle m’a semblé plus raide encore : ça a de la poigne. C’est fort et amer ! et on sent que c’est vrai. La chienne enceinte est une trouvaille d’artiste. Il y a des mots et des traits bien heureux, tels que l’Adèle « qui aurait couché avec le roi des Belges », et, page 29, le sang qui coule sur la cuvette ; page 41 : « Ça a des envies comme une femme, une chienne enceinte… » ; page 42 « envie de me pocharder avec vous » ; page 44 « parce que je ne fais plus la noce ». – Et la mort ! magnifique !
Dans Monsieur Fraque, j’ai remarqué surtout la psychologie, page 72. « Elle poussait l’injustice… » « Elle se sentit toute disposée à lui rendre la vie dure. » La villa Poorcels (78) très juste ! et l’évêque qui vient ! – 82 : je blâme absolument le mot « Si jeune, monsieur... » parce qu’il est connu ! (et dans Balzac et dans Soulié). – 84 : Je ne crois pas qu’on puisse être magistrat et garde national (?). S’en informer ! ces deux fonctions me paraissent incompatibles. L’amour de Mme Fraque pour le petit prêtre vient très bien. Le pasteur protestant et sa famille sont excellents. – 114 : parfaite, la distribution des prix : je m’y suis retrouvé. – La Mole est très bien, pendant la déclaration de cette femme qui couvre son lit de baisers (137-138) ; et l’idée de le tutoyer, exquise (139). – La lutte du curé et du pasteur, très bien – et ce que pense Fraque à la fin (147), très bien.
Les Femmes du père Lefèvre m’ont fait rire tout haut deux ou trois fois (sic). C’est d’un comique excellent. Le café, les
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Coqs, la binette du père Lefèvre m’ont charmé. Tout cela est vu et senti. Bravissimo. Pages 176, 177, l’ahurissement de la population, charmant. Peut-être y a-t-il un peu de longueur et abus de procédé, dans l’attente des dames ? Mais leur arrivée dans le café, la stupéfaction de leur laideur est tout bonnement sublime. Les ombres sur le mur d’en face pendant le bal, ingénieuses. En somme, quelque chose de bien cocasse et de bien amusant.
Monsieur Mure est le moins original des trois contes, malgré des choses excellentes.
Le lecteur se demande d’abord s’il est naturel qu’un monsieur écrive ainsi sa vie, minute par minute.
Il fallait, peut-être, développer davantage la psychologie d’Hélène. On la pressent, on la soupçonne plutôt qu’on ne la connaît. À force d’être fin, l’auteur manque de franchise !
Pages : 265. « Le temps est un grand maigre », encore un mot trop connu. – 270. Phrase de haut vol ! « n’escortant d’autre bière… » – Le père Derval excusant sa fille après l’avoir maudite, très nature ! – 285. « Je lui disais des choses que je ne pense pas ordinairement », profond. – 288. Paysage du quartier de l’Europe, neuf et bien fait. – 291, très bon, 292, leurs adieux, idem. – 292 et 295, une étourderie : Lucienne ou Julienne ? (J’ai commis la même erreur dans L’Éducation sentimentale.) – 308, les réflexions à la Morgue en regardant les nippes des femmes, bien. L’hôtel meublé, du reste, est bien fait.
Ici commence le mystère. Se livre-t-elle à la prostitution ? Et le saltimbanque ? est-ce la première fois qu’elle… avec lui ! (337, page excellente). On serait curieux de savoir comment elle s’est réconciliée avec son mari.
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Maintenant, mon cher ami, je vais vous faire des remarques de pion :
Page 4. Avait rompu le silence, locution toute faite.
Page 5. Menaça, pour dire que son geste était menaçant, n’est point d’une langue pure.
Page 63. Un cigare… on ne fumait pas tant que ça, alors. La Madeleine n’était pas inaugurée, ni même achevée.
Page 229. « En ce temps-là » sous la Restauration, il n’y avait pas de Pouvoirs à côtelettes.
Page 241. Prendre un bain de pieds. Indélicat ! – À quoi bon ?
Page 278. Un mazagran n’est pas de la langue de M. Mure, lequel est un magistrat. Pourquoi ainsi parler argot ?
Dernière remarque : pourquoi initiez-vous le public aux dessous de votre œuvre ? Qu’a-t-il besoin de savoir ce que vous en pensez ? Vous êtes trop modeste et trop naïf. En lui disant par exemple que M. Mure n’a pas existé, vous glacez d’avance le bon lecteur. Et puis, que signifie « le triomphe certain de notre combat », dans la dédicace ? Quel combat ? le Réalisme ! Laissez donc ces puérilités-là de côté. Pourquoi gâter des œuvres par des préfaces et se calomnier soi-même par son enseigne !
Tout ce que je viens de vous écrire doit vous prouver, cher ami, avec quelle attention j’ai lu votre livre. Il m’eût été facile de vous écrire : « Admirable partout ! » Mais je vous aime trop pour user avec vous de procédés banaux.
Là-dessus, une forte poignée de main, mon bon.
– 1124 –
À GUY DE MAUPASSANT
Croisset [1er février 1880].
Parlons d’abord de La Répétition, puis nous causerons de Boule de suif. Eh bien, c’est très, très gentil ! Le rôle de René ferait la réputation d’un acteur, et c’est plein de bons vers, tels que le dernier de la page 53. Je ne vous signale pas les autres, étant trop pressé. La volte-face de l’amant et l’arrivée du mari sont dramatiques. C’est amusant, fin, de bonne compagnie, charmant.
Envoyez donc un exemplaire de ce volume à la princesse Mathilde, avec votre carte fichée à la page de votre titre. Je voudrais bien voir jouer cela dans son salon !
Mais il me tarde de vous dire que je considère Boule de suif comme un chef-d’œuvre. Oui ! jeune homme ! Ni plus, ni moins, cela est d’un maître. C’est bien original de conception, entièrement bien compris et d’un excellent style. Le paysage et les personnages se voient et la psychologie est forte. Bref, je suis ravi ; deux ou trois fois j’ai ri tout haut (sic).
Le scandale de Mme Brainne me donne le vertige ! Je rêve !…
Je vous ai mis sur un petit morceau de papier mes remarques de pion. Tenez-en compte, je les crois bonnes.
Ce petit conte restera, soyez-en sûr ! Quelles belles binettes que celles de vos bourgeois ! Pas un n’est raté. Cornudet est immense et vrai ! La religieuse couturée de petite vérole, parfaite, et le comte « ma chère enfant », et la fin ! La pauvre fille qui pleure pendant que l’autre chante La Marseillaise, sublime. J’ai envie de te bécoter pendant un
– 1125 – quart d’heure ! Non ! vraiment, je suis content ! Je me suis amusé et j’admire.
Eh bien, précisément parce que c’est raide de fond et embêtant pour les bourgeois, j’enlèverais deux choses, qui ne sont pas mauvaises du tout, mais qui peuvent faire crier les imbéciles, parce qu’elles ont l’air de dire : « Moi je m’en f… » : 1° dans quelles fosses, etc. ce jeune homme jette de la fange à nos armes ; et 2° le mot tétons. Après quoi le goût le plus bégueule n’aurait rien à vous reprocher.
Elle est charmante, votre fille ! Si vous pouviez atténuer son ventre au commencement, vous me feriez plaisir.
Excusez-moi près d’Hennique ! Vraiment je suis accablé par mes lectures, et mes pauvres yeux n’en peuvent plus. J’ai encore une douzaine d’ouvrages à lire avant de commencer mon dernier chapitre. Je suis maintenant dans la phrénologie et le droit administratif, sans compter le De officiis de Cicéron, et le coït des paons.
Vous qui êtes (ou qui, mieux, avez été) un rustique, avez-vous vu ces bêtes se livrer à l’amour ?
Je crois que certaines parties de mon chapitre manqueront de chasteté. J’ai un moutard de mœurs inconvenantes, et un de mes bonshommes pétitionne pour qu’on établisse un b… dans son village.
Je vous embrasse plus fort que jamais.
J’ai des idées sur la manière de faire connaître Boule de suif, mais j’espère vous voir bientôt. J’en demande deux exemplaires. Rebravo ! n… de D… !
– 1126 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset, 2 février 1880.]
Loulou,
Fortin a perdu sa mère avant-hier soir.
Je m’habille pour l’accompagner à l’église et au cimetière (charmant après-midi).
Tu ferais bien de lui écrire une lettre très gentille.
Au reçu d’une simple carte il serait plus en droit de se fâcher que Mme de La Chaussée.
Ne pas croire que Mme Fortin soit une « bonne petite femme ». Elle fait quelque chose qui me scandalise ! – moi, qui suis un homme évangélique ! À plus tard les détails.
Deux bacios.
VIEUX.
Lundi, 2 h[eures].
CAROLINE COMMANVILLE À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, le 2 février 1880.
Voici cher Vieux, les idées qui me sont venues sur le dessin. Je te les écris de suite, elles ne valent pas grand-chose, mais sauront peut-être t’en donner, qui elles, seront bonnes.
Être très préoccupé du choix d’un site – au lieu de copier une chose simple, un arbre, une maison, etc., vouloir toujours des perspectives, des vues étendues. D’ordinaire
– 1127 – une grande prédilection pour se placer sur une éminence, on veut copier ce qui est à ses pieds, et comme on ignore que cela est d’une grande difficulté et ne peut s’obtenir que par un effet d’extrême lointain, qu’arrive-t-il ? le paysage au lieu d’être à vos pieds est sur votre tête.
Si l’on copie un pays plat, l’ignorance de la perspective vous fait presque toujours commettre la faute d’avoir un premier plan qui semble être une fondrière, la raison c’est que des objets (terrains, herbes, etc.) placés au premier plan est trop grand avec ceux placés au second plan.
Maintenant, la feuille des arbres doit être une grande préoccupation, se garder de confondre, il faut que l’on reconnaisse un chêne, un orme, un saule, au lieu de chercher à peindre par les formes générales et les masses, on cherche à rendre par une observation minutieuse des détails. B[ouvard] et P[écuchet] pourraient à cet effet emporter une lorgnette pour mieux se rendre compte.
Encore deux bonnes bêtises :
1° Avoir la prétention de copier le ciel, désespoir de ce que les nuages changent sans cesse.
2° Toujours égayer le paysage par des figures, ne serait-ce que pour donner la proportion. B[ouvard] et P[écuchet] ayant des idées de moralisation pourraient conseiller à leur élève des sujets élégiaques et vertueux. Une jeune fille qui prie au pied d’un calvaire au détour d’un chemin, une vieille qui revient de la forêt, etc. etc.
Peux-tu te servir de ce que je te dis là ? Je ne te parle que de paysage pensant que tu ne t’occupes que de cette partie. Si tu en as besoin, je réfléchirai sur le dessin d’après le modèle et la bosse, mais cela [s’y] prête moins, les plus
– 1128 – grandes fautes viennent des raccourcis incompris, puis il faut être plus fort et sans doute tes bonshommes s’en tiennent au commencement.
Je crains que le p[ère] Didon n’ait oublié les livres. Son volume paraît aujourd’hui, il doit être dans le coup de feu des envois. Je vais lui rappeler néanmoins ta commission.
L’Éducation homicide de Laprade doit être faite contre l’enseignement clérical et jésuitique, le p[ère] D[idon] ne la possède pas.
Qu’est-ce que Spurzheim ? Ce nom est allemand. À qui s’adresser pour avoir ce livre, veux-tu que j’écrive à Tischer, il se mettra en quête pour me le procurer ? Veux-tu lui écrire toi-même, ce qui le flattera très fort. Voici son adresse : 95 Boulevard S[ain]t-Michel. Je crois qu’il serait à même de te rendre ce service.
Un bon bacio et à toi
CAROLO.
À LÉON HENNIQUE
[Croisset,] nuit de lundi 2 [2-3 février 1880].
Mon cher ami,
Deux hypothèses : ou je suis un idiot, ou vous êtes un Farceur. Je préfère la seconde, naturellement.
Sous prétexte de blaguer le romantisme, vous avez fait un très beau livre romantique. Mais oui ! Il y a là-dedans un drame à la Shakespeare ! Soyez-en persuadé.
– 1129 –
« L’âme telle qu’elle est » ! prétendez-vous la connaître ? Personnages exagérés, nullement. Langage conventionnel, pas du tout !
Et puis, de quoi parlez-vous ? Quelle école ? Où y a-t-il une école ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Cette scie contre 1830 commence à devenir ennuyeuse, prenez garde ! – Et où sont-ils les hommes de 1830 ? Je vous défie de m’en citer un seul à commencer par le père Hugo qui soit encore dans la tradition. Notez que je vous parle de choses que je connais personnellement.
Vous croyez avoir blagué leur style, détrompez-vous ! Lisez donc Pétrus Borel, les premiers drames d’Alex. Dumas, et d’Anicet Bourgeois, les romans de Lassailly et d’Eugène Sue : Trialph et La Salamandre. Comme parodie de ce genre-là, voir Les Jeunes-Frances de Théo, un roman de Charles de Bernard dont le titre m’échappe (il est tiré de Vénerie – Gerfaut –) et, dans les Mémoires du Diable, de Soulié, l’Artiste.
Chaudes-Aigues et Gustave Planche ont fait au Romantisme absolument les mêmes reproches que l’on fait au Réalisme. Ponsard n’a dû son succès qu’à cette réaction qui date de quarante ans (39 ans pour être exact) ni plus ni moins. Édifiez-vous avec la critique d’Armand Carrel sur Hernani – qui pourrait s’appliquer à L’Assommoir. Mlle Mars ne voulait pas prononcer le mot « amant » comme trop obscène, etc.
Cette manie de croire qu’on vient de découvrir la Nature ! et qu’on est plus vrai que ses devanciers m’exaspère. La Tempête de Racine est tout aussi vraie que celle de Michelet. Il n’y a pas de vrai. Il n’y a que des manières de voir. Est-ce que la Photographie est
– 1130 – ressemblante ? pas plus que la Peinture à l’huile, ou tout autant !
À bas les Écoles quelles qu’elles soient ! À bas les mots vides de sens. À bas les Académies, les poëtiques, les Principes ! Et je m’étonne qu’un homme de votre valeur donne encore dans des niaiseries pareilles – dixi –
Maintenant, je commence.
J’ai entamé votre volume, hier, à 10 h[eures] du soir – et je l’ai fini à 3 h[eures] du matin. Ce qui vous prouve qu’il m’a amusé. Et je n’ai pas ri, une minute (vous avez manqué votre but). Au contraire, j’ai admiré. Quand ça n’est pas beau, c’est charmant. Je crois que vous ne comprenez pas ce que vous avez fait ?
p. 9. Des vers très galants ; et le dernier couplet, exquis. Vos bandits sont classiques. Ce sont ceux de tous les romans picaresques. Mais ce n’est peut-être pas vraisemblable de parler du crime si légèrement ? Ils font des plaisanteries, enfin ils sont grotesques ! La Nature (!!!) ne parle pas comme ça ! – Exemple : dans le romantique Molière, les lazzi de Sbrigani et de Nérine.
Ponthau, mon bon, est une création tout à fait hors ligne et je souhaite que vous en fassiez souvent de pareilles – j’y reviendrai.
p. 23. En petit texte « Porte le cachet des élégants de la Cour ». Ça, ce n’est pas du style des romantiques. Ils avaient bien « morbidezza » et pittoresque (déjà vieux en 1815), mais pas de cachet.
25. La déclaration d’Hélène « Vous m’aimez » etc. – charmante, le sentiment, la mesure, le ton.
– 1131 –
30. Maille à partir même observation que pour cachet. – Est du vocabulaire de MM. Étienne et de Jouy.
38. Mazaroz Eh bien ? Il parle très simplement, très naïvement, ce fanatique !
53. Le miracle raté et le commencement du doute dans l’âme de Ponthau est tout bonnement sublime. Oui ! Nom de Dieu.
***
Le dialogue où Ponthau veut convaincre Ghistelles d’amener sa fille au roi, très bien.
Suzanne amoureuse du maître, au lieu du valet, très nature – très organique. Elle va au plus Beau mâle –
Qu’il bouscule les processions, très bien. Ça se faisait tous les jours (voy[ez] Histoire du Parlement de Normandie par Floquet). Cela n’est nullement exagéré.
126. Tamisée par le feuillage même observation que pour « maille à partir ». Le mot est excellent, mais si usé !
Au Louvre : je crois que ça a pu se passer comme ça.
La scène entre Henriette et Ponthau, admirable, admirable ! et un homme comme Ponthau n’a pu dire ni agir autrement ? – Et puis, il y a là des choses du plus grand style : « Aucune plante », etc.
« Pauvre femme ! tu pleures » et toute la p[age] 160, superbe ! Voyez-vous un Frédérick Lemaître – jeune, disant cela ? Mais le théâtre en croulerait d’enthousiasme ! Et le revirement : « Retournez à votre lit, ma tête bat sous le fardeau de vos derniers baisers. » Vous ne trouvez pas ça beau, mon bonhomme, tant pis pour vous !
– 1132 –
« Je me suis vautré sur votre corps comme les vers du cimetière », etc. biblique. Et c’est bien l’occasion d’être biblique.
Le baptême – très juste de ton. Et très probable, historiquement.
171. « Il faut être orgueilleux pour se dévouer. » – Ayez beaucoup de mots comme ça !
185. Le maître et le valet se labourant la peau, à coups de poignard ! Vous croyiez peut-être que ça ferait rire ? Mais imaginez du sang qui coulerait, et on ne rirait plus. (Seulement l’action ici est amenée trop vite.) Et puis il y a eu des gens comme ça – et il y en a encore ! Pendant l’Exposition de 1867, des Japonais à Paris et à Marseille se sont livrés à deux duels de ce genre. Comme pénitence, les bouddhistes en font autant, et en France, à l’heure qu’il est, certains catholiques ! tels que M. Dupont, de Tours – (voy[ez] La Foire aux reliques et L’Arsenal de la dévotion, de Paul Parfait).
C’est donc Naturel, bien que ce soit exagéré ! Mais tout ce qui est beau est exagéré. Sarcey n’est pas exagéré.
***
Je continue :
201. Le souffreteux qui est ce farceur de Barrabas, excellent ! c’est de la vieille veine françoise ! Ça remet en mémoire Gil Blas. Et puis ça prêtera plus tard à un mouvement très beau.
La bastonnade, très bien – dans l’esprit du temps.
– 1133 –
Henri IV me paraît très ressemblant à l’idée qu’on se fait, ou du moins que je me fais d’Henri IV.
268. Superbe, Barrabas dans la chapelle ! Il y a là un souffle à ranimer Rabelais dans son tombeau.
Les commencements du doute amenés dans l’âme de Ponthau par l’amour, et son espèce de folie, sa proposition d’enlever Hélène – et surtout la p[age] 275, très fort, très fort ! L’épisode de l’Oiseleur, id.
294-[29]5. La défense de Ponthau fait songer à d’Aubigné et à Corneille. Allons ! vous vous foutez du monde. C’est bien ! Mais de moi, ce n’est pas gentil.
300. « Vous avez oublié la torture ! » Ici, vous avez réussi. (C’est un mot à effet. J’entends Mélingue.) La torture ne pouvait avoir lieu, puisque dès le début Ponthau a tout avoué.
301. « Le doute… me déchire » parfait.
303. « J’en ai bu une pleine coupe. » Eh oui ! c’est vrai ! – Ex[emple] : Léger, Papavoine, et l’Homme des environs de Gênes qu’on appelait La Hyène. Il y a dans Shakespeare des choses de cette force, v[oir] Titus Andronicus, et dans Clitandre du classique P[ierre] Corneille.
315. Ponthau s’apercevant de son impuissance thaumaturgique ! Je n’ai pas d’expression pour vous exprimer combien je trouve cela fort !
Maintenant, l’époque et le caractère dudit Ponthau étant donnés, en est-il arrivé à ce point de Philosophie ? J’en doute. Après tout, c’est possible ? Mais qu’importe ! puisque c’est une conséquence logique de tout ce qui précède.
– 1134 –
C’est un homme de nos jours qui parle ainsi ? Et à cause de cet anachronisme (s’il y en a un ?), votre œuvre n’en est que plus vivante. Tant il est vrai que le sujet importe peu. Et le temps où se passe une action, idem. On peut faire du moderne en peignant la cour de Sésostris. Et même en la peignant, je vous défie de n’en pas faire.
Le Moderne, l’Antique, le Moyen Âge, subtilités de rhéteur. Voilà mon opinion !
Je suis né sous la Restauration – est-ce du moderne ? Non ! car je vous jure que les mœurs de ce temps-là ne ressemblent pas plus à celles d’à présent qu’elles ne ressemblaient à celles du temps d’Henri IV. – De par la théorie qui a cours, il me sera défendu d’en parler ?
Dieu sait jusqu’à quel point je pousse le scrupule en fait de documents, livres, informations, voyages, etc. Eh bien, je regarde tout cela comme très secondaire et inférieur. La vérité matérielle (ou ce qu’on appelle ainsi) ne doit être qu’un tremplin pour s’élever plus haut. Me croyez-vous assez godiche, pour être convaincu que j’ai fait dans Salammbô une vraie reproduction de Carthage, et dans S[ain]t Antoine une peinture exacte de l’Alexandrinisme ? Ah ! non ! mais je suis sûr d’avoir exprimé l’idéal qu’on en a, aujourd’hui.
Aussi, M. de Sacy (pas un romantique, celui-là !) n’a jamais pu comprendre ce truisme que je lui disais un jour : « L’Histoire romaine est à refaire tous les 25 ans. »
Bref, pour en finir avec cette question de la réalité je fais une supposition : la trouvaille de documents authentiques nous prouvant que Tacite a menti d’un bout à l’autre. Qu’est-ce que ça ferait à la gloire et au style de Tacite ? Rien du
– 1135 – tout : au lieu d’une vérité nous en aurions deux : celle de l’Histoire et celle de Tacite.
En voilà long, hein !
Mais je finis – et par une citation de Goethe, un naturaliste qui était romantique, – ou un romantique qui était naturaliste, autant l’un que l’autre – comme vous voudrez.
Dans Wilhelm Meister je ne sais plus quel personnage dit à W[ilhelm] « Tu me fais l’effet de Saül, fils de Kis ! Il sortit pour aller chercher les ânesses de son père et il trouva un royaume ! »
***
Vous avez voulu faire une farce, et vous avez fait un beau livre.
Sur ce, mon bon, je vous serre la main fortement, et suis votre
GVE FLAUBERT
alias : la dernière ganache romantique qui a porté un bonnet rouge et qui couchait au dortoir, un poignard sous son traversin
– qui, à propos de Ruy Blas, a engueulé tous les notables de Rouen, en plein théâtre
– qui s’est fait foutre à la porte de la Préfecture d’Ajaccio pour avoir soutenu devant le Conseil général attablé avec lui que Béranger n’était pas le plus grand poëte du monde
– et qui a insulté personnellement Casimir Delavigne (action d’éclat).
– 1136 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mardi, midi [3 février 1880].
Mon Loulou,
Voici le billet doux qui m’a réveillé.
Où ça s’arrêtera-t-il ? Quand finira cette dévastation pécuniaire – et morale !
Tout ce que je comprends c’est que ces MM. agissent poliment avec moi. – Et je leur ai répondu en copiant la phrase qu’ils m’envoient entre guillemets.
Que veux-tu que je te dise ?… je te laisse à penser tout ce que je pense.
Dans un état pareil, il faudrait être bien philosophe pour ne pas souhaiter mourir le plus vite possible – Car ça tourne au supplice.
Ce n’est pas assez d’être ruiné. Non : il faut que je m’occupe d’affaires d’argent sans y comprendre un mot. – Pourquoi ces 2 billets « à mon ordre » ? Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! délivrez-moi de tout ça.
Je t’embrasse.
Ton pauvre Vieux.
G.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] 3 h[eures, 3 février 1880].
Chérie,
C’est encore moi.
– 1137 –
D’abord : merci pour la note sur l’art du dessin. Elle est parfaite. Et je défie nos plus grands artistes à commencer par ton maître Bonnat d’en dire tant, en si peu de mots, MM. les peintres étant généralement très bornés. Mais mon Loulou (qui est fortement mon élève), ayant fait des études philosophiques, a pris l’habitude de penser, et de se rendre compte des choses. Tu n’imagines pas comme ce petit renseignement m’a fait plaisir sous tous les rapports. Il provient d’une bonne caboche. – Je la prends par les deux oreilles, cette caboche, et la couvre de bécots.
Depuis que tu es venue ici, il m’ennuie de toi plus qu’auparavant !
Remercie Ernest pour son envoi de journaux.
Spurzheim est le collaborateur de Gall dans son grand ouvrage, Anatomie du cerveau etc., où sont posés les principes de la Phrénologie.
Le père Grout a été fanatique de Phrénologie. L’Éducation de Spurzheim se trouve peut-être dans sa bibliothèque. S’en informer à Sabatier ou à Mme Grout. Et par la même occasion, tendres amitiés à Frankline.
***
Toute la journée d’hier a été consacrée à Fortin. Le pauvre garçon pleurait à torrents. – Ce que voyant, Vieux a fait comme lui.
***
Voilà trois jours que je perds absolument à lire des romans et à écrire des lettres !!! Je suis Hindigné ! – Mais ça va finir.
– 1138 –
***
J’ai écrit à Charpentier de me chercher Spurzheim mais quand le p[ère] Didon sera remis de la « tablature des auteurs », comme disait Fellacher, s’il pense à moi, il m’obligera.
Il faut que tu te procures, pour ton plaisir, le n° du Voltaire du 30 janvier, vendredi. – Tu verras comment on y parle de Cro-Magnon (*11 faubourg Montmartre).
Je suis si exaspéré par les en-dehors de B[ouvard] et P[écuchet] que je vais dépasser Cro-Magnon. Je deviens
NÉANDERTHAL !
***
Ne ménage pas mon Papier. Encore un baiser, ma chère fille.
À LÉONIE BRAINNE
[Croisset,] mardi soir [3 février 1880].
Ma chère belle (toujours belle, quoi que vous en disiez) et toujours aimée (bien qu’il n’y paraisse guère) 1° j’ai reçu votre cédrat, qui est à peu près aussi exquis que vos lèvres, – et je vous en aurais remerciée tout de suite si j’avais su votre adresse ; je l’ai même demandée à Georges, – qui prend le genre de ne plus répondre aux lettres.
Toute ma journée d’hier a été prise par l’enterrement de la mère de Fortin. Le pauvre garçon que j’accompagnais pleurait beaucoup, – ce que voyant Polycarpe a fait de même.
– 1139 –
Votre lettre n’est pas gaie, ma pauvre amie, mais résignée. C’est déjà beau que d’en être arrivé à la Résignation. Quant à ce que vous me dites touchant votre abandon, je vous trouve souverainement injuste. Peu de femmes ont, comme vous, des amitiés d’hommes solides. Vous leur demandez plus qu’ils ne peuvent donner, à savoir leur temps et des attentions. Quant à Georges, il a pour vous une tendresse profonde, j’en suis sûr. – Et mon disciple Guy en venant chez vous fait en votre faveur une exception unique. Il s’est présenté une fois chez ma nièce, ne l’a pas trouvée, n’est plus reparu. Et depuis le mois d’octobre, il n’a pas été une fois voir sa tante ni ses cousines. Notez donc qu’il n’a que trois heures par jour pour travailler, le pauvre diable ! – Dimanche dernier, j’ai lu en épreuves Boule de suif que je trouve un chef-d’œuvre ni plus ni moins. Conception, observation, personnages et paysages et surtout composition (chose rare), c’est parfait. Deux ou trois fois, j’ai ri tout haut ! Quant à être immoral, c’est au contraire très moral, puisque l’Hypocrisie et la Lâcheté y sont flagellées durement. On goûte en lisant cela comme le plaisir d’une vengeance. – Et je ne comprends pas que cette œuvre vous ait scandalisée. – Pourquoi ? je m’y perds… Vous étiez malade, ce jour-là ? – Vous relirez la chose à tête froide et vous verrez que l’Excessif a raison.
Si vous voulez lire quelque chose de drôle sur lui (l’Excessif), procurez-vous Le Voltaire du 30 janvier, vendredi dernier. C’est drôle.
Mais ce pauvre Excessif est éreinté ! Il succombe sous l’excès des hommages ! Tous « les jeunes » m’envoient leurs œuvres, et ces lectures me gênent dans la confection de la mienne. Savez-vous qu’en moyenne j’ai reçu trois volumes par semaine cet hiver, et que j’ai quelquefois, jusqu’à 6 lettres à écrire par jour ? Depuis dimanche matin je ne fais
– 1140 – pas autre chose que de m’occuper des Autres ! Encore deux jours comme ça (j’expédie l’arriéré) et puis, ce sera fini ! – Mes yeux n’en peuvent [plus]. Je perds mon temps, – j’ai d’immenses lectures à faire pour mon compte. Et dans tout cela mon chapitre (le dernier Dieu merci) n’est pas même commencé.
Ma nièce est venue me voir cinq jours le mois dernier. – Et me revoilà complètement seul jusqu’au mois de mai, probablement. – J’aurai peut-être Guy aux jours gras, pendant 24 heures – et le mois prochain, tout le cénacle des dimanches, une caravane, doit venir déjeuner à Croisset.
Je vous plains, plus que je ne le dis, de la divergence qu’il y a entre vous et votre fils. C’est cruel, ma pauvre amie ! Mais je n’y vois rien à faire !…
Pourquoi prenez-vous de l’eau de Vichy ? – qui ayant la propriété de diluer le sang, doit vous rendre encore plus anémique. – Qui vous a conseillé ce traitement ? Nous sommes tous anémiques parce que nous faisons tous plus que nos forces ne nous permettent.
En fait de lâcheurs notre amie Alice me paraît rentrer dans la catégorie ? – Depuis le milieu de l’été dernier pas un mot, pas un souvenir à celui qu’elle appelle « son Flau ». Oh ! les Femmes !… Mais avant tout tant mieux si ses douleurs sont calmées. – Et comme je suis un homme Évangélique, embrassez-la de ma part.
***
Comme je voudrais être avec vous ! Comme ça me ferait du bien, un peu de bleu, un peu de repos, un peu… (trouvez le mot, finissez la phrase). Ah ! oui être près de vous, par un temps chaud, au clair de lune, accoudés l’un près de l’autre
– 1141 – sur un balcon devant la Méditerranée,… vous en robe de chambre, légère… Ah ! nous ne tarderions pas à passer dans les appartements… malgré nos âges.
Allons – adieu ! Soignez-vous. Et tâchez de supporter l’existence ! – Dites de ma part à Mme Lavolley tout ce que vous trouverez de plus aimable et de plus convenable. Vous savez que j’aime sa figure si loyale ! et sa peau blanche.
Mais j’aime encore mieux celle de « tite Ninie ».
Avec toute ma tendresse, à vous
À GEORGES CHARPENTIER
[Croisset, 3 février 1880.]
Mon cher ami,
Vous êtes un drôle de pistolet ! vesanus sclopetus comme on dit en vers latins (de Jésuites). Sans un hasard providentiel j’ignorerais le n° du Voltaire de vendredi dernier. Je ne comprends pas que vous vous obstiniez à ne point m’envoyer les fleurs à mon adresse ! Vous me demandez si je connais un article du Figaro ? Où voulez-vous, sacré nom de Dieu, que je trouve ici Le Figaro ?
N.B. Donc m’envoyer, illico, deux numéros du susdit Voltaire du 30 janvier. – Et celui du Figaro, si ça en vaut la peine ?
Autre guitare : quand Le Château des cœurs sera paru en entier, adressez-en un exemplaire, de ma part, à Vacquerie.
Et arrangez-vous pour que je ne reçoive plus de nouveautés. Ces lectures me prennent un temps absurde.
– 1142 –
Depuis quatre jours, afin d’en être quitte, je lis les romans empilés sur ma table ! Il faut répondre aux auteurs. Je n’en peux plus ! Et ça recule d’autant mon bouquin. – Qui me demande des lectures formidables.
À ce propos, si vous pouviez me découvrir quelque part et n’importe à quel prix : De l’éducation, par Spurzheim, vous seriez un vrai sauveur ! Sans compter sa collaboration avec Gall dans le grand ouvrage intitulé De l’anatomie du cerveau, Spurzheim a fait un livre spécial intitulé De l’éducation. C’est ça qu’il me faudrait ! – Que ne me faudrait-il pas !
J’attends même un couple de paons, pour étudier le coït de ces beaux volatiles.
***
Le père Cassagnac a rendu sa grande âme à Dieu. Qué malheur ! Va-t-on recommencer la scie du baron Taylor ? Espérons que non ! Ils formaient, dans ce temps-là, une chouette phalange ! Buloz, Marc Fournier, Villemessant, Cassagnac – reste Girardin…
Et Lagier, qui va publier « ses confidences », comme Lamartine ! Allons, la France se relève.
Bécots de nourrice aux mioches, bonne santé à la mère, Prospérités au Papa et tout à vous.
Mardi.
Quel est l’Homme aimable caché sous le nom de Gustave Gœtschy ? Remerciez-le de ma part.
– 1143 –
À CLAUDIUS POPELIN
[Croisset, 4 février 1880.]
Mon vieux Popelin,
J’ai passé hier presque tout mon après-midi à lire les deux fascicules de Poliphile.
Comme c’est drôle, et intéressant ! Rien, je crois, ne fait mieux connaître l’esprit de la Renaissance. La grandeur romaine ébahissait ces bonshommes-là. – On sent une Religion nouvelle qui se développe. Quelle immense rêverie babylonienne, quel délire d’architecture !
Comme vous avez dû avoir du mal à traduire ça ! et c’est merveilleu[sement] écrit. Il y a de place en place des phrases exquises. – Le souterrain, le dragon, l’enfant qui pisse, les nymphes et le priapisme de Poliphile ! Quels bijoux.
Merci de m’avoir fait connaître et donné une pareille œuvre ! C’est un vrai régal pour les délicats –
Tendres respects à la Princesse
et tout à vous, mon vieux.
Votre vieux
Mercredi 4 fév[rier 18]80.
– 1144 –
À MAURICE SAND
[Croisset, 4 février 1880.]
Mon cher Maurice,
Parbleu ! Je vous livrerai tout ce que je possède. Mais il me faut un peu de temps pour faire des fouilles dans mes innombrables tiroirs ! – Êtes-vous très pressé ? Si oui, je vais m’y mettre illico.
Je commence mon dernier chapitre et suis éreinté.
Il me reste pourtant assez de force pour vous embrasser, vous et les vôtres.
Votre vieux
Mercredi.
Donnez-moi 8 ou 15 jours, n’est-ce pas ?
À ERNEST COMMANVILLE
[Croisset,] jeudi soir, 8 h[eures, 5 février 1880].
Vous avez reçu n’est-ce pas, hier au soir une grosse enveloppe contenant une assignation d’huissier pour le 13 courant ? Je l’ai à peine parcourue – et ce que j’y ai compris, c’est qu’elle venait de Laporte. Il me semble que c’est très grave dans les circonstances présentes ? et je m’attendais à vous voir ici, ce matin, par le premier train.
Peut-être êtes-vous à Rouen, et vais-je vous voir ce soir ? – Peut-être viendrez-vous demain ?
– 1145 –
Je suis bien inquiet – En tout cas si vous ne venez pas demain, réponse immédiate par le télégraphe S.V.P.
À vous, votre vieil oncle
GVE FLAUBERT
qui vient de passer deux jours pas gais ! – Quand donc serai-je tranquille !
Je m’étonne que Laporte, avant de venir réclamer 13 mille francs, ne m’ait pas rendu mes 500. Que faire s’il me [les] rend ? Ce que ce serait maintenant fâcheux. Nous n’aurions plus d’arme reconventionnelle.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] vendredi, 5 h[eures, 6 février 1880].
Ma chère Fille,
La sommation du chevaleresque Laporte m’a bouleversé, je l’avoue. Comme si on m’eût craché à la figure. Je ne l’ai pas lue à cause de l’écriture et de la longueur mais j’ai vu plusieurs fois mon nom sur le papier timbré ! – Et aux dernières lignes j’ai compris la chose (tu sais d’ailleurs l’effet que me cause le papier timbré). Ah ! il va loin, le monsieur !
« Nous en sortirons », dis-tu. Ce mot venant de toi (qui es ordinairement pessimiste) me rassure. Cependant, j’ai peur que tout cela ne fasse rater la grosse affaire ? Que va dire Labarre en voyant arriver ton mari ? Cet empressement va lui paraître suspect ? – Faucon attendra-t-il jusqu’à ce qu’un remplaçant de Laporte soit trouvé ? Et j’ai peur que
– 1146 – d’un moment à l’autre, il ne m’envoie mes 500 fr[ancs]. – Ce serait une arme retirée. Bref, je re-suis bien tourmenté !
J’ai beau comme toi « juger de haut l’espèce humaine », je n’en souffre pas moins. Causons de choses moins ignobles.
***
J’ai reçu tes deux volumes, Robin et Laprade.
***
Le père Grout m’a écrit ce matin qu’il mettait sa bibliothèque à ma disposition. Il a des livres pouvant me servir. Je lui ai écrit pour lui demander ses jours et heures.
***
Mon disciple viendra déjeuner à Croisset dimanche et restera jusqu’à mardi. – Mais dans l’après-midi de dimanche je le lâcherai pour aller chez Galli présider notre dernière séance du comité, à laquelle il ne viendra personne ; j’en suis sûr – ce sera vite fait.
***
Le Journal de Rouen a reproduit en entier la Préface de Bergerat (avec une introduction aimable). Mamzelle Julie en a entendu parler chez Leroux ! et m’a dit, hier soir, un mot sublime : « Il paraît que vous êtes un grand auteur ! »
J’ai demandé deux fois à Charpentier de m’envoyer le n° du Voltaire du 30 janvier. Tâche de te le procurer. Il te plaira. Tu verras comment des gens que je ne connais pas parlent de Vieux – non comme « grand auteur » mais comme ecclésiastique, ou plutôt comme évangélique.
– 1147 –
Jules Lemaître (du Havre) viendra me voir mercredi. – Ainsi pendant trois jours, je vais causer Littérature, bonheur suprême ! Ça me reposera. – Mon plan est fait, et j’allais m’y mettre quand est arrivée la copie de l’huissier ! Alors bonsoir ! – Je ne puis que lire et prendre des notes. – J’espère me mettre (enfin) aux phrases jeudi ou samedi prochain.