Correspondance - Tome V
À Sa Nièce Caroline ........................................................ 84
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 28 parties.
Coûte que coûte, j’irai cet hiver passer trois mois à Paris. Quand sera-ce ? Je l’ignore. L’incertitude « des affaires » sera finie vers le milieu de janvier.
Savez-vous que demain votre Polycarpe aura 57 ans ! Je voudrais vous en offrir 25 ! – avec « un tilbury, 50 mille livres de rente et le titre de vicomte ». Mais pour moi, que n’en ai-je 80 ? La fin serait plus prochaine ! N’importe, je désire cracher encore des cuves de bile sur la tête des bourgeois et baiser la vôtre.
Continuez à m’aimer. Écrivez-moi – et croyez à toute la tendresse de
votre GVE.
À LA PRINCESSE MATHILDE
Vendredi [13 décembre 1878].
Rien n’est plus aimable que votre lettre, ma chère Princesse. – Elle m’a été au cœur. J’y vois que vous ne m’oubliez pas. – Chose dont j’étais sûr, du reste. – Moi aussi, de mon côté, je songe bien souvent à vous. Et je vous vois dans votre maison, entourée de vos amis. Si je n’y suis pas, ce n’est point la volonté qui me manque, soyez-en convaincue.
– 661 –
Je ne veux pas vous souiller l’esprit par le détail de mes misères. Mais sachez, en un mot, que je suis malheureux, très malheureux, ma chère Princesse. Voilà tout. Et il faut que j’aie une belle santé pour vivre encore après toutes les coupes d’amertume que l’on m’a fait boire – et que je continue à boire. Dieu le voulait, apparemment ? Soumettons-nous !
C’est pour oublier tout cela que je travaille le plus possible, tâchant de me griser avec de l’encre comme d’autres avec de l’eau-de-vie. Mon bouquin avance. – Dans un an je serai près de la fin.
Je ne compte pas être à Paris cet hiver avant le mois de février. À cette époque, j’aurai la solution de mes affaires, solution qui sera déplorable. Mais au moins, je saurai à quoi m’en tenir. Quand on est au fond de l’abîme, on n’a plus rien à craindre. Je vous fais cette confidence, ma chère Princesse, pour que vous ne m’accusiez pas d’être un maniaque, un entêté. J’ai mal gouverné ma barque, par excès d’idéal. J’en suis puni, voilà tout le mystère.
Taine est un brave homme de penser à moi pour l’Académie ! Mais je ne lui demanderai pas sa voix ! – À quoi bon de pareils honneurs ?
J’ai eu, indirectement, des nouvelles de Goncourt. Je sais qu’il travaille ferme. Renan doit avoir publié un nouveau volume ? – qui est sans doute chez moi là-bas ?
Vous me rappelez tous les amis morts ! les anciens mercredis de la rue de Courcelles ! Ah ! c’était le bon temps ! – Et j’y pense plus souvent qu’il ne le faudrait pour ma gaieté ! À mesure que j’avance en âge le passé me tient de plus en plus aux moelles – dès que j’ai un moment de liberté d’esprit, je me retourne vers ce qui ne reviendra plus.
– 662 –
Oui, j’ai lu la lettre de Chambord à de Mun. Ces gens-là sont idiots ! – et surtout aveugles.
J’ai été indigné de l’attentat contre le roi Humbert. Pourquoi ? Dans quel but ? Ah ! la bêtise humaine, quel gouffre ! – La terre est un vilain séjour, décidément.
Si j’étais chez vous, près de vous, je pens[er]ais tout différemment.
Donnez-moi ainsi, de temps à autre, de vos nouvelles. Vous ferez bien plaisir à votre très affectionné
GVE FLAUBERT
qui vous baise les mains.
***
Ma nièce vous présente ses respects.
***
Souvenirs d’amitié à Popelin et à Marie.
***
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset,] nuit de dimanche [15-16 décembre 1878].
Je crois, diable m’emporte, que je passe par toutes vos angoisses ! et il me tarde grandement de savoir la conclusion. Votre lettre du 12 (anniversaire de ma naissance, 57 ans !) m’a donné espoir ?
– 663 –
Pourriez-vous me faire la commission suivante, tout de suite, car à Rouen il m’est impossible d’avoir promptement la chose, et j’en ai besoin pour mercredi ou jeudi au plus tard.
Ce serait d’aller à « la Librairie Nouvelle », et de demander de ma part, à M. Achille, un livre dont le titre est, à peu près, celui-ci : Tout le bien et tout le mal qu’on a dit des femmes. Quant à l’auteur, c’est Édouard Fournier ? ou quelque oiseau de la même catégorie ? Dans le cas où il tomberait dessus, qu’il me l’envoie par la poste illico. Inutile de payer.
Pécuchet vient de perdre son pucelage, dans sa cave ! (avant huit jours mon chapitre « de Amore » sera fini).
Je vais maintenant lui foutre une belle vérole ! Après quoi, mes bonshommes dissertent sur la Femme, et c’est alors que j’aurai besoin de textes moroso-moraux touchant cette espèce. Le livre en question (un petit bouquin) est, je crois, une collection de passages y relatifs.
Découverte : je sais pertinemment que Dalloz n’a pas même lu mon manuscrit ; il l’a fait lire par son secrétaire, lequel lui a déclaré « que c’était tellement ennuyeux que la publication était impossible ».
Cela me paraît fort !
Je vous embrasse, ainsi que votre chère mère.
Votre vieux
– 664 –
À EDMOND LAPORTE
[Croisset, 17 décembre 1878.]
Je vous attends jeudi à 2 heures par le bateau comme il est convenu, mon bon.
Et tâchez de m’apporter votre chapitre refait et tout ce que vous pourrez de la « copie ». J’éprouve le besoin d’en avoir le plus possible. Je suis au milieu des amours de B[ouvard] et P[écuchet] qui n’auront pas plus de douze pages et j’espère commencer la philosophie au mois de janvier.
Ma santé n’a pas été bonne depuis quinze jours. Un peu de jaunisse et une tristesse à crever, – suite des Affaires.
Voir mon Bab me fera du bien.
Je l’embrasse.
N.B. Savourer dans Le Temps d’hier la réclame pour Sarah Bernhardt.
Ô Polycarpe, ressuscite !
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset,] jeudi [19 décembre 1878].
Merci, pour la bonne nouvelle ! Ça me desserre un peu le cœur. Votre lettre d’hier m’avait (et nous avait) navrés.
Espérons que maintenant ça ira bien. De plus amples détails me feront plaisir.
– 665 –
Vous êtes gentil de vous être occupé de mon bouquin. Jusqu’à présent, je ne l’ai pas reçu. Peut-être l’aurai-je, à 4 h[eures] par la seconde distribution ? – Tout en l’attendant j’ai fini mon chapitre. – En voilà trois d’expédiés depuis six mois. Encore trois à faire ! Donc, j’entrevois la fin.
Il était dit qu’aujourd’hui serait un bon jour 1° votre lettre et 2° un peu d’argent sur lequel je ne comptais plus. Les choses ne sont jamais ni aussi mauvaises ni aussi bonnes qu’on croit.
Je compte revenir à Paris vers la fin de janvier. – Dites-moi comment vous vous trouverez là-bas.
Ex imo.
Votre vieux
À EDMOND LAPORTE
[Croisset,] samedi, 5 heures [21 décembre 1878].
Puisque mardi vous ne pouvez venir qu’à 7 heures, on trouve que ce serait bien peu de temps, vu la solennité de Noël ! Donc venez mercredi par le bateau de 2 heures.
Si vous avez un empêchement quelconque mercredi, venez mardi. Un mot de réponse.
Et apportez-moi deux ou trois chapitres de Couronne. Nous les repiocherons.
J’ai fini mon septième, il est recopié.
Donc à mercredi, n’est-ce pas ?
Votre vieux
– 666 –
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset, 22 décembre 1878.]
Votre lettre d’il y a huit jours, ma chère Princesse, m’a attendri jusqu’aux larmes. (Vous savez que je suis, comme dit Goncourt, « un gros sensible ».) Oui, j’ai été touché jusqu’au fond de l’âme par la délicatesse de votre affection.
Réservez-moi votre bon vouloir, – mais présentement les choses ne pressent pas. J’ai cédé à un mouvement de découragement, en vous écrivant. J’ai du chagrin, parce que je vois souffrir près de moi ceux que j’aime. – Et que je suis dérangé dans mes travaux. Mais l’Âme reste libre ! la Conscience pure et le corps robuste. – C’est l’important.
Nous recauserons de tout cela vers la fin de janvier, quand je serai à Paris. – D’ici là, envoyez-moi de vos nouvelles le plus souvent que vous pourrez. – C’est une joie dans ma vie austère que la vue de votre (abominable et) chère écriture.
La neige couvre la terre. Et les toits. – Malgré le soleil. – Je vis comme un ours dans sa tanière ! Aucun bruit du dehors ne me parvient. – Et pour oublier mes misères je travaille avec acharnement. Aussi, ai-je fait trois chapitres depuis quatre mois – ce qui, vu ma lenteur habituelle, est prodigieux.
Ma nièce vous présente ses respects. Il est probable que vous la verrez avant moi.
Je vous baise les deux mains – et suis
votre vieux fidèle et très affectionné
Dimanche 22 décembre.
– 667 –
Croisset.
À EDMA ROGER DES GENETTES
Croisset, 22 décembre [1878].
Si je suivais mon penchant, je vous écrirais tous les jours ! La fatigue physique m’en empêche. Voilà mon excuse. – Oui ! tous les jours, et plusieurs fois par jour, je songe à vous. – Par égoïsme, complaisance pour moi-même, retour vers le passé.
Il me semble que vous devez souffrir par ce temps abominable ? Nous n’habitons pas le pays qui nous convient ! Nous ne sommes pas de ce siècle ! – Ni peut-être de ce monde ?
L’existence, quant à moi, me devient de plus en plus à charge ! – Et je n’ai pas vos motifs pour la maudire ! Depuis un mois, j’ai passé par des embêtements matériels excessifs. L’espérance de ravoir ma fortune est définitivement perdue. Et mon sort ne sera fixé qu’à la fin de janvier ! – Des amis sachant mes embarras veulent (ou disent qu’ils veulent) me faire obtenir (sans que je m’en mêle) une position « digne de moi ». Vous me connaissez assez pour savoir d’avance ma réponse : jamais. En vertu de cet axiome – qui est de moi mais que j’admire et auquel je me conforme : « Les honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit. » Plutôt vivre en pension, dans une auberge de campagne que d’être un Monsieur émargeant au budget. – C’est comme l’Académie française – que me prêche mon ami Taine. Tout cela n’est pas fait pour moi ! Chacun a son tempérament.
– 668 –
Au milieu de mes chagrins (et après avoir eu la jaunisse), j’ai continué à écrire. Depuis le mois de juin j’ai abattu trois chapitres, dont deux depuis le mois de septembre. Il m’en reste encore trois. Mais avant de me remettre à écrire, il me faut bien quatre mois de lecture acharnée !!!
J’ai eu des coups de massue – et des coups d’épingle. Dalloz n’a pas daigné lire un ms. que je lui envoyais (sic) et mon éditeur Charpentier (me manquant de parole pour la troisième fois) préfère à ma Littérature celle de Sarah Bernhardt ! – Enfin, on me traite tout à fait en grand homme, on me méprise. Je vous prie de croire que ça ne m’a nullement découragé. Au contraire. Ça m’a fortifié dans mes Principes et comme Thomas Diafoirus je me suis « roidi contre les difficultés ».
Je n’irai pas à Paris avant le commencement de février.
Ma nièce me charge de vous dire « tout ce que je trouverai de plus gentil ».
Je vous la souhaite « bonne et heureuse » ainsi qu’à votre mari.
Votre VIEIL AMI (qui vous aime).
Le p[ère] Didon m’a envoyé son livre. Je lui ai répondu par quatre pages d’écriture serrée. On a beau dire (et on aura beau faire) l’abîme est infranchissable. – Les deux pôles ne se toucheront jamais, la sottise est de croire qu’un des deux doit disparaître.
– 669 –
À IVAN TOURGUENEFF
Croisset, dimanche 22 décembre [1878].
Mon cher vieux,
Mon silence doit vous étonner ? Mon excuse hélas est légitime. J’ai eu de tels embêtements d’argent, des inquiétudes si violentes, que je m’étonne d’avoir encore la boule à peu près d’aplomb sur les épaules ! L’espoir de r’avoir ma fortune est absolument perdu ! – Et je ne serai fixé sur mon sort qu’à la fin de janvier. Je vous conterai tout cela au coin du feu. N’en dites rien aux Autres.
Jamais je n’ai eu envie de quelqu’un, – comme j’ai envie de vous. La société de mon cher Tourgueneff me fera du bien au cœur – à l’esprit, et aux nerfs. Je vous attends, dans le commencement de janvier. Pas avant 1° parce que voilà le jour de l’an. 2° Vous seriez ici trop inconfortablement – par le temps affreux qu’il y fait. 3° Ma nièce et son mari vont commencer leurs préparatifs de départ pour Paris.
Je n’y serai pas, moi, avant le commencement de février.
Donc, je vous attends dans quinze jours ou trois semaines. J’aurai à vous lire trois chapitres de B[ouvard] et P[écuchet] – Il m’en reste encore trois ! Mais avant de me remettre à écrire, il me faut bien trois ou quatre mois de lectures.
Aucune nouvelle des amis. – Ah ! mon pauvre vieux, la Providence (ou ce qu’on nomme ainsi) me fait avaler de jolis crapauds ! – J’ai eu des coups de massue et des coups d’épingle. – Jusqu’à Charpentier (le jeune Charpentier !) qui préfère à ma littérature celle de Sarah Bernhardt.
– 670 –
Tout cela fait que j’ai eu la jaunisse. Mais à l’instar de Thomas Diafoirus, je me suis « roidi contre les difficultés » – et j’ai continué à barbouiller du papier, me figurant que c’était important.
À bientôt, n’est-ce pas.
Je vous embrasse à pleins bras.
Votre vieux
Mettez-moi aux pieds de Mme Viardot.
À EDMOND LAPORTE
[Croisset,] samedi, 6 heures [28 décembre 1878].
Apportez-moi mercredi Lefèvre et Nourrisson. J’ai de la pâture d’ici là et au-delà.
Laffaille (qui me quitte) s’est beaucoup informé de l’ami Laporte. Il m’a fait présent d’un numéro du Gaulois qui vous divertira.
À vous, mon bon vieux. À mercredi, 1er de l’an, 6 heures et demie.
J’embrasse mon Bab.
Son G. FL. perdu dans la Métaphysique !
– 671 –
À LÉONIE BRAINNE
[Croisset,] nuit de lundi 30 décembre
[30-31 décembre 1878].
Chère belle,
J’ai reçu la boîte tantôt, à 4 heures. Et maintenant je digère le cadeau. – Les deux substances étaient exquises. C’est gentil d’avoir pensé à son Polycarpe. Votre lettre de ce matin m’a attendri. Vous m’aimez, je le sens et je vous en remercie du fond de l’âme.
Comment ? Je vous avais écrit une lettre « navrante », pauvre chère amie ? Vous méritez que je sois franc avec vous, n’est-ce pas ? Je vous ai ouvert mon cœur, et dit carrément sur moi ce que je crois être la vérité. Si j’avais su vous tant affliger, ma pauvre chère amie, je me serais tu.
J’ai passé par de violentes secousses. J’ai eu un redoublement d’embêtements. Voilà la raison de mon accès de tristesse. Mais je m’y ferai. Je deviendrai « tranquille » !
Et je vous en prie, chère belle, ne me parlez plus d’une place ou situation quelconque. « La Bonne Princesse » a eu la même idée que vous – et m’a écrit les mêmes choses, en d’autres termes. – Mais l’idée seule de cela m’ennuie, et pour lâcher le mot m’humilie. Comprenez-vous ?
Les préoccupations matérielles ne m’empêchent pas de travailler. – Car jamais je n’ai pioché avec plus d’acharnement. Je prépare maintenant les trois derniers chapitres de mon livre. – Et Polycarpe est perdu dans la Métaphysique et la Religion – et avant de me remettre à écrire il faut que j’aie expédié un travail que j’ose qualifier de gigantesque. Il y aurait de quoi me conduire à Charenton si je n’avais pas la tête forte. D’ailleurs, c’est mon but (secret) :
– 672 – ahurir tellement le lecteur qu’il en devienne fou. Mais mon but ne sera pas atteint, par la raison que le lecteur ne me lira pas. Il se sera endormi dès le commencement.
Mme Lapierre a dit, avant-hier, à ma nièce que vous étiez re-malade, pauvre chérie ! et qu’une fluxion gâtait votre belle mine ? Je la bécote, nonobstant, – en ma qualité d’idéaliste. Votre état de permanente souffrance m’embête, m’éluge, m’afflige.
Le moral y est pour beaucoup, j’en suis sûr. Vous êtes trop triste ! trop seule. On ne vous aime pas assez ! Mais rien n’est bien dans ce monde. – Sale invention que la vie, décidément ! – Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend personne (je parle des natures d’élite).
Et re-voilà une autre année ! – Je vous la souhaite meilleure que celle qui est en train d’expirer (la sacrée rosse). Que la Nouvelle vous apporte tous les bonheurs que vous méritez ma chère, ma véritable amie ! – Il y a une chose qu’il faut se souhaiter même avant la santé, c’est la Bonne Humeur ! Prions le Ciel qu’il nous l’accorde.
J’oubliais une anecdote qui va vous faire plaisir. Vendredi dernier, étant à la cathédrale de Rouen, pour un enterrement, un employé des pompes funèbres m’a appelé : « M. l’Abbé », jugeant d’après ma calotte de soie et ma douillette que j’appartenais à l’Église. Je prends le chic ecclésiastique, maintenant !!!
Quand j’irai à Paris ? – Je n’en sais rien ! Des raisons me forcent à rester ici indéfiniment – indéfiniment veut dire longtemps. Ça ne m’amuse pas beaucoup, mais…
Adieu, je vous embrasse à pleins bras. Votre
GVE.
– 673 –
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset,] nuit du 31 décembre
[31 décembre 1878-1er janvier 1879].
Merci pour l’envoi ! – C’est bien beau cet article ! Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! que les journalistes sont bêtes !
J’avais lu l’élucubration de Zola dans Le Figaro. Elle a remué « la ville et la Province ». Oui ! jusqu’à Rouen, jusqu’à Caudebec (sic) ça a produit un immense effet. Notre ami sait s’y prendre pour faire parler de lui. – Rendons-lui cette justice.
Mais que dites-vous du dogme de « l’Hypocrisie littéraire », tellement établi maintenant qu’il n’est plus permis d’avoir une opinion à soi. On doit trouver bien… tout – ou plutôt tout ce qui est médiocre. Quand un monsieur proteste, ça révolte.
– J’ai vu Laffaille. Il était à Rouen pour 24 h[eures] et est venu me faire une visite.
Maintenant parlons de vous. – D’après ce que j’ai compris dans votre dernière lettre, vous n’êtes pas encore nommé en titre. Quand sera-ce ? Peut-être veut-on vous essayer ? – Mais si vous êtes bien vu de MM. les directeurs, l’affaire se fera.
Quant à moi, je continue à être d’une noire tristesse – ce qui ne m’empêche pas de travailler formidablement. Je suis perdu dans la métaphysique, chose peu gaie, d’ailleurs. Je prépare mes trois derniers chapitres à la fois. Philosophie – religion. – Et morale. Ce poids m’écrase. Ajoutez-y celui de ma personne, et vous comprendrez mon aplatissement.
Je suis curieux d’avoir des détails sur votre matinée ?
– 674 –
Caroline part pour Paris jeudi prochain.
***
Vous voilà un peu plus tranquille, n’est-ce pas ? Et vous allez re-travailler ? – Je vous écrirais long. Mais je suis éreinté à force de lire et de prendre des notes !
En vous la souhaitant Bonne et Heureuse
je vous embrasse.
Votre vieux
À AGÉNOR BARDOUX
[1878.]
Mon cher ami,
J’ai communiqué à Laporte ta bonne intention.
D’après mon conseil et ta promesse, il attend une occasion meilleure. Donc tu peux donner la place à Monselet, sans aucun regret de ta part.
Merci – et tout à toi
ton vieux solide
Ménage un peu ta santé. – Dans l’intérêt des grandes choses que tu as à accomplir.
Dimanche soir.
– 675 –
À AGÉNOR BARDOUX
[1878.]
Mon cher ami,
La place de bibliothécaire de l’école des Beaux-Arts est vacante.
Mon ami F. Coppée désire l’obtenir.
Cela me paraît une raison suffisante pour la lui donner.
Il me semble que personne ne trouvera mauvaise cette nomination, dont tu me remercieras de t’avoir donné l’idée, et qui me fera particulièrement plaisir.
Ton
À AGÉNOR BARDOUX
[Croisset,] mercredi soir [1878].
Mon cher ami,
Bien que Laporte trouve qu’il n’a pas besoin de lettre d’introduction près de Ton Excellence, je tiens à te dire ceci :
Fais pour lui ce que tu ferais pour moi.
Je t’en serai extrêmement reconnaissant.
Ton
– 676 –
À LÉONIE BRAINNE
Lundi soir, 11 heures [1878 ?].
Ce n’est pas mercredi que je pourrai dîner chez Mme Lepic – mais jeudi, à moins d’événements… impossibles à prévoir ?
Prévenez-la ! – Du reste, je lui écris en même temps qu’à vous.
Je me réjouis, d’avance, à l’idée de cette « petite fête de famille ».
– Vous, Mme Lapierre et Mme Lepic ?… Mais ce sera un dîner d’Anges !!!
J’aurais bien envie (ou plutôt besoin) que Lapierre fût des nôtres !
Tout à vous (vous le savez).
Votre
GROS CHÉRUBIN.
À LA PRINCESSE MATHILDE
Croisset, 1er janvier [1879].
Princesse,
Quoique je sois ennemi des idées reçues, je ne résiste pas au besoin de vous présenter pour 1879 tous les souhaits de bonheur que l’on peut rêver.
En vous réitérant l’assurance de mon profond dévouement.
– 677 –
GVE FLAUBERT
qui voudrait être, chez vous, près de vous – et vous baiser les mains, en restant à vos genoux.
À GEORGES PENNETIER
Croisset, 1er janvier [1879].
Vous savez, mon cher ami, que vous devez déjeuner à Croisset avec nos amis, dans la semaine qui suit les Rois.
Jusqu’à présent je n’ai pas de réponse du grand Georges, tâchez de m’en obtenir une !
Quant au jour, Houzeau est chargé de le choisir. Arrangez donc cela tous les trois et prévenez-moi quand tout sera décidé, irrévocablement.
Je vous serre la dextre, fortement, et suis votre
À AUGUSTE HOUZEAU
[Croisset, 2 janvier 1879.]
Convenu ! cher ami.
Le 12 janvier prochain je vous attends pour déjeuner avec les bons petits camarades. – Ce matin j’ai prévenu Laporte.
Je dois avoir laissé chez vous une canne en bois d’oranger ? Mais n’en ayez souci. Je la ferai prendre ou irai la prendre.
Tout à vous.
– 678 –
Jeudi.
À EDMOND LAPORTE
[Croisset, 3 janvier 1879.]
Mon bon,
Les sieurs Houzeau, Pennetier et G. Pouchet ont choisi le samedi 18 courant (de demain en quinze). Cela vous donne du temps.
Rien de neuf depuis hier bien entendu.
Tenez-moi au courant de ce qui vous concerne personnellement.
Votre vieux – pas gai – mais qui pioche nonobstant.
Vendredi, 6 h[eures].
À ALPHONSE DAUDET
Croisset, 3 janvier [1879].
Merci pour la belle lettre, mon cher ami. Elle m’a ébloui, réjoui et attendri !
J’ai passé depuis trois mois par des émotions abominables, des embêtements gigantesques, et ce n’est pas fini. Ma vie est lourde. Il faut que je sois fort comme un bœuf pour n’en être pas crevé cent fois.
– 679 –
Afin de m’oublier, je travaille frénétiquement. Mais le livre que je fais est peu échauffant, de sorte que, de tous les côtés, il y a effort et douleur. Voilà le vrai !
Vous savez que votre frère avait eu la complaisance de présenter pour moi un manuscrit à Dalloz. Ledit Dalloz n’a pas daigné me répondre, et je sais pertinemment qu’il n’a pas lu mon manuscrit. Il s’en est rapporté à son secrétaire, lequel lui a déclaré que l’œuvre était « trop ennuyeuse » pour être imprimée (sic).
Votre « vieux » est comblé d’honneurs et de profits comme vous voyez.
Tout cela fait que, présentement, mon bon, je ne peux pas aller à Paris. Je n’y serai pas avant la fin de février.
Et vous ? Et ce roman ?
Les récriminations à propos de Zola me paraissent stupides. Je ne partage pas ses théories. Quant à ses critiques, elles étaient bien douces. Le scandale qu’elles causent est une preuve de plus de l’hypocrisie contemporaine. Comment ! on n’a plus le droit de dire que Feuillet et Cherbuliez ne sont pas de grands hommes ! Tout cela est à faire vomir de dégoût.
Je vous embrasse tendrement, mon cher Daudet.
Votre
« Toujours jeu-eûne, toujours le même », absolument comme Laferrière, qui tombait en morceaux. Mais je n’ai pas eu ses… distractions ! Respects à Mme Daudet, baisers au môme.
– 680 –
À EDMOND DE GONCOURT
[Croisset,] vendredi 3 janvier [1879].
Moi, mêmement, mon cher ami, je vous la souhaite légère !
Si 1879 ressemble à 1878 je ne verrai pas 1880. – J’en crèverai ! – Ah ! Par quels embêtements j’ai passé et je passe ! – L’état de mes affaires est déplorable. Et mon sort (qui ne peut être que très mauvais) sera définitivement (?) fixé dans deux ou trois mois ? –
C’est pour cela que je ne vais pas à Paris ! – Il est possible que je reste encore ici jusqu’à la fin de février ?
Malgré tout je travaille ! Actuellement je suis perdu dans la métaphysique – chose peu gaie, et je prépare mes trois derniers chapitres.
Pourquoi dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier ai-je rêvé tout le temps votre frère [sic] ?
N.B. Que voulez-vous dire avec cette phrase : « Je me suis occupé de vous… toutefois avec la discrétion convenante » ?
La Princesse d’autre part m’envoie des allusions à une place, à « une position digne de moi » – je lui en suis reconnaissant d’avance. – Mais c’est aussi inutile que ses exhortations pour me présenter à l’Académie française.
Vous seriez bien gentil de me récrire longuement pour me dire ce que vous devenez. Ce roman avance-t-il ? Quoi de neuf, dans notre monde ?
Je vous embrasse.
Votre
– 681 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] nuit de samedi [4-5 janvier 1879].
Ma pauvre chérie,
Je commence par t’embrasser – Et puis ?… Je n’ai absolument rien à te dire.
Ma vie n’offre aucun épisode. Tu me parais bien vaillante. Je t’en félicite. Et je t’envie.
Non ! Vieux n’est pas gai ! Vieux n’est pas gai ! Il serait temps d’avoir des idées plus folichonnes. Quand sera-ce ? Quand le « soleil reluira », comme tu dis. Mais reluira-t-il ?
Je crois que la métaphysique ne contribue pas médiocrement à ma sombreur ? Ce défilé d’absurdités est vraiment attristant ! J’ai rarement travaillé sur des matières plus ardues. C’est un « cassement de tête », comme disent les bonnes gens. – Et j’en ai encore pour longtemps ? Le bon Pouchet m’a envoyé un nouvel ouvrage sur Berkeley. J’en alterne la lecture avec celle de Kant. – Et d’un résumé de Philosophie patérialiste par Lefèvre, lequel déchire ces pauvres sceptiques.
Pour me récréer, j’étudie le Cathéchisme de persévérance de Gaume ! et la Gymnastique d’Amoros – Voilà tout.
Ce brave p[ère] Didon voulant suivre mes conseils ! Encore un disciple – de plus ! c’est drôle.
Parmi les cartes de visite envoie-moi celle de Zieger pour que je sache son adresse. C’est le mari de l’Alboni. – Je tiens à lui rendre sa politesse.
Vois ce qu’est la brochure. Tu m’en écriras le titre.
– 682 –
J’ai reçu des lettres du jour de l’an de la P[rince]sse (qui s’informe de toi), de Goncourt, et de Daudet (celle-là exquise et farce). – J’oubliais Mme Régnier, qui ira à Paris vers le 15 courant. – Le jeune Lafitte est venu tantôt pour vous voir.
Julie se loue beaucoup « des bontés » que tu as eues pour elle. La jeune Suzanne re-sourit plus aimablement que jamais – et me sert très bien. – Le temps est doux. Et Monsieur brûle moins de bois. – Il va, présentement se coucher – car les yeux me cuisent et ma pauvre cervelle n’en peut plus.
Bon courage, ma chérie – et bonne santé. Ne t’éreinte pas trop à tes changements.
Ta vieille NOUNOU.
Tu m’écriras souvent, n’est-ce pas ? Tes lettres me seront une grande distraction dans ma solitude.
À GEORGES PENNETIER
[Croisset, 6 janvier 1879.]
Convenu ! cher ami ! – quand vous voudrez. – Seulement avertissez-moi 48 h[eures] d’avance.
En tout cas, au samedi 183 ici, à Croisset.
Tout à vous.
3 date fixée par Georges.
– 683 –
Lundi.
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 50, rue de Douai.
Mardi, 7 janv[ier 18]79.
Eh bien, mon ami, toujours pas de lettre ? – Du reste, c’est peut-être pour le mieux – car si vous m’aviez écrit il y a quinze ou dix jours, je n’aurais pas pu venir, car j’ai été dans mon lit avec la goutte. – L’attaque a été très violente – mais courte – et depuis cinq jours je mets mes bottines et marche comme un homme naturel. – Donnez-moi de vos nouvelles dans tous les cas – et n’oubliez pas que vous avez promis de venir à Paris au commencement de février. – Nos pauvres dîners périclitent diablement.
Je n’ai vu Goncourt qu’une fois ; j’ai reçu un petit mot de Daudet, qui souffre beaucoup d’un rhumatisme au bras droit ; quant à Zola – il est de retour à Paris depuis 4 jours – et je viens de le voir. – Il est gros et gras – il achève de bâtir une maison à la campagne – et dans dix jours on représente L’Assommoir ! Il m’a promis un fauteuil – pour la première. Ce sera probablement un très beau tapage : il le sait du reste et s’en moque. – Il se moque tout aussi bien et du bruit qu’ont fait ses articles russes – et des attaques violentes d’Ulbach, de Claretie, etc. – Mais j’y pense : vous ne recevez guères de journaux chez vous – et vous ignorez peut-être toute l’affaire. – Nous en parlerons quand nous nous reverrons, si d’ici là tout n’est pas oublié.
Je suis désolé de vous voir embourbé comme vous l’êtes – et que vous ne puissiez pas vous dépêtrer ! – Il ne faut pas
– 684 – se laisser « ronger l’âme » – malgré tout – et je suis heureux de vous savoir travaillant à votre besogne.
Il y a pourtant des choses que je ne comprends pas. – Qu’est-ce que ça peut vous faire que Charpentier édite Sarah Bernhardt – et quelle piqûre d’épingle est-ce là ?! – Ce livre, aussi bêtement écrit que misérablement illustré par M. Clairin, est déjà plus oublié que les modes de l’année passée.
Et que dites-vous du vote d’avant-hier ?
Mme Viardot vous fait dire mille choses aimables – et moi, je vous embrasse.
Votre
IV. TOURGUENEFF.
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset, 7-8 ou 14-15 janvier 1879.]
Donnez-moi de vos nouvelles !
Comment vous trouvez-vous à l’Instruction publique ?
Je voudrais bien être à Paris pour assister à la 1re de L’Assommoir. Amitiés à Zola –
Mettez-moi de côté ce qui paraîtra de plus violent ou mieux de plus bête là-dessus.
Je vous embrasse.
Votre vieux qui pense à vous.
– 685 –
Nuit de mardi.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] jeudi [9 janvier 1879].
Chérie,
Je ne reçois que ce matin ta lettre datée de dimanche. Quel est ce mystère ?
1° Le facteur m’a affirmé tout à l’heure qu’il avait renvoyé à Paris le paquet d’affiches. Il y a déjà plusieurs jours, dimanche, croit-il ?
2° Mamzelle Julie s’inquiète beaucoup d’une lettre à son adresse, renvoyée également à Paris.
3° On m’a remis un paquet timbré pour Ernest, je l’ai moi-même mis à la poste.
Réponse sur toutes ces questions.
– Ne t’inquiète pas de la Féerie, tant pis pour d’Osmoy !
Commences-tu à y voir clair dans ton déménagement ? N’es-tu pas bien fatiguée, pauvre Loulou ? – Enfin tu as fait ce que tu as voulu. Tu as loué ton appartement !
Nous ne pouvons rien dire, ni faire aucun projet, même à courte échéance, tant que la vente n’aura pas eu lieu ! – Il me tarde bien qu’elle soit terminée ! – Quand ce sera fini, j’aurai toujours quelques milliers de francs, qui me permettront d’attendre la fin de B[ouvard] et P[écuchet]. –
La gêne où je me trouve m’irrite de plus en plus – et cette incertitude permanente me désespère. Malgré des
– 686 – efforts de volonté gigantesques, je sens que je succombe au chagrin. Il est temps que ça finisse. – Ma santé serait bonne si je pouvais dormir. J’ai maintenant des insomnies persistantes ; – que je me couche tard ou de bonne heure, je ne puis plus m’endormir qu’à 5 h[eures] du matin. Aussi, ai-je mal à la tête tout l’après-midi. Je lis et je prends des notes démesurément. Hier soir, je me suis promené sur le quai au clair de lune, malgré le froid qui était violent, mais la beauté de la nuit était irrésistible – et tout à l’heure après mon déjeuner, j’ai fait un grand tour dans les jardins. – Mais ma compagnie m’attriste. Mieux vaut celle des bouquins.
Mirza et Julio ne me quittent plus. – En ce moment ils dorment tous les deux devant mon feu.
De mardi matin à hier au soir, il y a eu un tel vent qu’on aurait dit que la maison allait tomber. Maintenant le soleil brille et le temps est splendide. – Mais ça pique.
Comme anecdote locale, il y a eu à Bapeaume deux tentatives de viol, pendant la nuit de Noël. Les détails sont farces. Ça m’a réjoui naturellement.
J’ai reçu une lettre de Tourgueneff qui ne me parle pas de venir à Croisset mais qui m’attend à Paris au commencement de février. Il m’attendra.
Melotte, l’artiste, m’a envoyé sa carte. Pourquoi ?
Je ne vois plus rien à te dire, ma chérie.
Et je t’embrasse.
Ton VIEIL ONCLE bien avachi.
– 687 –
À MARGUERITE CHARPENTIER
Croisset, 9 [janvier 1879].
Chère Madame Marguerite,
Je retrouve votre lettre sur ma table. Je n’y ai donc pas répondu ? – Mille excuses pour cette grossièreté involontaire ! et redoublements de souhaits pour l’an 1879 ! pour vous. Et les chers petits-enfants.
Vous n’êtes pas près de me voir parce que je ne peux pas aller à Paris. – Et comme il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur, je pioche mon affreux roman, en désespéré.
Et j’approuve absolument la conduite de Zola. Je ne partage pas ses doctrines. Mais ses critiques me semblent parfaitement justes – et même modérées.
Mais à force d’hypocrisie, on est devenu idiot. Tant pis pour les imbéciles qui se fâchent.
J’oubliais un souhait de bonne année pour votre époux : le voici.
Je lui souhaite de ne plus manquer à sa parole – et de ne plus préférer à ma littérature celle de Sarah Bernhardt. Voilà tout.
Et pour me venger de lui je me permets d’embrasser Mme Marguerite Charpentier – une fois de plus.
– 688 –
À IVAN TOURGUENEFF
Croisset, jeudi [9 janvier 1879].
Mon bon cher vieux,
Je vous ai écrit un peu avant le jour de l’an. Vous n’avez donc pas reçu ma lettre ?
Dans cette lettre-là je vous disais que je comptais sur vous, ici, au commencement de janvier. Pouvez-vous venir maintenant ? Cela vous gêne-t-il ? – En me faisant une visite, vous ferez une bonne action. Car j’ai bien envie ou plutôt besoin de vous voir.
Il ne m’est pas possible d’être à Paris avant la fin de février, au plus tôt, toujours à cause de mes abominables affaires. J’en vois de dures, allez ! et si la fièvre typhoïde qui règne maintenant à Rouen pouvait m’emporter, ce serait un joli débarras pour moi. Mais non ! elle ne franchit pas les barrières, et reste confinée dans la patrie de Pierre Corneille et de Pouyer-Quertier.
Ce que ça me fait que Charpentier édite Sarah Bernhardt ? me demandez-vous. Sachez donc que ledit Charpentier m’avait, au mois de septembre dernier (pour la troisième fois) solennellement promis, juré, de publier une édition de S[ain]t Julien l’Hospitalier, ornée d’une lithochromie – un livre pour étrennes. – Comme c’est très cher, il a renâclé et a préféré éditer l’ordure de Sarah. Je comptais tirer de ce côté-là un peu d’argent. Néant. C’est comme Dalloz du Moniteur qui n’a même pas daigné lire un ms. que je lui envoyais, autre renfoncement pécuniaire. Bref j’ai peu de bonheur.
Néanmoins, je travaille comme un bœuf. J’ai à vous lire trois chapitres, la Littérature, la Politique et l’Amour ! –
– 689 –
Maintenant je prépare les trois derniers : Philosophie – Religion – Morale.
Votre ami est perdu dans la Métaphysique. Et présentement je lis, entre autres, le petit livre de Viardot qui me semble encore meilleur que la première fois. Re-faites-lui là-dessus mes compliments.
Je ne comprends pas que l’article de Zola ait causé tant de scandales ! car en somme ses critiques étaient douces. – Mais on est si lâche, et si hypocrite que la Franchise détonne. Il faut admirer le médiocre.
Le vote de lundi m’a fait plaisir – comme renfoncement au parti de l’ordre. – Mais j’ai peur que les choses ne se retournent ? C’est la République qui va devenir le parti de l’ordre ! – pourvu qu’elle ne devienne pas celui de la Bêtise.
Présentez mes respects à Mme Viardot.
Je vous embrasse tendrement.
Votre
Je suis ici tout seul. Ma nièce est à Paris, depuis le jour de l’an.
Venez. Je tâcherai que vous n’ayez pas froid. Et répondez-moi tout de suite, n’est-ce pas ?
À JULES TROUBAT
Croisset, 9 janvier [1879].
Mon cher ami,
– 690 –
Je suis bien content de votre nomination (à laquelle, du reste, je n’ai pas nui). Vous voilà calé, et débarrassé des soucis matériels. Que n’en puis-je dire, pour moi, de même !
Donnez-moi enfin quelquefois de vos nouvelles. J’espère vous voir à Paris quand vous y viendrez, car vous ne serez pas toujours confiné dans votre château royal ?
Je reste ici jusqu’au mois de mars, mais je serai là-bas jusqu’à la fin de mai.
Quant au scandale causé par l’article de Zola, pedibus manibusque in sententiam tuam descendo ; – à force d’hypocrisie on devient idiot.
Tout à vous, mon bon.
Votre très affectionné
À HIPPOLYTE TAINE
Croisset, vendredi soir 10 [janvier 1879].
Mon bon Taine,
Je ne saurais vous dire combien je suis ému par les attentions de votre amitié. La place du pauvre père de Sacy ne saurait me convenir. Et voici pourquoi.
Elle me forcerait à vivre à Paris, au moins pendant huit mois de l’année. Avec les trois mille francs que je recevrais, je serais plus pauvre qu’à présent, puisque à la campagne l’existence est moins chère. Il est vrai que le logement me tente. Mais ce serait une folie. J’y crèverais de faim.
– 691 –
Mieux vaut rester dans ma cahute le plus longtemps possible – et venir à Paris, quelquefois. – De plus, j’éprouve une répugnance bête mais invincible à remplir une place du gouvernement quelle qu’elle soit. Tel est votre ami, qui d’ailleurs devient (ou deviendra) philosophe.
Que faites-vous ? Comment vont les travaux ? Moi, j’ai écrit cet été trois chapitres – et je prépare les trois derniers : Philosophie, Religion, Humanitarisme. Présentement je suis enfoncé dans la métaphysique et vos Philosophes du XIXe siècle sont sur ma table.
Les difficultés de mon abominable bouquin augmentent. J’en ai encore pour douze à quatorze mois. Le second volume m’en demandera six, pas davantage – car il se fait peu à peu.
Si vous n’êtes pas trop accablé de besogne, écrivez-moi. Vos lettres me seront une fête.
Merci encore une fois. Vous êtes un brave.
Tout à vous.
Il est probable que vous ne me verrez pas avant le commencement ou même le milieu de mars.
D’ici là, mon sort pécuniaire sera fixé. Il ne peut être brillant. Mais il sera tolérable, je crois. – Et puis j’ai 57 ans ! J’incline vers la fin – consolation –
– 692 –
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 50, rue de Douai.
Samedi, 11 janv[ier 18]79.
Mon cher ami,
J’irai vous voir, dès que ce temps froid et neigeux aura cessé – probablement vers la fin de la semaine prochaine. Vous serez naturellement averti d’avance. – J’ai aussi le plus grand désir de vous voir et de vous parler.
Je ne savais pas que Mme Commanville était de retour à Paris ; j’irai lui rendre visite dès demain.
Vous êtes dans de mauvais draps – mon pauvre cher vieux ; mais il vous reste la santé, le travail – et de vrais amis : avec cela on peut vivre. – Surtout – ne vous mangez pas vous-même : c’est la seule chose à laquelle l’homme ne résiste pas.
Toute la famille Viardot vous fait dire mille choses aimables. Quant à moi, je vous embrasse.
Votre
IV. TOURGUENEFF.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] nuit de mardi,
1 h[eure, 14-15 janvier 1879].
As-tu enfin terminé ton déménagement ma pauvre fille ? – Es-tu un peu tranquille ?
– 693 –
Et le point de côté qu’avait ton mari est-il passé ? Quel temps il a fait à Croisset ! neige, glace, et inondation ! La cour est aux deux tiers couverte d’eau. – Depuis qu’il dégèle c’est le brouillard – et le bateau de Bouille se repose.
Hier cependant, comme il me fallait à toute force avoir des livres, je me suis mis en route. – Et j’ai pataugé dans Rouen, sous la pluie, pendant une heure, avec un paquet de bouquins sous le bras, sans pouvoir trouver de fiacre. Et puis la vue de Rouen ! la vue de Rouen par le dégel, quelle abomination !!!
Tu penses bien que par un temps pareil, je n’ai aucune visite. Et un événement si petit qu’il soit ne se présente pas dans ma plate existence – peu ornée de distractions. – Elles manquent trop, franchement ! – mais qu’y faire ?
La lecture de l’encyclique du S[ain]t-P[ère] m’a pourtant beaucoup réjoui. – Lis-là, et tu verras de quelle manière il entend le progrès social. – J’ai fini aujourd’hui le Catéchisme de l’abbé Gaume. – C’est énorme ! Il y a dans la seconde partie un petit cours d’histoire qui est soigné. Ce sont là des intermèdes à mes lectures philosophiques. – Si elles durent encore deux ou trois mois, je serai d’une force honnête. – Mais je vais bientôt avoir épuisé tout ce qui peut me servir à la Bibliothèque de Rouen. – Depuis deux jours, je prépare mon chapitre. Mais je ne suis pas près de l’écrire !
Voilà deux fois que tu me parles de ton « bon moral » ma chère fille. Est-ce vrai ? Ordinairement on ne se vante pas de ces choses-là ! – Moi, je voudrais pouvoir en dire autant ! – Et le travail n’y fait rien. La tristesse me ronge, voilà le vrai. Fortin ne veut pas me donner d’opium prétendant que ça me congestionnerait trop. Cependant, je voudrais bien dormir. Voilà deux jours que je marche
– 694 – beaucoup. – Car dimanche j’ai fait une promenade (mauvaise hygiène pour ma cervelle) et ce matin j’ai pris un bain. Vais-je être calme dans mon lit ? – Problème.
Est-ce toujours mardi prochain la vente de la scierie ? – À ce moment-là verrai-je ton mari ?
Le bon Tourgueneff m’a écrit qu’il viendrait au commencement de la semaine prochaine. – Je ne compte pas dessus. Cependant, sa lettre était bien tendre.
Comme je n’ai plus de cartes de visite, envoie sur un morceau de carton, mon nom au g[énéra]l Vasse et à G. Lassez, directeur de La Réforme. Ils sont, dans ce journal-là, très gentils pour moi.
Tous les jours, j’apprends la mort de quelqu’un que j’ai connu et fréquenté. Depuis huit jours, voici la liste : Marc Fournier, – Flammarion, Latour, Préault, etc. !
Donne-moi souvent de tes nouvelles – et le plus prolixement possible.
Je t’embrasse.
VIEUX.
À EDMOND LAPORTE
[Croisset,] nuit de mardi [14-15 janvier 1879].
Mon Bab,
Vous savez que les Agapes ont toujours lieu samedi prochain 18. – À 11 h[eures] du matin.
Et peut-être y mangerons-nous un Kanguro !
– 695 –
Ce n’est pas pour cela que je vous écris mais pour vous prévenir que :
Nous aurons beaucoup à piocher sans compter ce que nous aurons à nous dire. La journée du samedi sera prise par le repas, ou à peu près. Arrangez-vous donc pour me consacrer tout le dimanche, jusqu’à lundi matin. Allons ! voyons ne fais pas ta putain.
GÉANT.
À LÉONIE BRAINNE
[Croisset, 15 janvier 1879.]
Comment, une entorse et un mal à l’œil ! Ah ! pauvre chère belle, le Ciel nous en veut ! Pas de chance, depuis quelque temps ! pas de chance.
Guy m’a appris cela, ce matin, et je pense à vous. Je vois votre embêtement, je le sens. Et j’en souffre.
Pouvez-vous me faire envoyer de vos nouvelles par quelqu’un ?
Voilà trois fois que Georges me manque de parole. Je suis indigné contre lui. Dites-lui ça.
Que ne suis-je près de vous ! Je tâcherais de débagouler des énormités pour vous distraire !
Je vous embrasse à pleins bras, tendrement, et vous aime du fond de l’âme.
Votre vieux POLYCARPE,
Votre petit PÈRE LOULOU.
– 696 –
Mercredi, 6 h[eures].
À EDMOND LAPORTE
[Croisset,] mercredi, 6 heures [15 janvier 1879].
Encore du nouveau !
Cet imbécile de Pouchet m’envoie un télégramme pour me dire qu’il ne peut venir déjeuner avant le samedi 25 !
Comme je m’ennuie de mon Bab, énormément, venez cette semaine quand vous voudrez. Dimanche au plus tard.
Réponse immédiate.
Votre
À GUY DE MAUPASSANT
Croisset [15 janvier 1879].
Tranquillisez-vous, mon cher ami, je serai à Paris à la fin de février (ou au milieu de mars) et resterai jusqu’à la fin de mai. D’abord on ne peut pas vivre toujours dans la solitude, et puis j’ai besoin de la capitale pour mes lectures.
L’histoire de la croix de Zola est pitoyable. Est-ce bête ! Mais qu’est-ce qui n’est pas bête ?
Mon frère, professeur de clinique, a demandé un congé au ministre, il y a déjà longtemps, au mois de septembre, et jusqu’à présent il n’a pas reçu de réponse. Il est malade et se tourmente de ce silence officiel. Pouvez-vous dans les bureaux voir ce qui en est ? ou vous informer près de
– 697 –
Bardoux lui-même ? La demande a dû passer par le « canal » du directeur de l’école de Rouen, M. Leudet.
Je continue à faire de la métaphysique, et mon chapitre se dessine. Hier j’ai fini la lecture du Catéchisme de persévérance par l’abbé Gaume. C’est inouï d’imbécillité. Et l’encyclique du Saint-Père, qu’en dites-vous ?
La fin de mon roman dépassera, comme violence, le fameux article de Zola ; du moins je l’espère ! et on ne me « décorerait pas pour ça ».
Sérieusement, je regrette d’avoir l’étoile. Ce qui me sauve c’est que je ne la porte pas. Axiomes :
Les honneurs déshonorent ;
Le titre dégrade ;
La fonction abrutit.
Écrivez ça sur les murs.
Je vous embrasse.
Votre vieux SOLIDE.
Dites à Zola que je regrette bien de n’être pas à la première de L’Assommoir pour assommer ceux qui siffleront.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset, 18 janvier 1879.]
Ma pauvre fille,
Je viens d’écrire la lettre à de Fiennes d’après le modèle que tu m’as envoyé. – Encore une petite coupe d’amertume !
– 698 –
Il n’eût pas été difficile de me l’épargner, pourtant. Et elle était facile à prévoir ! – Une simple visite suffisait. Mais non ! Ton pauvre mari ne me paraît pas avoir un sens net de la justice ? De Fiennes est parfaitement dans son droit – il nous a fait des politesses et pour les reconnaître, non seulement nous ne le payons pas, mais nous sommes grossiers envers lui.
Ce qu’il y a de superbe c’est qu’Ernest s’indignait contre Laporte qui ne voulait pas faire de visite à Faucon ! Et il l’accusait de « se tourner contre lui », phrase très habile qui nous eût fâchés avec lui, mais que j’ai effacée, heureusement. Je m’arrête. Car j’en aurais trop à dire. N’importe ! C’est drôle de croire que les autres ont toujours des devoirs envers vous, et que soi, on n’a que des droits.
Ah ! ma chère Caro, ma chère fille, j’en ai gros sur le cœur, pourtant ! – Et je voudrais bien me soulager. –
Je satisfais mes besoins de tendresse en appelant Julie après mon dîner – et je regarde sa vieille robe à damiers noirs qu’a portée Maman. Alors je songe à la bonne femme jusqu’à ce que les larmes me montent à la gorge. Voilà mes plaisirs. Ma vie est rude, franchement.
– La tienne n’est pas douce non plus, pauvre chérie. Mais tu es jeune, toi, par conséquent plus forte. Je te remercie bien de ta gentille lettre de ce matin. Elle m’a un peu desserré le cœur. –
La vente se fera-t-elle ? lundi ? – J’en doute. Ce sera encore remis à plus tard ! – Et en attendant, comment vivre ?
Au milieu de ces tristesses, je continue ma métaphysique, Kant, Hegel, Leibniz. Ce n’est pas drôle. – Et
– 699 – j’en suis accablé. – Hier j’ai travaillé 14 heures. Je suis solide, apparemment.
Je ne comprends pas ce qu’il faut faire pour le Corneille. Présentement Sénard confectionne la boîte. – Dans la 1re partie de ta lettre tu me dis qu’Ernest viendra à Croisset dimanche. Dans la 2e tu me dis qu’il ira tout droit à Dieppe, et que je fasse mettre la caisse en consignation. Mais pour la prendre, il faudrait qu’il eût un reçu du bureau de consignation ? – De peur qu’elle ne soit perdue, je la garde jusqu’à nouvel ordre.
Ce matin, la pluie a de nouveau traversé le plafond de la chambre de ton mari. Le pauvre Corneille, sur le chevalet au milieu, commençait à recevoir de l’eau, quand Suzanne est entrée par hasard. Nous l’avons sauvé. – Et je crois qu’il n’y paraîtra pas ? – N’importe, j’ai eu une belle peur.
— Que faut-il que je fasse pour le plafond ?
— Encombrée comme tu l’es dans notre logement comment vas-tu faire pour peindre ?
J’ai reçu de M. et Mme Fauqueux une invitation de soirée pour demain ! – Problème. – Et une lettre de Toudouze charmante, oui charmante. Les amis de Paris s’ennuient de moi et me réclament. Quand les verrai-je ? –
C’est ce soir la 1re de L’Assommoir. Je voudrais bien y être. Mais ?… Ainsi de suite. – Enfin, attendons la vente. Je prendrai de quoi être un peu libre de mes actions, pendant quatre ans – et puis, après, à la grâce de Dieu. Mais quant à cela j’y suis résolu par exemple. – Et là-dessus je ne céderai pas. – Car je ne peux plus vivre dans des conditions pareilles.
– 700 –
J’attends demain à 2 h[eures] le bon Laporte. Et d’aujourd’hui en huit Houzeau, Pouchet et Pennetier à déjeuner.
Aucune révélation de Lapierre. – Et au fond j’en suis content – puisqu’il faudrait aller à Rouen. Et en revenir.
Ce que tu me dis de Mme Mazeline m’afflige – mais ne m’étonne pas. Le Vice est toujours puni. – Et la Vertu aussi.
Quant à la pauvre mère Tardif, tant mieux pour elle – de n’être plus de ce monde. (Il ne faut plaindre la mort que des heureux – c’est-à-dire celle de fort peu de gens.) Je me rappelle avec douceur les moments que j’ai passés chez elle, autrefois. – Et j’ai envie « de faire dire une messe » à son intention. Sérieusement. –
Je ne vois plus rien à te conter, mon pauvre Loulou. Mets à exécution ton projet de m’écrire longuement deux fois par semaine.
Maintenant, je vais reprendre l’examen de Leibniz par Condillac. – Lequel vaut mieux que sa réputation, puis relever mes notes dans le traité Des apparitions de dom Calmet, etc.
Et je t’embrasse bien tendrement.
Ta vieille NOUNOU.
À ÉMILE ZOLA
[Croisset,] dimanche, 5 h[eures, 19 janvier 1879].
Je viens d’envoyer chercher à Rouen Le Figaro et Le Gaulois ! – Et je vois que la soirée a été splendide, immense
– 701 – succès* ! – Ah ! enfin, voilà quelque chose de bon qui m’arrive. – Vous n’imaginez pas comme je suis content, mon cher ami !
Mes amitiés à votre femme.
Je vous embrasse.
Votre
* « Et pas décoré pour ça ! »
Pas décoré à cause du fameux article ! Sont-ils bêtes, nom de Dieu !
Empochez vos droits d’auteur et foutez-vous du ruban de Gustave Droz et de celui de Porto-Riche !
***
Il devait y avoir à la 1re de bien bonnes [têtes] d’embêtés parmi MM. les critiques. Que n’y étais-je !
Écrivez-moi. Détails si vous avez le temps.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset, 19 janvier 1879.]
Chérie,
Ton Corneille a été remis à la grande vitesse tout à l’heure. – J’espère qu’il t’arrivera en bon état ?
– 702 –
Laporte, qui devait venir aujourd’hui, est retenu dans un lit par un rhumatisme.
Je sais que L’Assommoir a eu hier un grand succès. Et j’en suis bien content.
Jamais de ma vie je n’ai passé une journée comme celle d’hier ! – Aujourd’hui, je suis plus calme – mais bien brisé. Et pas folâtre.
Ta vieille Nounou t’embrasse.
Dimanche, 6 h[eures].
À EDMOND LAPORTE
[Croisset,] lundi, 6 heures du soir [20 janvier 1879].
J’ai été bien dupe de ne pas voir mon vieux Bab hier. Car il m’ennuie de lui démesurément. Quel mois ! décidément c’est trop ! Je commence à crever de chagrin (textuel), et de la métaphysique toute la journée par là-dessus. Quelle sotte étude, franchement ! j’espère en être quitte cette semaine.
Vous n’avez pas vu le Préfet, sans doute, puisque vous êtes cloué par le rhumatisme ! Si vous allez mercredi à Rouen, venez dîner et coucher. Mais n’oubliez pas, mon bon, que j’exige votre présence samedi prochain pour le fameux déjeuner tant de fois remis, – et le soir vous coucherez et vous ne vous en irez que le lundi matin. C’est convenu, n’est-ce pas ? Mercredi peut-être et samedi certainement.
– 703 –
Ou plutôt venez mercredi et samedi. La vue de votre binette me fera du bien.
Je vous embrasse.
Votre VIEUX.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mardi, 2 h[eures, 21 janvier 1879].
Ma chérie,
Je m’attendais à cette déception. – Donc, elle ne m’a pas surpris. – Encore attendre !
1° « Ce retard ne sera pas long », me dis-tu. Mais de qui dépend-il ? – Quand en aurons-nous fini, mon Dieu ! Quand aurons-nous la Paix ?
2° Il ne s’agit, n’est-ce pas que de la vente du premier lot ? – À quand la vente du second, celle des terrains ?
Je voudrais bien ne pas penser à tout cela – et je fais dans ce but des efforts de volonté excessifs. Mais cela m’est impossible – et même ça tourne chez moi à l’idée fixe. Vendredi et surtout samedi mon état nerveux et mental (sic) m’a fait peur. Je rabâche intérieurement les mêmes récriminations ! et je me roule dans le chagrin sans discontinuer. – Puis je me remets à mes livres. – Je tâche de composer mon chapitre, alors comme l’Imagination est en jeu, au lieu de s’appliquer à des êtres Fictifs, elle s’applique à moi – et ça recommence !
Inutile de se plaindre ! mais il est encore plus inutile de vivre ! Quel avenir ai-je maintenant ? À qui même parler ? Je
– 704 – vis seul, tout seul comme un méchant – et ce n’est pas près de finir. – Car il faudra bien que j’aille à Paris, pendant deux mois cette année si je veux finir B[ouvard] et P[écuchet]. Et alors vous reviendrez ici – de sorte que je serai peut-être jusqu’au milieu de mai sans voir ma pauvre fille. Quant à vivre tous les trois dans le petit logement de Paris, cela est matériellement impossible (n’y ayant pas même de chambre pour la cuisinière). Au moins, ici, rien ne m’agace – et là-bas, il n’en serait pas de même.