Correspondance - Tome V
À Sa Nièce Caroline ........................................................ 84
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 28 parties.
Comme étant notre Ancien, il faut que vous l’imposiez à Guy. Je la sens.
Là-dessus, je vous embrasse, en vous souhaitant une Bonne Année. Et à vous, votre vieux
À EDMA ROGER DES GENETTES
Nuit de Noël [24-25 décembre 1876].
Je n’ai rien à vous dire, sinon que je pense à vous – et regrette infiniment de ne pas vous voir cet hiver à Paris. – Je
– 207 – vous imite, car je n’irai pas avant les premiers jours de février.
Je travaille, d’une façon frénétique, – et plus que si j’avais 25 ans.
Pour prendre l’air, je vais tout à l’heure aller à la messe, dans un petit couvent de religieuses, à une demi-lieue d’ici au bord de l’eau. – Suis-je assez romantique !
Ma nièce est à Paris. – Je suis donc tout seul me grisant le plus que je peux avec mes phrases. En escamotant la vie, elle pèse moins.
Tâchez de lire un peu. Il me semble que si j’étais près de vous, je vous dirais de bonnes paroles.
Que 1877 soit moins mauvais, puisqu’il ne peut être pire !
Je vous embrasse. Votre vieil ami
GVE FL.
Amitiés au bon mari.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] jour de Noël,
4 h[eures, 25 décembre 1876].
Mon Caro,
J’ai obéi aux ordres de Madame, en lui écrivant moins souvent et un peu plus longuement – et Madame se plaint !
– 208 –
Madame n’est pas juste ! Mais comme je tiens au service de Madame, je commence par l’embrasser, bien que j’aie attendu une lettre d’elle, hier, et aujourd’hui – car tu m’avais dit que tu m’écrirais samedi ou dimanche. Mais la capitale, le monde, les visites, peut-être quelque « partie de plaisir », je conçois ! je conçois.
Eh bien, moi aussi, je me suis livré aux distractions ! J’ai été cette nuit à la messe, à S[ain]te-Barbe, chez les bonnes Religieuses où j’ai conduit Noémie et Mme Chevalier. Voilà ! N’est-ce pas d’un beau romantisme ? – Et je m’y suis plu beaucoup, pour dire le vrai.
J’ai refusé une autre distraction, celle d’aller le jour de l’an chez ma belle-sœur. Je lui ai répondu que j’avais moi-même du monde à dîner, ce jour-là, ce qui est vrai, puisque Valère viendra dîner et coucher.
Le mercredi suivant, j’irai chez Mme Lapierre.
Mes belles résolutions de me coucher de bonne heure n’ont pas tenu ! C’est plus fort que moi. Depuis quatre jours, je ne fais pas autre chose que de relire mes 12 pages, auxquelles je trouve toujours un coup de pouce à donner. – Si bien que je me trouve en retard d’une semaine. Des explications du Moscove, il résulte que, si j’ai fini le 15 février (ou même le 30 ?) mon volume peut paraître cet été. – Je ne bâcle pas la besogne pour cela, bien entendu. –
Mon petit ménage continue à bien aller, mais j’ai eu un fort agacement causé par le bois qui ne brûlait pas du tout. Il m’a fallu en acheter une corde de sec.
Tu conviendras que je suis bien économe (j’aime qu’on me rende justice ! rends-la).
– 209 –
Il me reste encore 20 francs. – C’est peu pour mes cadeaux de jour de l’an et pour vivre pendant le mois de janvier. Un filet du Pactole est indispensable.
Aujourd’hui je me débarrasse d’un arriéré de correspondance. – Avant le bateau j’aurai écrit dix lettres. Ça m’assomme et m’irrite. Tout ce qui n’est pas maintenant mon travail (et ce qui dérange les habitudes de Monsieur Vieux) m’est odieux. – Les journées passent vite, bien que je regrette (à chaque moment et deux fois par jour, régulièrement) la compagnie de ma pauvre fille ! – Nous nous entendons si bien n’est-ce pas ?
Adieu, chérie, deux forts bécots
de ta vieille
NOUNOU.
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset,] jour de Noël [25 décembre 1876].
Hélas, chère Princesse, je ne serai pas là samedi prochain, pour vous souhaiter la bonne année. Mais mon cœur sera chez vous, n’en doutez pas ! Car personne, plus que moi, ne vous désire heureuse.
Il faut que je reste dans ma solitude pour activer ma besogne, si je veux faire paraître un volume au printemps prochain. Or j’ai besoin qu’il paraisse.
Quand vous serez un peu sortie des embarras et ennuis du jour de l’an, écrivez-moi un peu pour que j’aie de vos
– 210 – nouvelles. La vue seule de votre écriture est une fête pour moi.
J’ai lu l’article de Renan, dont vous me parliez dans votre dernière lettre. Il explique absolument ce qu’est l’homme – lequel est très haut selon moi. Son invocation à Minerve me semble du plus grand style. Je n’ai pu m’empêcher de lui écrire mon admiration. – Nous autres, qui sommes des Latins, nous ne comprenons guère ces natures rêveuses, un peu troubles, et toujours flottantes comme des nuages. Il faut les prendre ainsi, pourtant. Leur mouvement oscillatoire paraît de la versatilité. Rien, au contraire, n’est plus solide ! Mais il ne faut pas exiger d’elles une carrure n’appartenant qu’aux esprits taillés par assises, et d’un aplomb constant.
Je suis très honoré que la reine de Hollande se soit souvenue de moi. Je ne lui ai parlé que pendant cinq minutes, mais ne demanderai pas mieux que de la connaître davantage. Des gens qui s’y entendent m’ont beaucoup vanté son esprit.
Qu’avait donc le pauvre Giraud ? Comme je le plains du chagrin, du tourment que lui donne sa femme. Rien n’est plus triste que de voir souffrir ceux qu’on aime.
Que 1877 vous soit tolérable ! – Et croyez pour cette année-là, comme pour les suivantes, à l’entier dévouement
de votre vieux fidèle
– 211 –
À GUY DE MAUPASSANT
Croisset, jour de Noël [25 décembre 1876].
[…] Eh bien ! et vous, quoi de neuf ? L’affaire de La Nation s’emboîte-t-elle ? Le drame historique avance-t-il ?
Moi, je travaille démesurément, bien que j’aie écrit peu de pages. Cependant j’espère avoir fini à la fin de février. Vous me verrez au commencement de ce mois-là. C’est peu « naturaliste », mais « ça se gueule », qualité supérieure.
Comment peut-on donner dans des mots vides de sens comme celui-là : « Naturalisme » ? Pourquoi a-t-on délaissé ce bon Champfleury avec le « Réalisme », qui est une ineptie de même calibre, ou plutôt la même ineptie ? Henry Monnier n’est pas plus vrai que Racine.
Allons, adieu ! Bonne pioche et belle humeur pour 1877. Embrassez fortement votre mère pour moi.
À GERTRUDE TENNANT
[Croisset,] jour de Noël [25 décembre] 1876.
Ce jour-là, les Anglais sont en fête ! et je vous imagine, autant que je le puis, chez vous, entourée de vos beaux enfants, avec la Tamise à vos pieds. Moi, je suis complètement seul. Ma nièce et son mari sont à Paris depuis six semaines. Je n’irai pas les rejoindre avant le commencement de février, afin d’aller plus vite dans ma besogne et de pouvoir publier mon petit volume de contes au printemps. Mon Saint Jean-Baptiste est à moitié. Je meurs d’envie de vous lire celui-là, avec les deux autres. Quand
– 212 – sera-ce ? Quand irez-vous en Italie et surtout quand en revenez-vous ?
Si vous êtes « contente de ce que je m’ennuie de vous », soyez-le pleinement, chère Gertrude !
Pendant les longues années que j’ai vécues sans savoir ce que vous étiez devenue, il n’est peut-être pas un jour que je n’aie songé à vous. C’est comme ça !
Bénie soit l’inspiration qui vous a poussée à venir me retrouver ! Mais je ne vous lâche plus ! Il faut s’écrire et se voir, n’est-ce pas ?
Notre « grand âge » à tous les deux nous permet de n’être plus modestes. Or, c’est une vérité que les trois quarts de mes connaissances sont stupides. Je suppose que la noble Angleterre vaut sous ce rapport la spirituelle France. Donc, il ne faut plus fréquenter que ceux qui vous plaisent, c’est-à-dire ceux qu’on aime.
Vous avez bien raison de me dire (à propos de votre fils) que les gens raisonnables sont enclins à faire des folies. Les excentricités les plus graves sont généralement produites par les personnes de jugement, ou qui passent pour telles. C’est pour cela, sans doute, qu’il n’y a pas un comédien dans les prisons… leur métier est un exutoire par où s’épanche leur déraison, ce besoin d’extravagance que nous avons tous, plus ou moins. Voici un principe d’esthétique (vous voyez que je ramène tout à mon métier), une règle, dis-je, pour les artistes : Soyez réglé dans votre vie et ordinaire comme un bourgeois, afin d’être violent et original dans vos œuvres. Quant à votre fils, je conçois vos inquiétudes parisiennes, mais je les crois exagérées. Se perd qui veut ! On n’a jamais tenté personne ; on se tente soi-même.
– 213 –
Je vous remercie de détester le Trouville moderne. (Comme nous nous comprenons !) Pauvre Trouville ! la meilleure partie de ma jeunesse s’y est passé. Depuis que nous étions ensemble sur la plage, bien des flots ont roulé dessus. Mais aucune tempête, ma chère Gertrude, n’a effacé ces souvenirs-là. La perspective du passé embellit-elle les choses ? Était-ce vraiment aussi beau, aussi bon ? Quel joli coin de la terre et de l’espèce humaine ça faisait, vous, vos sœurs, la mienne ! Ô abîme ! abîme ! Si vous étiez un vieux célibataire comme moi, vous comprendriez bien mieux. Mais non, vous me comprenez, je le sens.
À ce moment de l’année on se souhaite un tas de choses. Que faut-il vous souhaiter ? À moi, il me semble que vous avez tout. Je regrette de n’être pas dévot afin de prier le ciel pour votre bonheur.
Ma nièce Caroline se livre maintenant à l’étude de la physiologie. Elle dévore les livres de votre ami Huxley.
Mes amitiés à toute la ménagerie de Dolly, et bon larynx à Miss Eveline.
À EDMOND LAPORTE
[Croisset,] mercredi, 5 heures [27 décembre 1876].
Eh bien, soit, mon bon ! Car avant tout il ne faut pas que l’amitié soit oppressive. Mais arrangez-vous pour partir très tard.
1° Dites au public néanmoins que vous dînez chez moi le jour de l’an.
– 214 –
2° Informez-vous si Bataille est à Hautot. J’ai besoin de le savoir promptement pour Commanville.
Et à dimanche.
Votre GÉANT vous attend et vous embrasse.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] dimanche, 3 h[eures, 31 décembre 1876].
Allons ! ma pauvre fille que 1877 vous soit léger ! Vous savez ce que je vous souhaite, c’est-à-dire ce que je me souhaite, car votre bonheur est le mien !
Autrefois, ce jour-là (le jour de l’an), Julie nous ayant pris par la main, moi et ta mère, nous allions d’abord chez Mme Lenôtre, qui nous engouffrait dans son bonnet, en nous embrassant – puis chez le père Langlois, chez M. et Mme Bapeaume, chez Mme Lormier, chez Mme Énault et chez la mère Legras, pour finir par Mme Le Poittevin – autant d’intérieurs différents et de figures que je revois nettement ! – La longueur des boulevards m’ennuie encore ! – Nous avions nos quatre petites fesses coupées par le froid, et nos dents tenaient dans les morceaux de sucre de pomme à ne pouvoir les en retirer ! – Quel tapage chez ton grand-père ! La porte ouverte à deux battants dès 7 heures du matin ! des cartes plein un saladier, des embrassades tout le long de la journée, etc. et demain zéro, solitude absolue – c’est comme ça !
Je passerai mon temps à préparer la fin de ma seconde partie, – qui sera ratée – ou sublime. Je ne suis pas sans de grandes inquiétudes sur Hérodias. Il y manque je ne sais quoi ? Il est vrai que je n’y vois plus goutte ! Mais pourquoi
– 215 – n’en suis-je pas sûr, comme je l’étais de mes deux autres contes ? – Quel mal je me donne !
Hier, pour rafraîchir ma pauvre caboche j’ai fait une promenade à Canteleu. Après avoir marché pendant deux heures de suite, Monsieur a pris une chope chez Pasquet où on récurait tout, pour le jour de l’an. Pasquet a témoigné une grande joie en me voyant, parce que je lui rappelle « ce pauvre M. Bouilhet ! », et il a gémi plusieurs fois. – Le temps était si beau, le soir, la lune brillait si bien, qu’à 10 heures je me suis re-promené dans le jardin « à la lueur de l’astre des nuits ». Tu n’imagines pas comme je deviens « amant de la nature ». Je regarde le ciel, les arbres et la verdure avec un plaisir que je n’ai jamais eu ! Je voudrais être vache pour manger de l’herbe.
J’ai lu la Correspondance de Balzac. Eh bien, c’est pour moi une lecture édifiante. Pauvre homme ! quelle vie ! comme il a souffert et travaillé ! – quel exemple ! Il n’est plus permis de se plaindre quand on connaît les tortures par où il a passé, – et on l’aime. Mais quelle préoccupation de l’argent ! et comme il s’inquiète peu de l’Art ! Pas une fois il n’en parle ! Il ambitionnait la gloire, mais non le Beau. D’ailleurs que d’étroitesses, légitimiste, catholique, collectionneur, rêvant la Députation et l’Académie française ! – Avec tout cela, ignorant comme un pot – et provincial jusque dans les moelles : le luxe l’épate. Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott !
J’aime mieux la Correspondance de Voltaire. L’ouverture du compas y est autrement large !
***
Je suis bien aise que tu te plaises au cours de Claude Bernard. Quand tu voudras faire sa connaissance, rien de
– 216 – plus facile. En te recommandant de mon nom, je suis sûr qu’il t’accueillera très bien.
C’est une joie profonde pour moi, mon pauvre Loulou, que de t’avoir donné le goût des occupations intellectuelles. Que d’ennuis et de sottises il vous épargne ! Chez toi d’ailleurs, le terrain était propice et la culture a été facile. Pauvre chat ! comme je t’aime ! et que j’ai envie de t’embrasser ! – Quelles bavettes nous taillerons, quand nous nous reverrons.
Ma lettre a été interrompue par la visite de Juliette et de son fils. Ils se sont informés de toi et de ton mari. – Pour refuser le dîner de demain, j’ai dit que j’avais Laporte – et peut-être vous deux.
Je viens de recevoir le Divin gingembre. Ça, c’est une attention – et de plus un bon paquet de tabac, – autre douceur. Donc double remerciement.
À 6 heures 1/2 je vais voir arriver Valère. Julie me charge de te souhaiter la bonne année.
Tu devrais bien prendre du papier plus grand.
Adieu je vous embrasse tous les deux et toi cent fois, ma pauvre chère fille.
Ta vieille NOUNOU.
À ERNEST COMMANVILLE
[Croisset, 31 décembre 1876.]
Bataille ira à Paris cette semaine, et probablement jeudi ou vendredi vous écrira pour vous donner un rendez-vous. –
– 217 –
Il est tellement disposé à vous servir qu’il m’a dit que, si l’affaire ne réussissait pas près de Donon, il « verrait ailleurs ». Ce mot est venu sans aucune provocation de ma part.
L’ingénieur qui irait voir votre usine (si Donon consent) est un M. Cottard.
Je n’ai que le temps de plier ma lettre.
Tout à vous.
GVE.
Dimanche, 6 h 1/2.
***
Quel déjeuner ! – J’en suis encore paf !
À LÉONIE BRAINNE
[Croisset, dimanche 31 décembre 1876.]
Chère belle,
Je vous souhaite la Bonne-Année, tout bêtement ! oui ! comme un bourgeois bien que vous oubliez votre pauvre petit père Loulou. – L’autre géranium également. – Car elle m’avait promis une visite qu’elle ne m’a pas donnée – et je lui ai écrit deux fois, sans avoir de réponse.
Nous devons, je crois, dîner ensemble rue de la Ferme, mercredi prochain. – À moins qu’il n’y ait changement dans les projets ?
– 218 –
D’ici là, – mille tendresses ! – et que 1877 soit tolérable !
Je baise toutes les places de votre jolie personne que vous abandonnerez à mon amitié peu respectueuse. – Car vous n’êtes pas encore respectable chère belle ! mais toujours enviable. – Et désirée.
Votre
SAINT POLYCARPE.
À EDMOND DE GONCOURT
[Croisset,] dimanche 31 décembre [1876].
Mon bon cher vieux,
Que 1877 vous soit léger ! – et entr’autres souhaits, que La Fille Élisa vous apporte beaucoup de gants ! Puissiez-vous être le michet de la Fortune !
Tourgueneff aussi, a perdu de notables sommes. Les compagnons me paraissent étrillés par le sort ? Pauvres nous !
L’idée que vous auriez pu quitter votre jolie maison d’Auteuil m’a fait trembler car, à nos âges les habitudes sont tyranniques ; on crève quand on en change. – Comment allez-vous faire durant cette année, puisque vos revenus sont en suspens ? Vous et moi nous sommes si incapables de gagner notre vie ! C’est une preuve de nature aristocratique. Mais ce n’est pas gai, tous les jours.
Quant à mes affaires, elles ne se remettent pas, elles languissent. – Pendant quatre ans je serai encore très gêné. – À moins que mon neveu ne trouve de l’argent ? – Mais le
– 219 – principal, c’est que, quoi qu’il advienne, je ne quitterai pas Croisset où je me plais de plus en plus. – S’il le faut, j’abandonnerais plutôt mon logement de Paris. Mais nous n’en sommes pas là. Du reste, j’ai pris depuis un an (non sans effort) l’habitude de ne plus m’inquiéter de l’avenir. Advienne que pourra ! Chaque jour suffit à sa tâche.
Je travaille démesurément, bien que la copie aille très lentement. Hérodias est maintenant à son milieu. Tous mes efforts tendent à ne pas faire ressembler ce conte-là à Salammbô. Que sera-ce ? Je l’ignore.
Je viens de lire la Correspondance de Balzac. Il en résulte que : c’était un très brave homme. Et qu’on l’aurait aimé. Mais quelle préoccupation de l’Argent ! et quel peu d’amour de l’Art ! Avez-vous remarqué qu’il n’en parle pas, une fois ? Il cherchait la gloire mais non le Beau. Et il était catholique, légitimiste, propriétaire, ambitionnait la Députation et l’Académie. Avant tout ignorant comme une cruche, provincial jusque dans la moelle des os, le luxe l’épate. – Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott ! – En résumé c’est pour moi un immense bonhomme mais de second ordre. – Sa fin est lamentable. Quelle ironie du sort ! mourir au seuil du Bonheur !
Cette lecture, du reste est édifiante. Mais j’aime mieux la Correspondance de M. de Voltaire ! – L’ouverture du compas y est un peu plus large !
Que vous dirai-je encore ? Je me porte comme un chêne. Hier, je me suis promené dans le bois pendant trois heures. (Je ne prends l’air que les jours où je commence à étouffer.) – Et le soir, la lune était si belle, que je me suis re-promené dans mon jardin, « à la lueur poëtique de l’astre des nuits ».
– 220 –
Au mois de septembre dernier, vers la fin, j’ai eu comme vous des vertiges nerveux qui m’ont fait peur. Ce n’est rien, du tout . Soyez donc sans crainte. Les miens provenaient, je crois, d’avoir voulu (lors de mon dernier séjour à Paris) « faire le Jeune Homme » ? – J’y avais réussi, d’ailleurs.
J’ai réellement souffert, dans ces derniers temps, de n’avoir personne à qui parler de l’affaire Germiny ! Pauvre bougre, il finit par m’attendrir ! Et je trouve que la France lui doit une récompense nationale. – Car enfin, il l’amuse. Et tout amuseur est un bienfaiteur. La branlade d’un Monsieur dans une pissotière a occupé la capitale du monde civilisé pendant quinze jours ! Les plus belles œuvres d’art, les plus grandes découvertes scientifiques n’ont pas causé tant d’émotion quand elles ont paru ! C’est beau ! Ainsi, la décharge de ce bourgeois enfonce la question d’Orient ! Sa manustupration avec le bijoutier (– une perle ! –) a plus d’ampleur que la conférence des diplomates à Constantinople. La peau de ses testicules coiffe tous les Français ! Nous nous égarons dans ses poils ! – Nous sommes asphyxiés par son urine !
Que faire pour rivaliser avec ce bougre-là ? On ne me recevrait pas dans une université catholique et voilà longtemps déjà que je me rate.
– Quelle élégie « au murmure de l’onde arrosant les ardoises », etc.
Allons adieu ! je vous embrasse tendrement.
Votre VIEUX SOLIDE.
– 221 –
Puisque votre roman est fini, et que vous l’imprimez en placard, je le lirai donc dès mon retour à Paris ? Je m’en réjouis d’avance.
Amitiés aux amis.
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 50, rue de Douai.
Ce 2 janv[ier 18]77.
Mon cher ami,
Sur la page suivante vous trouverez un morceau de poésie dicté par un maître d’école à sa classe (à l’occasion du nouvel an), que le fils de notre concierge – un garçon de 8 ans – vient d’offrir à ses parents. La mère (qui, par parenthèse, ne sait pas lire) est venue montrer cette belle chose à Mme Viardot (elle en était fière, et avait la larme à l’œil) et moi, je me suis hâté de copier ce pur chef-d’œuvre pour vous l’envoyer. Sondez, si vous pouvez, les profondeurs de cette âme de pion, dissous dans la rhétorique !
Je suis pris au genou gauche par une attaque de goutte ; j’espère que cela ne sera rien – mais pour le moment je ne puis pas bouger.
Et vous, vous travaillez toujours bien ? – La santé est bonne ?
Je vous embrasse affectueusement.
IV. TOURGUÉNEFF.
CHERS PARENTS !
– 222 –
Un nouvel an commence sa carrière
Et vous savez les vœux que mon cœur peut former.
Il en est un surtout que l’amour nous suggère :
C’est de vous voir toujours m’aimer
Autant que je cherche à vous plaire !
Jaloux du bonheur des amants
Le temps s’amuse à détruire leur chaîne ;
Ce nœud, qui leur fut cher, les fatigue et les gêne ;
Le vent emporte leurs serments – Et pour l’amante infortunée Le plus souvent la bonne année
Est celle qui vient de finir !
Mais la tendresse filiale
N’est point sujette au repentir : Toujours vive, toujours égale,
Le temps ne peut arrêter ses progrès ;
Semblable au feu de la Vestale,
Son ardeur ne s’éteint jamais !
À IVAN TOURGUENEFF
[Croisset,] jeudi, 3 heures [4 janvier 1877].
Merci de votre morceau de poésie, mon bon Tourgueneff. Il est chouette !
Guérissez votre genou.
Je travaille le plus que je peux pour avoir fini le 15 février, ce qui me paraît bien difficile. Que de mal me « fous-je ».
Respects et amitiés chez vous.
– 223 –
Votre
GVE FLAUBERT
vous embrasse tendrement.
À ERNEST COMMANVILLE
[Croisset, 4 janvier 1877.]
Bataille demeure tout près de Delahante, avenue Gabriel, même côté, – je crois, du reste, vous avoir donné son adresse ? c’est dans les 30 ?
Vous voyez qu’il est plein de bonne volonté et que je l’avais relancé.
Pourquoi n’ai-je pas de lettre de Caro ? J’ai peur qu’un de vous deux ne soit malade ? – À moins que les visites n’aient trop absorbé Madame.
Par ce temps de jour de l’an, on ne peut du reste compter sur une correspondance régulière !
Je vous embrasse tous les deux.
GVE.
Jeudi, 3 h[eures].
Je reçois la lettre de B[ataille] à l’instant.
– 224 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] vendredi, 5 h 1/2 [5 janvier 1877].
Pas de facteur ! pas de lettres !
Y en a-t-il une de perdue ? – Je suis sérieusement inquiet. Ce n’est pas gentil de me laisser si longtemps sans nouvelles.
Les dernières étaient de samedi.
Ci-joint une photographie pour toi que Mme Tennant me charge de te remettre.
Sabatier a passé ici, tout cet après-midi. Tu lui demanderas ce qu’il pense d’Hérodias.
Mais je n’aurai jamais fini au mois de février !
N’importe ! dans un mois je serai près de vous ! – Il n’y aurait pas de raison pour ne point rester à la campagne indéfiniment – et puis, il m’ennuie trop de ne pas voir ma pauvre fille !
Dans ma prochaine, je te raconterai mon jour de l’an.
Vite une lettre – ou même un télégramme.
Mais j’espère que demain, enfin, j’aurai une épître.
Je t’embrasse bien fort.
VIEUX.
– 225 –
À ÉMILE ZOLA
[Croisset,] vendredi soir [5 janvier 1877].
Votre lettre m’a fait grand plaisir, mon cher ami. Et il me tarde, comme à vous, de nous voir.
Ce sera de dimanche prochain en quatre semaines. Je compte partir d’ici le 3 février. – Hélas ! je n’arriverai point avec Hérodias terminée. Je n’en serai qu’à la fin de la seconde partie. Mais la 3e sera fortement esquissée. Je travaille beaucoup et n’avance guère. D’ailleurs je n’y vois plus goutte. Quant à la santé, elle est splendide.
Et la vôtre ? Vous ne me parlez pas de votre cœur ?
Quand sera-t-elle jouée votre Farce pour le Palais-Royal ? Je vous assure que j’y serai beau comme énergumène.
Ne m’envoyez pas votre Assommoir. Ça me perdrait. Je serais dessus trois jours – et mon départ en serait retardé.
Je crève d’envie de le lire – et je vous assure que ma résolution est héroïque.
Mais remettez-le chez mon portier le 1er ou le 2 février.
Ce que j’ai souffert de n’avoir personne près de moi pour deviser de cet excellent Germiny est inimaginable ! C’est dans ces moments-là qu’on sent le besoin d’un ami ! – Quelle histoire ! Moi, ça me fait croire à Dieu ! – On devrait à cet homme-là une récompense nationale ! tout amuseur étant un bienfaiteur.
Adieu – ou plutôt à bientôt.
Amitiés aux camarades et tout à vous.
– 226 –
Mettez-moi de côté les bêtises qui seront dites sur L’Assommoir.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] dimanche, 2 h[eures, 7 janvier 1877].
Mon Loulou,
Il me semble que j’ai bien des choses à te dire.
1° J’ai été fort inquiet de n’avoir pas de tes nouvelles, car ta lettre de jeudi ne m’est arrivée qu’hier. – Avec ma belle imagination je me figurais les choses les plus sinistres. – Et tous ces jours-ci le facteur n’est arrivé qu’entre deux et trois heures de l’après-midi ! – Hier matin, j’ai été trois fois sur le quai pour le voir venir. – Enfin, j’ai eu ta bonne petite lettre.
2° Ernest en a reçu une de Bataille envoyée par moi immédiatement, et où ledit sieur s’explique.
3° Quant à Noémie, elle est enceinte de quatre mois. Comme elle aime beaucoup son mari, ils font des démarches pour qu’il revienne à Rouen. Son intention est d’élever son enfant et de ne plus aller à journées – elle se plaît beaucoup à mon service. Voilà tout ce que je sais par Julie. Néanmoins, veux-tu que je lui fasse des propositions directes ? Je crois qu’elles seront repoussées. Mon intention était de la reprendre cet été et de me passer de domestique mâle, – par économie.
– 227 –
(Tu ne remarques pas combien je dépense peu d’argent dans ma solitude. C’est bien la peine d’être vertueux !)
4° Tu ne m’as jamais parlé de ta femme de chambre. En es-tu contente ?
***
Sans doute tu as vu le bon Laporte et il t’aura conté ses tristes affaires ? Elles m’ont navré ! Le pauvre garçon a eu un mot exquis, après me les avoir dites : « C’est un rapport de plus entre nous deux. » Comme s’il était content de sa ruine, qui le fait me ressembler.
Un peu avant son arrivée, j’avais eu la visite de Juliette et de son fils, qui ont beaucoup insisté pour que j’aille dîner à l’Hôtel-Dieu. – J’ai répondu que j’avais du monde à dîner, et que le lendemain, 1er janvier, je vous attendais. – Ernest est revenu une heure après ! Bref, le jour de l’an, pour ne pas faire la bête (on aurait su, d’ailleurs, que vous n’étiez pas venus), vers cinq heures je me suis acheminé à pied vers Rouen. Le Mont-Riboudet m’a paru plus lugubre que jamais ! Au coin du jardin de ma maison natale j’ai retenu un sanglot ! Et je suis entré. J’avais pour commensaux un M. Dumont, ancien bourgeois de Rouen, avec sa femme, complètement sourde, et son fils, un serin membre du barreau de Paris. – De plus, l’inévitable Caudron, qui a été le joli cœur de la société. Mon frère n’a pas dit un mot ! Il est d’une tristesse farouche, d’une irritabilité nerveuse excessive – et en somme, très malade, selon moi. C’est aussi l’opinion de Caudron. Juliette (que j’ai trouvée très gentille) m’a dit que ses parents lui en voulaient toujours de ce qu’elle habite Paris. Son père la dernière fois qu’il y est venu lui a déclaré qu’« il n’y refoutrait plus les pieds ». Je te donnerai d’autres détails sur ce repas, lequel était archiluxueux, et funèbre !
– 228 –
Oh, que j’aime mieux un simple bouilli, avec la franchise du cœur et des assaisonnements intellectuels !
Décidément, je suis amoureux de la mère Grout ! Toute la famille était réunie, mardi, quand j’ai été voir Frankline et lui remettre le Balzac. On n’imagine pas une chose plus charmante que la manière dont elle regardait ses enfants et caressait la main de son fils ! J’en étais attendri jusqu’aux moelles.
Après quoi, j’ai été au cimetière. J’avais pris sur moi 80 francs, toute ma fortune, pour payer le gardien. Mais la note qu’il m’a remise se monte à 135 francs (on lui doit plusieurs années). Je trouve ce genre de dettes peu convenable. Il faudrait tâcher d’en être quitte promptement. Ça me ferait plaisir.
Puis dîner chez les Lapierre. Mes Anges sont bien futiles ! Je crois qu’elles aiment en moi, l’homme. Mais quant à l’esprit, je m’aperçois même que souvent [je] les choque, ou que je leur parais insensé. Tout cela m’a fait perdre deux jours ! Néanmoins, je compte avoir fini ma 2e partie d’aujourd’hui en quinze. Je préparerai la troisième – puis, tu me reverras. – Car il m’ennuie beaucoup de ma pauvre fille. – Je tâche de n’y point songer. Mon départ est fixé pour le 3 février, au plus tard.
Zola m’a écrit, au nom de tout le petit cénacle, une lettre très aimable. Je lui gâte son hiver. On ne sait plus que faire le dimanche. – Dans le dernier dîner, ils ont porté un toast en mon honneur.
Puisque tu fais des visites, va donc voir ce pauvre Moscove, il t’en sera reconnaissant ; et ce sera une bonne action puisqu’il est malade.
– 229 –
Quel est ton rêve à propos de Claude Bernard ?
Le mot de Fanny : « Que vous êtes glaciale », lui ressemble bien ! J’ai envie de la revoir.
Et tu n’as pas encore lu la « Prière à Minerve » de Renan ? Cela me choque. Il me semble que mon élève devrait faire les lectures que je lui prescris. Sabatier ne partage pas absolument mon enthousiasme. Tant pis pour lui !
Voici un verset d’Isaïe que je me répète sans cesse, et qui m’obsède, tant je le trouve sublime : « Qu’ils sont beaux, sur les montagnes, les pieds du messager qui apporte de bonnes nouvelles ! » Creuse-moi ça. Songes-y ! Quel horizon, quelle bouffée de vent dans la poitrine.
Du reste, je suis perdu dans les prophètes…
Adieu, pauvre chat. Deux bons baisers de ta NOUNOU qui te chérit.
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset, 10 janvier 1877.]
Mon cher ami,
Moi, à votre place, voici ce que je ferais.
J’irais franchement chez Duval et lui dirais tout ce que vous m’écrivez. – En lui faisant comprendre que vous ne pouvez pas continuer à perdre ainsi votre temps.
À moins que vous ne préfériez attendre mon retour, que j’ai fixé au 3 février. – Donc, de dimanche prochain en trois semaines on s’embrassera.
– 230 –
Que de choses n’aurons-nous pas à nous dire ! Si vous saviez comme j’ai souffert de n’avoir personne avec qui causer de ce bon Germiny !
Voyez-vous quel trouble cette histoire-là a dû produire dans « l’Hôtel des Farces » – et le plaidoyer du garçon pour Germiny !!!
L’Âme du Vieux se répand sur la Capitale.
Je continue à travailler Phrénétiquement et vous embrasse.
Votre GVE.
Mercredi.
À ERNEST COMMANVILLE
[Croisset, 11-12 janvier 1877.]
Je voulais vous écrire tantôt entre 5 et 6 pour vous dire comment se serait passée la visite de Laporte. Mais le temps était si affreux que je l’excuse de n’être pas venu. Ce sera pour demain sans doute.
N.B. La présente n’est que pour vous dire que : je suis absolument sans le sol. – Ce qui n’est pas tout à fait exact, j’en possède 10 ! mais pas un centime de plus.
***
Ci-inclus une lettre de Me Bonenfant.
À demain, ou après-demain une lettre plus longue.
– 231 –
Il est plus de trois heures. Il serait temps de se coucher.
Là-dessus, mon bon, « serviteur ».
Tendresses à Caro.
GVE FLAU.
Nuit de jeudi.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] vendredi, 5 h[eures, 12 janvier 1877].
Laporte sort d’ici. « J’y avais pensé », m’a-t-il dit après avoir lu la lettre d’Ernest. – Car j’ai trouvé que la franchise était ce qu’il y avait de mieux. – Et je lui avais donné tout bonnement le susdit papier. Les finesses ne sont pas de mon école. –
Mais il ne sait pas s’il trouvera l’argent nécessaire ? – En tout cas, il va écrire à ton mari – et le verra vers le 20 de ce mois-ci, époque [où] il doit retourner à Paris.
***
Maintenant, pauvre chat, embrassons-nous !
***
Ma 2e partie sera achevée dans trois ou quatre jours. Donc, au 3 février le plan de la dernière sera bien développé et peut-être en aurai-je écrit la moitié ?
– 232 –
Il est vrai que je travaille sans discontinuer à table et dans mon lit. – Car je ne dors presque plus – du tout.
***
Laporte a rencontré Bataille il y a deux jours. Donon était trop occupé pour le recevoir. Il y retourne prochainement et re-verra Ernest.
Après une pioche aussi violente que celle où je suis plongé (car, depuis un an, sauf 15 jours au mois de septembre, monsieur a été dans une création permanente) je serai bien aise de prendre a little entertainment.
— Donc, préparez-vous à me combler de douceurs ! Et surtout à avoir de bonnes mines ! Il faudra être folichon pour récréer Vieux. – Je tâcherai de ne pas m’impatienter à propos de la cuisinière. Mais je redoute d’avance le tapage des voitures ! Le silence absolu qui m’entoure est, je suis sûr, une grande cause d’exaltation intellectuelle. – Pour que l’imagination soit libre, il ne faut ne sentir aucun poids sur soi.
Tu continues toujours à te livrer à la physiologie. Très bien ! – Ma joie serait de te voir enfoncer « un bon docteur » quelconque. – Ce qui ne te sera pas difficile, dans quelque temps. Ces messieurs étant généralement d’une ignorance crasse. Voilà la vraie immoralité : l’ignorance et la Bêtise ! Le Diable n’est pas autre chose. Il se nomme Légion.
Je m’étonne que tu n’aies pas compris la grandeur et la Vérité de la « Prière à Minerve ». Elle résume l’Homme intellectuel du XIXe siècle. – Quant au reste de l’article ce n’est que bien et encore ? La vie manque à ces souvenirs. On ne voit pas les personnages. Ton observation sur saint Paul n’est pas juste. Car Renan ne dit rien qui ne soit
– 233 – parfaitement historique. « Le Dieu inconnu » est une ânerie de l’apôtre – révérence parler.
Tâche, ma Caro, de m’écrire un peu plus longuement, tes lettres sont ma seule distraction.
C’est le 26 courant la fête de saint Polycarpe. Je la fêterai mentalement, étant un autre SAINT, – moi-même,
et qui te bécote.
***
N’oublie pas de faire une visite à la petite mère Charpentier.
Je reverrai donc, prochainement, de Fiennes, un des attraits de la capitale !!!
À ERNEST COMMANVILLE
[Croisset,] mardi 16 janvier [1877].
J’ai reçu ce matin votre lettre, les cent francs et le paquet de journaux. Donc, réparation ! Je regrette ma lettre d’hier au soir. Mais je ne m’étais jamais trouvé (depuis mon temps du quartier Latin) dans une pareille détresse. – Je n’ai pu envoyer ma Bonne à Rouen, n’ayant pas de quoi lui payer le bateau de Bouille. – De plus, j’étais fort inquiet de vos santés, n’ayant pas de vos nouvelles ; de là irritation de nerfs et idées funèbres.
Je trouve, contrairement à votre avis, que j’ai bien fait de montrer votre lettre à Laporte. Il eût deviné la finesse et il eût été blessé, soyez-en sûr. Au contraire, cette lettre ne l’a nullement étonné. Car son premier cri a été : « J’y pensais
– 234 – moi-même ! » Puis il a ajouté : « Mais où trouver de l’argent ? », etc.
Du reste, vous le verrez au commencement de la semaine prochaine. Il doit être à Paris vers le 20.
Je vous avouerai que votre lettre de ce matin me désole, mon pauvre ami ! L’avenir se rouvre donc plus sombre que jamais ! Quand serons-nous tranquilles ? Quand le serai-je ?
Vous n’allez rien tirer de votre usine ! à cause des hypothèques. – Et quand tout sera fini de ce côté-là, avec quoi, comment vivre et où ?
Retournez donc chez Bataille ! Harcelez-le ! tant pis ! une dernière tentative ! – Et examinez avec Laporte s’il n’y a pas quelque chose à faire ? avant de prendre une résolution aussi grave que celle de la Vente.
J’ai peur que ma saison d’hiver ne soit pas gaie ? – Et pourtant j’aurais besoin d’un peu de distraction et de Fraîcheur, car ma pauvre cervelle est rôtie.
Je viens d’écrire une lettre salée à Me Bonenfant. – Je lui déclare qu’il me faut de l’argent tout de suite et que ses explications m’embêtent.
N.B. Je prie Caro d’écrire à Frankline pour qu’elle demande à son mari s’il pense à mes Samaritains. Il saura ce que ça veut dire.
***
J’aurai peut-être fini Hérodias vers le 15 février. Donc mon volume pourrait paraître cet été – et j’aurais quelques balles.
– 235 –
Il m’en faudra à Paris. Pensez-y, mon Bon – et d’ici à quelques jours, je compte en recevoir, pour finir mon mois, payer ma Bonne et faire mon voyage.
***
La mort d’Henry Monnier m’a fait de la peine et celle de Buloz plaisir.
Sur le billet de faire-part de M. Boulet avez-vous remarqué qu’il s’appelait Pharaon ? – Ça m’a fait rêver. – Quel singulier état mental que celui de parents qui infligent à un nouveau-né un nom pareil ! Ce trait d’union entre les Sésostris et la Rouennerie est démesuré ! Sublime !
Embrassez-bien Caro pour moi.
Tout à vous.
GVE.
Pourquoi cette coupure aux ciseaux dans un des journaux que vous m’avez envoyés ? – est-ce quelque chose qui vous concerne ?
P.-S. Quand vous écrirez à Quibel, dites-lui qu’il vous ferait plaisir de se livrer encore à un voyage. Il reste à Pissy des fleurs de quoi emplir une charrette. Inutile de les perdre et il en manque dans le jardin. Leur place est toute trouvée.
– 236 –
À IVAN TOURGUENEFF
Croisset, mardi 16 janvier [1877].
Mon cher Vieux,
Comment va la goutte ?
Ma nièce m’a écrit que vous lui sembliez Monrose !
Est-ce le résultat de vos affaires d’argent ? Goncourt me dit que les siennes vont très mal. Les miennes ne prennent pas, non plus, une belle tournure.
Je me demande si dans quelque temps il sera possible de vivre, sans s’occuper d’argent, sans être banquier, sans vendre ou acheter n’importe quoi. – Jolie perspective pour l’humanité ! – Tous épiciers !
Les Grecs n’auraient pas fait ce qu’ils ont fait sans les mines du Laurium, qui leur procuraient le moyen de n’avoir pas de métier. – Comme il faut être philosophe pour tolérer la vie, mon cher ami !
J’ai travaillé cet hiver d’une façon gigantesque. Aussi, mon Hérodias avance. Quand j’arriverai à Paris (le 3 février – de samedi prochain en quinze) il me restera peut-être cinq ou six pages ? – Donc je crois vous donner le tout (selon vos prescriptions, Monseigneur) vers le 15 février. – De cette façon le volume paraîtrait en français au commencement de mai, ou au milieu. Il serait temps encore.
Mais si vous partez pour la Russie le 15, on ne vous aura donc pas cet hiver ? Ce doute m’embête.
Je sais que Catulle fait répéter une pièce à l’Ambigu. – Si vous le voyez dites-lui que je compte aller à la première.
– 237 –
Que dit-on de L’Assommoir paru hier ? J’ai écrit à Zola de ne pas me l’envoyer. Ça me dérangerait. Mais je brûle de le lire.
Je vous embrasse.
Votre
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mercredi soir,
11 h[eures, 17 janvier 1877].
Oui, ma pauvre fille, vous m’avez fait passer deux ou trois mauvais jours. Tâche qu’ils ne se renouvellent pas. – Parlons d’abord des choses embêtantes. –
Après avoir payé le mois de Noémie, ce que je lui devais pour mon ménage et acheté quelques petites provisions, il me reste encore 6 francs. – J’en aurai dépensé 300 en un mois (celui du jour de l’an !) et sauf 38 francs de bois que je dois à Leroux je n’ai pas un sol de dette. Je suis obligé de tout acheter, Chevalier ne me donnant aucun légume ! – En revanche, il soigne très bien le jardin. J’ai dirigé les plantations d’arbres exportés de Pissy. – Et au printemps notre pauvre vieux Croisset sera magnifique.
Tu ne saurais croire combien la vente de Dieppe m’afflige et me fait peur sous tous les rapports. Ton pauvre mari en recevra un coup profond. Mais s’il le faut, résignons-nous ! Cependant, ne pourrait-il pas attendre encore un peu ? On va reconstituer le Crédit Foncier. Peut-être y aurons-nous des amis ? Tout n’est pas dit du côté de Donon. Ernest a-t-il revu enfin Bataille ?
– 238 –
Si j’insiste tant là-dessus, c’est que je prévois ceci : quand il n’y aura plus moyen de revenir sur la décision, une occasion se présentera qui fera regretter de l’avoir prise.
Laporte est venu aujourd’hui. Vous le verrez dans une huitaine, jeudi sans doute, car il doit être à Paris le mercredi 24. Votre jugement sur lui est faux. Maintenant j’en suis sûr. – Car il m’a demandé encore combien il faudrait d’argent.
Il est décidé, s’il ne trouve rien, à rester (quand même) à Couronne et à y vivoter n’importe comment, pour ne pas quitter sa maison – ce que je comprends parfaitement. À un certain âge le changement d’habitude c’est la mort.
Il venait de me quitter que Lapierre est venu. Pendant 2 heures et demie j’ai pris des notes qu’il me dictait sur une Dame, à propos d’un roman inspiré par lui le jour que nous avons été ensemble au Vaudreuil. – La conclusion que j’avais imaginée se passe maintenant ! J’avoue que cela m’a flatté. J’avais préjugé que la dame finirait par un mariage Riche et Catholique. C’est ce qui se conclut présentement. Voilà une preuve de jugement, hein ?
Aussi n’ai-je rien fait de toute la journée ! – ce dont j’enrage car je voudrais bien avoir tout fini pour le 15. Quand j’arriverai à Paris il ne me restera que le grand morceau final, 7 ou 4 pages ! – Donc, il me sera impossible d’être à Paris avant le 3 ! – J’en suis à compter les minutes ! Tant pis pour Mme Régnier. « Tout pour les dames », ça se dit. Mais « l’Art avant tout », ça se pratique.
***
Ce matin, j’ai eu une conversation exquise avec Mamzelle Julie. En parlant du Vieux temps elle m’a rappelé
– 239 – une foule de choses, de portraits, d’images qui m’ont dilaté le cœur.
C’était comme un coup de vent frais. Elle a eu (comme langage) une expression dont je me servirai. C’était en parlant d’une dame. « Elle était bien fragile… orageuse même ! » Orageuse après fragile, est plein de profondeur.
***
Guy m’a envoyé un article de lui sur la Poésie française au XVIe siècle, que je trouve excellent.
Pourquoi méprises-tu les portraits de tes Ancêtres ? Ils s’abîment au grenier. Je vais les accrocher dans le corridor. – Premièrement, ça fera un peu de couleur. Et puis, ils sont si naïfs que ça vous entraîne dans des rêveries historiques, lesquelles ne manquent pas de charme.
***
Ma Bonne a été à l’Hôtel-Dieu. Tout le monde sorti. Le jeune homme se promenait. Donc ce n’est pas grave.
***
Maintenant, mon Caro, il ne faut pas se coucher, mais se mettre au Festin de Machærous ! Ce sera « un fort gueuloir », comme dirait mon pauvre Théo.
Écris-moi de vraies lettres.
Ta vieille NOUNOU
te bécote bien fort et tendrement, surtout.
– 240 –
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset, 17-18 janvier 1877.]
Mon cher Guy,
Je trouve très bien votre article sur la Poésie française.
Cependant j’aurais voulu un peu plus d’éloge de Ronsard. Je vous dirai en quoi je trouve que vous ne lui rendez peut-être pas une justice suffisante ?
Mais encore une fois je suis très content de vous.
Si vous voyez Catulle et que sa pièce de l’Ambigu ne soit pas jouée avant le 5 février, dites-lui que j’irai l’applaudir.
J’ai la tête cuite, mon bon –
et vous embrasse.
Nuit de mercredi.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] dimanche, 2 h[eures, 21 janvier 1877].
Je suis en train d’appendre aux murs les portraits de tes aïeux – voir Hernani, acte III, scène VI – et j’ai, pour m’aider, le fils Senard, comme page espagnol.
Motus du vrai Espagnol ! Qu’adviendra-t-il ?
À propos de portraits, j’ai envie de mettre la miniature de mon grand-père Fleuriot au coin de ma cheminée, sous la
– 241 – petite photographie représentant ton profil napoléonien – que j’aime tant, mon cher Loulou ! – Je me fie à tes connaissances picturales pour savoir si on peut la réparer, et si ce serait cher ? – Tes relations artistiques te permettent de faire cela, à bon compte.
Je me suis promené deux heures, à Canteleu avant-hier. Il faisait tellement beau qu’à un moment, j’ai défait ma douillette d’ecclésiastique, et suis resté en gilet, adossé contre les barreaux de défunt « Lhuintre fils aîné ». Tout à l’heure, j’ai marché une grande heure dans le jardin et dans les cours, en contemplant la diversité des feuillages fauves et en humant le brouillard, avec délices.
Monsieur est entré ce matin dans son lit à 5 heures, n’était pas endormi à 6 – et fut réveillé à 9 par cette fin de phrase « … un sultan des bords de l’Euphrate, des marins d’Éziongaber ! ».
Bref, il se peut que j’arrive à Paris (de samedi prochain en huître), ayant tout terminé ? – Je n’en suis pas sûr. Cependant ?
***
Je voudrais avoir vers le milieu de cette semaine 300 francs. C’est ce qu’il me faut, pour payer une foule de petites dépenses, mes trois femmes, la cuisinière, ma femme de charge, la repasseuse, et faire mon voyage.
***
Maintenant, ma chère fille, d’ici à mon départ je ne t’écrirai que de très courts billets. J’en suis à compter les minutes. Je voudrais tant livrer Hérodias au Moscove le 15 février ! Nous verrons s’il tiendra sa parole ?
– 242 –
Au moins, n’aurai-je aucun reproche à me faire.
Mais il faudra se délasser un peu à Paris. J’exige bons vins, jolies liqueurs, aimables sociétés, argent de poche, Figures hilares, et joyeux devis.
Il n’y a qu’une seule chose que je ne réclame pas : c’est la tendresse de ma Caro – étant sûr de l’avoir.
Sa vieille NOUNOU.
Ernest a-t-il écrit à « qui dit, dit-il » pour qu’il fasse un voyage ? – Je suis très content de Chevalier. Il ne m’agace pas les nerfs. Loin de là, il est de relations agréables. C’est, pour moi, la qualité principale dans Autrui. On ne la possède pas.
Le cidre ! est parti hier (de Maromme). Vous le recevrez mercredi.
À ALFRED BAUDRY
[Croisset,] mercredi soir, 24 j[anvier 18]77.
Mon petit père,
Seriez-vous assez aimable pour me prêter La Philosophie du Vieux.
Je vous la garderais cinq ou 6 jours. Bref vous l’auriez à la fin de la semaine prochaine. C’est pour faire connaître ce divin livre à un ami qui viendra chez moi.
Si cela ne vous contrarie pas, je l’enverrai chercher chez vous lundi prochain, à moins que vous ne préfériez me
– 243 – l’apporter vous-même, ici, en y venant déjeuner samedi ou dimanche.
Je prends mon vol vers la capitale de samedi en huître, le 3 février.
Réponse immédiate, S.V.P. Et tout à vous.
À IVAN TOURGUENEFF
[Croisset,] mercredi soir, 24 j[anvier 1877].
Mon bon cher vieux,
Vous ne m’avez pas dit combien vous seriez de temps en Russie ? L’idée qu’il va falloir se quitter, dès que l’on se sera vu me gâte d’avance mon hiver. C’est embêtant.
Ma nièce m’a écrit ce matin pour savoir qui je voulais à dîner le dimanche 4 février. J’ai immédiatement répondu : Tourgueneff.
Et j’aurai 2 fini Hérodias , avant le 15 du mois prochain !!!
– Mais je suis aux trois quarts crevé.
Je vous embrasse.
Si vous voyez nos amis prévenez-les que je serai chez moi, dans l’après-midi du 4.
– Ça m’épargnera la peine de leur écrire.
– Je n’en peux plus.
2 peut-être même dans huit jours.
– 244 –
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 50, rue de Douai.
Mercredi soir, 24 janv[ier 1877].
Mon cher vieux,
Je vous envoie deux numéros du Temps, où il y a une petite bêtise de moi. – Lisez ça, quand vous n’aurez rien de mieux à faire.
La première partie de mon roman qui a paru en Russie semble faire beaucoup de plaisir à mes amis – et fort peu au public. – Les journaux trouvent que je suis usé – et m’assomment avec mes propres choses passées (comme vous avec Mme Bovary).
Je suis heureux de savoir que vous travaillez ferme. Mme Commanville, que j’ai vue et trouvée charmante de bonne santé et de bonne humeur – m’a dit que vous reviendriez plus tôt que vous ne l’aviez supposé. – Bravo ! – Vous me manquiez ici. – Quant à moi, je ne partirai pas avant les premiers jours de mars. –
Zola m’a envoyé son Assommoir. C’est un gros volume – je vais m’y mettre.
Le pauvre Maupassant perd tous les poils de son corps ! (Il est venu me voir). C’est une maladie d’estomac à ce qu’il dit. – Il est toujours bien gentil, – mais bien laid à cette heure.
Je persiste – malgré tout – à croire à la guerre – au printemps.
Et maintenant, je vous embrasse – et au revoir.
IV. TOURGUÉNEFF.
– 245 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] nuit de mercredi [24-25 janvier 1877].
Chérie,
Merci du billet de ce matin. – J’en avais besoin et je n’ai pas entretenu de danseuses, cet hiver ! Mes étrennes ne furent point sardanapalesques.
Je ne t’ai pas dit que : depuis votre départ je suis dans un supplice permanent, à cause du bois ! – Si bien que souvent la nuit, j’ai passé des heures la fenêtre ouverte, mon feu s’éteignant, quand il ne fume pas ! Ce sera un des agréments de Paris que d’avoir d’autre bois ! Ai-je juré et tempêté ! – Hier, j’en étais vraiment malade !
Et voici le moment de nous revoir qui approche, mon pauvre Loulou ! tant mieux !
Lundi ou dimanche, j’espère n’avoir plus que cinq pages ! – Nous verrons si le Moscove sera actif ?
Je viens de l’inviter à dîner pour dimanche 4 février. Prie de ma part Mme Régnier de venir. Je n’ai pas le temps de lui écrire. Et convie également à « cette petite fête de famille » mon élève – Guy le Chauve.
J’ai écrit à Masquilier pour avoir un costume de chambre et au sieur Prout pour qu’il me fasse des pantoufles. – Car je suis en guenilles et ma fameuse nièce me repousserait si j’arrivais en chaussons de Strasbourg. Mais je voudrais savoir si :
1° J’ai là-bas, dans ma chambre – un frottoir de peau.
2° des éponges ?
– 246 –
3° Il me faudrait d’autres cravates blanches ? Les miennes sont trop démodées. – De petits rubans me semblent mieux ?
Tu peux tout arranger ! Maintenant ce ne sera pas long.
Valère doit aller vous voir demain. Il couchera ici d’aujourd’hui en huit.
Adieu, pauvre chat. Je t’embrasse bien fort.
NOUNOU,
ou La Perle des oncles.
P.-S. Dernier mot de Mamzelle Julie :
« C’est nous qui ramouvons les connaissances du vieux temps ! »
Tu as raison pour le portrait. J’ai fait une confusion.
À IVAN TOURGUENEFF
Croisset, vendredi, 2 h[eures, 26 janvier 1877].
Je ne résiste pas au besoin de vous dire que « votre petite bêtise » est un chef-d’œuvre ! – Et je m’y connais, nom de Dieu !
Si c’est là une preuve de décadence, comme le prétendent vos compatriotes, décadez !
Comme c’est original et bien composé ! – Pas un mot de trop ! Quelle violence souterraine ! Quelle patte de maître.
– 247 –
J’en suis ravi. – Sans blague aucune ni complaisance, ça me paraît de premier ordre !
***
Et moi qui avais prié Zola de ne pas m’envoyer son Assommoir , pour n’être pas dérangé !!!
Allons adieu ! – De dimanche en huit je compte sur vous !
Votre vieux
GVE FLAUBERT
embrasse son vieux.
Au commencement de la 3e colonne du 2e numéro, il y a une phrase abominable à cause des nombreux que.
À EDMOND LAPORTE
Croisset, samedi soir 27 janvier 1877.
Colibri des préfectures ! Sylphe des salons ! Furet des boudoirs ! C’est convenu, je vous attends jeudi prochain par le bateau de 6 heures et demie.
Mon Vieux,
J’ai le Vieux !!!!!!!
– 248 –
Il m’a été apporté tantôt. Je vous engage à m’expédier illico votre larbin-ténor qui remportera en même temps votre cœur.
Malgré l’envie que j’ai de jouir de votre épatement en vous lisant ce chef-d’œuvre, je pense qu’il vaut mieux que préalablement vous vous y livriez seul dans le silence du cabinet. Une soirée ne serait pas suffisante pour le connaître et le déguster. (J’ai promis à cet idiot de Baudry de le lui renvoyer à la fin de la semaine.)
Jeudi soir j’aurai peut-être fini Hérodias (oui, c’est comme ça, mais je suis aux trois quarts crevé).
Nous passerons une longue soirée ensemble, puis le lendemain nous déjeunerons (Monsieur n’admet pas de refus). Vous regagnerez vos pénates ensuite. L’après-midi et la soirée seront suffisantes pour faire mes paquets.
Bonne santé au vôtre.
Et à jeudi. Je vous embrasse.
Commanville est venu tout à l’heure dîner ici.
N.B. – Je voudrais bien vous parler un peu sérieusement pendant une heure le plus promptement possible.
Il y a du revif dans son affaire. À peine s’il me l’a expliquée, car il n’est resté que le temps de dîner. Lundi prochain, il retourne à Dieppe avec des Mossieurs. Jeudi je vous conterai ce que j’en sais.
Dites que vendredi on vienne vous chercher en voiture, ce sera plus commode pour vous (et pour moi !).