Correspondance - Tome V

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 3/28

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Correspondance - Tome V

À Sa Nièce Caroline ........................................................ 84

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 28 parties.

Puisque mes deux petites histoires vous ont plu j’en médite une troisième, à laquelle je souhaite le même succès. Pour aller plus vite en besogne, je resterai ici très tard cet hiver, jusqu’au jour de l’an, sans doute ? – Ainsi je serai bien longtemps sans vous voir, hélas !

Avez-vous entendu parler d’un livre qui a pour titre L’Arsenal de la dévotion par Paul Parfait ? Si vous voulez savoir jusqu’à quel point la Bêtise humaine peut aller lisez-le ! C’est vertigineux ; je crois qu’il vous fera rire, à moins que le dégoût ne soit trop fort ?

Je songe à vous souvent, ma chère Princesse, et aux bons moments que j’ai passés près de vous, il y a un mois. – Croyez à ma vieille affection et permettez-moi de vous baiser les deux mains, car je suis entièrement vôtre.

 

Croisset, mercredi 4 octobre.

 

– 167 –

À EDMA ROGER DES GENETTES

Croisset [17 octobre 1876].

Où demeure le général, pour qu’on puisse avoir de ses nouvelles ?

Une minute après avoir lu votre lettre, j’ai vu dans Le Nouvelliste de Rouen qu’il était « très mal », est-ce vrai ?

Est-il à Dieppe ? à Paris ?

Comme je vous plains !

Si vous ne pouvez m’écrire pour me donner quelques détails, priez M. Roger de me rendre ce service.

Votre VIEIL AMI.

 

Mardi matin.

Croisset.

 

À LÉONIE BRAINNE

Croisset, mardi 17 [octobre 1876].

Pauvre chère amie,

Comme vous êtes triste ! et comme je vous plains ! votre lettre m’a navré. Et je comprends d’autant mieux votre état que j’ai éprouvé quelque chose d’analogue, vis-à-vis de ma mère. Dans les dernières années de sa vie, elle m’irritait et me faisait un mal affreux. Ceux que nous chérissons nous blessent plus que les autres, quand nous voyons chez eux

 

– 168 – des défectuosités morales. – Votre Henri est dans une passe étrange. Qu’en adviendra-t-il ?

En tout cas, dans votre intérêt commun, vous n’avez qu’une chose à faire c’est de vous séparer. Le jeune homme est prodigieusement gâté par votre tendresse. Il compte dessus et en abuse. – Vous éprouverez un grand soulagement dès que vous serez seule.

Quant à moi, je continue à travailler ou plutôt je vais me remettre à travailler car lire et prendre des notes c’est de la débauche. Mais dans huit ou dix jours je m’attellerai à une nouvelle œuvre, un troisième conte, pour compléter le volume que je voudrais publier au printemps prochain. – Afin d’aller plus vite, je resterai à Croisset très tard, jusqu’au jour de l’an et peut-être au-delà.

Vous apprendrez avec stupéfaction que je fais de l’exercice ! (commencement de décadence !). Voilà trois fois que je reviens de Rouen à pied, par le bord de l’eau, – en admirant la Nature ! Cette année l’automne me ravit ! pourquoi ?

Après-demain, nous dînons rue de la Ferme et dimanche je dois aller, avec les vôtres, dîner au Vaudreuil.

Ma pauvre nièce est depuis deux jours dans son lit avec une migraine terrible. Et mon neveu Commanville vagabonde pour ses affaires. – Elles prennent une meilleure tournure.

Que vous dirais-je encore ? – que je vous aime. Mais vous le savez. Et que je vous désire. Vous n’en doutez pas. Oui ! il m’ennuie de ne pas voir votre belle et bonne mine pour la couvrir de baisers tout à mon aise ! Vlan !

Votre GVE.

– 169 –

J’espère que cet hiver ne sera pas aussi bête que l’autre et qu’on se verra. À bientôt, n’est-ce pas ?

D’ailleurs, nous ferons une visite à la foire Saint-Romain !!!

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Croisset,] jeudi matin [19 octobre 1876].

Je viens d’apprendre la mort du pauvre général. – Et je suis désolé en songeant à votre chagrin !

Ma lettre vous arrivera, pendant que vous serez seule. Car M. Roger est sans doute à Paris pour l’enterrement…

Je pense à vous, ou plutôt je ne pense qu’à vous – et je vous embrasse.

Votre

G.

 

Que peut-il vous arriver de malheureux maintenant ? Il me semble que vous êtes au fond ?

 

À GERTRUDE TENNANT

Croisset, 19 octobre 1876.

Ma chère Gertrude,

 

– 170 –

Je m’ennuie de vous ! Voilà tout ce que j’ai à vous dire. Le bon mouvement qui vous a poussée à me revoir, après tant d’années, doit avoir des suites. Ce serait de la cruauté maintenant que de recommencer votre oubli. Et d’abord écrivez-moi, dites-moi ce que vous devenez, vous et vos splendides enfants. Puis, cet hiver, il faudra revenir à Paris et y passer toute une saison. Dolly en a besoin pour ses études scientifiques et Éveline pour son chant.

J’ai fini le Cœur simple, et si mon illustrateur daigne l’entendre, je suis tout prêt cet hiver à lui en faire la lecture, en y mettant tous mes talents de comédien.

Oui, chère Gertrude, la vie est si courte qu’il faut la passer autant que possible avec ceux qu’on aime. Voulez-vous qu’au mois de janvier Caroline vous cherche un appartement à louer ? Amenez votre cuisinier ou cuisinière ; cela vous sera plus commode et moins dispendieux. Faites cela ! do ! pray !

Comment vous dire le plaisir que m’a fait votre visite, votre réapparition ? Il m’a semblé que les années intermédiaires avaient disparu et que j’embrassais ma jeunesse. C’est le seul événement heureux qui me soit advenu depuis bien longtemps. Que Dieu vous bénisse pour cette bonne pensée !

J’ai passé tout mon été à travailler ; sauf quinze jours chez la princesse Mathilde, à Saint-Gratien, je n’ai pas bougé de Croisset, et j’y resterai jusqu’au jour de l’an, pour avoir fini plus tôt ma Décollation de saint Jean-Baptiste, que je vais commencer la semaine prochaine.

Et vous ? Donnez-moi des détails sur tout ce qui vous intéresse. Vous ferez plaisir à votre vieil ami qui vous embrasse.

– 171 –

À GUY DE MAUPASSANT

Croisset, 25 octobre 1876.

Merci pour votre article, mon cher ami. Vous m’avez traité avec une tendresse filiale. Ma nièce est enthousiasmée de votre œuvre. Elle trouve que c’est ce qu’on a écrit de mieux sur son oncle. Moi, je le pense, mais je n’ose pas le dire. Seulement le Talmud est de trop ; je ne suis pas si fort que ça !

Faut-il remercier Catulle de l’avoir inséré ? Qu’en dites-vous ?

Dans sept ou huit jours (enfin) je commence mon Hérodias. Mes notes sont terminées, et maintenant je débrouille mon plan. Le difficile, là-dedans, c’est de se passer, autant que possible, d’explications indispensables.

Pas plus tard qu’hier, j’étais au Vaudreuil et j’ai parlé pour vous à Raoul-Duval. Le sire qui fera les théâtres se nomme Noël, ou mieux Nouhel ? personnage inconnu et qui probablement ne restera pas. J’ai demandé à Raoul-Duval de vous prendre à l’essai, c’est-à-dire de vous faire faire deux ou trois comptes rendus de livres. Ce qu’il a accepté. Donc, dès que les Chambres seront ouvertes, je vous enverrai pour lui une lettre d’introduction. C’est convenu. J’ai été dans cette recommandation très secondé par Mme Lapierre. Toujours les femmes, petit cochon !

Comme je connais M. Behic et le père Duruy (si notre ami Raoul-Duval n’était pas assez chaud) il me sera facile de leur parler, cet hiver, quand je serai là-bas. Mais je ne doute pas de la bonne volonté de Raoul-Duval.

 

– 172 –

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Bougival, Les Frênes, Châlet (Seine-et-Oise).

Mercredi, 25 oct[obre 18]76.

Je vous écris un mercredi – et votre lettre est datée d’un mercredi – mais combien de semaines se sont passées ? Deux, trois, cent, mille, je n’en sais rien ! Qu’ai-je fait pendant tout ce temps-ci ? Rien, et je n’en sais rien. – Les jours ont fui comme de l’eau, comme du sable. – Et vous, avez-vous travaillé ? – Comment va Mme Commanville ? Elle est levée depuis longtemps, je l’espère ? Quand venez-vous à Paris ? – Nous restons ici encore une dizaine de jours. Le ciel a été gris tout ce temps-ci. Je n’ai rien lu. – Ah, si fait ! J’ai lu le deuxième chant du Don Juan de Lord Byron – et ça a été une trace lumineuse à travers toute cette grisaille.

Il y a eu deux ou trois soirées de belle musique.

J’ai eu pendant une nuit une attaque de colique néphrétique. J’ai cru que j’allais crever.

Et voilà !

Écrivez-moi deux mots et dites mille choses aimables à M. et Mme Commanville.

Je me sens hébété, mais cela ne m’empêche pas de vous embrasser.

Votre

IV. TOURGUENEFF

 

– 173 –

À IVAN TOURGUENEFF

Croisset, samedi 28 [octobre 1876].

Je commençais à m’ennuyer de vous, mon bon cher vieux. J’avais peur que vous ne fussiez malade ?

Quant à moi, ça se boulotte. Sauf vingt-quatre heures passées au Vaudreuil chez R[aoul]-Duval à la fin de la semaine dernière, je n’ai pas bougé d’ici, depuis votre départ. – Mes notes pour Hérodias sont prises. Et je travaille mon plan. Car je me suis embarqué dans une petite œuvre qui n’est pas commode – à cause des explications – dont le lecteur français a besoin. Faire clair et vif avec des éléments aussi complexes offre des difficultés gigantesques. Mais s’il n’y avait pas de difficultés où serait l’amusement ?

Lisez-vous les feuilletons dramatiques du bon Zola ? Je vous recommande, comme chose curieuse, celui de dimanche dernier. Il me paraît avoir des théories étroites, et elles finissent par m’irriter.

Quant au succès, je crois qu’il se coule avec L’Assommoir ? Le public qui venait enfin à lui, s’en écartera – et n’y reviendra plus. Voilà où mène la rage des partis pris, des systèmes ! Qu’on fasse parler les voyous en voyous, très bien ! Mais pourquoi l’auteur prendrait-il leur langage ? Et il croit ça fort – sans s’apercevoir qu’il atténue, par ce chic, l’effet même qu’il veut produire.

Pour aller plus vite en besogne, j’ai bien envie de rester à Croisset très tard, jusqu’au jour de l’an – peut-être jusqu’à la fin de janvier ? De cette façon, j’aurais peut-être fini à la fin de février. – Car si je veux publier un volume au commencement de mai, il faudrait que j’aie fini Hérodias promptement, pour que la traduction pût paraître chez vous

– 174 – en avril. – Que devient celle du Cœur simple ? – et Saint Julien – quand le verrai-je ?

Ma nièce est remise sur pied. – Et me charge comme son mari de vous envoyer toutes ses amitiés.

Le jeune Guy de Maupassant a publié dans La Rép[ublique] des Lettres une étude sur moi qui me rend honteux. C’en un vrai article de Séide. Mais il y a une gentille ligne sur nous deux, à la fin.

On vous donnera cet hiver une représentation de la fameuse pièce ! – Et il s’en prépare une autre – encore plus forte ! – rien que des Hommes !

Que vous dirais-je encore ? Rien du tout si ce n’est que je vous aime, mon cher grand ! mais cela vous le savez.

Je vous embrasse.

Votre VIEUX.

 

Et cette néphrite ? Est-ce une forme de votre goutte ? ou un agrément nouveau ? Non, n’est-ce pas ? Soignez-vous bien.

J’espère me mettre à écrire dans une huitaine de jours. Présentement j’ai une venette abominable, une peur à faire dire des neuvaines ! – pour la réussite de l’entreprise.

 

– 175 –

À GUY DE MAUPASSANT

Croisset, mardi [31 octobre 1876].

Maintenant que la session est ouverte, R[aoul]-Duval doit être à Paris ? – Attendez néanmoins jusqu’à vendredi. Car il passe, peut-être, les deux jours de la Toussaint au Vaudreuil ?

En vous présentant chez lui très matin de 8 à 9 heures vous avez chance de le trouver.

Si l’on vous refuse la porte, vous direz que vous venez de ma part.

Je n’ai pas cacheté l’enveloppe. Mais, pour épargner votre modestie, collez ladite préalablement. Et dites-moi comment vous avez été reçu.

Si vous lui proposiez de vous-même, un travail, vous lui épargneriez la peine de réfléchir. Et ça irait peut être plus vite.

On n’a pas fait « l’histoire de la critique moderne », c’est une matière fertile.

Prendre par exemple : Planche, Janin, Théo, etc., rien que les morts, et analyser leurs idées, leur poëtique ou bien creuser la question de « l’Art pour l’Art » – ou bien : celle de la Féerie ? –

Aucune étude, (pas même une tentative d’étude) n’a été faite sur l’œuvre immense de George Sand. Il y aurait un beau parallèle à faire avec celle de Dumas. Le roman d’aventures, et le roman d’idées.

Enfin, mon bon, si vous entrez à La Nation je voudrais vous y voir débuter par quelque chose qui puisse tirer l’œil.

– 176 –

Peut-être une Blague à fond de train ? enfin cherchez !

Merci de m’avoir envoyé L’Événement.

Je vous embrasse.

Votre vieux solide

 

Tourgueneff m’a écrit il y a trois jours qu’il serait revenu à Paris dans une dizaine.

***

Je n’ai pas écrit à Catulle. – Mais remerciez-le de ma part.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Croisset, 31 octobre 1876.]

Je n’ai rien à vous dire, si ce n’est que je pense à vous, presque continuellement. – Vous devez être si triste ! si malheureuse ! – Comme vous le regrettez, hein, ce pauvre ami, ce cher frère !

Viendrez-vous à Paris, cet hiver ? Il le faut, ne vous grisez pas avec votre chagrin.

Moi je ne peux pas y venir avant le jour de l’an – au plus tôt ? – Donc, je vous prie de reculer votre séjour.

Comment va votre santé ? Pouvez-vous vous occuper à quelque chose ? Lisez-vous ?

 

– 177 –

Je n’ai pas encore commencé mon Hérodias. Je finis de développer mon plan. Mais je me suis juré que, dimanche prochain, je m’y mettrais.

Ma nièce désire vous fréquenter et nous causons de vous quelquefois.

Amitiés à M. Roger. – Et avec un baiser sur les deux mains,

tout à vous.

Votre

 

Croisset, mardi.

 

À MAURICE SAND

[Croisset, 31 octobre 1876.]

Merci de votre bon souvenir, mon cher ami ! Moi non plus, je n’oublie pas ! et je songe à votre pauvre chère maman dans une tristesse qui ne s’efface point. Sa mort m’a laissé un grand vide. – Après vous, votre femme et le bon Plauchut, je suis peut-être celui qui la regrette le plus ? Elle me manque.

Je vous plains des ennuis que votre sœur vous cause. – Moi aussi, j’ai passé par là ! Il est si facile pourtant d’être bon ! D’ailleurs, ça donne moins de mal.

Quand nous verrons-nous ? J’ai bien envie de vous voir, pour voir d’abord et puis pour causer d’elle.

 

– 178 –

Quand vos affaires seront terminées pourquoi ne pas venir, pendant quelque temps, à Paris ? La solitude est mauvaise dans certaines situations. Il ne faut pas se griser avec son chagrin malgré l’attrait qu’on y trouve.

Vous me demandez ce que je fais ? Voici : cette année j’ai écrit deux contes, et je vais en commencer un, pour faire des trois un volume que je voudrais publier au printemps. – Après quoi j’espère reprendre le grand roman que j’ai lâché il y a un an lors de mon désastre financier. – Les choses de ce côté-là se remettent. Et je ne serai pas obligé de changer rien à mon existence. Si j’ai pu me remettre à travailler, je le dois en partie aux bons conseils de votre mère. Elle avait trouvé le joint pour me rappeler au Respect de moi-même.

Afin d’aller plus vite en besogne, je resterai ici jusqu’au jour de l’an. Peut-être au-delà ? Tâchez donc de reculer votre séjour à Paris.

Embrassez bien pour moi vos chères petites, mes respects à Mme Maurice – et tout à vous.

Ex imo.

 

Croisset, mardi.

 

À RAOUL-DUVAL

Croisset, 1er novembre [18]76.

Mon cher ami,

Selon votre permission je vous présente mon ami Guy de Maupassant dont Mme Lapierre vous a d’ailleurs parlé.

– 179 –

Voyez si vous pouvez le faire admettre dans votre journal comme critique littéraire (pour les comptes rendus de livres et de théâtres).

Maintenant la place est absolument vide, dans la Presse. De ce côté-là il y a beaucoup à faire.

L’homme que je vous recommande est à coup sûr un poète, et je lui crois un grand avenir littéraire. Essayez-en. – Vous m’obligerez. Et merci d’avance !

Tout à vous, cher ami.

Votre

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Bougival, Les Frênes.

Mercredi 8 novembre [18]76.

Mon cher ami,

Je suis dans toutes les angoisses de l’emballage, nous allons après-demain à Paris ; – une fois installé là, je vous écrirai plus longuement.

Le Messager de l’Europe m’a fait savoir qu’il ne pouvait pas faire passer Saint Julien avec mon nom avant mon roman, vu qu’il y a une promesse de ne rien publier de moi, ou de signé par moi, avant cette machine. – Mais comme le roman passe dans le n° de janvier, Saint Julien passera en février, avant la publication en France.

Je crois avoir trouvé un bon traducteur pour le Cœur simple.

 

– 180 –

Je suis enchanté que Mme Commanville soit rétablie. Dites-lui mille choses de ma part.

Quant aux difficultés gigantesques d’Hérodiade – j’y CROIS – mais je suis sûr que vous finirez par les vaincre.

Je n’ai pas lu les feuilletons de Zola, mais j’ai lu la première partie de L’Assommoir… Diable ! diable !… Nous en parlerons.

Je vais vous écrire dans deux ou trois jours dès que je serai établi dans Paris.

Ma colique néphrétique n’a été qu’un accident – fort désagréable par exemple – et depuis je [ne] vais pas mal.

À bientôt, je vous embrasse.

Votre

J. TOURGUÉNEFF.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, 23 novembre 1876.]

Je vous ai attendue, Princesse, puis j’ai douté, puis j’ai désespéré. – Car je me faisais d’avance une fête de vous recevoir (n’eût-ce été que quelques heures), dans ma pauvre maison.

Ce sera pour l’année prochaine, n’est-ce pas ? Cette fois, je compte sur vous.

J’ai eu dans ces derniers temps des ennuis de ménage. Mon domestique, que je croyais m’être dévoué, m’a quitté après dix ans de service, et à propos de rien. Mais il faut être

– 181 – philosophe sur ces petites misères comme sur les grandes ! La vie, d’ailleurs, ne se compose pas d’autres choses – à part de courts moments qu’on arrache au Sort, par-ci, par-là.

Je comprends parfaitement la mélancolie que vous éprouvez à quitter Saint-Gratien. À une certaine époque de la vie tout déplacement est un arrachement. – Mais dans quelques jours vous aurez repris l’habitude de la rue de Berri, et le petit accès d’amertume sera passé. Des amis plus nombreux viendront vous y voir et le train-train recommencera.

J’espère m’y présenter pour vous souhaiter la bonne année. D’ici là, je reste ici – à travailler. – Absolument seul, car ma nièce me quitte la semaine prochaine pour s’en retourner à Paris. – Mon troisième conte me donne beaucoup de mal. Je serais bien heureux s’il pouvait vous plaire autant que les deux autres !

Une de mes voluptés (eh bien, oui ! je lâche le mot) est de vous lire ce que j’ai fait, et de voir ou plutôt de sentir que cela vous intéresse. Votre sourire vaut de l’or.

Je plains de Goncourt de ses tourments financiers – d’autant mieux que je les connais par expérience. Pour des gens de notre espèce, les soucis matériels sont un supplice. Un temps va venir où tout le monde forcément sera « homme d’affaires » ? (Mais dans ce temps-là, Dieu merci, je ne vivrai plus.) Tant pis pour nos neveux ! Les générations futures seront d’une grossièreté ignoble.

Pendant qu’on va vous installer à Paris vous irez sans doute aux spectacles – et entr’autres au Gymnase ? Que pensez-vous de La Comtesse Romani. On vient de publier la correspondance de Balzac. Elle doit être amusante ? Puisque vos amis (qui sont aussi les miens – et charmants comme

– 182 – tout ce qui vient de vous) pensent à moi, veuillez leur re-transmettre leurs souvenirs, non pas corrigés mais augmentés.

En attendant la joie de vous voir, je vous baise les deux mains, Princesse, et suis votre vieux fidèle et très affectionné

 

Jeudi 23 novembre.

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset,] jeudi [23 novembre 1876].

Pour vous parler sérieusement de votre article sur Balzac il faudrait que j’aie lu le volume.

Il me paraît trop court, vu la matière ? et il doit y avoir à indiquer d’autres parties que les coins de tendresse (si toutefois un coin peut être tendre, pardon de la métaphore).

Quant au style, je n’y vois pas une virgule à changer, et vous soutenez les Principes.

Ce grand homme n’était ni un poète, ni un écrivain, ce qui ne l’empêchait pas d’être un grand homme. Je l’admire maintenant beaucoup moins qu’autrefois, étant de plus en plus affamé de la perfection, mais c’est peut-être moi qui ai tort.

Cultivez R[aoul]-Duval, il peut vous servir ; il n’y a pas de plus brave homme.

 

– 183 –

Vous ne me verrez pas avant le jour de l’an. Je pioche, comme trente mille nègres, très lentement et très difficilement. Donnez-moi de vos nouvelles.

Votre VIEUX qui vous embrasse.

 

Ma nièce sera de retour à Paris, la semaine prochaine.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] jeudi, 3 h[eures, 30 novembre 1876].

Eh bien, mon pauvre chat, commences-tu à te reconnaître un peu ? – Vous fait-on une cuisine passable ? Mlle Julienne a-t-elle au moins le talent de balayer ? As-tu revu quelques-unes de tes amies ? etc., etc. ! – Ernest a-t-il pensé à aller chez M. Guéneau de Mussy ? – A-t-il faim ? Mange-t-il des beefsteaks ? – Et la peinture, il ne faut pas l’oublier, cette pauvre bonne vieille peinture, consolatrice ?

Quant à moi, ma vie s’est passée de telle sorte, depuis trois jours, qu’il m’est impossible de me rappeler rien. Car il n’y a eu rien – absolument rien. Le plus grand épisode (ou plutôt le seul) a été ce matin une dégueulade de Julio sur le tapis de la salle à manger. – Je n’ai pas même aperçu, par mes carreaux, le moindre profil connu. Hier, comme il faisait très beau, j’ai fait après le déjeuner une longue promenade dans les cours. Pendant une heure, j’ai roulé sous mes galoches les feuilles tombées, j’ai admiré le ciel bleu, la rivière et les coteaux, et surtout humé à pleins poumons le bon air frais qui sentait la verdure.

 

– 184 –

Les élagages que l’on a faits dans les « points de vue » sont réussis. Par moments, je jouis beaucoup de la nature. Pourquoi ?

Le travail marche bien – et si je continue j’aurai fini la première partie dans une quinzaine. Mais la journée de lundi n’a pas été drôle, pauvre Caro !

– J’ai eu, dans l’après-midi, une violente crise d’amertume, en songeant à mon isolement ! – J’étais fait pour goûter toutes les tendresses. J’en suis trop sevré, souvent.

Mlle Julie s’est beaucoup inquiétée de votre voyage (elle avait cru que vous aviez manqué le chemin de fer parce que l’élâgueur avait dit vous avoir rencontrés sur la place de la Madeleine, à 9 heures du matin). Puis elle s’inquiète de ton installation : « C’te pauvre Caroline !… faut espérer que ça s’arrangera !… car enfin… Sapristi », le tout coupé par des soupirs qui durent chacun dix minutes.

Pour réparer tes violences, j’ai ce matin rajusté moi-même ma sonnette. Et comme je manquais de fil de fer j’ai sacrifié un des ringards !

Je continue à faire bon ménage avec ma femme d’idem – et ton petit Bonnehôm t’embrasse.

Envoie-moi les Bien public.

 

– 185 –

À JULES TROUBAT

[Croisset, 3 décembre 1876.]

Votre paquet, mon cher ami, a eu 24 heures de retard, puisqu’il m’était adressé à Paris et que je suis revenu à Croisset. J’y resterai sans doute jusqu’au milieu ou à la fin de janvier.

Je l’envoie immédiatement à la Princesse.

Voulez-vous que je re-écrive à Charpentier ? Croyez-vous que cela puisse vous être utile ? Je voudrais tant vous être bon à quelque chose.

Tout à vous.

 

3 décembre.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] dimanche [3 décembre 1876].

Princesse,

Voici ce que je suis chargé de vous faire parvenir. Le paquet a eu 24 heures de retard parce qu’il m’était adressé à Paris. Je le reçois à l’instant même.

Votre vieux fidèle qui songe à vous souvent et vous baise les mains.

 

– 186 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] lundi matin [4 décembre 1876].

Je voulais t’écrire ce soir, un peu plus longuement mon pauvre Loulou, – mais voici une lettre de Bataille, que je m’empresse d’envoyer à ton mari (observez que Bataille l’appelle Morainville !), pensant qu’elle lui fera plaisir.

Et immédiatement, je viens d’écrire au susdit Bataille, pour lui demander un rendez-vous.

***

Rien de neuf, sauf hier la visite de ce bon Valère, qui viendra ici déjeuner jeudi. Vous le verrez la semaine prochaine.

Valère s’embête, et pense à épouser une dame riche. Je lui ai tenu des discours.

Quant à moi, je vais bien – et même très bien ! sauf que je ne dors plus du tout. Vais-je devenir comme j’étais cet été ? Je le souhaite. Hérodias avance. J’espère dimanche avoir fini la 1re partie.

J’ai été bien aise d’apprendre que cette bonne Fanny était restée la même. Cela fait tant de mal de revoir ses amis changés. C’est une amertume qui m’est connue, hélas !

Que je te plains de tes embarras domestiques ! N’importe ! pauvre chère fille, il ne faut pas les prendre au sérieux. Du moment que ces choses-là ne nous font pas souffrir immédiatement on n’y DOIT plus penser. Tâchons de nous tenir à l’état olympique. – Et quoi que tu en dises (en me donnant des conseils d’hygiène morale), le Présent est tout ce qu’il y a de moins important – car il est très court,

 

– 187 – insaisissable. Le vrai, c’est le Passé, et l’avenir. – Thèse à développer, sujet d’entretien.

J’ai reçu ce matin une lettre de Mme Régnier, qui te trouve « une femme ravissante ». Quant à son mari, elle ne veut pas énoncer « les sentiments que tu lui inspires ». Délicieux ! Enfin, ils ont tout à fait le bourrichon monté pour ma belle nièce, et espèrent bien la voir cet hiver à Paris, Paris, cette nouvelle Athènes qui, comme une courtisane, etc.

À propos de la mort de Mme Senard, j’ai reçu une lettre charmante du père Baudry. Quand tu passeras devant l’Institut fais-lui une visite.

As-tu vu Damis ? Est-ce lui qui t’a prêté la Correspondance de Balzac ? Je voudrais bien qu’Ernest me l’apportât, à un de ses prochains voyages.

Aucune révélation du Moscove.

Deux bons baisers sur tes jouettes.

Ton VIEUX.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, 4 décembre 1876.]

Princesse,

Voici un re-paquet que je reçois ce matin.

Je profite de l’occasion pour me remettre à vos pieds.

Le vôtre jusqu’aux moelles.

 

– 188 –

Lundi, midi.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] jeudi, 3 heures [7 décembre 1876].

Mon cher Vieux,

Je ne peux pas résister au besoin de vous remercier pour votre envoi de ce matin.

Voilà de ces attentions exquises où « je te reconnais bien là, Marguerite ! »

Quelle histoire ! Elle fait mon bonheur ! Mais procurez-vous des détails.

À mercredi ou jeudi prochain, n’est-ce pas ?

D’ici là, votre GÉANT vous embrasse tendrement.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] samedi, 3 h[eures, 9 décembre 1876].

Mon pauvre chat,

Je n’ai pas répondu immédiatement à ta lettre de jeudi parce que j’attendais l’argent ! pour te dire « je l’ai reçu ». Ainsi, j’ai passé 15 jours avec cent francs, ce qui pour un homme prodigue n’est pas mal, il me semble ? Noémie est présentement partie à Rouen le toucher. Son service est très

 

– 189 – agréable. Elle est vive, économe et connaît toutes mes manies.

Le déjeuner de jeudi (Fortin y était) s’est passé fort bien. Ce bon Laporte, que tu verras la semaine prochaine, m’a fait présent d’un panier de pommes de reinette superbes. On n’est pas gentil et attentionné comme ce garçon-là ! Demain, nous déjeunons ensemble chez Bataille, qui m’a re-écrit pour m’inviter, ajoutant en P.-S. que nous causerions « des affaires de l’État et d’autres », ce qui montre qu’il est plein de bonne volonté pour Ernest. – Après le déjeuner, Valère me reconduira ici dans sa voiture ; puis, j’irai dîner chez Mme Lapierre qui m’a écrit, dans ce but, un billet fort aimable. Donc, la journée de demain sera une journée de débauche. – Je n’éprouve d’ailleurs aucun besoin de distraction, et me trouve très bien dans mon pauvre Croisset, que j’aime de plus en plus. On y est si tranquille ! Or, je n’éprouve plus que ce besoin-là (phrase où il y a un peu « d’exagération ! », car j’éprouve bien d’autres besoins, c’est pour dire que ce besoin-là est constant) : la tranquillité ! Elle se résume pour moi en deux points 1° qu’on ne m’agace pas les nerfs et 2° que je n’aie pas la cervelle troublée par des idées étrangères à la sacro-sainte Littérature.

Aussi, ai-je fini la 1re partie d’Hérodias ; elle est même recopiée. – Et dès ce soir je me mets à la seconde.

Ce matin j’ai eu à déjeuner votre fermier de Pissy qui apportait des arbres. – On va les planter. Et un de ces jours Chevalier ira en chercher d’autres, avec des rhododendrons qui feront très bon effet sur la terrasse. – L’allée d’icelle est terminée.

De quoi ai-je causé avec le sieur Quibel ? – Cidre, tout le temps ! J’en ai bu une carafe de doux – et j’ai même un peu

– 190 – la colique, pour le moment (si tu veux savoir mon entière conduite) ; de plus comme, afin de suivre tes ordres, j’avais pris hier au soir une pilule, me voilà tout à fait relâché ! – ce qui me comble de joie.

Tu fais donc de la « gymnastique en chambre », pauvre Loulou ! Cela rentre tout à fait dans la physiologie de l’homme de cabinet ! As-tu des haltères ? Je voudrais te voir dans tes exercices. Le principal est que la santé va mieux.

À propos de santé, la jaunisse qui est venue à ton élève par suite d’une contrariété m’emplit d’estime pour elle. La jeune fille est de nature passionnée, c’est bien. Mais quel dommage qu’elle soit si laide ! As-tu vu l’époux de Fanny ? Comment est-il ? N’est-ce pas que Ninette (= Mme de Girardin) est agréable, malgré son affreuse bouche ? En costume de soirée, elle gagne à être vue, parce qu’elle est très bien faite.

Tu me dis que Balzac devait me ressembler. J’en suis sûr. Théo prétendait souvent qu’à m’entendre parler, c’était tout comme – et que nous nous serions chéris. A-t-il été assez calomnié pendant sa vie, ce pauvre grand homme ! Il passait pour immoral, infâme, etc. Comme si un observateur pouvait être méchant ! La première qualité pour voir est de posséder de bons yeux, – or, s’ils sont troublés par les passions, c’est-à-dire par un intérêt personnel, les choses vous échappent. Un bon cœur donne tant d’esprit.

Le p[ère] Didon a raison : « Le moyen de guérir l’âme est de mettre le corps en bon état. » Mais avec la robe qu’il porte, il n’aurait pas eu cette idée-là, il y a cent ans, – ni peut-être même cinquante ?

As-tu un peu repris les globules et les tissus ? – ces chers tissus ! Puisque ton ménage commence à se débrouiller, il

– 191 – faut se remettre aux fortes études. – Moi, je ne lis rien du tout, sauf, après mon dîner, du La Bruyère ou du Montaigne, pour me retremper dans les classiques (afin de lutter avec Roux) – ; et j’ignore tellement ce qui se passe dans le monde que jeudi dernier, seulement, j’ai appris la chute du ministère ! – événement dont je me fiche comme de colin-tampon. – Tout à l’heure en déjeunant avec « qui dit, dit-il », je me faisais cette réflexion : ce paysan est moins stupide que les trois quarts des bourgeois, lesquels sont toujours à s’agiter d’après le journal, et qui tournent comme des girouettes, tous les matins selon ce que on dit. Voilà ce qui me soutient encore : la Haine des Bourgeois. J’ai beau ne pas en voir. N’importe ! quand j’y songe, je bondis.

***

Penses-tu que mardi prochain Vieux aura 55 ans !

***

Qu’as-tu fait du châle et du chapeau de jardin de ma pauvre maman ? Je l[es] ai cherché[s] dans le tiroir de la commode et ne les ai pas trouvés. – Car j’aime de temps à autre à revoir ces objets, et à rêver dessus. Chez moi, rien ne s’efface.

Adieu, pauvre fille, ta vieille

NOUNOU

te bécote tendrement.

***

Pas la moindre nouvelle du Moscove ! – C’est étrange ! Est-il malade ? Si tu passais devant sa maison, entres-y pour savoir ce qu’il a. – Après tout, il est peut-être trop occupé

 

– 192 – par les Viardot ? Comment un homme peut-il se dégrader jusque-là ?

La reine de Hollande m’a fait dire qu’« elle regrettait beaucoup » de ne m’avoir pas vu à son dernier voyage ! – Ça, c’est tout à fait de l’éluite ! même plus que de l’Éluite !

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

50, rue de Douai, Paris .

Samedi 2 décembre [18]76.

Samedi 9 décembre [18]76.

Mon cher vieux,

Il y a juste une semaine je prenais cette feuille de papier pour vous écrire ; et je n’ai pas écrit un mot. Je suis dans une vilaine disposition d’esprit ; je me sens vieux, gris, terne, inutile – et bête. J’ai eu une attaque de goutte ; mais celle-là aussi a avorté. – Je corrige les épreuves de mon roman qu’on m’envoie de Pétersbourg, et je le trouve plat, insignifiant. – Je ne vois presque personne ; je trouve que vous restez beaucoup trop longtemps hors de Paris ; si j’avais pu causer avec vous, tout ça se serait arrangé, mais il faudrait écrire trop longuement – 1°) c’est fatigant ; 2°) il faut tout dire sur le papier – même ce qui s’entend de soi-même. Nous avons eu un dîner avec Zola et Goncourt ; Daudet n’a pas pu venir. – On vous a regretté ; M. Pellé nous a donné un abominable dîner : il ne faut plus y retourner. Voyons, quand vous reverra-t-on à Paris ? – Ce travail avance-t-il ? Comment va la santé ? – Goncourt nous a lu un fragment de son roman, d’une voix coupée par l’émotion. Cela m’a semblé étrange, de voir un homme à cheveux gris avoir cette émotion-là. – Ce qu’il nous a lu m’a semblé bien mais un peu

– 193 – trop sommaire. J’ai mis le nez dans L’Assommoir ; je n’en suis pas enchanté (ceci entre nous, strictement). Il y a bien du talent, mais c’est lourd, et on remue trop le pot de chambre.

Décidément, quand revenez-vous ? – Faites-le-moi savoir, sans tarder : – ne m’imitez pas.

Et que dites-vous du beau gâchis, dans lequel on patauge ici ?

Nous aurons bien certainement la guerre – « quoi qu’on die ». – J’espère avoir un revenu de 10 000 roubles (pour toute l’année 1877). Dans les bons temps ça ferait 35 000 fr[ancs]. Dans les temps médiocres, 30 000 ; – dans les mauvais 25 000. – Et il faut compter sur 25 000, pas davantage. Comme j’ai pour plus de 10 000 fr[ancs] de charges, et autant de dettes, il ne restera pas gros. Patience !

Faites mes meilleures amitiés à votre nièce et à son mari. – Je suis une poire molle, un vieux chiffon, mais je vous aime bien et je vous embrasse.

Au revoir ?

J. TOURGUÉNEFF.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Croisset, 11 décembre 1876 ?]

Oui ! à demain, chère belle ! Nous serons très bien à trois ! Pas d’hommes ! Ça vaut mieux.

Votre vase est très joli. Êtes-vous assez aimable d’avoir pensé à moi !

– 194 –

Je vous embrasse à deux bras,

Votre vieux,

GVE.

 

3 h[eures], lundi.

 

À ERNEST RENAN

[Croisset, 13 décembre 1876.]

Mon cher Renan,

Je ne résiste pas au besoin de vous remercier pour l’enthousiasme où m’a jeté votre « Prière sur l’Acropole ». Quel style ! quelle élévation de forme et d’idées ! Quel morceau !

Je ne sais s’il existe en français une plus belle page de prose ? Je me la déclame à moi-même tout haut, sans m’en lasser. Vos périodes se déroulent comme une procession des Panathénées et vibrent comme de grandes cithares, c’est splendide !

Je suis sûr que le Bourgeois (pas plus que la Bourgeoise) n’y comprend goutte ! Tant mieux ! Moi, je vous comprends, vous admire et vous aime.

Votre

 

Croisset, mercredi.

 

– 195 –

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] jeudi 14 décembre [1876].

Je ne savais plus que penser de votre silence, mon bon vieux, et j’avais prié ma nièce, qui est à Paris depuis quelque temps, d’aller voir chez vous, si mon Tourgueneff n’était pas mort.

Vous me paraissez veule et triste. Pourquoi ? est-ce la question d’argent ? Eh bien, et moi, donc ! Je n’en travaille pas moins, et même plus que jamais. Si je continue de ce train-là, j’aurai fini Hérodias à la fin de février. Au jour de l’an, j’espère être à la moitié. Que sera-ce ? Je l’ignore. En tout cas, ça se présente sous les apparences d’un fort gueuloir, car, en somme, il n’y a que ça : la Gueulade, l’Emphase, l’Hyperbole. Soyons échevelés !

J’ai lu comme vous quelques fragments de L’Assommoir. Ils m’ont déplu. Zola devient une précieuse, à l’inverse. Il croit qu’il y a des mots énergiques, comme Cathos et Madelon croyaient qu’il en existait de nobles. Le système l’égare. Il a des Principes qui lui rétrécissent la cervelle. Lisez ses feuilletons du lundi. Vous verrez comme il croit avoir découvert « le Naturalisme » ! Quant à la Poésie et au Style, qui sont les deux éléments éternels, jamais il n’en parle ! De même, interrogez notre ami Goncourt. S’il est franc, il vous avouera que la Littérature française n’existait pas avant Balzac ! – Voilà où mènent l’abus de l’esprit et la peur de tomber dans les Poncifs.

Avez-vous lu, dans le numéro de décembre de la feuille Bulozienne, un article de Renan – que je trouve incomparable comme originalité et hauteur morale. De plus, dans le même numéro, un bavardage du citoyen Montégut, où tout en niant absolument mes livres (sans même parler

– 196 – de Salammbô), il me compare à Molière et à Cervantès. Je ne suis pas modeste. Mais, bien que seul et « dans le silence du cabinet », j’en ai rougi de honte. On n’est pas d’une bêtise plus dégoûtante.

Du reste, je ne lis aucun journal. C’est dimanche dernier que j’ai appris, par hasard, le changement de ministère, – ce dont je me fous absolument, d’ailleurs. Quant à la guerre je souhaite 1° l’entier anéantissement de la Turquie et 2° que le contre-coup ne nous atteigne pas, nous Français.

Le refus de la Prusse de participer à l’Exposition me paraît une piètre idée. Petit ! petit !

N.B. – Maintenant, mon bon, répondez-moi nettement. Mes trois contes peuvent-ils avoir paru en russe au mois d’avril prochain (Hérodias peut être finie en février) ? Dans ce cas-là, il me serait possible de les publier en volume au commencement de mai. La pénurie où je me trouve me fait désirer cela fortement. D’autre façon, je suis rejeté à l’hiver, ce qui me contrarierait.

Pour aller plus vite, il est bien probable que je vais rester ici jusqu’à la fin de janvier. Mais quel festival quand je reviendrai près de vous ! Il me tarde d’y être.

Allons, secouez votre paresse ! Écrivez-moi ! Je suis vertueux et mérite des égards.

Votre G. F. vous embrasse tendrement.

 

Quelle histoire que celle du sieur de Germiny arrêté comme boulgre ! Voilà de ces anecdotes qui consolent et aident à supporter l’existence.

 

– 197 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] vendredi, 2 h[eures, 15 décembre 1876].

Mon Caro,

Tu es bien gentille, mais tu lis mes épîtres sans attention. Autrement tu aurais répondu à une question que je t’ai adressée dans la dernière : N.B. Que sont devenus, où as-tu mis le châle et le chapeau de jardin de ma pauvre maman ? J’aime à les voir et à les toucher de temps à autre. Je n’ai pas assez de plaisirs dans le monde pour me refuser celui-là !

Maintenant, parlons d’autres choses.

Il me semble que tu es partie d’ici depuis un an ! Malgré cela, les journées me semblent courtes. Explique cette contradiction ! Je continue à piocher roide, le moins : huit à dix heures par jour. Depuis deux ou trois nuits, je dors un peu mieux, Dieu merci ! et mes maux de tête ont disparu. – Ma journée de dimanche, mes « parties de plaisir », comme dirait l’Espagnol, ne m’ont pas été favorables. – Car lundi, je n’ai pu travailler. – J’étais triste et bête. – D’où je conclus que la distraction ne distrait pas. Elle fait qu’on s’aperçoit de sa fatigue, voilà tout. – Dans une quinzaine, peut-être une huitaine, je serai au milieu de ma seconde partie. Aussi serait-il plus sage de rester dans mon antre jusqu’à la fin de janvier ? J’y suis, à peu près, résolu. De cette manière-là, j’arriverais à Paris n’ayant plus que peu de pages à écrire pour en avoir fini. – Et tout serait terminé au commencement de mars. Suis-je assez vertueux, avoue-le ! Mais quels dérèglements quand j’apparaîtrai dans la capitale ! – Que de champagne ! Quelles actrices !

 

– 198 –

Le Moscove m’a enfin donné de ses nouvelles. Il n’avait aucune raison pour ne pas m’écrire, sinon la Paresse. Mon illustre ami me semble devenir très vache ! – C’est sans doute le résultat de l’existence qu’il mène ? – Un aussi long esclavage doit finir par abrutir l’homme le mieux doué.

Procure-toi le numéro de la Revue des Deux Mondes du 1er décembre. Tu y liras un article de Renan que je trouve incomparable comme élévation d’esprit, et hauteur morale. De plus, dans une élucubration du sieur Montégut sur « Les romanciers contemporains », tu verras que ladite Revue revient joliment sur le compte de Vieux. On nie tous mes livres, et on ne cite même pas Salammbô ! Mais à propos de Madame Bovary je suis comparé à Cervantès et à Molière – ce qui est d’une bêtise dégoûtante. N’importe ! le revirement me semble comique.

Nouvelles du ménage : je surveille les plantations d’arbres dans le jardin, et je me suis acheté une paire de chaussons de Strasbourg !!! que je fais claquer par Remoussin ! – Tous les après-midi, je me promène après déjeuner. La campagne est encore charmante. Il y a huit jours j’ai trouvé des marguerites dans les cours.

Non ! je n’ai pas lu l’article de Zola sur L’Ami Fritz, par la raison que je ne l’ai pas reçu – pas plus que celui sur La Comtesse Romani ? Ne t’inquiète pas de la Correspondance de Balzac. Je la lirai quand je n’aurai, rien de mieux à faire. Mme Lapierre en raffole. Elle ne parlait pas d’autre chose, dimanche. J’attends sa visite demain ou après-demain – et j’ai refusé de me re-asseoir à sa table hospitalière la semaine prochaine 1° parce que ça me dérange et 2° les fiacres de la bonne ville de Rouen deviennent de plus en plus impossibles.

 

– 199 –

***

Ce que [tu| me dis de ton père m’a jeté dans un abîme de rêveries lugubres. Pauvre garçon !

***

Ernest a-t-il vu M. Guéneau de Mussy et l’illustre Bataille ? Quand il viendra (Ernest) préviens-moi ! Je n’aime pas les surprises.

***

Et la peinture ? Tu sais bien, Loulou, que pour orner le grand panneau de l’escalier tu me dois un Vénitien, quelque chose de royal et d’archi-coloré. Fais ce sacrifice.

Et je te ferai remarquer que, moi, je t’écris des lettres longues tandis que tu prends de grandes enveloppes et du petit papier. – Adieu, pauvre chérie ! je t’embrasse très fort.

BON NÈGRE.

***

Le père Bréant est payé. Et les gages de Noémi sont payés, de plus deux ou trois petites notes de vos Altesses. Ah ! –

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

50, rue de Douai, Paris.

Mardi 19 décembre [18]76.

Mon cher vieux,

 

– 200 –

Je reviens d’un vertueux voyage de famille – qui m’a pris trois jours – et où je me suis pas mal ennuyé. – Et voici que je réponds à votre lettre. Épuisons d’abord la question des trois contes.

Le Saint Julien est traduit, se trouve ès mains de l’éditeur, et sera payé au taux habituel pour moi, c’[est]-à-d[ire] qu’il vous reviendra 300 r[oubles] (le rouble varie entre 2 fr[ancs] 85 c[entimes] et 3 fr[ancs] 30) par feuille d’impression (16 pages). – Mais voilà le hic. – J’ai dû formellement promettre à mon éditeur et au public (dans une note que j’ai eu la bêtise de laisser publier) – de ne rien faire paraître avec mon nom avant mon grand diable de roman. – Je l’ai achevé, ce roman, et je l’ai expédié à Saint-Pétersbourg, et on l’imprime en ce moment ; seulement mon serpent d’éditeur, au lieu de l’imprimer en bloc (ce qu’il m’avait formellement promis) le coupe en deux, de façon qu’il paraîtra dans les deux livraisons du 1/13 janvier et du 1/13 février, et il m’a si bien entortillé que (en ma qualité de poire molle) j’ai donné mon consentement à cette mutilation – ce qui rejette le malheureux Julien au mois de mars, 1/13. Il faudrait donc que les deux autres contes fussent publiés dans la livraison du 1/13 avril ; – dans tous les cas le Cœur simple ne doit pas être publié tout seul . – Ce n’est pas impossible d’après ce que vous m’écrivez. J’ai donné le Cœur simple à une demoiselle de lettres russe, qui manie très bien la langue (elle est ici à Paris), et si elle se tire de la chose à son honneur, je pourrais lui confier aussi Hérodiade. – Naturellement, je reverrai la traduction avec le plus grand soin, je la recopierai s’il le faut, car il est nécessaire que mon nom y soit ! On dirait sans cela : – puisqu’il a traduit le premier conte, pourquoi ne traduit-il pas les autres ? Ils sont donc moins bons ? Ce n’est que comme cela que nous pourrons avoir un bon payement. – Mais – autre embarras !

– 201 –

Je pars pour Pétersbourg (ceci entre nous) le 15 février pour y rester un mois. Il est probable que d’ici là vous ne serez pas prêt ou, si vous l’êtes, je ne pourrai qu’emporter l’original, sans avoir le temps de faire faire une traduction ; – ou bien alors il faudrait que je trouvasse quelqu’un à Pétersbourg – ce qui n’est pas impossible. – Résultat final : tâchez de finir Hérodiade dans les premiers jours de février. – Et alors nous verrons !

Quant aux autres points traités dans votre lettre, je répondrai en style lapidaire, car je ne veux pas dépasser la page.

1°) Prière pressante d’accélérer votre retour – car vous me manquez singulièrement.

2°) Sur Zola – nous sommes d’accord. – (N.B. Vendredi a lieu notre dîner au restaurant de l’Opéra-Comique. Pellé est un porc.)

3°) Renan. – Son article est très intéressant – personnellement ; – mais quel manque de couleur et de vie ! Je ne vois rien : ni la Bretagne, ni tous ses saints, ni sa mère, ni ses petites filles qui sont cause de ce que son premier amour se « bifurque » – ni lui-même ! Et pourquoi dit-il que Dieu lui a donné une fille ?

4°) Je n’ai pas lu M. Montégut, car il me dégoûte. – Il n’y aura probablement pas de guerre – vous y êtes indirectement intéressé – car elle influe diablement sur le cours du rouble ; – le changement de ministère m’a laissé froid. – Germiny est pyramidal ! Voilà qui ferait croire à l’existence d’un Dieu personnel, ironique et goguenard !

J’ai eu la visite de Mme Commanville ; j’en ai été très charmé et très flatté ; – je lui ai trouvé une mine superbe.

– 202 –

Et maintenant je vous embrasse.

Votre

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mercredi, 5 h[eures, 20 décembre 1876].

Mon Loulou,

Laporte sort d’ici et m’a dit qu’il vous avait trouvé l’un et l’autre en bon état. Il m’a répété plusieurs fois que tu lui avais paru en « excellente santé ». Le bromure te réussit, avouons-le ! Tu as peut-être raison (sous le rapport hygiénique) de ne vouloir rentrer à l’atelier qu’à la fin de l’hiver, ou du moins quand les jours seront un peu plus longs ?

Le même Valère doit venir coucher à Croisset la veille du jour de l’an (de dimanche en huit) afin de nous souhaiter la bonne année, à minuit. Mais il partira dès le matin pour rendre ses devoirs à sa bourgeoise. Il m’a parlé de L’Ami Fritz, qui l’a attendri. Quant aux auteurs, je suis de ton avis. Leur tempérament me déplaît, et ils m’ont toujours embêté avec leur Alsace ! – Lis donc la Prière à Minerve de Renan (R[evue] des D[eux] Mondes, 1er décembre). C’est cela qui n’est pas bourgeois ! Mes amis les Lapierre, qui m’ont prêté ce numéro, m’en ont parlé, avec un enthousiasme modéré mais enfin ils m’ont dit l’avoir lu. – Or, ils ne l’avaient pas coupé ! C’est d’une belle force !

La princesse Mathilde m’a écrit qu’elle n’y comprenait goutte ! Je crois bien. – À cause de l’article que le même

 

– 203 – numéro contient sur moi, Laporte l’avait acheté pour me le donner. – Quel ami !

Tu ne me parles pas de tes Bonnes ? – Sont-elles satisfaisantes ? Moi, je m’arrange très bien de Noémie, qui même me sert beaucoup mieux qu’Émile. Elle est plus vive et plus prévenante. Mam’zelle Julie vient de temps à autre faire la conversation avec moi – après mon dîner, pendant qu’on arrange mon feu, – et nous causons du vieux temps, du père Langlois, etc. Ma troisième femme, Clémence, vient de temps à autre. La semaine dernière, elle a fait la lessive. – À propos de ménage, ce que tu me dois (!!!) se monte à la somme de 6 fr[ancs] 75.

***

Je m’étais trompé. Ce n’était pas le châle que je cherchais mais un vieil éventail vert qui servait à Maman dans notre voyage d’Italie. Il me semble que je l’avais mis à part, avec son chapeau auquel j’ai été faire une visite, dès que j’ai su sa place. Ah ! chère Caro, tu dis que je suis sensible ! – Oh ! oui, Dieu seul le sait !

Je dors un peu mieux, depuis trois jours ; m’étant aperçu que mes atroces maux de tête provenaient de mes insomnies, je m’astreins maintenant à ne pas me coucher passé deux heures – et non à cinq comme dimanche dernier ! La nuit, dans le silence du cabinet, Monsieur se monte tellement le bourrichon qu’il arrive à « la fine frénésie et fureur ». Après tout, il n’y a que ça de bon. Mais il ne faut pas que la mécanique en claque.

Vers le 8 ou le 10 janvier j’espère avoir fini la 2e partie d’Hérodias. De cette manière, j’arriverai à Paris avec la 3e bien en train. Le Moscove ne m’a pas encore répondu quant à l’époque de la publication russe. Comme la ligne droite est

– 204 – une chose rare ! Que lui coûterait-il d’être catégorique et de faire ce qu’il a dit ! Mais non ! il lambine, il remet ! Après tout, c’est moi qui suis peut-être insociable ?

***

Qui t’a prêté le volume d’Huxley ? Quel est son titre ? Parle-moi de tes études ! Elles m’intéressent doublement, car je compte t’exploiter pour Bouvard et Pécuchet – qui feront absolument ce que tu fais. Ainsi : note ce qui te semble embrouillé.

Pourquoi ne fais-tu pas venir G. Pouchet ? (Invite-le à dîner.) Il ne trouvera pas drôle, du tout, ton désir de t’instruire.

Un peu d’orthographe ne te nuirait pas, mon bibi ! – Car tu écris aplomb par deux p : « Moral et physique sont d’applomb ». Trois p marqueraient encore plus d’énergie. Pauvre fille, ça m’a amusé, parce que ça te ressemble.

Oh ! je te permets bien de me voler du papier à lettres, pourvu que tes missives soient plus longues.

Tu ne me parles pas des « Affaires ». Y a-t-il quelque chose de nouveau ? – Voilà un bien bon temps pour ton mari. La température est celle du mois d’avril, embrasse-le pour moi (pas le printemps) ton époux.

Ta vieille NOUNOU

te bécote.

J’ai reçu ce matin le paquet de Bien Public. – Et j’ai appris que nous avons un nouveau ministère – ce qui m’est absolument égal.

As-tu vu le mari de Fanny ? – Enfin, bavarde le plus que tu pourras avec Vieux.

– 205 –

À MARIE RÉGNIER

Croisset, dimanche soir [24 décembre 1876].

Je n’ai rien à vous dire, chère confrère, sinon que je présente tous mes souhaits de bonne année pour 1877 à M. et Mme Régnier.

Je ne serai pas à Paris avant les premiers jours de février, afin d’arriver là-bas avec mon Iaokanann presque terminé. Cela, c’est un gueuloir, et que j’aurai plaisir à vous dégoiser, si vous m’accordez deux heures cet hiver, sans préjudice de deux autres heures pour ma bonne femme.

Qu’avez-vous donc fait à ma nièce pour qu’elle me parle de vous, dans ses lettres, comme si vous étiez de vieilles amies ?

Il est minuit moins un quart (ou « le quart moins ») et je vais me revêtir pour aller à la messe, dans un petit couvent de religieuses près d’ici. Quel vieux romantique, hein ?

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] dimanche soir [24 décembre 1876].

Ouf ! – Je viens de faire une séance de pioche qui a duré 10 heures d’affilée . Aussi, pour prendre l’air, vais-je aller tout à l’heure à la messe de minuit au couvent de Sainte-Barbe, chez les Religieuses. Voyons ! mon bon, suis-je assez romantique !

Mais la présente (style commercial) n’est que pour vous remercier relativement aux traductions. Vraiment, si je pouvais faire paraître au printemps ce volume, après l’avoir

 

– 206 – publié en feuilleton 1° en Russie et 2° dans les journaux de Paris, ça m’obligerait grandement.

Si vous ne partez qu’à la fin de février tout sera prêt. – Ou peu s’en faut. Très peu. En tout cas, il serait encore temps le 13 mai (!) puisque j’ai le droit, n’est-ce pas, de publier ailleurs et comme bon me semble, immédiatement après. – Mais si c’était au-delà, il faudrait attendre jusqu’à l’hiver.

Avec un travail aussi phrénétique (d’autant que je ne lâche nullement la façon) vous pensez bien que je ne serai pas à Paris avant la fin de janvier, ou même les premiers jours du mois suivant.

Germiny continue à me plonger dans une immense joie. N’éprouvez-vous pas toutes les délices de la Vengeance quand il survient de pareilles histoires à un Môssieur officiel ! – Les rayons de la gloire céleste se mêlant aux plis de l’anus, la toge du tribunal par-dessus les latrines – et le bijoutier, quel joyau ! – Et les grincements de dents dans les Sacristies !… Voilà un sujet de Pièce. Faisons-la !

Continuer : partie 4 sur 28