Correspondance - Tome V

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 11/28

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Correspondance - Tome V

À Sa Nièce Caroline ........................................................ 84

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 28 parties.

Mes amitiés au Mouton.

À la fin de la semaine prochaine, j’irai passer trois ou quatre jours à Chenonceaux ; après quoi je ferai mes paquets pour m’en retourner à Croisset – où il me tarde d’être rentré.

J’irai vous voir un de ces jours.

Tout à toi.

 

Jeudi matin.

 

– 526 –

À EDMOND LAPORTE

[Paris,] jeudi matin, 8 heures [25 avril 1878].

Un mot, mon cher vieux.

Hier j’ai déjeuné chez Bardoux qui m’a dit : « Je n’ose faire des destitutions, mais j’ai des places à créer. Voilà la vérité. Dis à ton ami Laporte de venir me voir de temps à autre pour que je ne l’oublie pas. »

Il m’a fait la même recommandation relativement à Guy.

Quant à la Féerie, rien de nouveau, bien que d’ici à trois jours je doive avoir une réponse de Ritt.

Autre guitare : c’est à la fin de la semaine prochaine que je dois mener ma nièce à Chenonceaux. Donc, mon bon, retardez votre voyage jusqu’au 8 ou 10 mai. Après quoi nous nous en retournerons ensemble, probablement, car je commence à être las de Paris, y étant trop dérangé.

Mon chapitre sur la Littérature est à peu près préparé et j’entrevois le suivant : la Politique. Je lis des choses atroces. Bref, il me tarde d’être réinstallé là-bas, à ma tâche.

Adieu, mon vieux chéri, je vous embrasse.

 

J’ai voulu vous envoyer ce petit mot pour faire luire un peu d’espoir dans le cœur de mon Bab.

 

– 527 –

À LORD HOUGHTON

[Paris, 25 avril 1878.]

Gustave Flaubert recevra avec plaisir S. G. [Sa Grâce] Lord Houghon, dimanche prochain de trois à six.

Il lui présente ses respects.

 

Jeudi soir.

 

À ÉMILE ZOLA

[Paris, vers le 25 avril 1878.]

Mon Bon,

Lundi soir, j’avais fini le volume.

Il ne dépare pas la collection. Soyez sans crainte. Et je ne comprends pas vos doutes sur sa valeur.

Mais je n’en conseillerais pas la lecture à ma fille si j’étais mère !!! Malgré mon grand âge, ce roman m’a troublé. Et excité. On a envie d’Hélène, d’une façon démesurée. Et on comprend très bien votre docteur.

La double scène du rendez-vous est sublime. Je maintiens le mot. Le caractère de la petite fille est très vrai, très neuf. Son enterrement merveilleux. Le récit m’a entraîné. J’ai lu tout, d’une seule haleine.

Maintenant, voici mes réserves : trop de descriptions de Paris, et Zéphyrin n’est pas bien amusant. – Comme personnages secondaires le meilleur, selon moi, c’est

– 528 –

Malignon. – Sa tête, quand Juliette blague son appartement est quelque chose de délicieux et d’inattendu.

Le mois de Marie, le bal d’enfants, l’attente de Jeanne sont des morceaux qui vous restent dans la tête.

Quoi encore ? Je ne sais plus. – Je vais relire.

Je serais bien étonné si vous n’aviez pas un grand succès de femme.

Plusieurs fois en vous lisant, je me suis arrêté pour vous envier et faire un triste retour sur mon roman, à moi – mon pédantesque roman ! qui n’amusera pas comme le vôtre !

Vous êtes ung Mâle. Mais ce n’est pas d’hier que je le sais.

À dimanche et tout à vous.

Votre vieux

 

À ÉMILE ZOLA

[Paris,] mardi soir [30 avril 1878].

Mon Bon,

N’ayant pas reçu de lettre, de vous, hier, j’ai compris que la 1re est pour samedi. – Mais quand la répétition ? – Et à quelle heure ?

Tout à vous.

 

– 529 –

Tourgueneff, que j’ai vu aujourd’hui, va mieux, et compte aller au Palais-Royal samedi, ou tout au moins se flatte d’y pouvoir aller.

Si vous n’avez pas de place pour Maupassant, faites-moi inscrire pour deux places l’une près de l’autre et jouxtant une sortie afin d’avoir un courant d’air. C’est un service que je vous demande. – Faites cela et disposez de mon billet, ça vaut mieux.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Paris, avril-mai 1878.]

Vous étiez belle comme un ange, hier soir, ma chère amie. J’en ai gardé un éblouissement. – Si j’étais revenu avec vous en voiture, je ne vivrais plus. J’en serais crevé d’excitation !

Les soirées de Charpentier sont le comble de la stupidité. Et nous autres (moi en particulier), nous somme des idiots d’y venir. Telle est mon opinion.

N.B. Donnez-moi des nouvelles de votre amie Alice.

À bientôt. Deux violents et larges baisers sur vos royales épaules.

Voilà tout ce qu’avait à vous dire

votre vieux

POLYCARPE.

 

Samedi soir.

– 530 –

À AGÉNOR BARDOUX

[Paris, 2 mai 1878.]

Mon cher ami,

Guy de Maupassant est arrivé chez moi – enchanté de tes promesses. Je t’en remercie et je te prie, je te supplie d’y donner suite.

Comme je lui crois un grand avenir littéraire il faut qu’il ait deux choses : de quoi vivre et le temps de travailler.

Sa place au ministère de la Marine n’est plus tenable.

Au nom des Lettres, tire-le de là !

Tu feras une action juste. Et tu m’obligeras infiniment.

Ton

 

Pense aussi à Laporte.

– Et la Féerie, quoi de nouveau ?

Mais le plus pressé, c’est mon jeune poëte.

***

Jeudi 2 mai.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Paris, 2 mai 1878.]

Ma chère belle,

 

– 531 –

Zola vous a fait inscrire pour une loge. La 1re qui devait avoir lieu samedi est remise à lundi. – Notre voyage de Chenonceaux a été inutilement retardé de 48 heures. – Donc, je n’irai pas à la 1re.

Je suis brisé de fatigue. Mes pauvres yeux n’en peuvent plus à force de lire ! Il est temps que je m’en retourne dans ma Cabane.

À bientôt. Et tout à vous, ange que vous êtes !

Votre vieux

POLYCARPE.

 

Jeudi soir.

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Paris,] jeudi soir [2 mai 1878].

Mon Bon,

La première de la Feuille de rose n’aura lieu que lundi, peut-être même mardi, donc je n’y assisterai pas.

Je vous donne congé dimanche prochain. Dès que je serai revenu de Chenonceaux, je vous écrirai.

Notre dîner aura lieu probablement de vendredi prochain en huit (l’avant-veille de mon départ pour Croisset). Le jour convient à Zola et à moi.

Il s’agit de découvrir un local aéré.

Votre VIEUX vous embrasse.

– 532 –

À GERTRUDE TENNANT

[Paris,] samedi [4 mai 1878].

Ma chère Gertrude,

Je vous remercie du fond du cœur pour votre splendide cadeau. Rien ne pouvait me faire plus plaisir. Je contemple la fille en songeant à la mère. Quand verrai-je en nature l’une et l’autre ? Ne venez pas en France sans me faire un signe d’appel. J’y obéirai avec empressement.

Dans quelles rêveries m’entraîne ce portrait ! Trouville, le rond-point des Champs-Élysées, votre séjour à Rouen, à l’hôtel, vous souvenez-vous ? etc., tout ce que j’ai eu de meilleur dans ma jeunesse ! Mais je n’avais pas besoin de portrait pour cela !

Adieu, ma chère Gertrude, ou plutôt à bientôt, n’est-ce pas ? Et croyez à l’inaltérable affection de votre vieil ami.

 

À EDMOND DE GONCOURT

[Paris,] dimanche soir [5 mai 1878].

Mon cher ami,

Il y a du changement dans mon Programme. Je ne vais pas à Chenonceaux cette semaine. – Donc, j’ai proposé à Zola et à Charpentier de donner, vendredi prochain, le dîner dont nous devons nous fendre depuis longtemps.

Ce jour-là leur convient ainsi qu’à nos conviés.

Et à vous ? quid ?

Ces agapes fraternelles auront lieu au café Riche.

– 533 –

Vous verrai-je demain à la 1re du Bouton de rose ? J’ai assisté à la Répétition. Hum ! Hum !

Un mot de réponse ! Tâchez d’être libre vendredi.

Tout à vous.

 

240 rue Faubourg-Saint-Honoré.

 

À EDMOND LAPORTE

[Paris, 7 mai 1878.]

Ô Bab !

Qu’est-ce qu’une conduite pareille ?

Que devenez-vous ?

Quand vous verra-t-on ?

Mme Pelouze s’est donné une entorse, garde le lit et ne peut nous recevoir. Dimanche dernier, au moment où nous avions fini nos malles, une lettre d’elle est arrivée qui a démoli tous nos projets.

Si, à la fin de cette semaine, nous n’avons pas une autre épître, nous annonçant qu’elle veut bien de nous à présent, nous remettrons la partie. Je visiterai l’Exposition puis retournerai à Croisset où il me tarde de me voir, tant j’ai envie d’écrire dans le « Silence du Cabinet » !!!

Je crois que nous n’irons pas à Chenonceaux la semaine prochaine ? Et j’espère dans huit jours faire mes paquets pour être revenu là-bas le 15.

– 534 –

Et vous ? Ce qui serait gentil, ce serait de visiter l’Exposition ensemble.

Je vous embrasse.

Votre vieux VITELLIUS.

 

À EDMOND LAPORTE

[Paris,] jeudi soir [9 mai 1878].

Mon bon,

Qu’est-ce qu’une conduite pareille ?

Pourquoi ne vous voit-on pas ? Pourquoi n’entend-on point parler de Votre Excellence ?

Vous devez venir salonner bientôt, j’imagine ?

Un petit mot de vous à votre VIEUX qui vous embrasse.

 

À EDMOND LAPORTE

[Paris,] dimanche [12 mai 1878].

Mon vieux chéri,

Rien de neuf. Je dois déjeuner chez Bardoux samedi prochain et là, bien entendu, je reparlerai de vous.

Le lendemain dimanche, je compte être rentré à Croisset. Arrangez-vous pour venir m’y voir dans les premiers jours de la semaine.

J’ai écrit à Pouchet relativement à votre livre allemand.

– 535 –

On va se remettre à la pioche. Assez batifolé.

Je ne vous dis pas de venir coucher à Croisset parce que j’ai peur que Mme de La Chaussée n’y soit encore au commencement de la semaine.

Tout à vous. Je vous embrasse.

Votre GÉANT.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Paris, 15 mai ? 1878.]

Ma chère Princesse,

Voulez-vous de moi, ce soir ?

Mon programme étant chargé, je reste à Paris quelque temps encore – et ne voudrais perdre aucune occasion de vous baiser les mains, et de vous redire, Princesse, que je suis tout à vous.

 

Mercredi matin.

 

À EDMOND LAPORTE

[Paris,] dimanche, 5 heures [19 mai ? 1878].

Chennevières est mis à la porte, et Guillaume va être nommé à sa place. Toute l’administration des Beaux-Arts sera très prochainement nettoyée. Surveillez icelle, d’ici à samedi.

– 536 –

Dès mon retour, je vous donnerai un rendez-vous.

Tibi.

 

À EDMOND LAPORTE

[Paris,] lundi soir, 6 heures [27 mai 1878].

Mon vieux Bab,

Tâchez de venir à Croisset lundi prochain pour dîner et coucher, et apportez toutes vos notes sur Couronne. Je ne vous invite pas pour dimanche parce que Commanville y passera probablement la journée. Nous ne serions pas libres.

Je ne suis revenu de Chenonceaux que hier au soir.

D’Osmoy est venu ce matin déjeuner avec moi, et ne m’a quitté qu’à 4 heures. De cette longue conférence il résulte ceci : rien de positif quant aux Beaux-Arts. La nomination de Guillaume n’est pas encore à l’Officiel. On parle de supprimer la place ? et de créer un ministère des Beaux-Arts. Bardoux branle dans le manche, à ce que prétend d’Osmoy. Beaucoup de députés de la gauche sont mécontents de lui. Enfin, pour le quart d’heure, rien à faire.

J’ai été chez Bardoux à 2 heures ; il venait de partir pour Versailles.

Mais un autre horizon m’a été ouvert, un horizon féminin, mon bon. Nous causerons de tout cela.

Ce soir le jeune Guy dîne chez moi. Demain je dîne chez le père Hugo que j’ai rencontré dans la rue, pas moyen de s’en défaire, et après-demain par le train de huit heures du

 

– 537 – matin je m’emballe pour Croisset, où il me tarde d’être rentré et d’y voir mon bon Laporte, que j’embrasse.

 

Je vous donnerai de la besogne à emporter.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Paris,] lundi [27 mai 1878].

Mes paquets sont faits. Et après-demain j’espère être réinstallé à Croisset, devant ma table ! et en train d’écrire mon chapitre V !

Paris commence à m’écœurer fortement. Quand je l’habite depuis plusieurs mois, il me semble que tout mon être s’en va par mille pertuis et se répand au niveau du trottoir. Ma personnalité s’envole, comme fêlée par le contact des autres. Je me sens devenir cruche. – Et puis, l’idée seule de l’Exposition me fatigue. – J’y ai été deux fois. La vue générale du haut du Trocadéro est vraiment splendide. Cela fait rêver à des Babylones de l’avenir. Quant aux détails, ce qui m’a le plus amusé c’est une basse-cour japonaise. Il faudrait trois mois, à quatre heures par jour pour connaître tout ce qu’il y a dans ces « grandes assises de la civilisation ». Le temps me manque. Faisons notre métier.

Je suis convié au Centenaire de Voltaire. Mais je n’irai pas – car j’en suis à économiser les heures. Cette histoire du Centenaire est bien comique ! Avez-vous vu l’alliance des grandes dames et des poissardes ? Les ennemis de Voltaire sont destinés à être toujours ridicules. C’est une grâce de plus donnée par Dieu à ce grand homme. De celui-là on peut dire qu’il est immortel. Dès qu’on a besoin de lui, on le

– 538 – retrouve tout entier. – Bref, MM. les cléricaux et MM. les monarchistes perdent complètement la boule.

Avez-vous admiré Sardou trouvant que Thiers était un génie grec, un esprit attique ? – (ce qui est vrai – dans le monde dont Sardou est l’Aristophane).

À propos de théâtre, je n’ai été de tout mon hiver qu’une seule fois au spectacle, – et c’était au Palais-Royal, à la 1re du Bouton de rose. L’œuvre est pitoyable, ce dont ne se doute pas l’auteur. Mon ami Zola tourne à l’absurde. Il veut « fonder une école », étant jaloux du rayonnement d’Hugo. Le succès l’a grisé, tant il est plus facile de supporter la mauvaise fortune que la bonne ! – L’aplomb de Zola en matière de critique s’explique par son inconcevable ignorance ! – Je crois que personne n’aime plus l’Art, l’art en soi. Où sont-ils, ceux qui trouvent du plaisir à déguster une belle phrase ? Cette volupté d’aristocrate est de l’archéologie.

Avez-vous lu le Caliban, de Renan ? – Il y a dedans des choses charmantes. Mais ça manque de base, beaucoup trop.

Que devenez-vous, pauvre chère amie ? Que lisez-vous ? À quoi songez-vous ? – Quand se reverra-t-on ? Au nom de votre propre dignité, ne vous abandonnez pas !

Serai-je plus heureux l’hiver prochain, viendrez-vous à Paris ?

J’ai passé cinq jours de la semaine dernière à Chenonceaux, chez Mme Pelouze. On y a fait en l’an 1577, une ribote ornée de femmes nues que j’ai envie d’écrire. Le sujet du roman Sous Napoléon III m’est enfin venu ! Je crois le sentir. Jusqu’à nouvel ordre, cela s’appellera Un ménage

– 539 – parisien. Mais il faut que je me débarrasse de mes Bonshommes. J’espère au jour de l’an prochain être à la moitié de ce formidable bouquin.

Allons ! adieu ! Tâchez de tolérer cette gueuse d’existence et écrivez-moi de longuissimes épîtres. Ce me sera un grand plaisir. – Vous le savez bien.

Amitiés au mari. Et tout à vous ex imo.

GVE.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

Croisset, mercredi, 6 h[eures, 29 mai 1878].

Enfin me voilà rentré dans mes Lares ! Dieu merci ! mais je tombe sur les Bottes !!! Conséquence de mes deux jours passés à Paris. Et surtout de la journée d’hier. – Que de mal pour avoir une voiture ! et quelle pluie ! J’ai été obligé de refaire sécher mes habits au feu, pour les remettre ce matin.

Dimanche soir, j’ai dîné chez moi – tout seul – et je me suis couché dès 10 heures. – Lundi, j’ai eu à déjeuner d’Osmoy, qui m’a accompagné dans mes courses jusqu’à 4 heures. Il a été charmant d’esprit et de cordialité. Cela m’a fait du bien au cœur, car tu sais que Vieux est sensible. Bref, nous nous sommes séparés plus amis que jamais et il m’a promis de me faire une visite à Croisset le 12 juin. Le soir, j’ai eu à dîner mon disciple, qui a partagé mon petit pot-au-feu. J’avais rencontré dans la rue V. Hugo et Mme Drouet (laquelle s’est informée avec beaucoup d’insistance de Mme « de Commanville »). Bref il n’y a pas eu moyen de refuser une invitation à dîner pour hier. Repas fort agréable. – Absence de politique. Sympathie universelle.

– 540 –

Ce matin voyage de Paris à Rouen avec Lapierre chez qui je dînerai demain.

À 11 h 1/2 je suis arrivé ici, par un froid terrible. Mon déjeuner était prêt. Julio a bondi devant moi, et m’a accablé de caresses. – De une heure à trois, j’ai fait des rangements, puis dormi jusqu’à cinq. – Et présentement je puis me remettre à l’ouvrage.

Le jardin me paraît en bel état. Mais la terrasse a bien des vides.

Le Bab viendra me voir lundi. – À moins d’avis contraire, j’attends Ernest, samedi soir.

Maintenant, mon Loulou, parlons de Mme Pelouze. Sa conduite me paraît inexplicable et m’a prodigieusement vexé ! Toché (qui m’a accompagné jusqu’à Amboise) a paru surpris, quand je lui ai dit qu’elle n’avait pas une seule fois répondu à tes billets. – Et quand il a su que vous alliez passer toute la journée à Tours, il a levé les épaules ! Ses protestations d’amitié et compliments littéraires m’ont fait l’effet d’une sorte de réparation. Et puis, à plusieurs reprises, il m’a engagé à revenir à Chenonceaux et à « m’occuper » de Mme P[elouze]. Quel est le sens de tout cela ? – Elle avait peut-être tout bonnement cassé son râtelier ? – Mais en a-t-elle un ?

Cette conduite peu simple contraste avec le caractère que je lui croyais. – Peut-être est-ce un simple caprice ? – Quoi qu’il en soit, ne lui écris pas. Ernest n’a pas non plus à écrire à Toché. – Laissons passer un peu de temps. – Et nous aurons l’explication de ce mystère. –

***

 

– 541 –

J’étais invité par le Comité du Centenaire de Voltaire à orner de ma présence cette petite fête de famille. – Mais j’ai préféré, malgré mon culte pour Voltaire, ne pas perdre deux jours sur le pavé de Paris. – Et revenir dans ma vieille maison me mettre à la pioche. – Tes prévisions se sont réalisées. Monsieur a lampé, à son déjeuner, toute une cruche de Boisson.

***

Toutes les fois que tu recevras une lettre de moi à Chinon, dis à Mme de La Chaussée que je te charge de – etc. – C’est convenu, et exigé.

Adieu, pauvre Loulou. – Promène-toi. Et soigne-toi. – Rétablis-toi !

Et écris le plus souvent et le plus longuement que tu pourras

au VIEILLARD DE CRO-MAGNON,

au SURNUMÉRAIRE,

à ta NOUNOU,

à ta VIEILLE BEDOLLE D’ONCLE

qui t’embrasse.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] jeudi, 3 heures [30 mai 1878].

Va pour mercredi. S’il vous est plus commode de ne venir qu’à 7 heures et demie, je vous attendrai pour dîner.

La dame en question est Mme Adam. D’Osmoy m’a dit qu’elle était plus puissante que tous les ministres.

 

– 542 –

J’ai trouvé Julio splendide, il m’a accablé de caresses.

Votre ami a répandu mardi un […].

Ce soir je me remets à B[ouvard] et P[écuchet] et suis enchanté d’être chez moi tout seul.

Adieu, mon vieux Bab, à mercredi. Votre

 

À tout hasard j’envoie une carte à Guillaume.

 

À HIPPOLYTE TAINE

[Paris,] 240, rue du Faubourg-Saint-Honoré,

jeudi soir [mai 1878 ?].

Mon cher ami,

Vous qui êtes fort en Stendhal, pouvez-vous m’indiquer une édition lisible de La Chartreuse de Parme, et du Rouge et Noir ? Je ne connais que celles de Lévy et de Charpentier, également hideuses. – Et fatigantes pour mes pauvres yeux. Dans le cas où vous posséderiez ces volumes dans les conditions réclamées, je vous les emprunterais.

Pour mes bonshommes (et d’ailleurs, pour moi-même encore une fois), je veux relire ces deux livres.

Baudry m’a rapporté un mot de Broca sur vous, tellement beau que je suis désespéré de ne pouvoir l’introduire dans mon roman, comme spécimen de la bêtise doctorale :

« Pour écrire un pareil ouvrage (votre dernier volume) il faut avoir l’esprit et le CŒUR faussés !!! »

– 543 –

Tirons l’échelle. Conclusion : les médecins sont encore plus bêtes que les gens de lettres, ce qui n’est pas peu dire.

Tout à vous, mon cher vieux.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Paris, mai ? 1878.]

Vous m’attendrissez jusqu’aux larmes, mon bon Tourgueneff.

Il n’est pas possible d’être plus gentil que vous !

Quel ami j’ai en votre personne.

Je vous embrasse.

 

À demain, n’est-ce pas ?

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] lundi soir [3 juin 1878].

Oui, mon Loulou, ton Vieux se trouve bien – et même très bien, au milieu de son vieux Cabinet, dans son vieux Croisset à raboter sa vieille Littérature, sur sa vieille table. Mon Ve chapitre est maintenant tout à fait en train, et si rien ne m’arrête, je puis l’avoir fini à la fin de juillet.

Ton mari m’a tenu compagnie pendant 36 heures. – Et est parti ce matin. Le dîner d’hier lui a plu beaucoup. Il a

 

– 544 – absorbé pas mal d’aloyau, et immensément de crème. Il était fort content de la réussite de ses travaux horticoles.

Mamzelle Julie n’est pas encore revenue. Un gros rhume la retient à Rouen.

Je compte avoir le bon Laporte, mercredi, à dîner et à coucher.

Dimanche prochain j’aurai peut-être à déjeuner M. et Mme Lapierre ?

Fortin s’est engagé à guérir ma tache frontale, qui est maintenant fort laide – aussi prends-je de la liqueur de Fowler comme une jeune fille chlorotique, et du bicarbonate de soude.

Voilà toutes les nouvelles, pauvre chat. Je te félicite de la société de la bonne Flavie. C’est une vraie amie, celle-là ! ou plutôt c’est la vraie ! – Allez-vous jaboter ensemble ! Dis-lui de ma part mille tendresses. Ce ne sera pas trop.

Là-dessus, Monsieur embrasse son poulot et va se coucher.

Ta NOUNOU qui t’aime.

 

À CAMILLE LEMONNIER

[Croisset, 3 juin 1878.]

Monsieur, et trop aimable confrère,

Je viens de lire avec beaucoup d’intérêt votre travail sur Courbet. C’est ça ; ce qui veut dire que je pense absolument comme vous.

– 545 –

Un mot profond m’a fait rêver : « Il n’a pas eu la peur sacrée de la Forme. » Rien de plus juste. – Et c’est pourquoi cet habile homme n’était pas des plus grands.

Ce qui me déplaît en lui c’est le côté charlatan. Du reste, je n’aime les doctrinaires d’aucune espèce. À bas les Pions ! Loin de moi ceux qui se prétendent réalistes, naturalistes, impressionnistes. Tas de farceurs, moins de paroles et plus d’œuvres !

Je repousse, cher Monsieur, l’exagération de vos éloges, mais j’accepte l’assurance de votre sympathie – vous serre la main cordialement,

et suis votre

 

Croisset, près Rouen.

Lundi soir 3 juin.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

Croisset, nuit de lundi [10-11 juin 1878].

[Flaubert gronde tout doucement sa nièce de l’avoir laissé quelques jours sans nouvelles.] Puisque tu te plais à Chinon, pourquoi n’y pas rester jusqu’au 16 ? Profite des bons moments, ils sont rares.

Que vas-tu faire ? et qu’allez-vous faire ? Vous me semblez bien incertains, quant à vos projets de voyage. J’imagine que tu vas d’abord voir un peu l’Exposition et le salon, bien entendu. Mais ensuite, iras-tu directement à Plombières ou à Royat ? Ou bien reviendras-tu dans le

– 546 – pauvre vieux Croisset, qui est maintenant très beau et où je vous plains de ne pas être. Le seul événement de ma semaine a été hier, ici, le dîner de Lapierre. Leur môme, qu’ils m’ont amené, ne m’a pas diverti du tout, mais pas du tout. Son excès d’activité surexcitée par Julio, et d’ailleurs bien naturelle à son âge, comme dirait Prud’homme, m’empêchait de parler, me faisait battre le cœur. Comment des parents sont-ils assez égoïstes pour infliger à leurs amis des supplices pareils ? Mais il est convenu que les célibataires seuls sont égoïstes ! À 9 heures un quart je me suis retrouvé dans ma solitude avec plaisir. Voilà le vrai.

Mes bonshommes se portent bien ; mais, c’est peut-être leur faute, je ne dors pas assez. Pas plus de cinq heures la nuit, et à peine deux dans le jour…

Aujourd’hui, fête à Dieppedalle. Il a passé beaucoup de monde et de bateaux sous mes fenêtres. Comme j’avais tout à l’heure extrêmement froid aux pieds, je viens de me faire du feu. Voilà les dernières nouvelles.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] 13 juin [1878], jeudi.

Ma chère Princesse,

Voilà un mois que je ne vous ai vue ! – et depuis lors, je n’ai pas de vos nouvelles. C’est vous dire que je vous prie de m’en donner, si vous n’avez rien de mieux à faire, toutefois.

À mon retour de Chenonceaux, je me suis présenté chez vous. Vous étiez absente. Je voulais y retourner le lendemain. Mais j’étais tellement trempé par la pluie (bien

 

– 547 – que j’eusse été toute la journée en voiture) que j’ai craint de souiller votre demeure, et me suis abstenu.

Je vous suppose maintenant à Saint-Gratien et ayant repris votre vie d’été. Avec qui êtes-vous ? Quels sont vos compagnons ? Comment va Giraud ? Il était malade dans ces derniers temps.

Bien que je fusse spécialement invité au Centenaire de Voltaire, je me suis abstenu d’assister à cette « petite fête de famille », – à cause des gens avec lesquels je me serais trouvé. N’importe ! Les cléricaux ont eu l’avantage de l’emporter comme bêtise et ridicule. L’alliance des duchesses et des poissardes, des grandes Dames et des grosses Dames (les unes connaissant Voltaire aussi bien que les autres), me semble extrêmement drôle – mais c’est de l’histoire ancienne.

Du reste, je ne sais rien de ce qui se passe, maintenant. Car je ne vois personne et je vis complètement seul. Ma nièce est à Chinon – puis elle ira à Plombières. Jusqu’à la fin de juillet je n’aurai pour compagnie que moi-même, et mon toutou. Je profite de cette solitude pour travailler violemment, et avancer mon lourd et interminable bouquin.

L’attentat contre Guillaume me stupéfie. Pourquoi tuer un homme de 80 ans ? On va profiter de l’occasion pour sévir contre la Presse – ce qui ne servira absolument à rien. Ainsi va le monde.

C’est aujourd’hui que le sort de Taine se décide à l’Académie. J’attends le résultat, pour lui écrire une lettre de félicitations ou de consolations.

Quant à Renan, son affaire est sûre. N’importe, je les trouve l’un et l’autre bien modestes. En quoi l’Académie

– 548 – peut-elle les honorer ? – Quand on est quelqu’un pourquoi vouloir être quelque chose ?

Je vous baise les deux mains, Princesse, et me mets à vos genoux.

Votre vieux fidèle.

 

À ERNEST RENAN

[Croisset, vers le 15 juin 1878.]

GUSTAVE FLAUBERT

présente ses respects à Madame Renan

et félicite l’Académie.

 

Croisset.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] dimanche [16 juin 1878].

Mon Loulou,

J’espère dans ta prochaine lettre que je serai fixé sur vos projets ? – En attendant, je vous plains d’être toujours dans l’incertitude. – Ce qu’il y a de sûr c’est que vous devez pour votre santé (et la santé avant tout) aller, toi à Plombières ou à Royat, et ton mari aux Eaux-Bonnes. Elles lui ont fait trop de bien pour qu’il n’y retourne pas cette année coûte que coûte, – et bien que Plombières te soit moins indispensable, tu

– 549 – aurais grand tort de n’y pas aller. Voilà mon avis, Minerve parle par ma voix. Comme toujours, d’ailleurs.

Cela convenu, je vous conseille de partir illico, pour vous épargner des trimbalages inutiles. C’est du reste le moment d’aller aux Eaux.

Je ne m’explique la conduite de Mme Pelouze que par la Démence ! on répond à des lettres comme celle qu’Ernest lui en a écrit une [sic] avec ma collaboration. Se repent-elle de sa générosité ? ne peut-elle la mettre à effet ? est-ce pour rompre là-dessus qu’elle s’est conduite si drôlement à Chenonceaux ? D’un autre côté, pourquoi ces protestations à mon endroit ? – Je m’y perds, de plus en plus. – Puisque Ernest connaît Simonnot, son homme d’affaires, à sa place j’irais demander audit sieur, ce que cela veut dire. – Car c’était lui, Simonnot, qui devait verser les fonds.

Commissions Mes gilets de flanelle, me rapporter Mes bottes,

Des bobèches de bougies (Suzanne me dit qu’il y en a à Paris, plein une boîte).

***

J’ai passé toute la semaine dans la plus austère, sous-entendu solitude. Le seul événement a été (avant-hier) l’arrivée de Mamzelle Julie. Elle a une laryngite. Fortin lui a ordonné de l’eau de goudron. En somme, elle n’est pas bien malade.

Je suis à peu près au milieu de mon chapitre. Mais je vais le suspendre un de ces jours pour aller à Rouen, à la Bibliothèque. – Ce sera peut-être mercredi ? ce jour-là, je suis invité chez les Lapierre. Mais la Hideur de mon front

 

– 550 –

(qui blanchit, du reste) me contrarie. – Médiocrement, après tout.

Quel temps il a fait depuis mon retour ! de la pluie, du froid, bref une température de chien – un climat d’ours ! aujourd’hui, cependant, le soleil se re-montre.

Pauvre fille, tu m’as l’air de regretter Chinon ! et d’être bien mélancholieuse ! – Soigne ton estomac (car tout dépend de l’estomac, ce qui n’est guère spiritualiste), reprends des forces pour te livrer impunément à la Peinture, et revenir en bel état devant ton

VIEUX qui t’aime et t’embrasse.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] mardi, 7 h[eures] du soir [18 juin 1878].

Mon bon,

Je m’étonne de n’avoir pas de vos nouvelles.

Vous deviez venir demain soir (mercredi) chez votre géant. –

Ne venez que jeudi (après-demain) parce que demain j’irai [1°] à la Bibliothèque 2° me livrer aux soins d’un pédicure et 3° chez votre ennemi Lapierre.

J’ai attendu jusqu’à la dernière heure pour me décider à mon excursion rouennaise – mais n’ayant pas de lettre de vous, j’ai pensé que votre séjour à Paris s’était peut-être allongé ?

 

– 551 –

Il faudra que je retourne plusieurs fois à Rouen. Je suis à moitié de mon chapitre. Répondez-moi, illico. – En tout cas je vous attends jeudi. Si vous ne pouviez jeudi choisissez votre jour, dans cette semaine, bien entendu.

À vous, vieux

votre GVE.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset, 20 juin 1878.]

Je me réjouis à l’idée d’embrasser mon poulot, lundi vers 5 h[eures]. – Et j’attends dimanche matin un billet me confirmant cette bonne nouvelle. – Voilà tout ce que j’ai à te dire, ma chère fille.

À la place d’Ernest, j’irais maintenant chez Simonnot le prévenir que je quitte Paris (ce serait un prétexte). Et je lui exposerais l’état de mon cœur. Naturellement, il en préviendrait sa bourgeoise – puis, j’attendrais.

Une seule chose me chiffonne dans votre retour à Croisset. C’est que j’ai peur que vous ne remettiez

indéfiniment votre voyage aux Eaux – et que les Eaux ne coulent sans vous. Ce qu’il ne faut pas faire.

La maison est prête et vous attend.

***

J’ai eu la visite de Carrière, lundi. – Et hier j’ai passé quatre heures de suite, sans bouger, à la bonne bibliothèque de Rouen, d’où j’ai emporté des livres, que j’avale en ce moment. Après cette séance j’ai été me faire astiquer les

– 552 – pieds à l’île Lacroix puis dîner chez les Lapierre. À 10 heures et un quart, j’étais revenu.

Il faudra que je retourne à Rouen, une ou deux fois, la semaine prochaine.

Tout à l’heure à 5 heures, je vais avoir Valère.

Adieu, pauvre chérie.

N’oublie pas mes commissions.

Je t’embrasse bien fort.

VIEUX.

 

Jeudi, 3 h[eures].

 

À HIPPOLYTE TAINE

Croisset, près Rouen, jeudi 20 juin [1878].

Mon cher ami,

Je vous estime trop, pour vous envoyer des consolations. – Vous connaissez mon opinion sur l’Académie. C’est elle que je plains. – Et votre échec me renforce dans mon bon vieux mépris romantique pour cette institution. Taine enfoncé par Henri Martin – quel tableau ! – Connaissez-vous un drame historique sur la Fronde, par ledit sieur ? Moi j’ai lu cela, monsieur, – c’est beau, je vous le jure !

Vous rappelez-vous qu’un jour, à propos de l’ignorance des critiques, vous me parlâtes de Gustave Planche, trouvant

– 553 – que la Marie Tudor du père Hugo manquait de noblesse – et à ce propos, vous m’avez conté une anecdote sur la grande Elisabeth qui crachait à la figure de ses caméristes.

Pourriez-vous me dire 1° où se trouve cette opinion de Planche et 2° cette anecdote sur Élisabeth.

Mes bonshommes continuent leur chemin. À la fin de juillet j’espère avoir fini mon chapitre. Alors, je serai à la moitié.

Je suis patient. Mais mes pauvres yeux commencent à se fatiguer.

On m’a renvoyé de Paris une lettre de M. Denuelle qui m’invitait à dîner chez lui. Je n’ai pu répondre en temps (ou à temps ?) – car elle m’est arrivée à trois jours de date. Présentez-lui mes excuses.

Bonne pioche, bonne santé, et belle humeur !

Tout à vous.

 

À IVAN TOURGUENEFF

Croisset, jeudi 20 juin [1878].

Mon bon vieux,

Je vous croyais en Allemagne. Et j’attendais un de ces jours une lettre de vous me donnant des détails sur votre chienne de goutte quand les échos de la Presse pénétrant jusque dans ma solitude m’ont apporté le bruit de vos triomphes oratoires. Bravo, mon vieux chéri ! Votre petit discours est charmant ! Je n’ai qu’un regret, c’est de ne pas avoir été là pour vous applaudir. –

– 554 –

Quant à moi, rien de neuf. B[ouvard] et P[écuchet] marchent assez bien. J’espère avoir fini mon chapitre vers la fin de juillet. Alors je serai à la moitié de mon œuvre. Votre ami est patient. – Et mes pauvres yeux commencent à s’user.

Ma nièce et son mari reviennent ici lundi, mais me quitteront bientôt, je crois, pour aller aux Eaux, l’une dans les Vosges, l’autre dans les Pyrénées. – Moi, je ne bouge.

Où ce billet vous trouvera-t-il ? Qu’il vous porte toutes mes tendresses !

Je vous embrasse.

 

Aucune révélation de nos amis du dimanche. Je sais, seulement, que Mme Daudet est re-mère.

***

Je trouve que Taine enfoncé par H. Martin, c’est drôle !

 

À MARIE RÉGNIER

Croisset, dimanche [23 juin 1878].

Chère confrère,

J’ai reçu mon exemplaire hier matin et j’ai relu l’œuvre, dont je me souvenais parfaitement. Et d’abord, merci pour la belle dédicace. Cette attention a « chatouillé de mon cœur l’orgueilleuse faiblesse ».

Le récit s’avale très vite, c’est amusant et bien composé. Quand vous honorerez mon gîte de votre présence, je vous montrerai les coups de crayon dont je vous ai balafrée. Il y a

– 555 – des choses exquises, d’autres qui me choquent comme banales et n’étant pas dignes de vous ; mais en somme cela fait un très joli conte. Je vous expliquerai pourquoi je dis « conte » et non « roman ».

Votre pièce eût été maintenant perdue : la saison est mauvaise.

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Bougival, 16 rue de Mesmes, les Frênes.

Dimanche 23 juin [1878].

Moi aussi, mon bon ami, je croyais être en Allemagne à l’heure qu’il est : pas du tout ! Je me suis laissé embobiner dans cette affaire de Congrès international, qui n’aura et ne peut avoir aucun résultat – et me voilà prononçant des discours et patati et patata ! Mon ami, quelle drôle de chose qu’une assemblée délibérante ! Voilà Hugo qui prononce hier un superbe discours ; ce discours est acclamé – l’impression en est votée – comme dans la Constituante ! – et cinq minutes plus tard on vote une résolution, diamétralement contraire à son discours – et il la vote Lui-Même !! Nous avons une Commission qui siège tous les jours (j’en suis le vice-président) – nous piétinons sur place comme des imbéciles – et je commence à croire que nous le sommes effectivement. J’en ai par-dessus la tête, et je file dès jeudi pour Carlsbad – où je vous prie de m’écrire (C[arlsbad], Bohême, poste restante). L’eau que j’y boirai est aussi une illusion peut-être – mais ça n’est pas si visible.

Quant à vous santé et patience – voilà ce que je vous souhaite de tout mon cœur.

 

– 556 –

J’ai vu Zola un instant : il a acheté une petite maison dans les environs de Maisons-Laffitte – et il va s’y installer.

Ce n’est certes pas un grand écrivain que H. Martin – mais avouez que Taine dans le fauteuil de Thiers – cela paraît monstrueux ! – Personnellement – j’aime beaucoup Martin et je suis content de son succès.

Je vous embrasse

IV. TOURGUENEFF.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] mercredi [26 juin ou 3 juillet 1878].

Ma chère Princesse,

J’ai eu de vos nouvelles indirectement, dimanche dernier, par le Général anglais (dont je ne sais pas le nom, – d’autant plus que ma cuisinière l’a estropié en me l’annonçant – le nom, et pas le général), enfin, ce grand maigre, qui vient chez vous, quelquefois – homme fort aimable, et d’excellentes manières.

Il fait une tournée artistique dans ma localité (comme disait M. de Villèle en parlant de la Grèce) et m’a paru enchanté de tout ce qu’il voit.

Nous avons causé de « la Princesse », naturellement. C’est vous dire que sa visite m’a été agréable.

Je n’en ai pas reçu d’autres depuis un mois. – Le temps s’écoule tranquillement et laborieusement.

 

– 557 –

Le bon Taine m’a écrit, la semaine dernière, pour me donner un renseignement que je lui demandais. Il me paraît très consolé de son échec. Vous me dites que tout le monde, au fond, ambitionne d’être de l’Académie française. – Pas tout le monde, je vous assure ! Et si vous pouviez lire dans ma conscience vous verriez que je suis sincère. Les protestations là-dessus sont de mauvais goût. N’importe ! je crois que je ne calerai pas. Cet honneur n’est point l’objet de mes rêves. Ce que je rêve, les hommes ne peuvent pas me le donner.

Pour dire le vrai, je ne rêve plus grand-chose. Ma vie s’est passée à vouloir saisir des Chimères. J’y renonce.

Il paraît que Paris est intolérable, odieux – et torride. Ici, non plus, la chaleur n’est pas médiocre. Je vous souhaite un peu de fraîcheur à Saint-Gratien. En bougerez-vous ? Non, sans doute ? Car je ne crois nullement à votre visite, que m’a annoncée ce bon général ! Cependant ?… Ah ! cela, ce serait un honneur et un bonheur – car, vous savez, Princesse, que je suis

votre fidèle et dévoué

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset, 30 juin 1878.]

Mon cher Guy,

Comment va votre pauvre maman ? Je voudrais avoir de ses nouvelles – des vôtres aussi. – Et n’ai rien de plus à vous dire.

 

– 558 –

Je travaille comme 36 mille hommes. Présentement, c’est la Grammaire française qui m’occupe – est-ce bête, mon Dieu ! Bref, j’espère avoir fini mon chapitre V (= la Littérature) à la fin de juillet. Et alors je serai à la moitié de mon livre.

Aucune révélation de nos amis. – Que va devenir Zola, sans Le Bien public ? – car cette feuille a expiré aujourd’hui même.

Je voudrais savoir comment se sera passé Fracasse.

Et la Vénus rustique, que devient-elle ? Et mes notes sur cet idiot de Stendhal ?

Bonne pioche et belle humeur.

Je vous embrasse.

Votre vieux

 

Rien de neuf du côté de Bardoux ?

 

À LÉONIE BRAINNE

Croisset, mardi soir, 10 [9] juil[let 1878].

Polycarpe s’ennuie de n’avoir pas de nouvelles de sa chère belle amie. Comment va cette santé et la mine, et l’humeur ? et le jeune Homme ? quels sont vos projets ? etc.

Moi, je mène une vie si plate que je n’ai pas la plus petite anecdote à vous narrer. Je continue mon « pénible labeur » – c’est-à-dire mon abominable bouquin. – En de certains jours je me sens éreinté comme un vieux cheval de

– 559 – fiacre, mais je continue, et ça se passe, – une fatigue chassant l’autre. À la fin de ce mois, j’espère être à la moitié de la susdite œuvre. – Pensez-vous à ce que c’est que de travailler sur la même idée pendant cinq ou six ans ! – Le pire, l’horrible, c’est qu’on doute de soi, les trois quarts du temps. – Chienne d’occupation, qu’on chérit et qui vous torture.

Mon disciple Guy m’a écrit une lettre lamentable. Il a toutes sortes d’embêtements. – Mais vous êtes « sa seule consolation » (sic), c’est-à-dire la seule personne dont la société lui fasse du bien – ce qui ne m’étonne pas. Car vous êtes belle et bonne. Rien qu’à vous regarder, on se sent mieux.

Que vous dirais-je ? J’ai voulu lire le roman du bon Claudin. Mais je me suis arrêté au bout de quelques pages. Je reprendrai cette lecture. Mais franchement, j’en ai tant d’autres à faire que j’abandonne celle-là, – pour le quart d’heure. Mes yeux parfois n’en peuvent plus. Et j’ai passé l’âge où on lit « des nouveautés ».

Que devient Georges ? Je lui ai demandé par lettre s’il était vrai qu’on lui destinât la chaire de Cl. Bernard. Pas de réponse.

Et la forte Alice ? ne devait-elle pas orner nos bords, aller jouer à Dieppe ?

Voilà longtemps que je n’ai vu le second Ange. Ma nièce s’est présentée hier chez elle. Monsieur et Madame étaient à Gisors pour une 1re communion.

Un sot été, n’est-ce pas ? – du froid et de la pluie. Je voulais faire le triton dans la Seine mais la température s’y oppose.

– 560 –

Je ne sais rien de ce qui se passe dans le Monde, par la raison que, Le Bien public étant crevé, je ne reçois plus aucune feuille – oui, Madame, pas un organe.

Pourquoi l’ex-préfet Lizot se promène-t-il en voiture aux alentours de nos guérets ? mystère.

Autre mystère. Expliquez-moi pourquoi ma haine contre le 16 mai et les soutiens d’icelui ne s’est pas calmée et même ne fait que s’accroître. Je me le demande et n’en puis trouver la cause. Je suis un très mince républicain. Et cependant le renfoncement que le grand parti de l’ordre a encore éprouvé hier me fait plaisir. Plus on tape sur la crête du bourgeois, plus je suis content. Au fond, je n’ai pas d’autre opinion. Il n’y a qu’un crime au monde, c’est la Bêtise. Il faut donc la haïr violemment et d’ailleurs ne suis-je pas

L’EXCESSIF !

qui voudrait bien vous embrasser excessivement.

***

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

Croisset, mardi soir 10 [9 juillet 1878].

Bien que le mois de mai prochain soit loin du présent mois de juillet, je pense au mois de mai prochain puisque alors je dois vous voir ! – Je n’ai pas eu de chance, dernièrement ! Ma nièce me charge de vous dire que vous auriez dû la prévenir de votre séjour à Paris. Elle eût été vous faire une visite car le p[ère] Didon et moi, nous lui avons tant parlé de vous, apparemment qu’elle vous aime. Voilà la commission faite.

– 561 –

À la fin de ce mois j’espère être à la moitié de mon abominable bouquin. – En de certains jours je me sens broyé par la pesanteur de cette masse – et je continue cependant, une fatigue chassant l’autre. C’est de la conception même du livre que je doute ? Il n’est plus temps d’y réfléchir. Tant pis ! N’importe, je me demande souvent pourquoi passer tant d’années là-dessus, et si je n’aurais pas mieux fait d’écrire autre chose ? Mais je me réponds : que je n’étais pas libre de choisir – ce qui est vrai. Enfin, mon acharnement à ce travail rentre tout à fait dans ce que le docteur Trélat appelle « la Folie lucide ».

Vous me parlez de Sylvanire – qui ne vous semble pas forte. C’est tellement mon opinion que je ne vais plus la voir. À quoi bon ? À mon âge on ne doit plus rien faire d’inutile. – Pas plus que lire des « Nouveautés ». Aussi, ai-je abandonné dès la 20e page le roman de mon ami Claudin. Comment avoir la force physique d’écrire des choses pareilles ! – Quel style ! Oh ! là ! là ! Et puis mes yeux commencent à se fatiguer. Et j’en abuse plus que jamais.

J’ignore Marius Topin. Et le roman de Richepin mêmement.

Quant à l’abbé Michon (que j’ai connu jadis à Constantinople), son livre sur les écritures me semble celui d’un Farceur. Avez-vous remarqué qu’il trouve ma signature « en coup de sabre » pareille à celle de Collot d’Herbois et de Fouquier-Tinville ? Peut-on dire des bêtises de cette force ? Et si c’est là une science, merci !

Banville m’a, ce matin, envoyé une nouvelle édition de ses Odes funambulesques. Les notes m’ont re-amusé. Notre jeunesse à nous autres, vieux romantiques, s’y retrouve un peu.

– 562 –

À propos de romantique, vous savez que j’admire absolument le discours du père Hugo au Centenaire de Voltaire. C’est un des grands morceaux d’éloquence qui existent – tout bonnement. Quel homme !

Vous ai-je dit qu’il me fait une scie relativement à l’Académie française ? (lui, et quelques autres, le bonhomme Sacy, entre autres). Mais votre ami n’est pas si bête – ni si modeste. – Partager le même honneur que MM. Camille Doucet, Camille Rousset, Mézières, Champagny et Caro, ah ! non ! mille grâces.

« Rohan ie suys. » Tel est le fond de mon caractère. Taine est un gobe-mouches – qui devient un peu ridicule. On a eu tort de le refuser. Mais il a eu tort de se présenter sous « l’Égide de la Réaction ». Quant à son livre, ce n’est pas ça. Si l’Assemblée constituante n’eût été qu’un ramassis de brutes et de canailles, elle eût vécu ce qu’a vécu la Commune de 70. Il ne dit pas de mensonges. Mais il ne dit pas toute la Vérité – ce qui est une façon de mentir. La peur violente qu’il a eue de perdre ses rentes lors de « nos désastres » lui a un peu oblitéré le sens critique. Il ne suffit pas d’avoir de l’esprit. Sans le caractère, les œuvres d’art, quoi qu’on fasse, seront toujours médiocres. L’honnêteté est la première condition de l’esthétique.

Quant à Henri Martin, c’est un pur idiot. J’ai lu de lui, cet hiver, des scènes historiques sur la Fronde, genre Vitet, qui sont d’un joli tonneau. Qu’on soit la lune d’un soleil, très bien. – Mais l’être d’un lampion comme Vitet, c’est se mettre plus bas que les chandelles à 36.

Ah ! pauvre Littérature, où sont tes desservants ? Qui aime l’Art, aujourd’hui ? – Personne. (Voilà ma conviction intime.) Les plus habiles ne songent qu’à eux, qu’à leur

– 563 – succès, qu’à leurs éditions, qu’à leurs réclames ! Si vous saviez combien je suis écœuré souvent par mes confrères ! Je parle des meilleurs.

Allons, adieu. Écrivez-moi de longues lettres si vous le pouvez. Vous ferez bien plaisir à votre vieil ami.

Mes meilleurs souvenirs à votre grand Horticulteur.

 

À IVAN TOURGUENEFF

Croisset, mardi soir 10 [9] juillet [1878].

Eh bien, mon bon cher vieux, comment allez-vous ? La goutte est-elle partie, ou tout au moins vous laisse-t-elle tranquille ? Et l’humeur, comment va ?

Quant à moi rien de neuf. Je travaille toujours avec acharnement mon abominable bouquin. À la fin de ce mois j’espère avoir fini le chapitre V. Après celui-là j’en aurai encore V ! – sans compter le volume de notes. En de certains jours je me sens broyé par ce fardeau. Il me semble que je n’ai plus de moelle dans les os. Et je continue, comme un vieux cheval de fiacre, – fourbu, mais courageux. – Quelle entreprise mon bon ! Pourvu qu’elle ne soit pas insensée ? C’est de la conception même du livre dont je suis inquiet. Enfin, à la grâce de Dieu ! il n’est plus temps d’y réfléchir. N’importe, je me demande, souvent si je n’aurais pas mieux fait d’employer tant de temps à autre chose.

Ma nièce est ici à Croisset – et depuis qu’elle reboit du cidre (indignez-vous) n’a plus de maux d’estomac. Elle se fait arranger la salle de billard en atelier et va se remettre à la peinture. Elle et son mari, sachant que je vous écris, me chargent de présenter toutes leurs amitiés à mon grand ami.

– 564 –

J’ai reçu une lettre lamentable de mon disciple Guy de Maupassant. La santé de sa mère lui donne des inquiétudes, et lui-même se sent malade. Son ministère (de la Marine) l’énerve et l’abrutit, à ne pouvoir plus travailler. Et « ces dames » sont impuissantes à le distraire ! D’ailleurs comme « l’Europe nous les envie » encore plus que nos institutions elles ont en ce moment tant d’occupation qu’il est impossible de les aborder. Après l’Exposition, il y en aura bien une vingtaine de mille crevées par excès de travail – (sic).

Zola est propriétaire d’une maison de campagne – dont les planchers, étant pourris, ont failli crouler sous lui. Le Bien public est comme mort, vous le savez, mais il (Zola) va continuer à brandir l’étendard du naturalisme dans Le Voltaire – un nouvel organe.

Mme Alph. Daudet est accouchée d’un garçon. Voilà tout ce que je sais de nos amis.

Calme plat à l’horizon politique, il me semble ? Hier, il y a eu des élections pour la Chambre où les amis de l’ordre ont été enfoncés.

J’ignore si le Capitaine Fracasse de Catulle a réussi.

L’été est abominable. Tous les jours de la pluie ! Je voulais faire le triton dans la Seine mais la température s’y oppose.

Quand revenez-vous ? – Moi, je ne bougerai guère de ma cabane, d’ici à la fin de l’année – sauf peut-être une quinzaine au mois de septembre pour aller chez la Princesse. Et pour visiter l’Exposition.

Viendrez-vous me voir cet automne ? Vous savez bien que je ne vous invite pas – parce que vous êtes trop

– 565 – désagréable avec vos préoccupations de Départ. Si vous devez rester moins de 8 jours, je ne veux pas de vous ! Il me serait pourtant bien doux de vous avoir, mon bon cher vieux. L’hiver, nous nous voyons dans de mauvaises conditions, c’est-à-dire avec trop de monde autour de nous. Nos petits amis sont bien gentils… mais… aucun n’est vous enfin.

Tenez-vous en joye. Écrivez-moi, et pensez à votre

GVE FLAUBERT

qui vous aime et vous embrasse.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] mercredi matin,

9 h[eures, 17 juillet 1878].

Votre lettre datée du 15 ne m’arrive qu’aujourd’hui 17 ! Et celle-ci vous parviendra-t-elle assez vite pour vous dire bonjour avant votre départ ?

Depuis 15 jours il y en a une de moi qui vous attend à Carlsbad. Réclamez-la.

Elle était, il me semble, assez longue. Homme étrange dans ses projets, je vous embrasse.

Dès que vous serez en Russie, écrivez-moi !

J’ai fini hier, mon Ve ch[apitre], celui de la Littérature. Je vais bien. Mais je suis un peu échiné. Ce livre est lourd.

Tout à vous, mon bon vieux.

Bon voyage, – et revenez vite.

 

– 566 –

Votre

 

Mme Régnier. (Sic.)

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] nuit de mercredi [17-18 juillet 1878].

Faites-moi le plaisir, mon bon, de passer chez Laurens éditeur, 3 bis rue Bonaparte, et de lui demander à quelle époque a paru la première édition du Dictionnaire général de la politique par Maurice Block ?

Rien de plus, mon Bab.

Ici on trouve qu’il y a longtemps qu’on ne vous a vu.

Vous seriez gentil de m’envoyer un mot de réponse pour me donner vos nouvelles. F…-vous comme un âne ? Avez-vous [vu] Guy ? Pensez-vous à la commande pour la copie de Corneille ?

Je vous embrasse.

 

À FRANÇOIS COPPÉE

Croisset, jeudi 18 [juillet 1878].

Doublement merci, mon cher Coppée, pour votre volume et pour la pièce qui m’est dédiée. Vous avez deviné mon goût, car La Tête de la sultane est, parmi vos récits, celui que je préfère.

 

– 567 –

Mon seul reproche est qu’ils sont trop courts. On n’en a pas assez. Rare défaut.

Mais, à partir de L’Exilée, je m’incline absolument, et je ne mets à mon enthousiasme aucune restriction. Vous exprimez sous une forme exquise et personnelle ce que chacun de nous a éprouvé. Cette modernité vous appartient en propre. La maîtrise éclate à chaque vers. Quels bijoux surtout que L’Amazone et Le Train de banlieue ! Comme c’est senti ! En lisant ces choses-là, on éprouve pour vous de la reconnaissance.

Je vous embrasse.

Votre vieux

 

À GEORGES CHARPENTIER

[Croisset, 24 juillet 1878.]

Mon cher ami,

La note ci-incluse vous démontre que votre auteur travaille comme XV bœufs ! – J’aurais besoin immédiatement des susdites brochures et livres.

Envoyez-les-moi par le chemin de fer à Croisset ou par la poste en plusieurs paquets ou : à Rouen, quai du Havre, 7, à M. Pilon, pour remettre à M. G. Flaubert.

Je profite de l’occasion, mon bon, pour vous demander comment se portent : vous, Mme Marguerite, et les mômes. Et les chiens.

Je n’ai aucune nouvelle d’aucun de nos amis.

 

– 568 –

Tourgueneff doit arriver maintenant à Pétersbourg ? – Je sais que Zola est devenu propriétaire d’une maison de campagne. Le Bien public étant supprimé, dans quelle feuille continue-t-il à brandir l’étendard du Naturalisme ?

Alph. Daudet n’est-il pas aux Petites-Dalles ? Et Goncourt ? – etc.

J’ai lu l’assignation de Judith – et la lettre de son époux. C’est gigantesque.

Pour moi, je suis maintenant perdu dans la Politique (théorique) – et je commence la seconde moitié de mon horrifique bouquin.

Sur quels bords êtes-vous ?

Je vous embrasse vous et les vôtres.

 

Croisset. Mercredi 24.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] mercredi soir [24 juillet 1878].

Vous seriez bien gentil de passer chez Charpentier et de dire ceci de ma part : j’ai envoyé (ce soir même) une liste d’ouvrages, à acheter chez Guillaumière, dont j’ai le besoin le plus pressant.

Comme le jeune Charpentier est fort négligent et qu’il est peut-être à quelque bain de mer, la recommandation me paraît salutaire.

 

– 569 –

Vous pouvez dire à Labarre que je l’autorise à ouvrir ma lettre.

Rien de neuf, vieux Bab. Je pioche le plan de ma Politique.

N’oubliez pas ce pauvre bougre de Guy, ni la commande pour Corneille.

Je vous embrasse. Votre

 

À bientôt.

 

À HIPPOLYTE TAINE

Croisset, mercredi 24 juillet [1878].

Mon cher ami,

J’ai encore recours à vous.

J’aurais besoin de savoir que lire sur ces deux questions :

Le droit divin

Le suffrage universel.

C’est l’histoire, ou mieux l’origine du droit divin qui m’inquiète. Il doit avoir été formulé par les légistes des Stuarts ? – et n’être pas (comme doctrine) beaucoup plus vieux. Il se rattache à Saül !!! (je n’en doute pas). Mais il me faudrait quelque chose d’un peu moins vieux. Je ne vois que Bossuet (Politique tirée de l’Écriture sainte) et Bonald ?

 

– 570 –

N’avez-vous pas écrit une brochure sur le suffrage universel ? – Comment l’avoir ? Qui a formulé ce droit-là ?

Continuer : partie 12 sur 28