Correspondance - Tome V

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 17/28

Pages du PDF

Correspondance - Tome V

À Sa Nièce Caroline ........................................................ 84

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 28 parties.

Guy est venu ici samedi soir pour me prévenir d’un [coup de bas ?] que voulait me jouer cet excellent M. Baudry. – Dieu merci, je n’avais pas donné dans le panneau. Si tu le vois (Guy), il te l’expliquera.

P.-S. Laporte arrive au moment même. Il vous prie de garder le silence sur ce qui le concerne. Parler pourrait avoir des inconvénients graves.

Adieu, pauvre chat. Je n’ai que le temps de t’embrasser.

VIEUX.

 

– 789 –

À JULIETTE ADAM

Croisset, 7 mars 1879.

Chère Madame,

Je vous remercie du souvenir et du livre (et de la dédicace aussi, qui ne ment pas, puisque dernièrement vous m’avez donné des preuves de sa sincérité).

Rien n’est plus élégant ni plus haut que votre poème. On y respire l’air de l’Olympe, on y coudoie les dieux. J’aime ça !

Vous avez ravivé mes vieux souvenirs d’Italie. Il s’échappe de vos pages une senteur napolitaine qui m’a fait du bien. Les restrictions que je me permettrai, dès que j’aurai le bonheur de vous voir, sont peu nombreuses et peut-être sottes d’ailleurs. Elles portent sur deux ou trois points peu importants. Une qualité m’a frappé, sans parler du talent descriptif, c’est la délicatesse morale. Quoi de plus charmant que la page 83 sur les bouquets fanés qui rappellent des émotions encore fraîches, et la page 107 : « mon existence avec… sentiments les plus délicats » « les femmes aiment le divin qui plane sur les choses »… En êtes-vous bien sûre ?…

Plusieurs, quelques-unes peut-être ? mais les femmes en général ? Non, hélas !

En refeuilletant votre volume, je trouve en marge un coup de crayon à la page 160, sur le Vésuve. La fin de la phrase est une merveille. J’en suis convaincu, je m’y connais.

Votre œuvre aurait plu à Goethe. Vous êtes de sa religion.

– 790 –

Je serre la main de mon confrère Lamber et je baise les mains de Mme Adam, en me mettant à ses pieds.

Son tout dévoué.

 

À ANATOLE FRANCE

[Croisset, 7 mars 1879.]

Mon cher poète,

Je vous remercie bien sincèrement pour l’envoi de votre volume et le plaisir qu’il m’a causé. Voilà longtemps que je n’avais lu quelque chose d’aussi propre. Votre premier conte est excellent. Mais j’ose qualifier le second de chef-d’œuvre.

La seule chose que je reproche à Jocaste, c’est un peu d’obscurité dans les sentiments de l’héroïne. On ne sait pas trop pourquoi elle a tant de remords. Il me semble, sauf meilleur avis, qu’ils auraient dû être plus lourdement expliqués ? Mais que de détails charmants ! Et l’ensemble a de la puissance.

Quant au Chat maigre, de la première à la dernière ligne, il a fait mes délices. On voit tous vos bonshommes. Télémaque, une trouvaille ! (si en relief qu’il soit) n’écrase pas les autres. Et quel bon style ! simple, franc, pas poseur ! – De la vraie littérature, c’est tout dire.

Encore une fois merci. – Et bravo !

Tout à vous.

 

Croisset, 7 mars 79.

– 791 –

À JORIS-KARL HUYSMANS

[Croisset, 7 ? mars 1879.]

Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux.

 

Si vous n’étiez pas mon ami (c’est-à-dire si je ne vous devais du respect) et si votre livre m’avait paru médiocre, je vous ferais un compliment banal, et tout serait dit. Mais je trouve qu’il y a là-dedans beaucoup, beaucoup de talent, et que c’est une œuvre hors ligne et très intense. Donc, vous allez recevoir le fond de ma pensée.

La dédicace où [vous] me louez pour L’Éducation sentimentale m’a éclairé sur le plan et le défaut de votre roman dont, à la première lecture, je ne m’étais pas rendu compte. Il manque aux Sœurs Vatard, comme à L’Édu[cation] sentim[entale], la fausseté de la perspective ! Il n’y a pas progression d’effet. Le lecteur, à la fin du livre, garde l’impression qu’il avait dès le début. L’art n’est pas la réalité. Quoi qu’on fasse, on est obligé de choisir dans les éléments qu’elle fournit. Cela seul, en dépit de l’École, est de l’idéal, d’où il résulte qu’il faut bien choisir. Les descriptions sont excellentes, les caractères bien observés. On dit partout : c’est ça, et on croit à votre fiction, dont le tour de force est exécuté. Ce qui m’a frappé le plus, c’est la psychologie ; vous avez des analyses qui sont celles d’un maître. Dans votre prochain livre, donnez donc pleine carrière à votre faculté, qui vous est naturelle, et qui vous appartient en propre.

Le fond de votre style, sa pâte même, est très solide. Or, je vous trouve modeste de n’y pas croire. Pourquoi avoir voulu le renforcer par des expressions énergiques et souvent

– 792 – grossières ? Quand c’est l’auteur qui parle, pourquoi parlez-vous comme vos personnages ? Notez que vous affaiblissez par là l’idiome de vos personnages. Que je ne comprenne pas une locution employée par un voyou parisien, il n’y a pas de mal. Si vous trouvez cette locution typique, indispensable, je m’incline, je n’accuse que mon ignorance. Mais quand l’écrivain emploie, par lui-même, un tas de mots qui ne sont dans aucun dictionnaire, alors j’ai le droit de me révolter contre lui. Car vous me blessez, vous gâtez mon plaisir. Qu’est-ce que maboule, poivrots, bibines, godinette, du tape à l’œil, etc. ? Pourquoi dire des frusques, au lieu de hardes ou habits ?

Je tombe au hasard, en vous relisant, sur les pages 2 et 6 : « Allons Caroline… » Une autre et bien d’autres la valent et, comme celle-là, sont d’un grand style. Est-ce le même homme qui a écrit tout à l’heure tant d’argot inutile ?

Une esthétique se révèle dans cette pensée, page 152 : « que la tristesse des giroflées séchant dans un pot lui paraissait plus intéressante que le sourire ensoleillé des roses », etc.

Pourquoi ? Ni les giroflées, ni les roses, ne sont intéressantes par elles-mêmes, il n’y a d’intéressant que la manière de les peindre. Le Gange n’est pas plus poétique que la Bièvre, mais la Bièvre ne l’est pas plus que le Gange. Prenez garde, nous allons retomber, comme au temps de la tragédie classique, dans l’aristocratie des sujets et dans la préciosité des mots. On trouvera que les expressions canailles font bon effet dans le style, tout comme autrefois on vous l’enjolivait avec des termes choisis. La rhétorique est retournée, mais c’est toujours de la rhétorique. Je suis dépité de voir un homme aussi original que vous abîmer son

 

– 793 –

œuvre par de pareils enfantillages. Soyez donc plus fier, nom de Dieu ! et ne croyez pas aux recettes.

Ceci dit, je n’ai qu’à admirer la conception du bouquin et ses développements. Aucun poncif, de la force partout, souvent de la profondeur.

Le père Vatard est une trouvaille. Je ne parle pas des deux sœurs, si différentes (sans que l’opposition des caractères soit brutale). Le dénouement touche au sublime.

Voilà tout ce que j’avais à vous dire, mon cher ami.

Ma franchise vous prouve le cas que je fais de vous.

Votre très dévoué

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, | vendredi [7 mars 1879].

Vous n’êtes pas « gaie », dites-vous, ma chère Princesse ! – Mais qui est-ce qui est gai ? Ce n’est pas moi, hélas ! Au moins si on pouvait se lamenter dans la compagnie de ceux qu’on aime, ce serait un soulagement ! Si battu que je sois par le sort, si avarié que je me sente, il me semble qu’étant près de vous je pourrais vous distraire un peu de vos ennuis. – Pardon de la présomption !

L’hiver est abominable, – cette persistance du mauvais temps vous tape sur les nerfs et la couleur du ciel vous entre dans le cœur. – De la fenêtre de mon cabinet j’aperçois cependant quelques primevères. Que ne puis-je refleurir comme le gazon ! – Mais je me calomnie, le fond du bonhomme garde sa jeunesse. – Oui, riez de moi ! Je suis

– 794 – aussi troubadour qu’à 18 ans. L’amour du Beau m’a conservé, comme le vinaigre fait aux cornichons.

La mort de M. de Sacy m’a fait de la peine. C’était un aimable homme et un lettré, – chose rare. Un peu après lui est mort Saint-René Taillandier, un imbécile qui a écrit contre moi des articles stupides. Cela va faire deux places à l’Académie. Je ne briguerai ni l’une ni l’autre. – Pas besoin n’est de vous le dire.

J’ai trouvé la lettre du Prince impérial très digne, très convenable.

Je me réjouis à l’idée que Popelin viendra me voir la semaine prochaine. Et serais fort dupé s’il ne venait pas.

Cette longue séparation de mes plus chers amis, parmi lesquels vous êtes au premier rang, Princesse, commence à m’attrister. – Mais je ne pourrai pas descendre un escalier avant 6 semaines au plus tôt. – Bref, si je peux faire le voyage de Paris vers la fin d’avril, ce sera beau.

D’ici là, écrivez-moi quand vous n’aurez rien de mieux à faire. Ce sera me rendre service.

Je vous baise les deux mains aussi longuement que vous le permettrez. Et suis votre vieux fidèle et dévoué.

 

À GUY DE MAUPASSANT

Croisset, 7 [mars 1879].

Mon cher ami,

Je vous remercie bien de me prévenir de ce qui se passe.

– 795 –

Les intentions du Ministre me pénètrent de reconnaissance jusque dans les moelles. Ce n’est pas tant la chose en soi que la manière délicate dont il s’y prend ! Qu’ai-je fait pour mériter tout cela ?

Mais une répugnance invincible m’arrête. De tout ce que j’avais, je n’ai rien gardé que l’orgueil. Qu’on ne me l’enlève pas ! Je ne pourrais plus écrire.

Une pension déguisée sous le nom d’« hommage » serait pour moi d’une pesanteur intolérable. Le « titre honorifique » qui l’accompagnerait sentirait trop la pitié. Notez que cette nomination doit être insérée à l’Officiel ! Alors je retombe dans les mains de MM. les journalistes. La mesure serait critiquée, discutée, et votre ami bafoué.

Si tout cela, titre et pension, pouvait être tenu secret, j’accepterais temporairement avec l’intention (ou même la promesse de ma part) d’y renoncer, en cas de meilleure fortune, – hypothèse qui peut se réaliser d’un moment à l’autre, par la mort d’une vieille tante de Caro ; alors les Commanville me rendraient ce qu’ils m’ont fait perdre.

Je voudrais bien ne point paraître à votre ministre un grincheux, un paon stupide. Que faire ?

Puisqu’il est plein de si bon vouloir, n’y aurait-il pas moyen d’obtenir de lui la promesse de la première bonne place vacante dans une bibliothèque ? J’entends par bonne une place dans le genre de celles dont vous me parliez l’autre jour (Beaux-Arts, Sèvres, Élysée), de cinq à six mille francs et peu de besogne. Ce serait pour moi plus convenable que la faveur qu’on me propose.

En résumé, mon bon, si je dois figurer à l’Officiel, c’est ainsi recevoir publiquement, quel que soit le nom dont on la

– 796 – déguise, une aumône. Suppliez ces messieurs de n’en rien faire. Ce serait trop me traiter en invalide ! et immédiatement j’en deviendrais un. C’est convenu, n’est-ce pas ?

J’attends votre pièce, et vous embrasse.

Votre VIEUX.

N.B. J’ai peur que la lettre du Ministre (que vous m’annoncez) ne m’arrive ce soir ou demain. Je serais bien embarrassé pour lui répondre, vu l’état de ma conscience et la crainte d’être grossier.

 

À RAOUL-DUVAL

[Croisset, 7 mars 1879.]

Mon cher ami,

Vous savez sans doute que Caudron, qui était trésorier de notre commission pour la Fontaine Bouilhet, est complètement fou, perdu !

On lui a nommé un tuteur – qui est très difficultueux pour nous. – Or, nous avons pris une délibération à l’effet d’obtenir le remboursement des sommes versées dans les mains de Caudron.

Donc, envoyez-moi ces lignes : « J’adhère à la décision prise par le comité de la souscription Bouilhet, le 24 février 1879. »

Tout à vous.

 

– 797 –

Respects et amitiés pour les vôtres.

***

Je vais mieux – mais ne pourrai pas monter un escalier avant 6 semaines, ou deux mois.

Réponse immédiate S.V.P.

 

Croisset, 7 mars 1879. Vendredi.

 

À CLAUDIUS POPELIN

Croisset, samedi, 5 heures, 8 [mars 1879].

Convenu, cher ami !

Je vous attends mardi prochain.

Dites-moi l’heure de votre arrivée, vous m’obligerez, et apportez votre sac de nuit.

Je vous embrasse.

Tout à vous.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] dimanche, 2 h[eures, 9 mars 1879].

Loulou,

 

– 798 –

Suzanne a 12 couverts à dessert. Elle t’engage à demander au chiffonnier s’il n’a pas trouvé cette petite cuillère que tu cherches dans son tas.

***

Ta lettre d’hier m’a fait du bien, ma pauvre fille, et aujourd’hui ça va un peu mieux. Mais depuis les histoires de Fiennes et Faucon, je suis bien démoralisé – Tous les mois, vais-je être obligé de prendre encore des engagements envers Faucon ? Ne lui ai-je pas donné assez, mon Dieu ! quel gouffre ! toujours des signatures ! – auxquelles je ne comprends goutte.

Tant mieux que la seconde vente ait lieu le 24 mars. – Nous saurons plus tôt à quoi nous en tenir.

Je continue à me demander comment il se fait que je ne doive rien toucher, moi le plus fort créancier ! – Il y avait donc plus de cent mille francs d’hypothèques – mettons deux cent mille ! Les autres créanciers avaient des garanties, apparemment – et moi, aucune ! – Ce qui était estimé 5 cent mille francs n’en rapportera donc pas plus de deux ?

Je m’y perds. On ne m’a donc pas dit la vérité ?

Tu as raison, ma chérie il faut tout faire – tout pour ne pas spolier nos amis. Nous serions toi et moi deux misérables, s’ils perdaient un sou. – Car enfin c’est à nous qu’ils ont prêté. Nous ne devions pas faire cela. En ce qui me concerne, les remords me déchirent.

Mon Dieu, comme j’ai envie de te voir ! et de causer avec toi, solitairement. Et longuement. J’ai bien des choses à te dire, pauvre Loulou. – Du reste tu as raison. Maintenant, ne te dérange pas. Finis ton portrait. Mais de vendredi en quinze, le 28, je compte sur toi.

– 799 –

Je suppose que la vente (celle de demain, comme l’autre) soit pitoyable. Une fois faite, est-ce que Comm[anville] pourra revenir dessus ? – et se mettre en faillite ? Et s’il se met en faillite, est-ce que les commanditaires ne seront pas obligés d’abord de reporter les sommes déclarées – et alors… ? Quelle torture ! mon Dieu ! quelle torture !

***

Laporte a dû partir ce matin pour Paris. – Je ne le verrai pas avant jeudi.

Les nouvelles d’Achille sont meilleures ce matin.

Néanmoins, dès que je saurai l’adresse de son médecin, j’écrirai audit docteur.

***

Autre histoire : par suite de l’incurie de Caudron (homme pratique, – un commerçant ! Madame, un gaillard de jugement), – j’ai été exposé à rendre aux souscripteurs du monument Bouilhet, ou plutôt à payer pour eux la somme de 10 mille francs ! Car j’étais responsable des sommes versées et on ne les trouvait pas. Le tuteur de Caudron rechigne à me les livrer ! – Il faut de ce côté-là encore, se débattre. – Ça m’a tourmenté pendant huit jours.

Et écrire, au milieu de tout cela ! avoir la tête libre !…

Aujourd’hui, cependant, il fait si beau que le spectacle de la Nature me retrempe. J’admire avec volupté (le mot n’est pas trop fort) le soleil tapant sur la rivière. J’écoute béatement le chant des poules et je hume la bonne odeur du jardin. Le gazon commence à avoir des primevères, le ciel est tout bleu.

– 800 –

J’attends tout à l’heure Philippe et Lapierre – et mardi Popelin.

Adieu, ma pauvre fille, je t’embrasse bien tendrement.

VIEUX.

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset,] dimanche, 4 heures, 9 [mars 1879].

Mon cher ami,

Puisque vous m’affirmez que cette pension sera ignorée de tout le monde, je me résigne, car la nécessité m’y contraint.

Vous me dites cependant : « aucun journal ne pourra protester, tant la chose paraît naturelle à tout le monde », de plus « je pense qu’on ne donnera à cette mesure aucune publicité ». Vous n’en êtes donc pas sûr ? Comment conciliez-vous ces deux assertions ?

D’autre part, vous me répétez plusieurs fois que ce sera un secret.

Bref, si je suis sûr, bien sûr, que la chose se passera entre le ministère et moi, seulement, j’accepte avec reconnaissance, et à la condition (dans ma conscience) que ce sera un prêt, un secours temporaire.

Voici comment je l’entends. Une fois la pension accordée, et dès que mon frère sera revenu de Nice, je lui demanderai l’équivalent de cette pension. Lui, sa fille et son petit-fils qui va être majeur, possèdent à eux trois environ cent mille [francs] de rentes. Ils peuvent bien m’en faire

– 801 – cinq. Dans ce cas-là, j’irais derechef remercier le Ministre, et renoncerais à cette pension. Sinon, il me faudrait bien l’accepter, jusqu’au jour où je rendrais la somme entière, ou la rente. Je m’arrangerai pour cela, en m’y prenant d’avance. Car vous n’imaginez pas combien il m’en coûte d’en être réduit là !

C’est demain qu’on vend l’usine de Commanville et le 24 prochain on vendra ses terrains. Ces deux opérations seront pitoyables ! Je ne sais pas comment ma pauvre nièce et moi nous vivons encore, tant nous sommes torturés ! Oh ! les bourgeois !…

Je me résume : 1° pas de titre, 2° pas de publicité. Secret absolu et alors je n’aurai qu’à dire merci. Sinon, non. Je me fie là-dessus absolument à vous. Par excès d’amitié pour moi, ne me trompez pas, je vous en supplie. Soyez le gardien de ce que je considère (à tort ou à raison) comme mon Honneur, ma seule richesse.

Quand je dis secret, j’entends que mes amis même les plus intimes (y compris les Commanville) l’ignorent. Je me réserve de le divulguer à qui bon me semblera.

Et je ne vous remercie pas, mon cher fils, ce serait vous offenser. Mais je vous embrasse bien tendrement. Votre

 

Remerciez M. Charmes pour moi. Qu’ai-je donc fait pour que votre ministre me veuille tant de bien ? J’en suis stupéfait et ému.

 

– 802 –

À RAOUL-DUVAL

[Croisset, 9 mars 1879.]

Très bien ! cher ami. Je compte sur vous pour une bonne visite avant quinze jours. Venez déjeuner ou dîner à votre choix, seulement prévenez-moi la veille.

Et tout à vous.

 

Dimanche 9 mars.

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset,] mardi matin [11 mars 1879].

[Les deux lignes de dédicace lui ont été au cœur et il le remercie vivement.]

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mardi matin, 11 h[eures, 11 mars 1879].

Ce n’est pas drôle, pauvre chérie ! mais ce pouvait être pire ? et j’aime mieux ça ! C’est fini, nous savons à quoi nous en tenir !

Nous voilà au fond de l’abîme ! – Est-ce bien le fond ? Il s’agit d’en sortir maintenant, c’est-à-dire de pouvoir subsister ? – Quels sont « les projets qui seront sages et auxquels tu espères que j’accéderai » ? Je me perds dans le vide, et rêvasse anxieusement. – J’en ai fait de mon côté, qui

 

– 803 – me semblent bien impraticables (comme de donner des leçons ! etc., etc.).

Il y a une économie que nous pouvons réaliser, c’est que je n’habite plus du tout Paris. Le sacrifice en est fait dans mon cœur. Ce ne serait pas tous les jours bien gai. Mais au moins, ici, je serai tranquille. Oh ! la tranquillité. Le repos ! Le repos absolu ! –

Sans doute, Laporte m’avait parlé de Faucon. Mais j’avais mal compris – n’ayant pas toujours la tête à moi maintenant. – Tu me dis que « les nôtres en valent bien d’autres ». Je suis même convaincu que la mienne valait beaucoup. Mais on n’emploie pas un rasoir à fendre du bois ni un cheval de course à charrier des moellons. Les machines délicates se détériorent plus facilement que les grossières. – Je me sens ébréché, et fourbu.

N’importe ! C’est un soulagement de savoir que Flavie ne perdra rien. Dans tout cela je ne vois que Mme Prieur qui soit payée. Eh bien, et tous les autres créanciers ? Que vont-ils faire ? Il n’y a rien pour eux ?? Ne peuvent-ils pas mettre en faillite, pour se venger ? – Quant à R[aoul]-Duval et Laporte, comment ferons-nous ? Voilà ce qui me tourmente. Réponds-moi là-dessus.

Et je persiste à ne pas comprendre quelle garantie je puis offrir à Faucon, puisque je n’ai plus rien. Il me demande ma parole. Je la lui donne. Mais je ne pourrai tenir ma promesse et je le sais. Je suis donc un coquin ?!

***

Dans quel état doit être ton pauvre mari ! Quel espoir de place a-t-il ? C’est si long et si difficile à trouver une place !

 

– 804 –

***

Houzeau m’a dit, vendredi, que s’il avait su plus tôt que Com[manville] cherchait une place il aurait pu lui en indiquer une, – superbe. Directeur du gaz à Rouen, 30 mille francs par an (sic). Sa recommandation est d’un certain poids là-dedans. Ainsi que celle de Jean Darcel l’ingénieur. – Il y a un mois que le dernier titulaire est mort. – On n’en a pas encore nommé un nouveau. Mais la place doit être donnée ? N’importe ! Je crois que l’amitié d’Houzeau, dans les circonstances présentes peut vous être très utile.

***

Je n’ai pas vu Laporte depuis jeudi dernier. Et ne le verrai pas avant jeudi prochain. Il est à Paris à intriguer – le pauvre garçon !

***

J’ai reçu ce matin l’Hist[oire] du vieux temps de mon disciple, avec une dédicace qui m’a été au cœur. – Les lignes imprimées en ton honneur sont charmantes de tact et de délicatesse. Ne trouves-tu pas ?

***

À 3 h 1/2 je vais avoir la visite de Popelin, – qui repartira demain matin. Je vais tâcher d’avoir l’air gai, pour le bien recevoir.

Hier j’ai pu faire trois pas, – en m’appuyant aux meubles. Ma jambe est encore enflée dans le bas – et ne sera pas dégonflée avant une vingtaine de jours.

 

– 805 –

– Le 28 est de vendredi en quinze ! – Le 29 j’espère embrasser ma pauvre fille ! – et causer avec elle, un peu longuement.

Quand est-ce qu’Ernest se propose d’écrire la fameuse lettre à Bresselle ? – Je demande à y collaborer. Ça me soulagera. Et j’en enverrai une copie à Monsieur son frère.

Bonne pioche ! et tâche d’être forte pour trois.

VIEUX.

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset,] mercredi, 4 h[eures, 12 mars 1879].

Eh bien, si M. Rambaud par suite des insistances de Mme Charpentier est contraint de lui dire ce qui en est, dès que la chose sera faite, allez, vous, chez Mme Charpentier et suppliez-la, en mon nom, de me garder le secret absolu. Je vois à sa divulgation les plus graves inconvénients, outre que j’en serais fort humilié.

J’ai trouvé une combinaison qui me permettra de restituer plus tard la rente du ministère. – Si toutefois je ne m’en démets pas, d’ici à deux ou trois mois ? C’est un secours temporaire que j’accepte, un prêt que l’on me fait. Voilà comme je considère la chose.

(Ce qui me force à m’y soumettre c’est qu’avant-hier, lundi, Commanville a vendu sa scierie d’une façon déplorable !!!)

 

– 806 –

Mais si Le Figaro s’en mêle, ou que des amis m’en félicitent, je serai désespéré. Car enfin il n’est pas drôle de vivre sur l’assistance publique !

Puisque M. Charmes me veut du bien, communiquez-lui ce que je pense. (Si toutefois vous le jugez convenable.)

Je vous embrasse, mon cher ami.

Votre VIEUX.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] mercredi soir [12 mars ? 1879].

Oui, à demain par le bateau de six heures et demie et arrangez-vous pour rester plus longtemps que les autres fois, nom de Dieu !

Il me tarde d’avoir des détails.

Je vous embrasse.

Votre GÉANT.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Croisset,] jeudi, 5 h[eures, 13 mars 1879].

Il faut que je vous remercie tout de suite. Car vous venez de me faire du bien. Les anciens vers que vous m’envoyez m’ont tellement ému que j’en ai pleuré comme un veau. – Et ces larmes m’ont soulagé ! – Merci ! du fond de ma tendresse.

 

– 807 –

Lemerre, enfin, imprime les poésies complètes de notre ami. En avez-vous quelques vers ? Voulez-vous qu’ils ne soient pas perdus ?…

***

Vous n’avez pas compris le sens de mon indignation. Je ne m’étonne pas de gens qui cherchent à expliquer l’incompréhensible, mais de ceux qui croient avoir trouvé l’explication, de ceux qui ont le bon Dieu (ou le Non Dieu) dans leur poche. – Eh bien oui ! tout dogmatisme m’exaspère. Bref le matérialisme et le spiritualisme me semblent deux impertinences.

Après avoir lu, dernièrement, pas mal de livres catholiques, j’ai pris la Philosophie de Lefèvre (« le dernier mot de la science »), c’est à jeter dans les mêmes latrines. Voilà mon opinion. Tous ignorants, tous charlatans, tous idiots qui ne voient jamais qu’un côté d’un ensemble – Et j’ai relu (pour la troisième fois de ma vie) tout Spinoza. Cet « athée » a été selon moi le plus religieux des Hommes, puisqu’il n’admettait que Dieu. Mais faites comprendre ça à ces messieurs les ecclésiastiques ! et aux disciples de Cousin !

Que deviennent les plantations de mon neveu ? Je l’ignore ! Et lui aussi, le pauvre diable ! Mardi dernier, on a vendu la scierie. – D’une manière déplorable !…

Ce que vous me dites de ma nièce est gentil. Elle est mon élève c’est vrai. Et j’en suis fier. Car une Femme qui n’est ni une Bourgeoise ni une Cocotte, voilà une rareté.

J’en veux à S[ain]t-René Taillandier pour ses inepties historiques à propos de S[ain]t Antoine. Ne mouillez pas tant vos enveloppes. Votre lettre m’est arrivée décollée.

– 808 –

Bah ! Dans six semaines nous nous verrons. – Et quelles lectures !… Espérons-le. Il faut espérer.

Amitiés au mari.

Je vous embrasse, – sans la moindre cérémonie.

Votre vieil ami

GVE.

 

À GABRIEL FAURÉ

[Croisset, 13 mars 1879.]

Monsieur,

Je n’ai rien à refuser à des hommes comme vous et M. Gallet. Donc l’autorisation de mettre Dolorès en musique vous est acquise. Mais je ne crois pas le sujet aussi bien que celui de Faustine qui serait très facile à simplifier (selon moi) car un des personnages, celui d’Aper, est une superfétation, mise après coup. – L’œuvre a été gâtée aux répétitions par Marc Fournier. Appelez l’attention de M. Gallet sur l’indication d’un ballet astronomique à la fin. – Dans l’acte du festin chez Crispinius, il y a des motifs à musique bouffe ? – Enfin si M. Gallet n’est pas trop pressé, qu’il m’attende jusqu’au commencement de mai, à cette époque-là, je serai capable de me rendre à Paris – et nous causerions de la chose. Sinon, je vous le répète, cher Monsieur, Dolorès vous appartient.

Je vous serre la main très cordialement.

Je suis votre

 

– 809 –

Croisset près Rouen. 13 mars, jeudi.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] vendredi, 3 h[eures, 14 mars 1879].

Ma chère fille,

Il n’y a pas à hésiter. J’adopte la seconde combinaison. Je peux très bien vivre sans Paris et n’y avoir pas de logement – Vous me réserverez dans quelque coin, un lit. Voilà tout ce que je demande. – Et quand j’aurai un peu d’argent je me donnerai une petite vacance. – Avec la maison de Croisset 6 mille francs servis régulièrement, et ce que je pourrai décrocher d’autre part l’existence sera possible.

J’ai tout lieu de croire qu’on va m’offrir une pension ? et je l’accepterai, bien que j’en sois humilié jusqu’à la moelle des os. Aussi, je désire là-dessus le secret le plus absolu. Espérons que la Presse ne s’en mêlera pas ! Ma conscience me reproche cette pension (que je n’ai méritée nullement, quoi qu’on dise). Parce que j’ai mal entendu mes intérêts, ce n’est pas une raison pour que la Patrie me nourrisse ! – Pour calmer ce scrupule, et vivre en paix avec moi-même, j’ai imaginé un moyen que je te communiquerai et que tu approuveras, j’en suis sûr. Car tu es un honnête homme, chose plus rare qu’une honnête femme – ma chère enfant ! ma pauvre fille.

Si cela se fait, comme je l’espère, je pourrai attendre la mort en paix !

 

– 810 –

Quand tu viendras ici dans 15 jours nous viderons à fond, plusieurs petites questions secondaires. Mais voilà la plus importante décidée, conclue – n’est-ce pas ?

***

Si Laporte au mois de mai est obligé de payer à Faucon 12 mille francs – ou de laisser prendre une hypothèque sur sa maison, j’en serai désolé. Il fait le brave, par gentilhommerie, mais je vois très bien que l’idée d’une hypothèque sur sa maison le vexe infiniment moins encore à cause des frais de l’acte et de la rente à servir que du « qu’en-dira-t-on ».

Il a peur que ça ne nuise à sa considération politique. – (Cela est une supposition de moi) – mais j’en suis sûr !

Vois-tu un moyen quelconque d’empêcher cela ? – Quand l’histoire de Tavernier sera-t-elle finie ?

***

Autre histoire. Ceci n’est plus une affaire de cœur mais d’amour-propre. Comment, et quand rendre l’argent de Mme Pelouze ? Elle l’avait prêté pour une destination qui n’a pas été remplie. Ce qui, moralement, aggrave la dette.

***

En résumé, j’aime mieux la vie la plus chétive, la plus solitaire et la plus triste, que d’avoir à penser à l’argent. Je renonce à tout, pourvu que j’aie la Paix, c’est-à-dire ma liberté d’esprit.

Espérons en tes succès picturaux. Vois-tu ma joie, notre joie, si tu allais être très remarquée au Salon ! – Au prix où est la peinture, tu peux gagner beaucoup d’argent. Mais le

– 811 – moyen d’en gagner, c’est de ne pas peindre en vue d’en gagner. – Le succès matériel ne doit être qu’un résultat, et jamais un but. Autrement on perd la boule. On n’a même plus le Sens pratique. Faisons Bien puis advienne que pourra ! – Ah ! ah ! moi aussi j’ai des principes. J’en ai même trop pour mon bonheur.

Je suis bien content que le portrait du p[ère] Didon marche bien. Es-tu sûre maintenant, d’être prête pour le 28 ?

Adieu, ma pauvre Caro. Écris-moi le plus souvent que tu pourras.

Ta vieille NOUNOU te bécote avec tendresse.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Croisset,] lundi 17 [mars 1879].

Chère belle,

Ne me répondez pas. Faites-moi écrire ! Ne fatiguez pas vos yeux. Votre sœur qui est revenue à Rouen ne m’apporte pas de vos nouvelles et je suis bien inquiet. On m’a dit que l’autre œil se prenait, et que vous souffriez toujours beaucoup ?

Ah ! pauvre chère amie, ça ne va pas bien pour nous deux cet hiver ! – Au moins, si nous pouvions confondre nos misères !

Depuis avant-hier, je fais quelques pas dans mon cabinet. Mais le soir ma jambe est enflée. Il faut se résigner à cet inconvénient qui durera, paraît-il, pendant longtemps, mais je ne boite pas.

 

– 812 –

Si je peux aller à Paris au mois de mai, ce sera beau !

Comme j’ai envie de vous embrasser et que je m’ennuie de vous !

Votre vieux POLYCARPE

pas gai.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mardi, 6 h 1/4 [18 mars 1879].

J’ai bien peu de temps. Mais je tiens à embrasser ma pauvre fille.

D’abord l’Art avant tout. Je connais dans la liste que tu m’envoies : Cabanel, Gut, Boulanger, Harpignies, Puvis de Chavannes (indirectement). Mais voici une autre liste prise dans Le Temps de ce matin et qui ne concorde pas du tout avec la tienne ? Tache de m’avoir la vraie. Alors j’aviserai « à dresser mes batteries ». Il faudrait aussi savoir qui fera le Salon dans les grands journaux.

***

Je suis content de ce que tu me dis de tes deux portraits. Espérons, ma pauvre fille, que quelque chose enfin nous réussira !

***

Quant aux deux places d’Ernest, j’aimerais (dans l’ignorance où je suis des détails) celle des Tabacs – car, s’il faut régir des Biens en Berry, ce sera peut-être un exil ?…

 

– 813 –

Nous causerons de tout cela et de bien d’autres choses, de samedi prochain en huit, n’est-ce pas ? – Je voudrais le savoir d’avance – à cause de Laporte. Il vient ordinairement à la fin de la semaine. Et j’aimerais être seul avec toi, car j’imagine que tu ne resteras pas longtemps.

Aujourd’hui enfin je me suis hasardé à descendre aux Lieux ! – Grande chose ! Je fais quelques pas avec une canne, comme un scheik !

Je t’embrasse – le bateau siffle.

VIEUX.

 

À EDMOND DE GONCOURT

[Croisset,] mercredi soir, 19 mars [1879].

Mon cher vieux,

J’ai lâché tout pour M[adam]e de Châteauroux. Tout, immédiatement. J’ai eu cette canaillerie – et j’en ai été récompensé. Ce nouveau volume me semble encore plus intéressant que les autres.

Voilà trois mois que je lis exclusivement de la métaphysique ! Après tant d’abstractions, vous pouvez penser s’il m’a été doux de me désaltérer dans le réel. – Enfin, je me suis collé comme un morpion sur les mottes de vos belles dames. Cela est un monument, une œuvre définitive. Nous en recauserons.

Quand ? – Charpentier et Zola m’ont promis de venir déjeuner ici, dès que je les appellerai. Mais je ne suis pas encore en état de descendre dans ma salle à manger. – Et je

 

– 814 – ne vous invite pas avec eux, vu l’insuffisance de mon personnel. Donc, venez seul, dès que vous serez libre de vos Frères Zemganno.

Ma nièce doit venir me voir à la fin de la semaine prochaine. Après quoi, je rappellerai aux amis leur promesse. Je compte absolument sur la vôtre.

Popelin vous a un peu trop vanté ma personne physique – et morale. À peine si je peux faire cinq ou six pas dans mon cabinet. – Et chaque soir mon articulation est enflée. Serais-je en état d’aller à Paris au mois de mai ? J’en doute.

Quant à l’humeur, elle n’a pas été gaie, mon cher ami. J’ai passé par des états à me casser la gueule. Voilà le vrai. – J’ai eu cependant la force de m’étourdir par des lectures insensées (la valeur d’un volume par jour et avec notes !). Maintenant, je prépare mes trois derniers chapitres. – Et j’espère me remettre à écrire dans une quinzaine. – Bref, dans un an, mais pas avant, j’espère en voir la fin.

Aucune nouvelle de Tourgueneff – ni de Daudet. Entre deux épreuves, tâchez de trouver le temps de potiner avec votre

GVE FLAUBERT

qui vous embrasse.

Que dites-vous de Labiche candidat à l’Académie française ? Ô mânes de Boileau, où êtes-vous ?

Voici une découverte faite par votre serviteur. Dans La Réforme (revue), Yves Guyot trouve que Sarcey ressemble… à Diderot et même lui est supérieur (sic), c’est un « Diderot rassis ».

Maintenant rêvez.

– 815 –

À EDMOND LAPORTE

[Croisset, 19 mars ? 1879.]

Aucune nouvelle de mon côté, non plus, mon cher vieux. Mais je trouve que mon Bardache est un cochon ! comment samedi ? – pour s’en retourner dimanche !

As-tu fini ! as-tu fini ! « Est-ce passe queu t’as ton paletot ajord’hui ohé mufe – et ta sœur ? Tu nous la fais à l’oseille ! » etc.

AGÉNOR.

Pourquoi pas vendredi à 6 h 1/2 ? puisque Môsieu est forcé (?) d’être à Couronne le dimanche pour recevoir ses « clients ».

En tout cas, à samedi matin. – Je prendrai un bain, et je te montrerai ma motte, – polisson.

***

Mercredi, 6 h[eures].

Dernière injure : sanglant outrage. Hiver qui est venu me voir aujourd’hui m’a dit : « Ton ami Laporte est adoré dans la ville de Rouen. » Malgré cela ne vous tuez pas, de l’énergie. – Soyez homme !

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] jeudi [20 mars 1879].

La présence de Popelin m’a été bien agréable, ma chère Princesse. Elle m’apportait quelque chose de la vôtre, un reflet de tout ce qui vous entoure.

– 816 –

– Comme je pense à vous ! et comme j’ai envie de vous revoir ! Ce sera je ne sais quand. Dès que j’ai fait cinq ou six pas dans mon cabinet, mon articulation enfle, et j’ai bien peur de ne pouvoir, au mois de mai, être en état de monter un escalier ? – J’ai passé un dur hiver ! Et mon accident chirurgical a été le moindre de mes chagrins. Sans la sacro-sainte Littérature, je crois que je serais devenu fou – ou imbécile. Il peut bien m’en rester quelque chose ?

J’ai eu hier une colère comique contre un bourgeois, un ancien camarade de collège qui est venu me voir, et a voulu m’apitoyer sur le désastre de la maison Quesnel du Havre – une faillite de 20 millions ! – ce qui m’est parfaitement égal. J’ai menacé mon visiteur de lui flanquer mon encrier (de bronze) à la tête, s’il continuait. – Car j’ai tant besoin de larmes pour mes propres infortunes qu’il ne m’en reste plus pour celles des autres. C’est pourquoi notre « avenir social » m’inquiète médiocrement. Tout le bavardage que l’on dépense là-dessus me paraît stérile, et anti-scientifique. L’Histoire suit son développement ; nous n’y pouvons rien. Autant se plaindre de n’être pas Dieu.

J’ai parlé à Popelin d’une petite grâce que je demanderai à Votre Altesse. C’est de faire jouer chez vous un dialogue en vers, fait par un jeune poète que j’aime beaucoup. Mme Pasca connaît l’œuvre, l’apprend maintenant, et s’offre pour remplir le principal rôle. Cela est de très bonne compagnie et vous agréera, je crois ?

Vous me parlez de vos neveux. – Que devient leur père, le prince Napoléon ? Il m’a écrit dès qu’il a su que j’étais malade. – Et depuis lors, personne ne m’a donné de ses nouvelles.

 

– 817 –

Mon jardin est maintenant plein de violettes – qui se perdent faute d’être cueillies. Que ne puis-je vous les envoyer toutes, – et m’envoyer avec elles, près de vous, pour les mettre, et moi aussi, à vos pieds, Princesse, comme il siérait à

votre vieux serviteur et dévoué

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] vendredi soir, 11 h[eures, 21 mars 1879].

Ma chérie,

Si dans ta conscience, tu ne trouves pas bien le portrait du p[ère] Didon, il ne faut pas le soumettre au jury. Peut-être as-tu eu l’ambition trop haute ? – Mais j’ai mauvaise opinion d’un artiste qui étant jeune n’a pas une ambition trop haute. Pour faire bien un sonnet, il faut avoir tenté un poème épique.

Au reste, demande l’avis franc de Bonnat. A-t-il vu le portrait de M. Cloquet ?

***

J’ai donné à Suzanne les 300 francs – qui m’ont paru lui faire plaisir.

Y a-t-il du nouveau pour les places d’Ernest ?

Ma sœur me lâche pour les occupations politiques. Il est tout entier au chemin de fer d’Elbeuf à Rouen. Je le verrai demain. – Mais il me quittera dimanche par le premier bateau.

 

– 818 –

Ma jambe, que je ménage beaucoup, est toujours enflée le soir ! – Quand pourrai-je aller à Paris ? où j’ai tant besoin, pour mon travail !

– Maintenant, je refais, pour la 3e fois, les tables de mon dossier intitulé philosophie. Ce sont les notes de mes notes, que je coordonne, pour dresser le plan de mon chapitre ! Depuis quinze jours je ne m’occupe pas à autre chose ! Quelle besogne !

Et je suis taquiné fortement par le mal de dents si bien que je viens d’écrire à Galli pour le prier de m’apporter ses outils ! – La Providence ne m’étouffe pas sous les roses ! Mais je ne l’accuse point, étant convaincu de la Nécessité des choses.

Je vais donc revoir ma pauvre fille ! Quand ? et pour combien de temps ? Le vieux Croisset te fera du bien. Il y a beaucoup de primevères et de violettes. Leur vue te délassera, te détendra les nerfs.

Suit une liste de commissions.

Embrasse ton mari pour moi, et quatre bécots sur tes joues.

VIEUX.

Avant-hier, visite de Nion et de Mme Lapierre.

2 paquets de tabac – indispensable.

– une boîte du fameux beurre – ad libitum.

– des enveloppes à lettres, format ordinaire (elles sont dans l’armoire de ma chambre).

M’apporter Caro en bon état (exigé).

 

– 819 –

À FÉLIX GALLI

[Croisset, 21 mars 1879.]

Mon cher ami,

Quand vous aurez le temps vous seriez bien aimable de venir me faire une petite visite, armé de quelques-uns des instruments de votre profession, c’est-à-dire muni de ce qu’il faut pour limer, brûler et plomber. – Je souffre des derniers dominos qui restent dans mon jeu.

Merci d’avance et tout à vous.

 

Croisset, vendredi soir.

 

À MARIANNE RAOUL-DUVAL

Croisset, dimanche soir [23 mars 1879].

Ma chère petite amie,

J’ai lu aujourd’hui, dans Le Temps, que votre père avait reçu de fortes contusions en arrêtant un cheval emporté. Donnez-moi des détails. Va-t-il longtemps garder le lit ?

Vous lui direz que « je le reconnais bien là ».

Son héroïsme ne m’étonne nullement, – bien que je le blâme d’avoir voulu sauver l’existence d’un bourgeois.

Et puis vous l’embrasserez de ma part en lui disant qu’il vous le rende.

Votre très affectionné

 

– 820 –

Mes respects à Madame votre mère.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] mardi soir, 11 heures [25 mars 1879 ?].

Rien de nouveau, mon cher Agénor. Caroline vient samedi ; donc je vous attends jeudi pour dîner.

J’ai beaucoup pensé à l’histoire de Rouen pour les écoles. Faites ça : c’est l’affaire d’une vingtaine de volumes à lire, tout au plus, et le programme est dessiné dans ma tête.

Je creuse de plus en plus mon plan.

À jeudi, votre vieux

GONNOR.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mardi soir [25 mars 1879].

Ma chérie,

Je suis bien content qu’on ait vendu les terrains 30 mille francs de plus que tu ne croyais. – Dans l’hypothèse de 30 mille, il y a quelques jours, tu me disais : « au moins on payera Flavie », et tu me répètes cette même phrase aujourd’hui que la somme est doublée. – Je n’y comprends rien ?

 

– 821 –

Comment, avec ces derniers 30 mille, ne pas trouver le moyen de nous dégager tout à fait envers Raoul-Duval, et Laporte ! envers Laporte surtout !

***

Enfin, mon pauvre chat, je te verrai donc samedi ! J’en ai bien envie !

Puisque tu ne crois pas au portrait du p[ère] Didon, je t’approuve de ne pas l’exposer. Voilà plusieurs fois que je te demande si Bonnat a vu celui de M. Cloquet ? – Pas de réponse – mais Madame est toujours tellement pressée quand elle m’écrit ! la poste va partir ! elle a à peine le temps ! (mauvais chic). Je demande qu’à l’avenir « on change de système » et que tu ne prennes pas le genre occupé – lequel ne convient qu’aux paresseux – ce qui n’est point ton cas.

***

Re-commissions. Apporte-moi

1° Ursule Mirouët, Séraphîtüs-Séraphîta, dans votre Balzac.

2° et ta gymnastique de chambre.

***

Mamzelle Julie avec qui je fais la conversation après mon dîner m’a demandé ce que c’était qu’un Argus et l’explication du télégraphe électrique. J’ai satisfait sa curiosité.

***

 

– 822 –

Je souffre toujours des dents, surtout le soir – et Galli à qui j’ai écrit vendredi dernier ne s’est pas encore présenté.

Il fait ici un froid abominable. Aussi y a-t-il dans nos pays beaucoup de rhumes et de bronchites.

Adieu, chère fille, à bientôt.

VIEUX t’embrasse.

Je t’attends samedi par l’express de l’après-midi.

Combien de temps resteras-tu ?

***

Je suppose qu’Ernest viendra te reprendre.

***

 

À JULIETTE ADAM

Croisset, 26 [?] mars 1879.

J’ai reçu une invitation à une soirée chez Mme Adam pour le dimanche 30 mars.

Merci, chère Madame, je puis à peine faire quelques pas dans ma chambre ! Cependant mon médecin me jure qu’au commencement de mai, je serai en état d’aller à Paris. – C’est-à-dire de monter votre escalier. Cet espoir me soutient. En attendant qu’il se réalise, permettez-moi de vous baiser les mains et de vous dire que je suis

votre très humble et affectionné

 

– 823 –

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] jeudi 27 [mars 1879].

Mon médecin, qui ne m’avait pas vu depuis huit jours, m’a affirmé hier que je pourrai aller à Paris au commencement de mai, certainement ! Dans cinq ou six semaines, au plus tard, je vous verrai donc, ma chère Princesse. Le proverbe « loin des yeux, près du cœur » est vrai pour moi. Plus je vais, plus je vous aime. Et comment ne pas vous aimer ! –…

Je vous remercie bien de la promesse que vous me faites relativement à mon jeune homme, c’est-à-dire de faire jouer chez vous sa petite pièce. Ce lui sera un grand honneur – et qui pourra lui être utile. D’ailleurs, son œuvre vous intéressera, je crois.

Vous me semblez bien sévère pour M[adam]e de Châteauroux ? Ce n’est pas de cette façon que j’aurais fait ce livre, si je l’avais fait. Mais tel qu’il est, il est curieux, et bien exécuté dans son genre. Ce qui vous choque tient au sujet même, et non à l’historien. Quant à l’auteur, à de Goncourt, on m’avait dit, au contraire, qu’il était maintenant en bon état ? Ses nervosités viennent de sa santé qui n’est pas robuste. Pour rester serein, il ne faut pas souffrir. – Et puis, peut-être, manque-t-il un peu de Philosophie ?

J’attends après-demain la visite de ma nièce. Elle a fait le portrait du père Cloquet. – Je vous demanderai pour elle votre protection près des membres du Jury. La pauvre enfant est bien à plaindre, et a besoin d’encouragements.

Popelin a eu la gentillesse de m’envoyer un livre – et moi la grossièreté de ne pas l’en remercier.

 

– 824 –

Faut-il croire à ce que vous m’annoncez ? une petite visite ? Là-dessus je rêve…

et je vous baise les mains, Princesse,

en me disant votre vieux Fidèle

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset,] vendredi 28 [mars 1879].

Mon cher ami,

Quant à ce qui me regarde personnellement je suivrai vos instructions de point en point. Je remercierai du mieux qu’il me sera possible – puis nous verrons.

***

Pas plus tard qu’hier j’ai reçu une lettre de la Princesse, me disant que dès que je serai revenu, on jouera chez elle votre Histoire du vieux temps. Ce jour-là, bien entendu, je vous présenterai. – Vous pouvez lui envoyer votre brochure avec ce mot : « à S.A.I. Madame la p[rince]sse Mathilde ». C’est la formule. Le reste, comme vous l’entendrez.

J’ai écrit à Huysmans une lettre de brave homme à laquelle il n’a pas répondu – c’est-à-dire que tout en lui faisant des éloges je lui disais franchement mon opinion. Si j’en avais reçu une pareille, j’en aurais remercié l’auteur. – Pas un mot. Que dois-je penser ?

Est-il vexé ? Tant pis pour lui ! – J’ai agi honnêtement – et esthétiquement.

 

– 825 –

Je m’étonne, aussi, de n’avoir point encore le nouveau roman d’Hennique – (Couronneau ?).

***

Fortin m’affirme que je pourrai aller à Paris au commencement de mai. – Donc, mon pauvre chéri, nous nous verrons dans cinq ou six semaines au plus tard. – Je continue à faire de la métaphysique. Mon ch[apitre] VIII est préparé, j’en vois maintenant l’ensemble – et je me mettrai à l’écrire dans 8 ou 10 jours. – Quand Caroline (que j’attends demain) sera partie.

C’est à ce moment-là, je pense, vers le milieu de l’autre semaine, que j’aurai la visite de Charpentier et de Zola.

J’oublie toujours de vous prier d’aller chez Ernest Daudet chercher le ms. de la Féerie. J’ai des raisons pour ne pas le laisser traîner chez les étrangers.

Laporte, qui maintenant me classe des notes, me charge de vous dire qu’« il pleure sur son épuisement prématuré ».

Je vous embrasse.

GVE FLAU.

Écrivez-moi quand vous aurez le temps.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] dimanche, 2 h[eures, 30 mars 1879].

Mon bardache,

Quand vous irez mardi à la Bibliothèque

 

– 826 –

1° prenez pour moi : Ars magna lucis et umbrae in X libros digesta du p[ère] Kircher, Rome, 1645,1646 – Amsterdam, 1671, in-fol. –

Il y a dedans, me dit Pouchet (et il m’envoie des indications précises) des choses qui me serviront. La Bibliothèque doit posséder ce bouquin.

Son poids et sa grandeur vous donneront dans la rue une immense considération !!!

Pour moins vous gêner, prenez chez Pilon, quai du Havre 7, mes deux sangles.

2° Pendant que vous serez à ladite Bibliothèque, si l’excitation lubrique, causée par le profil de Lebreton vous laisse un peu de liberté d’esprit, trouvez-moi dans L’illustration, 1853, une image représentant toute l’Europe s’occupant à faire tourner des tables. – Comme on ne vous laissera pas emporter ce volume, vous me ferez la description du susdit dessin.

J’enverrai Suzanne sur le ponton à 4 h 1/2.

Ma molaire me fait souffrir atrocement ! ce qui ne m’empêche pas de piocher Spinoza – et de rabibocher mon plan. Chaque jour, je trouve quelque chose de mieux. – Enfin, quand j’aurai lu ce que j’attends de votre Excellence, je me mettrai à écrire.

– Oui, Excellence ! car vous ressemblez bien plus à Elfrid qu’à Gonnor – vu la distinction de vos manières, la beauté de votre vit, votre galanterie et vos idées féodales ! –

La preuve que c’est moi qui suis Gonnor, c’est que je demande des livres ! tandis que chez vous, des clients

« de dons magnifiques (témoin l’alose)

– 827 –

« Chaque jour, dès l’aurore encombrent vos portiques ».

À mercredi, quand la terre croulerait – ou serait croulée.

Caroline n’a pu venir hier, à cause d’une migraine. Je l’attends tout à l’heure.

Votre vieux

GONNOR.

J’ai lu l’ouvrage de Quatrelles, Le Causeur parisien. Rien à craindre. Ah ! non. C’est idiot. – Le Dictionnaire est plus fort que ça.

 

À PAULINE VIARDOT

[Croisset, fin de mars 1879.]

Chère Madame,

Pourriez-vous me donner des nouvelles de Tourgueneff ? Son silence m’inquiète. Voilà un mois que, selon nos conventions, il aurait dû m’écrire. Et malgré moi, je pense à la peste russe.

Je profite de l’occasion, chère Madame, pour vous baiser les mains, – et vous prier de croire que je suis votre

tout dévoué

 

Mes amitiés je vous prie à M. Viardot.

 

– 828 –

À LÉONIE BRAINNE ET VALÉRIE LAPIERRE

[Croisset, début d’avril 1879.]

Oui, chères belles ! D’autant plus que je souffre comme un misérable.

Votre vue me soulagera.

Quatre baisers ; un sur chaque joue, sans compter les mains.

Votre

GUSTAVE.

 

À CLAUDIUS POPELIN

[Croisset, 4 avril 1879.]

Mon cher ami,

Pouvez-vous me rendre le service suivant ? Ce serait de recommander aux membres du jury de peinture le portrait de Jules Cloquet (un vieux en robe rouge) par Mme Commanville. Elle n’a pas envoyé celui du p[ère] Didon qu’elle juge insuffisant.

Presque tous ces messieurs doivent venir chez la Princesse ?

Inutile de s’occuper de Bonnat. Mais dites, je vous prie, à Hébert, à Boulanger et à Baudry que l’Exposante est ma nièce. Si vous jugiez qu’une lettre de moi aux susdits, fût nécessaire, prévenez-moi.

 

– 829 –

Il est important : pour Mme Commanville, d’être reçue cette année. Je compte sur votre bonne amitié et sur celle de la Princesse.

Mon pied va bien, mais pour le quart d’heure, c’est-à-dire depuis dix jours, j’ai un mal de dents, abominable. Donc mon état nerveux est piètre. – Et je trouve la vie de plus en plus lourde !

Merci de votre bonne lettre – amitiés à Gustave.

Et tout à vous.

Votre

 

Le 4 avril, vendredi.

 

À LOUIS VIARDOT

[Croisset, 5 avril 1879.]

Mon cher Monsieur Viardot,

Ma nièce, qui est maintenant près de moi, n’ose vous écrire pour réclamer votre protection comme membre du jury de peinture.

Elle a envoyé un portrait de M. Jules Cloquet (un vieux en robe de satin noir et rouge) et désire ardemment que ledit portrait soit reçu au Salon. Donnez-lui un petit coup d’épaule, si besoin est. – Et vous m’obligerez beaucoup.

Que devient Tourgueneff ? est-il revenu ? Dites-lui donc de m’écrire.

 

– 830 –

Présentez, je vous prie, tous mes respects à Mme Viardot et recevez pour vous la cordiale poignée de main

de votre

 

Croisset, près Rouen, 5 avril, samedi.

 

À JULIA DAUDET

[Croisset,] lundi 7 [avril 1879].

Madame et chère confrère,

Je ne saurais vous dire le plaisir que m’a causé L’Enfance d’une Parisienne. Si le mot charmant n’était pas banal, je l’écrirais. Sans appareil scientifique, sans surcharge de couleurs, sans prétention à l’idéal ou au naturalisme, vous faites sentir ce que vous avez ressenti. Il m’a semblé parfois, en vous lisant, que j’avais été autrefois une petite fille, jouant aux Tuileries, marchant dans la rue de Rivoli, et vivant dans cette bonne vieille maison avec ses ornements Empire et ses grandes armoires.

C’est un régal pour qui aime la Littérature en soi que de lire des choses pareilles. La race de votre style est très noble et très délicate. – Si artiste, sans en avoir l’air ! Voilà le difficile !

– Dans vos Pensées détachées, j’en ai trouvé plusieurs qui m’ont semblé éblouissantes de vérité et de tournure, comme celle sur les jets d’eau. Les deux pièces de vers que j’aime le mieux sont : « À mon fils » et « La Chambre aux joujoux ». Et dans les Études littéraires, j’ai relu avec un

 

– 831 – nouveau chatouillement d’amour-propre tout ce qui me concerne.

Je ne pourrai pas aller vous remercier avant un mois ou six semaines, car je ne puis faire encore que quelques pas dans mon Cabinet.

Le Temps ne donne pas le roman de votre mari. Pourquoi ? Dites-lui donc (à votre mari) de m’écrire un peu. – Serrez-lui la main de ma part, et permettez-moi Madame de baiser la vôtre, en vous priant de me croire

votre très respectueux et affectionné serviteur (et copain)

 

À JOSÉ–MARIA DE HEREDIA

[Croisset, 7 avril 1879.]

Mon cher ami,

Je ne saurais vous dire l’extrême plaisir que m’a causé votre second volume. Comme c’est amusant ! Voilà de l’histoire !

Depuis bientôt trois mois je suis enfoncé dans des études atroces et antiplastiques. – Rien que de la philosophie et du magnétisme. Votre œuvre a donc été pour moi comme un bain de Jouvence. Elle m’a donné de l’air et du soleil. Je ne fais plus que rêver à l’entrée et à la sortie de Mexico. – Merci, mon cher poète, mon cher ami.

Dès que je serai à Paris (pas avant un grand mois ?) je vous le ferai savoir, et vous prierai de venir me voir. Car votre escalier m’épouvante.

– 832 –

Envoyez-moi de vos nouvelles si vous en avez le temps. – Et cette goutte ?

Continuer : partie 18 sur 28