Correspondance - Tome V

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 18/28

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Correspondance - Tome V

À Sa Nièce Caroline ........................................................ 84

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 28 parties.

Tout à vous

ex imo.

 

Croisset près Rouen. Lundi 7 avril.

 

À JEANNE DE LOYNES

Croisset, lundi [7 avril 1879].

Qui donc vous a dit que « j’allais au théâtre de Rouen » ? Il n’en est rien, ma chère belle, rien du tout ! Je ne marche pas encore. – Et quand cela serait je n’irais pas au théâtre de Rouen ! Voilà une idée imbécile, qui ne me viendrait jamais.

Je commence à faire quelques pas dans ma chambre. Hier, je me suis fait arracher une dent et ce matin, j’ai un lumbago qui ne me permet même pas de remuer, sans douleur, sur mon fauteuil. Tel est le bilan (physique) de votre ami. Et le côté moral est encore pire – bref, triste, triste.

Tout cela ne m’a pas empêché de lire et de prendre des notes, depuis trois mois. – Et ce soir je me remets à écrire. Je reprends ma marotte. Celle-là est innocente, et jusqu’à présent a suffi à m’étourdir.

Je partage absolument votre admiration quant au discours de Renan. Vous rappelez-vous m’avoir une fois demandé en quoi consistait précisément le style ? Eh bien, prenez, après le discours de Renan, celui de Mézières. Comparez-les, phrase à phrase. Et vous saurez à quoi vous

– 833 – en tenir. Il y a la différence de la hauteur à la bassesse, du talent à la bêtise, du distingué au commun, d’un patricien à un cuistre. Je voudrais avoir une chaire de rhétorique pour démontrer par ce seul exemple en quoi consiste l’Art d’écrire.

Vous me parlez de Mme Plessy. La fréquentez-vous ? Que devient-elle ?

Mais c’est vous qui m’intéresse [sic]. Votre billet était bien gentil, mais trop court. Bavardez donc un peu avec moi si vous avez le temps. – Et il faut trouver ce temps.

Vous ne me verrez pas avant un mois, ou six semaines. Les escaliers de Paris m’épouvantent.

Je baise vos deux belles mains, tendrement.

Votre vieil amoureux

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Croisset,] lundi 7 [avril 1879].

Je ne puis faire encore que quelques pas dans mon jardin. Mais mon médecin me jure que dans un mois, je serai capable de monter mon effroyable escalier de Paris ! – Ainsi soit-il ! Depuis quinze jours j’ai atrocement souffert d’une dent. Mon dentiste m’a fait attendre quarante-huit heures ! – Et d’hier, seulement, je suis débarrassé de mon domino – un des derniers ! De plus, j’ai aujourd’hui une douleur de reins qui me fait ressembler à un Z. Voilà mon bilan physique.

Le vôtre me paraît encore pire ? Pauvre amie ! La vieillesse (nous y sommes) n’est pas drôle ! – Et comme

– 834 – vous, je trouve la vie bien lourde ! Si au moins, elle était tolérable. Mon ambition maintenant ne va pas plus loin.

Je ne partage pas votre admiration pour le livre de Mme Adam. Vous avez vu ce qui n’y est point. Dans quel monde cela se passe-t-il ? Comment admettre des Grecs modernes qui sont païens ? Bref, je n’y ai rien compris, sauf le paysage.

Par mesure d’hygiène lisez donc tout de suite le 2e volume de mon ami don José-Maria de Heredia (Conquête de la Nouvelle-Espagne. L’entrée et la sortie de Mexico vous éblouiront comme un conte de Fées). Vous connaissez le premier, n’est-ce pas ?

Mme de Maupassant n’est pas venue. Son mari, un assez pauvre sire, vit encore. Elle a une santé déplorable et (maintenant) très peu de fortune. C’est un des meilleurs êtres qui existent, une amie d’enfance à moi. J’aime son fils tendrement parce qu’il ressemble à son oncle Alfred Le Poittevin. Jamais je ne leur ai entendu dire qu’ils eussent une parente à Villenauxe.

Après trois mois et demi de lectures sur la philosophie et le magnétisme, je me propose de commencer ce soir même (j’en ai la venette) mon chapitre VIII qui comprendra la gymnastique, les tables tournantes, le magnétisme et la Philosophie jusqu’au nihilisme absolu ; le IXe traitera de la Religion, le Xe de l’Éducation et de la morale, avec application au Bonheur général de toutes les connaissances antérieurement acquises. – Restera le second volume, rien que de notes, elles sont presque toutes prises. Enfin le ch[apitre] XII sera la conclusion en trois ou quatre pages. – J’aurai donc à vous lire au mois de mai (vers le milieu ou la fin de mai n’est-ce pas ?) la fin du ch[apitre] II, les Sciences

– 835 –

(III), l’Histoire (IV), la Littérature (V), la Politique (VI) et l’Amour (VII). – Sans compter le Dictionnaire des idées reçues, entièrement fait, et qui doit être placé dans le second volume.

***

Quelle jolie leçon de rhétorique on ferait avec les discours de Renan et de Mézières ! Mais pourquoi Renan s’est-il présenté à l’Académie ? Quelle modestie ! Quand on est quelqu’un, pourquoi vouloir être quelque chose ?

Amitiés au mari. Et tout à vous

du fond du cœur.

GVE.

6 h[eures] du soir.

Je r’ouvre ma lettre pour vous dire que je viens de recevoir la vôtre du 5. – J’ignorais le paragraphe de Daudet. Merci. « Je te reconnais bien là Marguerite ! » Vous avez toutes les délicatesses du cœur et de l’esprit aussi…

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] lundi 7 [avril 1879].

Mon bon cher Vieux,

Je lis dans Le Temps de dimanche (hier) que M. Tourgueneff est revenu à Paris.

Il me tarde de vous embrasser. Quand venez-vous ? (Selon votre promesse du mois de février.) Nous en avons long à dégoiser !

– 836 –

Ma nièce, qui a passé la semaine avec moi, vient de partir il y a une heure. J’attendais son départ pour dire à Zola et à Charpentier qu’ils peuvent maintenant me faire leur visite. Mais comme je tiens avant tout à la vôtre, j’attends un mot de vous pour leur assigner un jour. Qui vous empêche de venir tout de suite ? En tout cas, un mot n’est-ce pas ?

Je vous embrasse.

Votre vieux G. FL. éclopé.

Hier, je me suis fait arracher une de mes dernières dents, et aujourd’hui j’ai une grande douleur de reins, un lumbago.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] lundi, 6 heures et demie [7 avril 1879].

Je pense que si vous ne venez demain mardi que par le dernier bateau, nous n’aurons pas fini de dîner avant dix heures et nous ne pourrons guère travailler le soir ? Prenez donc celui qui arrive ici vers deux heures.

Mon domino a été extrait de ma boîte hier. En revanche, j’ai mal aux reins.

N’importe ! Je commence ce soir mon chapitre VIII, tous les livres étant lus et les notes prises.

Mon Bardache me sortira du bain mercredi matin.

Caroline m’a quitté à midi. Voici cinq heures que j’écris des lettres.

 

– 837 –

À demain.

Votre vieux GONNOR.

 

À MAXIME DU CAMP

[Croisset, vers le 7 avril 1879.]

[…] J’entame mon huitième chapitre ; après celui-là, encore deux, et puis le second volume, qui est fort avancé. […]

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset, 9 avril 1879.]

Voici ce que Popelin m’envoie – je trouve cette attention pour moi charmante.

Ma pauvre fille, est-ce que la chance tournerait ? Va-t-il enfin nous arriver un peu plus de bonheur ?

J’ai commencé mon chapitre avant-hier.

Je t’embrasse bien tendrement.

VIEUX.

Mercredi, 1 h[eure].

 

– 838 –

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] mercredi, 3 heures [9 avril 1879].

Nos deux lettres se sont croisées, mon bon cher vieux. Je ne pourrai pas aller à Paris avant un mois ou six semaines. Attendre à vous voir jusque-là, serait bien long.

Dites-moi quand je dois avoir enfin le plaisir d’embrasser mon bon Tourgueneff, parce qu’après votre visite j’écrirai à Zola et à Charpentier de venir déjeuner à Croisset.

Arrangez-vous 1° pour rester quelque temps sous mon toit : nous avons démesurément à causer ! et 2° j’ai à vous lire trois chapitres.

D’ici là je vous embrasse. Votre

 

Popelin m’a écrit ce matin que le portrait de M. Cloquet par ma nièce était reçu. Tant mieux ! Remerciements à Viardot.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] jeudi, 11 h[eures, 10 avril 1879].

Non seulement reçue, mais sur la cimaise et à une « place distinguée » puisque Mme Commanville a le n° 2. Viardot a eu la gentillesse de m’écrire cela hier ! Je reçois sa lettre en même temps que la tienne. De plus une de la Princesse qui s’en réjouit – et ajoute : « Je n’ai pu encore la joindre. »

 

– 839 –

Ton vieux est bien content de ton admission. Le portrait sera donc regardé, premier point, puis admiré, espérons-le ! Par conséquent, il t’en viendra d’autres.

***

J’ai reçu, aussi, ce matin une lettre de MM. Faucon, Pécuchet et Cie me prévenant que les 1 500 francs de M. Com[manville] sont protestés. Je leur réponds immédiatement pour savoir en quels termes il faut que je leur écrive, car je continue à n’y comprendre goutte ! – Quelles garanties puis-je leur donner, puisque je n’ai plus rien ? – Et ils le savent aussi bien que moi ! Quelle valeur a ma signature ? Que représente-t-elle ? C’est idiot.

Je n’ai plus la force physique de m’en irriter. – Mais je sens que je m’en vais tout doucement par cette plaie suppurante – qui ne se ferme pas.

La semaine prochaine aurai-je une réclamation de de Fiennes ? J’y songe. Comment faire de l’art dans des conditions pareilles !

Mon pauvre Laporte m’a fait peine à voir mardi soir. Le matin, il avait appris que la place d’inspecteur lui échappait. Il n’est porté par la Commission que le 2e sur la liste ! et, donc, ne sera pas nommé. Ils étaient 72 candidats ! – Il m’a l’air à bout de ressources – et ne sait pas où il trouvera de l’argent pour payer les frais d’hypothèque sur sa maison de Couronne si Faucon en exige une. – Je voudrais ne pas penser à tout cela ! J’avais commencé mon chapitre – qui allait bien. V’lan ! me voilà retombé. Que d’efforts il faut faire ! pour continuer à vivre.

Mme Pasca, maintenant à Rouen chez Mme Lapierre, est très malade – et ne jouera pas chez la Princesse la pièce de

– 840 –

Guy. Ça me contrarie beaucoup. Ces deux dames viendront déjeuner chez moi dimanche – et « m’apporteront des primeurs ».

Le temps est splendide. Les lilas vont fleurir, et en dépit de tout quelque chose du printemps vous entre dans le cœur. Le séjour de Croisset te serait plus hygiénique que celui de la capitale, pauvre Loulou. Le dernier que tu y as fait n’était pas assez long. Quant à ta migraine d’hier, pourquoi t’avises-tu de recevoir Casse-Robine, – dont la légèreté est capable de tuer un rhinocéros ?

Ce sont les journaux de Paris qui ont dit que j’assistais à Rouen à la 1re de L’Assommoir ! – Depuis ton départ re-lettres d’amis m’en félicitant. Mais plus modeste que le p[ère] Monsabré (à propos de la réception de Renan), je ne réclame pas pour si peu.

Mon rhumatisme m’est tombé dans le genou droit. Mon pied continue à enfler un peu chaque soir. – J’ai essayé toutes les chaussures que je possède. Aucune ne peut me convenir. Je suis donc réduit aux pantoufles pour longtemps. De cela, je m’en moque.

Eh bien, et la place (ou les places) pour Ernest ? Et l’arrangement définitif ! avec ses créanciers ?

Adieu, pauvre chat, je t’embrasse bien fort.

VIEUX.

 

– 841 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] samedi, 11 h[eures, 12 avril 1879].

Voici le reçu signé et paraphé. Et je viens d’écrire à MM. Faucon Pécuchet et Cie, une lettre dont ils m’ont envoyé le modèle !

Cet acte de commerçant que j’accomplis régulièrement tous les mois, sans en comprendre le sens pratique, m’exaspère de plus en plus. On ne refait pas son tempérament. N’en parlons plus ! mais c’est dur ! – Une jambe cassée n’est rien à côté, ni même un mal de dents. Je me les ferais toutes arracher avec une volupté reconnaissante à la condition qu’on ne me parlerait plus d’argent, tonnerre de Dieu ! Le reçu de notre locataire m’est même désagréable à signer (sic).

– Je viens aussi d’écrire à Mme Lapierre pour stimuler son légitime.

***

Hier, Monsieur a fait maigre et s’en est bien trouvé. J’ai eu la tête très lucide toute la journée. – Pas un bruit sur le quai, pas un bateau sur la rivière – rien – silence absolu, et aucune lettre à écrire ! Aussi ai-je travaillé jusqu’à deux heures du matin. Résultat : une page et la préparation de deux autres. C’est là ce qu’il me faut : l’écartement de toute manifestation extérieure. Et j’ose dire de toute relation humaine. Je suis de moins en moins pressé d’aller à Paris. – D’ailleurs, ma jambe enfle dès que je marche un peu. Et hier soir elle me faisait souffrir. Je crois que c’est un rhumatisme qui se porte sur l’articulation ?

Cependant je voudrais bien voir le portrait de ma pauvre fille sur la cimaise.

– 842 –

***

Tourgueneff ne répond pas à deux lettres que je lui ai écrites. Cependant je voudrais savoir quand il viendra, à cause de Charpentier et de Zola – qui depuis longtemps attendent une invitation à déjeuner. – Après eux, j’aurai de Goncourt. Le silence du Moscove me gêne. Tâche d’en tirer quelque chose.

Je t’embrasse.

VIEUX.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Croisset, 12 avril 1879.]

Chère belle,

Est-ce vrai, ce mieux dont vous me parlez ? Pourvu que ce ne soit pas encore un leurre ? N’importe, votre bonne lettre m’a desserré le cœur. Je n’exagère pas en vous assurant que votre maladie a été cet hiver mon plus grand tourment, mon inquiétude permanente. Sans cesse, je vous voyais avec un bandeau sur l’œil, – ou dans l’obscurité, au milieu de votre chambre. Et pleurant, vous désolant, – j’aurais voulu essuyer ces larmes qui coulaient sur votre belle et bonne mine. Pauvre chérie, la vie n’est pas douce ! – Et pour ma part, j’en suis repu à en vomir.

Notre amie Alice [n’a] pas l’air, non plus, bien folâtre. Elle renonce à jouer chez la Princesse la petite pièce de Guy – décision qui me contrarie beaucoup. Tâchez de la faire revenir là-dessus, quand vous la verrez. Que devient-il, notre jeune auteur ? Je m’étonne de son silence ! Dites-le-lui.

– 843 –

Mon pied enfle dès que je marche et je ne peux mettre que des pantoufles. Aussi, ne sais-je encore quand je pourrai aller à Paris. La semaine dernière, on m’a arraché un de mes derniers dominos ! Je souffrais atrocement depuis quinze jours mais tout cela n’est rien, près d’autres chagrins. Ça n’attaque pas le fond de l’individu.

Je me suis remis à écrire depuis lundi dernier, et votre Excessif s’en trouve bien.

Mais en voilà assez. Ne vous fatiguez pas à me lire. Je vous baise sur les paupières, tout doucement.

À vous de corps et d’âme.

Votre

 

Samedi midi.

 

À ALPHONSE LEMERRE

Croisset, 15 avril [1879 ?].

[…] Et ces épreuves ? Voilà trois semaines que je n’ai rien reçu ! En finirons-nous ! […]

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mercredi soir [16 avril 1879].

Réponse aux questions de mon Loulou :

 

– 844 –

1° Non ! Laporte n’est pas à Paris. S’il n’y va pas c’est à cause de la maladie, à nous connue et qui s’appelle « faute d’argent ». Mais pourquoi cette demande ?

2° Lapierre me fait l’effet de ne plus vivre avec sa femme, tant il fait des absences fréquentes dans la capitale ? Il se pourrait que la lettre d’Ernest ne lui soit pas encore parvenue ? – Mme Lapierre m’a dit que toutes les places (sauf peut-être celles qui rapportent 1 200 francs) étaient données depuis un an . N’importe, j’engage ton mari à lui re-écrire.

3° Quand tu auras le temps, envoie-moi le livre du sieur Anatole France. Sa lettre était pour me l’annoncer.

4° Mon déjeuner de dimanche n’a pas été ce que tu crois ! – Ah ! Sais-tu ce qu’ont fait mes deux anges après le repas ? – Un somme ! L’une (Mme Pasca) sur mon divan et l’autre (Mme Lapierre) dans un fauteuil ! Pendant qu’elles dormaient j’ai travaillé à ma table, tranquillement comme un petit père tranquille. Rien de plus vertueux – et de plus commode ! Leurs provisions de bouche étaient d’ailleurs excellentes – et abondantes. Il m’en est resté jusqu’au surlendemain.

Ton Vieux a eu ce matin une colère violente au spectacle du 1er n° de La Vie moderne, rédacteur en chef Bergerat, éditeur Charpentier. Tu n’imagines pas une infection pareille. C’est encore plus ignoble que La Vie parisienne, cette merde à la vanille ! Mon premier mouvement a été d’écrire une lettre d’injures à ces messieurs, en les priant d’ôter mon nom de dessus la couverture. Car elle le salit. Mais j’ai eu peur d’avoir l’air de vouloir poser ! et je me suis abstenu. N’importe ! J’en suis encore indigné (sic).

 

– 845 –

La lecture de la Correspondance inédite de Berlioz m’a remonté. Lis-la, je t’en prie. Voilà un homme ! et un vrai artiste ! Quelle haine de la médiocrité ! Quelles belles colères contre l’infâme bourgeois ! Quel mépris de On ! Cela vous enfonce les lettres de Balzac, de 36 mille coudées ! Je ne m’étonne plus de la sympathie que nous avions l’un pour l’autre. Que ne l’ai-je mieux connu ! Je l’aurais adoré !

Sens-tu la beauté des funérailles de Villemessant ? Embaumement comme celui d’un Pharaon – messe dite par un évêque, la gare du chemin de fer transformée en chapelle ardente – « retour des cendres » à Paris – et demain quel enterrement !… Et tout cela pour une des plus sales canailles de notre époque ! Mais il disposait d’une « immense publicité », inclinons-nous.

Et Pinard ! mon ennemi, ce saint homme, auteur des couplets obscènes trouvés dans le prie-Dieu de Mme Gras, et que Mlle Delaporte a mis à la sienne (de porte), vu ses manières trop galantes – oui ! Pinard, l’ancien ministre, communiant dimanche dernier à Notre-Dame, avec Mgr le duc de Nemours, n’est-ce pas beau ? Tout cela (sans compter le reste) me donne envie de crever, puisque c’est plus fort que nous.

***

Merci des cent francs remis au concierge.

***

Ne vous préoccupez pas de mon arrivée à Paris. Le monde m’attire de moins en moins, et ne sais-je quand je me résignerai à monter dans un wagon. L’idée même de franchir mon seuil m’est désagréable. Il se pourrait bien que je reculasse mon voyage jusqu’à l’automne ? Je finirai par

– 846 – ressembler au chanoine de Poitiers, dont parle Montaigne, et qui n’était pas sorti de sa chambre depuis trente ans « par l’incommodité de sa mélancholie ».

Adieu, pauvre fille, je te bécote.

VIEUX.

Le gonflement de mon articulation ne diminue pas, bien qu’en dise Fortin – et tous les soirs je souffre un peu.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] mercredi soir [16 avril 1879].

Mon vieux chéri,

Aucune nouvelle de Tourgueneff. Notez qu’il devait avant-hier m’écrire pour m’annoncer son arrivée. Mais ce brave ami est le plus inexact des hommes ! Je ne suis pas bien sûr qu’il vienne dimanche ?

En tout cas, quand voulez-vous venir ? ne devez-vous pas être au Conseil général à partir de lundi ? Cela nous remettrait bien loin !

Ah, m… ! Débarquez sur mon ponton samedi soir, fichtre !

J’oubliais que le dimanche est le jour des vassaux de Monseigneur ! Enfin quand ?

Et je vous embrasse.

Rien de neuf.

 

– 847 –

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] mercredi soir 16 [avril 1879].

Princesse,

Vous avez bien raison ! Des œuvres comme Ruy Blas vous rafraîchissent le sang ! Cela vous sort de la crasse littéraire qui nous entoure. Il n’y a de Beau que le Beau, quoi qu’on dise.

Je vous trouve un peu sévère pour Renan, car son discours est un « joli morceau » bien que selon moi, il ait un peu trop louangé l’Académie. –

Et je ne partage pas votre pitié pour Villemessant. Ah ! mais non ! pas du tout ! Des hommes comme lui ont fait beaucoup de mal, ont été de véritables pestes. N’ayons pas d’indulgence pour les coquins heureux ! Villemessant, Girardin, Buloz, Marc-Fournier et deux ou trois autres, voilà les gens qui ont le plus avili de choses, le plus désespéré les artistes. Quant au Figaro, et à tout ce qui y tient de près ou de loin, je le hais, cordialement. Son inventeur est crevé, tant mieux ! Voilà le fond de mon opinion.

On m’a envoyé ce matin le 1er numéro de La Vie moderne, rédacteur en chef : Bergerat. Cette feuille me paraît encore plus infecte que La Vie parisienne du chemisier Marcelin – ce qui n’est pas peu dire. Par bêtise, j’avais autorisé ledit Bergerat à mettre mon nom sur la couverture. Je le regrette bien maintenant. Je n’ai pas de chance avec les gendres de mon pauvre Théo.

Au reste, je ne comprends plus rien à rien. Pourquoi ce nouvel attentat contre l’empereur de Russie ? Dans quel but ? C’est idiot et horrible.

 

– 848 –

Pourquoi l’élection Blanqui ? Pourquoi le retour des Chambres à Paris ? – mesures dont peuvent se réjouir les ennemis de la République. Le monde devient fou décidément.

Une chose m’a pourtant un peu remonté le moral aujourd’hui : à savoir la Correspondance inédite de Berlioz. Quel homme ! et quel véritable artiste ! Quand on pense à tout ce qu’il a souffert, on ne devrait plus se plaindre.

Pinard communiant dimanche dernier à Notre-Dame, en compagnie du duc de Nemours, ne vous fait-il pas rêver ?

Je ne connais rien de bon sur la terre que vous, ma chère Princesse – et je vous baise les mains dévotement, car je suis

Votre vieux dévoué

 

À MAXIME DU CAMP

[Croisset,] mercredi 16 [avril 1879].

Mon cher vieux,

Merci de ton 3e volume. On en voudrait dix comme ça, tant c’est amusant ! bonne narration, jolis détails, parfait. On est collé sur les pages. Mais au risque de rabâcher, pourquoi as-tu blâmé ces sinistres imbéciles, quand tu les représentes si blâmables ? – C’est naïf ! Tu leur permets de récriminer contre toi, quand il eût été si facile de leur clore le bec. À quoi bon quand tu parles du drapeau rouge l’appeler « une loque, un haillon », c’était un drapeau rouge tout bonnement et qui n’avait pas même le mérite d’être en lambeaux, comme il sied à ce genre de symboles. Pourquoi à propos

– 849 – des gueuses dansant sur la place de la Concorde faire précéder « débauche » de « hideuse » (ou d’« horrible ») ? Je n’ai pas là ton livre. Je l’ai prêté à mon médecin. – Sois tranquille, on est convaincu, d’après ta description, que la débauche était chouette.

À part ces remarques de pion, je m’incline et applaudis.

Quant à ma quille, je commence à appuyer dessus. Mais j’en souffre encore. De plus je me suis fait extraire de la gueule un de mes derniers dominos (style naturaliste). J’ai eu un lumbago, et j’ai encore un rhumatisme.

Après trois mois de lectures exclusivement philosophiques je me suis remis à écrire. J’entame mon 8e chapitre, après celui-là encore deux – et puis le second volume, lequel est fort avancé.

Ne sais-je encore quand j’irai à Paris ! À quelle époque partez-vous pour Bade ?

Ah ! pauvre cher vieux si tu savais, comme dans ma solitude je pense au vieux temps et par conséquent à toi ! L’océan des souvenirs me submerge. Je m’y noie.

Est-ce que les funérailles de Villemessant ne te font pas doucement rêver…

Et Pinard, mon Pinard (l’inventeur de Gambetta pour le plus grand bien de l’Empire) communiant à Notre-Dame, dimanche dernier avec Mgr le duc de Nemours… farce… farce !…

Embrasse le Mouton pour moi et qu’elle te le rende.

Ton vieux

KARAPHON.

– 850 –

À MARIE RÉGNIER

[Croisset, 16 avril 1879.]

Ma chère confrère,

Primo : Félicitations au double bachelier, ou plutôt à ses père et mère. C’est une belle épine tirée du talon et je comprends votre joie, moi qui étais né avec toutes les vertus domestiques. Mais la littérature m’a empêché de donner carrière à mes vertus comme à mes vices.

Il faut pourtant que je lâche la bride à mon indignation (jolie phrase). On m’a envoyé ce matin le premier numéro de La Vie moderne . Elle me paraît encore plus infecte que La Vie parisienne du chemisier Marcelin ! Comme doctrines, langage et réclames (jusqu’à la petite fantaisie du docteur Lambert), c’est complet ! Et moi qui ai eu la bêtise de leur laisser mettre mon nom sur la couverture !

Est-ce que les funérailles de Villemessant ne vous font pas rêver ? Embaumement comme pour un pharaon, messe dite par un évêque, la gare transformée en chapelle ardente, « retour des cendres » à Paris, et demain discours, panache, musique et foule immense, j’en suis sûr. Il jouissait « d’une immense publicité ». Inclinons-nous. Moi, je ne me suis jamais incliné. Je n’ai pas plié le genou devant cette institution.

Et Pinard, mon ennemi Pinard, l’auteur des couplets obscènes trouvés dans le prie-Dieu de Mme Gras, Pinard qui a inventé Gambetta (pour faire du bien à l’Empire) ! cet excellent M. Pinard communiant dimanche dernier à Notre-Dame en compagnie de Mgr le duc de Nemours ! Farce ! Farce !

 

– 851 –

Quant à ma quille, je commence à marcher, pas très gaillardement il est vrai, et je ne sais pas encore quand j’irai à Paris, ni même si j’irai le mois prochain. Rien ne m’y attire, ou plutôt tout m’y dégoûte.

Une chose m’a pourtant retapé aujourd’hui : la lecture des lettres de Berlioz ! Quel artiste et quel haïsseur du bourgeois ! Quand on voit tout ce qu’a souffert ce grand homme, on ne doit plus se plaindre.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset, 17 avril 1879.]

Tourgueneff m’écrit ce matin qu’il viendra mardi pour s’en retourner jeudi.

Donc, mon bon, avisez.

Je vous embrasse.

Votre GÉANT.

Jeudi, 2 h[eures].

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] nuit de lundi [21-22 avril 1879].

Chérie,

Je viens de ficeler le Berlioz. Il partira demain matin. Tu le remettras à Sabatier en le remerciant beaucoup. Peu de livres m’ont plus édifié.

 

– 852 –

Quant à la vérité sur les mauvaises dispositions de mes amies à ton endroit, ce n’est pas « au bon Flau » qu’on la dira – si toutefois il y a quelque chose à dire ? Demande à mon disciple, il est discret, on peut se fier à lui.

Que devient-il, mon disciple ? Je n’ai de lui, et depuis longtemps, aucune nouvelle.

Jeudi, je vais enfin dîner rue de la Ferme – et comme j’ai peur j’emmène… ma Bonne ! – oui ma Bonne pour me soigner en route ! – La bonne du célibataire podagre ! Cet accompagnement de la décrépitude, cet accessoire du scheik européen…

Le Moscove, qui devait venir demain, me remet à vendredi. Manquera-t-il à ce nouveau rendez-vous ? Problème.

***

Chevalier vous envoie demain une barrique de cidre.

***

Je n’en ai pas fini avec les funérailles de Villemessant. Sais-tu qui tenait un des cordons du poêle ? Halanzier !… Ainsi, juge. –

Pauvre Berlioz ! pauvre cher grand Homme ! On lui a rendu moins d’honneurs.

Ce qui me charme en lui, c’est sa colère permanente. Il savait haïr – et admirer, deux rares vertus ! – Quel rugisseur !

Il est un peu tard – et temps de se coucher.

Adieu, ma chérie.

VIEUX t’embrasse.

– 853 –

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] nuit de lundi [21-22 avril 1879].

Tourgueneff qui devait venir demain mardi me remet à vendredi.

Eh bien, et vous, espèce de joli cavalier, quand vous verrai-je ?

Jeudi, je vais dîner rue de la Ferme. Je ne pense pas que Tourgueneff reste au-delà de lundi matin ? Ce sera même beaucoup pour lui.

Continuez à remplir la Préfecture de vos lumières, l’Hôtel de France de vos lazzis*, les lupanars de vos décharges, et croyez, monsieur et cher confrère, etc.

 

* Oui, oui ! Valère fait le farceur à table d’hôte pour obtenir les suffrages des Letellier, des Roquigny et autres Kons.

… Suis-je assez caustique, nom de Dieu ! Vieux chameau, je t’embrasse.

Et ils ont nommé Blanqui ! Quelles brutes !

 

À EDMOND DE GONCOURT

[Croisset,] jeudi [24 avril 1879].

Mon cher ami,

Voici mon bilan :

 

– 854 –

Ma jambe va bien. Cependant elle enfle tous les soirs. Je ne puis guère marcher au-delà de cent pas – et il me faut porter une bande autour des chevilles –.

De plus, je me suis fait arracher une de mes dernières molaires.

De plus, j’ai eu un lumbago.

De plus, une blépharite.

Et actuellement, depuis hier, je jouis d’un clou au beau milieu du visage.

À part tout cela, je vais bien.

Je me suis remis à écrire, et j’espère avoir fini mon horrifique chapitre VIIIe, au mois de juillet. Alors j’entamerai l’avant-dernier !

Quand irai-je à Paris ? Je n’en sais rien ! Pas avant le milieu de mai. – Si j’y vais ? Il faudrait pourtant que j’y allasse ! – En tout cas, vous me verrez cet été chez la bonne Princesse. C’est une chose inouïe, le mal que j’ai maintenant à me déplacer.

Charpentier m’a envoyé les deux premiers numéros de sa Vie moderne, que je trouve encore plus bête que la Vie parisienne ! Le chic perdra la maison Charpentier. Retenez cette prophétie.

Et le manifeste politique de Zola menaçant la République de sombrer, si elle n’arbore l’étendard du Réalisme ! Naturalisme, pardon. Drôle, drôle !

J’ai lu dans l’élégante Feuille de notre éditeur un fragment de votre roman qui m’excite. Quand il sera paru, le roman (ou même avant), seriez-vous assez Curtius pour

– 855 – venir à Croisset ? J’y attends demain Tourgueneff. Zola et Charpentier m’ont également promis de venir déjeuner un dimanche.

Hennique fait des conférences, maintenant ?

Nous sommes des Fossiles, mon cher ami, des restes d’un autre monde. Nous ne comprenons rien au mouvement !…

Je vous embrasse.

Votre vieux

 

« Tou… ou… jours… jeune ! »

(Illusion qui dénote le sheikisme.)

***

Lisez la Correspondance de Berlioz ! Peu de livres m’ont plus édifié. Il rugissait, celui-là ! – et haïssait le médiocre. Voilà un Homme !

***

 

À LÉONIE BRAINNE

[Croisset,] nuit de vendredi [25-26 avril 1879].

Ma Belle et chère amie,

Vous manquiez bien, hier, à « cette petite fête de famille » qui a été babylonienne de luxe et de fantaisie. Je

 

– 856 – laisse à ses auteurs l’orgueil de la décrire. Mais le plus doux a été votre épître trouvée, sous ma serviette en m’asseyant.

L’assurance que vous allez mieux m’a détendu le cœur, pauvre chérie ! – Ah ! quel hiver !

Vous ne savez pas la suite de mes maux. Car après m’être fait arracher un des derniers dominos de ma pauvre gueule (style naturaliste) j’ai eu un tour de reins, – puis, mal aux paupières – et actuellement je jouis d’un clou au milieu de la face, à la gauche du nez. Voilà. Savez-vous comment mon médecin Fortin m’appelle ? « une grosse fille hystérique », ce n’est que trop vrai ! Que ne suis-je, au moins, nymphomane ! Ça se guérit par l’usage.

Malgré tout, je me suis remis à écrire. Si piètres que soient mes fictions, elles valent mieux que l’accablante réalité. La recherche des phrases fait qu’on oublie le regret des choses – et peu à peu, la vie s’écoule. Tant mieux !

Les funérailles de Villemessant ont pourtant apporté dans la mienne un élément de gaieté ! En avez-vous lu le détail ? Était-ce assez beau ! Halanzier – (mon Halanzier) et Lachaud tenant les cordons du Poêle, sublime ! J’oubliais Haussmann qui représentait la Ville de Paris ! – Imaginez-vous dans le Paradis le dialogue entre Villemessant et le Père Éternel : – Sujet de poésie digne du Dante !

Et je songe amèrement qu’il y avait 9 personnes à l’enterrement d’Henri Heine ! Oh ! Public ! Oh ! Bourgeois ! Oh ! Crapules ! – Ah ! misérables !

Votre Polycarpe ne se calme pas, du tout. Au contraire ! Mais si vous voulez connaître quelqu’un de bien plus Polycarpe encore, lisez la Correspondance inédite de Berlioz !

 

– 857 –

Les paupières me cuisent, – ma chère belle, je baise les vôtres. – Et les bras – et le reste.

Votre G.

Quand nous verrons-nous ?…

Je ne sais pas encore à quelle époque du mois de mai j’irai à Paris ? – Ni même si j’irai ? À part vous, rien ne m’y attire. D’ailleurs tout dépend…

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] vendredi, minuit [25-26 avril 1879].

Que dis-tu de Tourgueneff qui devait d’abord venir dimanche, – puis ç’a été pour mardi, ensuite pour vendredi, – et maintenant c’est pour dimanche prochain. Cette habitude de toujours manquer de parole me donne le vertige. Je n’y comprends goutte…

***

Une commission, mon Loulou, pendant que j’y songe. Quand tu passeras rue Saint-Honoré devant La Civette, entre z’y ! et demande à la débitante, Mme Renard, si elle ne pourrait pas (lorsque je l’en avertirai) m’expédier à Croisset 2 paquets de tabac dans une feuille de plomb. – Et comment la payer ? Tu lui expliqueras les voies et chemins.

***

Eh bien, oui, j’ai été hier dîner rue de la Ferme avec ma Bonne (Mme Lapierre avait invité personnellement Suzanne). La voiture m’a extrêmement gêné. Le mouvement des roues,

 

– 858 – et les cahots me faisaient mal dans le pied et le grand air m’étourdissait. – Seul, je n’aurais pas continué.

On m’a reçu avec des honneurs, choisis, – car c’était la S[ain]t-Polycarpe. Lapierre s’était déguisé en Bédouin, Mme Lapierre en Kabyle – et le chien de Mme Pasca avait des rubans dans les poils du museau. Une guirlande de fleurs entourait mon assiette et mon verre. – Au dessert on a apporté un gâteau de Savoie ayant cette devise : « Vive S[ain]t Polycarpe ! » – toast avec du champagne. – Après quoi Mme Pasca a déroulé un grand morceau de papier et a lu des vers à ma louange, composés par Boisse (qui était le seul convive avec Houzeau).

Les amphitryons ont été bien aimables, mais les mets, atroces. – Mauvais cidre – et crevettes pas fraîches.

Tu sauras que je m’en gorge tous les jours (de crevettes) – ne pouvant plus manger de viande. Fortin m’appelle, plus que jamais, « une grosse fille hystérique » – et comme il m’est poussé un clou abominable en plein visage, il m’a purgé ce matin. Au commencement de la semaine j’ai eu mal aux yeux, au point d’employer un collyre. Voilà, et je dis comme Oreste :

« Oui ! je te loue, ô Ciel, de ta persévérance. »

Mais tous ces maux-là ne sont rien près des autres, c’est-à-dire qu’ils n’arrivent pas jusqu’à l’âme.

Mme Lapierre m’a montré la lettre de Commanville à son mari. – La lettre écrite avant-hier, je crois. Et Lapierre m’avait envoyé le matin à Croisset son télégramme d’Évreux. Où en est-ce ?

 

– 859 –

Je ne doute pas que mes amis ne fassent tout ce qu’ils pourront. – Aussi, mon Loulou, tu me permettras de trouver drôle tes piques à propos de visites plus ou moins rendues.

***

J’ai reçu le livre d’A. France, – et Le Figaro, contenant l’élucubration de Zola. Tu as dû toi-même recevoir ce matin un article sur son article ? – La fin est louangeuse pour moi, et cruelle pour lui. Mais il devient trop grotesque. Quel mauvais goût que de parler toujours de soi !

Je suis en train de corriger les épreuves de Salammbô pour Lemerre. – Eh bien, franchement, j’aime encore mieux ça que L’Assommoir.

Avant-hier visite de M. et Mme Censier. Censier gobe Zola, le gobe complètement, œuvres et théories – tant le succès en impose au Bourgeois !!!

Et le père Harel regrette Villemessant ! « C’est une perte ! » (sic).

La sœur Béatrix, tantôt, m’a demandé de tes nouvelles. Voilà tout.

Je t’embrasse.

Ton NONAGÉNAIRE.

N.B. Que devient mon Disciple ? – Impossible d’en avoir la moindre révélation. – Mystère.

***

Encore un bacio à ma pauvre niepce.

 

– 860 –

À EDMOND LAPORTE

[Croisset, 25-26 avril 1879.]

Que dites-vous de Tourgueneff, qui m’a encore manqué de parole, aujourd’hui ? Il devait venir dimanche dernier. – Puis mardi, puis vendredi ; maintenant c’est pour dimanche prochain !

Qu’il n’en souffre pas lui-même à crever, voilà ce qui me semble vertigineux. Enfin !…

***

Mais ce n’est pas pour cela que je vous écris. Voici la chose.

Comme je disais hier rue de la Ferme que quelques-uns de MM. les conseillers généraux s’étaient proposé d’offrir un souper à Sarah Bernhardt, – on m’a nié le fait, sous prétexte que ces bonshommes auraient eu trop peur de se compromettre.

Rien ne m’est plus insupportable que ce genre de scepticisme ! Quand j’avance un fait, j’aime qu’on fasse semblant de me croire. – Et je tiens, mon vieux Bab, à avoir les preuves de celui-là. – Donc dites-moi les noms de nos élégants (avec détails) pour que je close le bec à qui de droit.

À bientôt, n’est-ce pas ? Je vous embrasse.

Votre

GÉANT.

Vendredi minuit.

 

– 861 –

À GUY DE MAUPASSANT

Croisset [26 avril 1879].

Eh bien, mon cher ami, c’est le cas de dire comme dans Laurent-Pichat :

… J’attendrai

sans ajouter :

Que l’on fasse venir le cul-de-jatte André,

ce qui est une belle rime.

Merci de votre lettre. Elle m’a fait plaisir de toutes les façons. Mais, mon pauvre cher bougre, que je vous plains de n’avoir pas le temps de travailler ! comme si un bon vers n’était pas cent mille fois plus utile à l’instruction du public que toutes les sérieuses balivernes qui vous occupent ! Les idées simples sont difficiles à faire entrer dans les cervelles.

Oui, j’ai lu la brochure de Zola. C’est énorme ! Quand il m’aura donné la définition du naturalisme, je serai peut-être un Naturaliste. Mais d’ici là, moi pas comprendre.

Et Hennique qui a fait, aux Capucines, une conférence sur le Naturalisme !!! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

La Vie moderne me paraît encore plus bête que La Vie parisienne. Est-ce assez… artistique ! hein ? et les dessins qui n’ont aucun rapport avec le texte ! et la critique de Bergerat ! Je suis indigné que mon nom soit sur la couverture, mais j’espère que ce… n’aura pas la vie longue.

Une chose m’a réjoui : les funérailles de Villemessant. Quelle pompe ! Mais on n’y pense déjà plus. Le Peuple est ingrat.

 

– 862 –

Vous ne me verrez pas avant le 20 mai. Je veux, avant d’aller à Paris, en avoir fini avec le magnétisme, c’est-à-dire être à la moitié de mon chapitre. Mais irai-je à Paris ? Franchement, rien ne m’y attire, sauf vous, mon cher Guy.

Je continue à n’être pas d’une gaieté excessive et je vous embrasse avec toute la tendresse dont est capable le cœur de votre vieux.

 

Est-ce que Huysmans a été choqué de ma lettre ?

Lisez donc la Correspondance de Berlioz. Voilà un homme ! et qui exécrait le bourgeois ! Ça enfonce Balzac !

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Paris, 50, rue de Douai.

Samedi matin [26 avril 1879].

Mon cher vieux,

C’est pour le coup que vous allez me traiter de poire molle, de chiffon, de loque, etc. – et j’ajoute que vous aurez raison. – Cependant écoutez-moi – avant de frapper. (Je me distingue en ceci de Thémistocle.) – Tout mon monde part aujourd’hui – et j’aurais été libre – mais Paul Viardot donne demain son concert (ce que j’avais oublié) – et je ne puis me dispenser d’y assister. – Mardi soir je dois faire une lecture (à notre Société de protection des artistes russes) – dans un but de bienfaisance ! – Je pourrais donc venir mercredi… Mais à un dîner sardanapalesque que Zola nous a donné avant-hier – il a été arrangé que lui, Daudet, Goncourt et moi, nous irions chez vous dimanche (pas demain, une

– 863 – semaine plus tard) – nous arriverions pour le déjeuner – ils repartiraient le soir et moi, je resterais avec vous toute la journée de lundi. – À présent – comme vous avez le droit de ne plus avoir confiance en moi – je me soumets humblement à vos invectives. – Mais je crois cette fois-ci que la chose tiendra bon !

Et sur ce, je vous embrasse et suis

votre

IV. TOURGUENEFF.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] dimanche matin [27 avril 1879].

Non, je ne vous invectiverai pas ; mais si vous saviez le mal nerveux que vous me faites, vous auriez des remords. J’omets les malédictions de ma cuisinière à votre adresse.

Vos motifs me semblent grotesques, mon cher ami. Il me semble, par exemple, que le jeune Viardot peut jouer du violon sans vous, et que votre compagnie ne lui est pas indispensable.

Franchement, vous êtes désagréable en proportion de la tendresse que j’ai pour vous, ce qui est beaucoup dire. Vous promettez votre visite pendant des mois ; vous manquez à votre parole, toujours ; puis, à peine arrivé, quand on croit vous tenir, vous repartez bien vite. Non ! Non ! ce n’est pas gentil.

J’ignore ce qui a été décidé au dîner sardanapalesque de Zola. Mais, mon bon, comme je ne possède pour toute livrée

 

– 864 – qu’un seul domestique, qui est une femme, elle ne peut faire et servir un déjeuner pour six personnes. Il faut (!!!!) que je reçoive mes amis l’un après l’autre, et non tous à la fois.

Et puis, comment ! vous n’avez pas compris, vous, mon cher bon vieux, que mon bonheur serait gâté si je vous voyais arriver avec d’autres ? On ne tire pas un coup en public, nom de Dieu ! Mais vous êtes l’homme « des parties de plaisir », – tous les vices.

Bref, faites comme il vous plaira. Venez quand vous serez libre de toutes vos obligations, et ne me tourmentez plus en m’annonçant des joies qui ne se réalisent point.

Là-dessus, mon bon, je vous embrasse.

Votre vieux

G. FLAUBERT

blessé.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] dimanche, midi [27 avril 1879].

Vieux Bab,

Vais-je me fâcher avec Tourgueneff ?

Voilà depuis huit jours quatre fois qu’il me manque de parole (et quels motifs ! je vous montrerai sa lettre).

Voulez-vous venir ce soir me calmer en mangeant le dîner préparé pour ce cosaque ?

Ce n’est pas vous qui feriez cela !

 

– 865 –

Si vous ne pouvez ce soir, venez demain ou après-demain. Il m’ennuie de vous.

Quant à Tourgueneff, il m’annonce sa visite pour dimanche prochain.

À vous, cher vieux.

Votre

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] nuit de lundi,

1 heure [mardi 29 avril 1879].

Problème :

1° Vous avez dû recevoir de moi une lettre vous demandant un renseignement rouennais ?

2° Hier j’ai envoyé Suzanne vous en porter une autre à l’Hôtel de France. Là on lui a dit que vous étiez au bureau de votre gondole (Hôtel d’Espagne) où déjà on venait de vous envoyer deux lettres.

Vous n’avez donc pas reçu mes deux épîtres, mon bon ? J’ai peur que la seconde ne soit perdue ? Pourquoi n’ai-je de réponse ni à l’une ni à l’autre ?

La dernière vous eût appris la conduite de Tourgueneff. En tout cas il ne viendra pas demain mardi. Si rien ne vous empêche, venez donc vous ! que j’embrasse.

Votre GÉANT.

 

– 866 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mercredi, 4 h[eures, 30 avril 1879].

Mon Loulou,

J’ai donné ce matin à Suzanne 200 francs et quand j’en aurai donné 100 autres pour mes chemises de toile et de flanelle il me restera zéro. Cette somme était destinée à payer ce que je dois pour la souscription Bouilhet !… Inutile de faire des commentaires,… mais c’est encore une coupe d’amertume !

Tourgueneff ne se doute pas de celle qu’il m’a fait boire dimanche. Franchement il m’a blessé, me manquer de parole quatre fois dans la même semaine c’est se foutre de moi, trop cyniquement. Et le ton léger de sa lettre aggravait le procédé. Peut-être a-t-il été choqué de ma réponse ? tant pis ! Il m’a gêné, dérangé, troublé pendant quinze jours, et affligé comme conclusion. La faute en est à moi qui dans ma naïveté crois encore à l’affection des catins. N’en parlons plus. Mais c’est un deuil. Je n’oublie ni le Bien ni le mal. Or cela est irréparable.

Quant aux Cloquet, leur conduite me paraît estrange. Attendons l’exposition – puis s’ils ne se fendent pas veux-tu que j’écrive à Girou de Buzareingues pour qu’il les incite au paiement ?

Je n’ai pas encore vu Achille, par la raison qu’il est encore à Paris.

Tu me parles de mon prochain voyage à Paris. Mais avec quoi y vivrais-je, pauvre Loulou ? – D’ailleurs, le cœur ne m’y entraîne pas. Je n’y ai pas maintenant grand besoin pour mon travail. – Et il sera plus sage de rester ici tout l’été, ou du moins jusqu’à ce que j’aie fini mon chapitre VIIIe. Je

– 867 – ne demande plus au Ciel qu’une chose : la tranquillité. Or je l’ai à Croisset, quand je ne vois aucun mortel, et que je ne suis pas relancé par une lettre… d’Affaires !!!

R[aoul]-Duval m’a invité au Vaudreuil pour dimanche prochain. Je viens de m’excuser sur ma jambe, bon prétexte, et qui me servira longtemps.

Le bon Laporte (qui n’est pas un lâcheur celui-là) part pour Paris vendredi. Il ira te voir.

Je ne connais pas du tout M. Dillon.

Adieu, pauvre chérie. Je t’embrasse bien tendrement.

VIEUX.

 

À ALPHONSE LEMERRE

[Croisset, 30 avril 1879.]

Mon cher ami,

Vous avez dû recevoir ce matin mon second envoi d’épreuves ? – Comme je ne suis pas fort en art typographique, je vous engage à le faire revoir soigneusement par quelqu’un d’expert.

Peut-être même, à cause des lignes supprimées, serait-il bon que vous me renvoyassiez lesdites feuilles ?

Si vous trouvez que les notes finales (= ma lettre à Sainte-Beuve et les deux réponses à Frœhner) grossissent trop le volume, supprimez-les. Elles ont trait à la personnalité de M. Gustave Flaubert – donc elles sont inutiles. Arrière le je.

– 868 –

Ce qui n’empêche pas que je vous serre la main cordialement, étant

votre

 

Croisset, 30 avril [18]79.

 

À RAOUL-DUVAL

[Croisset, 30 avril 1879.]

Mon cher ami,

Je voudrais aller dimanche au Vaudreuil y souhaiter votre fête. Mais je ne puis encore faire des courses aussi longues. – Jeudi dernier, je me suis aventuré jusqu’à la rue de la Ferme. Le mouvement du fiacre m’a fait beaucoup de mal et le lendemain ma pauvre quille était très enflée. Aujourd’hui seulement, je peux re-marcher.

Mais comptez sur moi, cet été. Il y a longtemps que je ne vous ai vu. Il m’ennuie de vous.

Respects et amitiés dans votre logis à qui de droit.

Je vous embrasse.

Votre vieux

 

Croisset, 30 avril.

 

– 869 –

À EDMOND DE GONCOURT

[Croisset,] jeudi 1er mai [1879].

Mon cher ami,

Je suis enchanté de votre bouquin !

Dans les premières pages je vous ai cherché quelques chicanes de détail comme « et avec », « sur eux », etc., puis, zut ! emballage complet. – Plusieurs fois, je me suis retenu pour ne pas pleurer, et cette nuit j’en ai eu un cauchemar (sic).

Ne pas avoir fait mourir Nello est d’un goût exquis, précisément parce que le lecteur s’attend à sa mort.

J’ai retrouvé toutes mes sensations de fracturé, – la douleur au talon, et la peur des béquilles. – Enfin mon cher ami, on n’aime pas vos deux frères. On les adore. Personne, je crois, ne comprend mieux que moi les dessous de votre bouquin. C’est ferme, rapide, coloré, très artiste – et pas artistique, Dieu merci ! – On voit vos personnages, le père Bescapé, sa femme, le chien, etc. Et La Talochée m’excite. La Tompkins est une bonne figure. – Bref rien de vulgaire dans les détails, et un chouette ensemble.

En revanche, je désapprouve la Préface – comme intention. Qu’avez-vous besoin de parler directement au Public ? Il n’est pas digne de nos confidences. « Cache ta vie », dit Épictète.

Autre histoire : Tourgueneff – qui, en huit jours, ne m’a manqué de parole que quatre fois, m’annonce ce matin sa visite pour dimanche.

Je compte ensuite sur la vôtre. – Et afin de jaspiner ensemble, plus commodément, sur la vôtre sans

– 870 – accompagnement. Voulez-vous venir avant ou après le convoi Zola-Charpentier-Daudet ? Arrangez-vous avec lesdits sieurs ?

Vu l’insuffisance de mon personnel je ne peux pas recevoir plus de trois hôtes à la fois.

Réponse prochaine, hein ? – Et de nouveau bravo, bravissimo, mon cher ami. – En vous embrassant tendrement.

Votre

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] samedi, 10 h[eures, mai 1879].

Merci, mon bon cher vieux ! Cinq minutes avant l’arrivée du môme, je venais de recevoir 100 francs de Paris. L’argent me survient de deux côtés à la fois et moi qui me plaignais d’en manquer ! Cette abondance de richesses est-elle un symbolisme (ou mieux symbole) ? Croyons-le !

J’ai passé hier 8 heures à ranger et brûler des lettres, une besogne depuis longtemps retardée. – Et les mains me tremblent d’avoir ficelé des paquets.

Après le brouillard, voilà un soleil splendide. Est-ce un autre présage ?

Adieu pauvre cher vieux – que j’aime comme il mérite d’être aimé, c’est-à-dire avec toute la tendresse dont est capable votre

GÉANT.

 

– 871 –

« Quand on croit qu’il décharge, il a sué des mains. »

(Su-é.) Tel est le vrai vers.

« Moi, je pars ! »

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Croisset, 4 ou 11 mai 1879.]

Un mot, seulement.

Serez-vous à Paris vers la fin de ce mois et le commencement de l’autre ? Mon intention est de m’y rendre, dans quinze jours, ou trois semaines. – J’y resterai du 25 mai au 15 juin environ.

Comme j’ai envie de vous voir ! Que de choses j’ai à vous dire ! – Sans compter que je brûle de vous lire l’histoire de mes bonshommes.

Mille tendresses de votre vieil ami.

GVE.

Dimanche.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mardi, 6 h[eures, 6 mai] 1879.

Mon Loulou,

Le Moscove qui est parti ce matin m’a promis d’aller demain, entre quatre et six, te donner de mes nouvelles. –

 

– 872 –

Elles ne sont pas excellentes. – Non ! Ça ne va pas ! Ça ne va pas ! je suis trop triste. Quoi que je fasse, la mélancolie me submerge. Cette nécessité de me roidir sans cesse, m’épuise. Bref, je suis gorgé de l’existence. Voilà le vrai. Quand ma pauvre cervelle n’en peut plus de travail, que veux-tu que je fasse ? à quoi veux-tu que je pense ?…

Comme distraction j’attends un de ces jours une re-lettre de Faucon. Quand sera-ce fini ? Si ça continue encore un peu, je serai fini auparavant. – Et le procès de Guillot ? Où en est-ce ?

Puisque nous en sommes aux choses désagréables Mme Lapierre m’a prévenu qu’il ne fallait pas trop se fier à Pouyer-Quertier, qu’elle m’a l’air de tenir en piètre estime (entre nous). Donc Ernest ne ferait pas mal de chercher ailleurs – en attendant. – Si M. Dillon est du parti Bonapartiste, son ami Filheul doit pouvoir lui donner des renseignements.

Le cocher d’Achille est venu hier me prévenir que ses maîtres ne rentreraient que la semaine prochaine. L’attente de Galli n’était rien auprès de l’angoisse que me donne l’idée de ma prochaine Requête. Enfin !…

Ci-inclus une lettre qui m’a l’air sincère. Lis-la attentivement. – Si tu peux faire parvenir à Varin 20 francs tu m’obligeras. Réponse là-dessus, S.V.P. Depuis ce matin je ne fais que penser à Déville, au vieux temps et à tous ceux qui ne sont plus. Mon cœur est gros de larmes. – Et surtout, ma chère fille, pas de morale.

Inutile de « m’admirer » si je reste ici. Comment puis-je faire pour n’être pas admirable – tu es bien bonne. D’ailleurs, moi, je me trouve pitoyable.

 

– 873 –

Bonne pioche, au Louvre.

Je t’embrasse.

Ton VIEUX, bien vieux.

Ma jambe me fait mal. – Et le grand air m’étourdit.

Il me semble, quand je me meus, que je porte 500 livres. Je m’accable !

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Paris, 50, rue de Douai.

Mercredi matin [7 mai 1879].

Mon cher vieux,

Les « sprotten » n’arrivent que dans une semaine ; – en attendant je vous ai envoyé d’autres poissons suédois qui pourtant ne valent pas les « sprotten ». – Les deux livres partent aujourd’hui – et je verrai aujourd’hui votre nièce. – Les 3 chapitres que vous m’avez lus m’ont fait le plus grand plaisir, surtout le 2e et le 3e. – Travaillez ferme, remontez-vous le moral et arrivez ici dès que vous le pourrez.

En attendant – je vais aussi tâcher de travailler et je vous embrasse.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

 

– 874 –

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] jeudi matin [8 mai 1879].

Mon Bab,

Moi non plus, ça ne va pas ! la tristesse me submerge ! mon bouquin m’accable ! J’ai quelquefois des maux de tête, comme hier soir par exemple, où il me semble que je vais crever, et des crises de larmes ! Enfin, c’est complet.

Tourgueneff est venu dimanche et reparti mardi matin. Il m’a paru très content de ce que je lui ai lu.

Allez donc voir Guy à son ministère, et tâchez de m’avoir des nouvelles de ce qui me concerne.

Vous me dites que vous êtes au bout de votre rouleau. Moi, mon bon, je n’ai même plus de rouleau.

Et il m’ennuie de mon Bardache atrocement.

Vous voyez par mon écriture que ma main tremble un peu. On a tant abusé de mes nerfs.

Ne revenez que quand vous aurez fini toutes vos courses. Écrivez-moi dès que vous serez à Couronne.

J’attends mon frère au milieu de la semaine prochaine !… ?…

Caro vous donnera deux paquets de tabac pour moi.

Je vous embrasse.

Votre vieux GÉANT peu gigantesque.

 

– 875 –

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] jeudi matin [8 mai 1879].

J’ai reçu hier les deux boîtes, mon cher vieux. L’une est même à demi dévorée. Merci du cadeau. Mais encore plus merci pour les trente-six heures passées près de moi. Votre départ m’a laissé bien triste. « Ça ne va pas. » Je me sens profondément atteint. Ma vie est trop peu semée d’agréments. Et quant à mon bouquin, il m’accable. Le résultat, quel qu’il soit, ne compensera pas l’effort.

Aimez-moi toujours, mon cher grand. Je vous embrasse tendrement.

Votre

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] samedi, 4 h[eures, 10 mai] 1879.

Ma chérie,

Suzanne a reçu depuis le 1er avril 500 fr[ancs] (y compris les 200 de ce matin). Elle en a dépensé 846 – reste dû 346 francs 50 c[entimes]. Ses gages font 225. En dehors de la cuisine 181 fr[ancs]. Pour le mois de mars 98 fr[ancs] au boucher.

Si j’avais eu de quoi payer ma place au chemin de fer – et si je savais où coucher en arrivant à Paris je serais parti, ce matin même, pour la capitale, car voici ce qui m’arrive.

Un monsieur dont je ne peux lire la signature mais que je crois Paul Baudry le peintre (56, rue Notre-Dame-des-Champs), le B est fait comme une S, m’envoie une lettre

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