Correspondance - Tome V
À Sa Nièce Caroline ........................................................ 84
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 28 parties.
– 249 –
J’avais pensé à vous envoyer le prospectus de l’ouverture des « Magasins du Grand Hôtel des Farces ». Y sont adjoints une pharmacie et un établissement de bains…, etc. Mais le temps m’a manqué.
Je n’irai pas chez vous déjeuner, étant trop impatient d’en finir. Donc à jeudi.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] dimanche, 1 h[eure, 28 janvier 1877].
Loulou,
Chevalier prétend qu’il y avait sur la note d’expédition « à domicile ». Il avait mis la barrique à Maromme.
Je viens d’expédier mon pantalon au chemin de fer. Mais je ne comprends pas que Masquilier ait besoin d’un modèle puisqu’il me fait des pantalons de ce genre-là, depuis 35 ans, environ ?
Je me suis commandé des pantoufles en velours chez Prout. Quand elles arriveront, daigne me faire des bouffettes, tu seras bien gentille.
Achète-moi deux éponges de Géant, de l’eau de Cologne, de l’eau dentifrice et de la pommade ou plutôt de l’huile qui sent le foin (rue Saint-Honoré ?).
De plus : commande-moi 4 paires de gants gris perle et deux de Suède à 2 boutons.
Il me semble qu’on pourrait accrocher la tête de renne, dans ma salle à manger entre les deux portes (celle du vestibule et celle qui va aux kiques).
– 250 –
Si Mme Régnier ne peut venir dimanche prochain (ou même si elle le peut ?) invite Georges Pouchet (à son défaut je ne vois que Frankline et son époux).
Le Moscove me dégoûte avec son beurre, son café au lait et son abjection devant les Viardot. Il n’en a pas moins fait une chose hors ligne dernièrement.
Je suis malade de la peur que m’inspire la Danse de Salomé ! Je crains de la bâcler ? – Et puis, je suis à bout de forces. Il est temps que ça finisse. – Et que je puisse dormir. Il me restera encore deux ou trois pages quand tu me verras. J’ai besoin de contempler une tête humaine fraîchement coupée.
Je t’embrasse en tombant sur les Bottes.
VIEUX.
À EDMOND DE GONCOURT
[Croisset, 31 janvier 1877 ?]
Je vous attends dimanche, mon cher ami.
À vous.
Mercredi soir.
– 251 –
À GUSTAVE TOUDOUZE
[Croisset, 1er février 1877.]
La présente est pour vous avertir que dimanche prochain mes salons sont ouverts.
Je compte sur vous.
Jeudi matin.
À ÉMILE ZOLA
[Croisset, 1er février 1877 ?]
Je vous attends dimanche, mon cher ami.
À vous.
Jeudi matin.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] jeudi, 5 h[eures, 1er février 1877].
Mon Loulou,
Il faut que tu cherches une cuisinière ! Noémie m’a dit que son époux ne voudrait jamais lui permettre d’aller à Paris, par jalousie (je crois) et parce qu’elle lui est très utile : « Si c’était pour rester ici, je ne dis pas, mais je ne suis pas libre. » – Pauvre biche !
– 252 –
Elle est partie ce matin pour Rouen, à pied et est revenue idem. Je suis en train avec elle (qui prépare en même temps le dîner pour Laporte) de faire, conjointement avec Clémence, mes paquets.
Au milieu d’un pareil embarras comment Ernest veut-il que j’aille ou envoie à Bapeaume pour obtenir douze francs ! est-ce raisonnable ? – De plus, je ne sais comment je pourrai partir samedi, faute d’argent ? Je ne doute pas qu’il eût ces jours derniers la ferme intention de m’expédier ce que je lui avais demandé mais pourquoi promettre sans être certain de pouvoir tenir ? Cela va-t-il continuer de la sorte à Paris ? Cet hiver, j’ai passé plusieurs semaines sans avoir le moyen de prendre le bateau de Bouille, si j’en avais eu besoin. – J’en ai assez !
Depuis dimanche, je me suis purgé deux fois. Et le mouvement de mes pieds sur mon tapis me fait trembler la cervelle. – La nuit d’avant-hier j’ai dormi quatre heures, cette nuit deux ! Un peu de bien-être et de distraction me sont utiles.
Il va sans dire que la nouvelle d’un re-espoir du côté de ton mari m’a enchanté, mais il a une telle faculté d’illusion !
Je lui ai expédié ce matin un télégramme pour savoir que devenir.
J’imagine que nous passerons dimanche une bonne soirée.
J’ai fini Hérodias !!!
VIEUX,
qui a bien envie de t’embrasser.
– 253 –
À GEORGES CHARPENTIER
[Croisset, 1er février 1877.]
Monsieur Gustave Flaubert a l’honneur de vous prévenir que :
Ses Salons
seront ouverts à partir de dimanche prochain, 4 février 1877.
Il espère votre visite.
Les dames et les enfants sont admis.
***
Croisset, 1er fév[rier].
À JULES TROUBAT
[Paris,] mercredi matin [7 février 1877].
240, faubourg Saint-Honoré.
Me voici revenu, cher ami, et prêt à vous recevoir quand il vous plaira.
Comme je suis un peu en l’air maintenant, car je me repose, je vous engage à venir le matin vers 10 heures.
À tout hasard, je vous attends vendredi.
Tout à vous.
– 254 –
À EDMOND DE GONCOURT
[Paris, dimanche 11 février 1877 ?]
Mon bon,
Daudet m’a écrit qu’il avait la grippe et ne pourrait se rendre demain à notre agape.
Zola et moi nous pensons qu’il faut remettre la chose à l’autre lundi. Tourgueneff est prévenu.
Pourquoi ne vous a-t-on pas vu aujourd’hui ?
Tout à vous.
Dimanche, 6 h[eures].
À IVAN TOURGUENEFF
[Paris, 11 février 1877 ?]
Je ne sais pas si le dîner tient bon ? Daudet a la grippe et m’a écrit qu’il ne viendrait pas. J’attends Zola et Goncourt pour avoir leur décision. Je vous la ferai parvenir ce soir.
Tout à vous.
GVE. FL.
Je vous attends demain à 1 h[eure].
– 255 –
À ADOLPHE D’ENNERY
[Paris, après le 11 février 1877 ?]
Je prie M. d’Ennery de recevoir M. Hamilton Aïdé, littérateur anglais de mes amis. – Il a une communication dramatique à lui faire.
En l’obligeant M. d’Ennery obligera son tout dévoué
À EDMOND LAPORTE
[Paris,] lundi soir, 10 heures [12 février 1877].
Mon Asiatique,
Puisque vous devez être à Paris le 15 (après-demain), je suis chargé de vous inviter à dîner pour samedi prochain. Vous aurez pour convives l’obscène Guy et une jolie confrère à moi, Mme Régnier.
Si vous voulez venir me voir vendredi, vous êtes sûr de me trouver toute la journée (le soir j’irai peut-être chez le père Hugo ?).
Je vous embrasse. Votre
VITELLIUS.
À GEORGES CHARPENTIER
[Paris, entre le 14 et le 17 février 1877.]
Mon Bon,
– 256 –
C’est pour lundi prochain que vous êtes convié au dîner des sifflés (dont Daudet est maintenant indigne).
On se réunit chez moi à 4 heures précises afin d’ouïr préalablement Un cœur simple. Il va sans dire que la plus jolie moitié de vous-même ornera de sa présence cette petite lecture de famille.
Tout à vous.
Vers le milieu de la semaine prochaine les trois manuscrits seront recopiés par un copiste, et j’aurai l’heur de vous les remettre.
À EDMA ROGER DES GENETTES
Paris, 15 fév[rier 1877].
Hier à trois heures du matin, j’ai fini de recopier Hérodias ! Encore une chose faite ! Mon volume peut paraître le 16 avril. Il sera court mais cocasse, je crois ?
J’ai travaillé cet hiver d’une façon frénétique. Aussi suis-je arrivé à Paris dans un état lamentable. Maintenant je me remets un peu ! – Pendant les huit derniers jours, j’avais dormi en tout 10 heures (sic). Je me soutenais avec de l’eau froide et du café.
Mon silence à votre endroit n’avait pas d’autre raison que cette pioche forcenée ! Mais combien j’ai pensé à vous ! – Il me semble que vous êtes très souffrante et plus triste que jamais ? Pour me prouver le contraire, il faut m’écrire
– 257 – une lettre démesurée. – Un des jours de la semaine prochaine, j’irai voir votre belle-sœur.
Pourquoi vous obstinez-vous à ne pas venir à Paris ? Croyez-en un vieux docteur en maladies morales. Vous avez tort. Vous vous complaisez dans votre chagrin et dans votre solitude. Mauvais ! Mauvais !
Et puis (car l’égoïsme est au fond de tout) je crève d’envie de vous lire Un cœur simple et Hérodias, l’aveu est fait.
Que vous dirai-je bien ? Quand je me serai un peu reposé, je reprendrai mes deux bonshommes auxquels j’ai beaucoup songé cet hiver, et que j’entrevois maintenant d’une façon plus vivante et moins artificielle. Il m’est venu aussi l’idée de deux livres, que je compte faire si Dieu me prête vie.
L’Assommoir de Zola a un succès inouï. J’attends que vous l’ayez lu pour vous en parler.
Beau trait d’Alexandre Dumas : il a refusé de faire partie de la commission pour le monument de George Sand parce qu’elle ne lui a pas laissé par testament un tableau de Delacroix qu’il convoitait (textuel) – et exprimé par lui-même en termes cyniques à Plauchut, président de ladite commission.
Ces choses-là me font du bien ! – à moi ! – C’est comme l’histoire de Germiny ! Ça délasse et ouvre des horizons. Ô Humanité ! Ô turpitude !
En fait d’inepties : succès de L’Hetman ! Quels vers !
Le père Hugo dans 8 jours va faire paraître deux volumes de La Légende des siècles. Ce vieux Burgrave est
– 258 – plus jeune et plus charmant que jamais. – Je le vois très souvent.
Avez-vous lu, dans le numéro du 1er décembre de la Revue des Deux Mondes la « Prière à Minerve » de Renan ? Personne n’admire cela autant que moi.
Amitiés au cher mari. – Et à vous les meilleures tendresses de votre
À LÉONIE BRAINNE
[Paris,] nuit de jeudi 15 [15-16 février 1877].
Je venais d’écrire à Mme Lapierre, pour avoir de vos nouvelles et me plaindre de votre silence, quand j’ai trouvé votre lettre du 12, sur ma table de nuit ! – Il y a une heure que je l’ai reçue, et j’y réponds immédiatement, comme vous voyez.
Quand je vois votre écriture, c’est un peu comme si je voyais votre belle et bonne mine. Ça me met le cœur en fête.
Permettez d’abord que je la bécote un peu, cette chère belle figure, ainsi que les mains et les épaules (pendant que j’y suis), puis causons.
1° Quand revenez-vous ? Voilà ce que j’ai cherché tout de suite dans votre épître. Mais vous ne parlez pas du retour ! Il aura lieu, sans doute, après Pasques ? Bien qu’il m’ennuie de vous, profitez du bon temps, ne passez rien ! Un voyage raté laisse des regrets infinis. Et on voit mal ce que l’on voit vite.
Ce que vous me dites de votre gamin me rassure.
– 259 –
Quant à votre Polycarpe, pas plus tard que dans la nuit d’hier, il a fini de recopier son 3e conte – et ce soir même le grand Tourgueneff a dû en commencer la traduction. Je vais me mettre, dès la semaine prochaine, à « faire gémir les presses » – qui ne gémissent plus – et le 16 avril prochain mon petit volume peut éclairer le monde. Avant de paraître en bouquin, mes trois historiettes paraîtront dans trois « feuilles publiques ».
Votre ami a travaillé cet hiver, d’une façon qu’il ne comprend pas lui-même ! Pendant les derniers huit jours, j’ai dormi en tout 10 heures (sic). Je ne me soutenais plus qu’à force de café et d’eau froide. Bref, j’étais en proie à une effrayante exaltation – un peu plus le petit bonhomme claquait comme un pétard. Il était temps de s’arrêter – j’ai fait peur aux miens quand je suis arrivé à Paris. – Aussi maintenant, je dors ! je dors ! je dors ! – Enfin, je me repose. – Et je me répands. Je n’ai pas trouvé chez elle la belle Alice, quand je m’y suis présenté. – J’y retournerai demain. On m’a dit que sa fille lui causait de graves ennuis avec ses idées de mariage. – Vendredi dernier elle est venue chez les Charpentier, orner leur soirée de sa présence et de ses talents. – Mais comme il était plus de minuit quand elle a paru je n’y étais plus. J’étais parti me coucher, n’en pouvant plus de chaleur et de sommeil.
Beau trait d’un de ses auteurs : le sieur Alex. Dumas a refusé de faire partie de la commission pour la statue de G. Sand parce que Mme Sand, « cette femelle-là », ne lui a point laissé par testament un tableau de Delacroix qu’il convoitait. – Telle est sa réponse à Plauchut, président de ladite commission – et qui tantôt m’a, lui-même, rapporté le dialogue.
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De pareilles anecdotes rafraîchissent – et ouvrent des horizons – sur les grands hommes. – Quel esprit ! quel cœur ! noble nature d’artiste !
Il paraît que sa femme en était humiliée pour lui.
En fait de nouvelles, succès fou de L’Assommoir du citoyen Zola. 13 mille exemplaires enlevés depuis quinze jours ! Chute de Chatterton. – Et succès de L’Hetman du gentleman Déroulède. – Le moindre des cailloux que vous foulez dans Rome vaut mieux que tous les vers de cet excellent troupier.
Êtes-vous heureuse d’être à Rome ! quel pays ! Je l’ai presque oublié. – Ah ! si je pouvais y passer un an, comme ça me retremperait.
N’oubliez pas de vous promener dans la campagne de Rome, le plus que vous pourrez – et d’aller jusqu’à Ostie. – Si vous poussez jusqu’à Naples, – ce à quoi je vous engage violemment, n’oubliez pas de vous arrêter à Pérouse, – et de voir le lac Trasimène.
Faites mes amitiés à Bonnat.
En fait de nouvelles du jour, le vieux Polichinelle nommé Changarnier a dévissé son billard, hier au soir. Et hier matin, on a trouvé sur le quai du Louvre le cadavre d’un monsieur bien mis (= un bijoutier de la rue du Bac), lequel portait les traces récentes « de la plus honteuse dépravation » ! – Rien de neuf, d’ailleurs !
Allons ! adieu ! – Portez-vous bien. – Amusez-vous bien, ouvrez de toutes vos forces, vos grands quinquets.
Et pensez à votre vieux
– 261 –
POLYCARPE
qui vous aime, malgré la Littérature.
Pauvres ouvriers que nous sommes ! Pourquoi nous refuse-t-on ce qu’on accorde gratuitement au moindre bourgeois ? Ils ont du cœur, eux, mais nous autres, allons donc ! jamais de la vie ! Quant à moi, je vous répète, une fois de plus, que je suis : une Âme incomprise, la dernière des Grisettes, le seul survivant de la vieille race des troubadours ! – Mais vous ne voulez pas me croire.
À GUY DE MAUPASSANT
[Paris,] jeudi, 2 h[eures, 16 février ? 1877].
Mon petit père,
Ne venez pas demain soir – j’ai un rendez-vous.
Puisque vous ne pouvez venir samedi soir, venez dimanche de bonne heure (ou demain matin avant votre bureau, ou après-demain matin – mais nous n’aurons pas le temps de causer longuement).
En résumé je crois que c’est très bon et qu’il y a là une excellente pièce. Mais jamais on ne vous la jouera telle qu’elle est. – Comme étant trop lubrique. Les changements ne me paraissent pas considérables d’ailleurs.
Tout à vous.
GVE.
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À quand La Feuille de rose ?
À GERTRUDE TENNANT
Paris, 16 février 1877.
Ma vieille amie, ma chère Gertrude,
Comment allez-vous, vous d’abord, puis vos deux filles, votre fils, et tout ce que vous aimez, tout ce qui vous intéresse ?
Dimanche dernier, j’ai été agréablement surpris de voir entrer chez moi Hamilton. J’aime à croire qu’il vous a calomniée, car il m’a dit que vous ne viendriez pas à Paris ce printemps. Il se trompe, n’est-ce pas ?
J’ai travaillé cet hiver frénétiquement. Aussi mon volume peut paraître à la fin d’avril prochain. Tourgueneff commence aujourd’hui à traduire le troisième conte. Il paraîtra en français dès qu’il sera paru en russe.
À propos de littérature, pouvez-vous me rendre le service suivant ? Vous n’ignorez pas qu’on veut élever à Paris une statue à George Sand ? Une commission s’est formée dans ce but, et j’en fais partie. Le président m’a demandé aujourd’hui si je ne connaissais pas Lord Houghton. Je me suis rappelé qu’il était de vos amis. Donc pouvez-vous lui demander s’il consent à laisser mettre son nom parmi les membres de la commission ? C’est un honneur que nous lui demandons de nous faire. Cette condescendance ne l’engagera à rien de plus. S’il y consent, on lui adressera cette demande officiellement. Voulez-vous, chère Gertrude, vous charger de cette commission ?
– 263 –
Vous rappelez-vous la famille Bonenfant, à Trouville ? La seconde fille (qui n’était pas née en 1842) a tellement entendu parler de vous à ses parents, qu’elle donnera votre nom de Gertrude à une fille dont elle doit accoucher dans trois mois. C’est son beau-frère qui m’a appris cela, ce matin, et ça m’a fait bêtement plaisir. Mais pourquoi bêtement ? Effacez cet adverbe.
Remerciez bien Dolly pour sa gentille épître. Comme les choses sont mal arrangées dans ce monde ! Pourquoi ne vivons-nous pas dans le même pays ? J’aurais tant de plaisir à vous voir souvent ! et à renouer la chaîne du vieux temps, qui n’a jamais été brisée d’ailleurs.
Il me semble que nous avons bien des choses à nous conter dans le « silence du cabinet », ma chère Gertrude !
Une question : Pourquoi paraissez-vous étonnée de ce que j’aie pu faire un conte intitulé : Un cœur simple ? Votre ébahissement m’intrigue. Douteriez-vous de mes facultés de tendresse ? Vous n’avez pas ce droit-là, vous !
Je cause souvent de vous avec Caroline. Mille bénédictions sur votre maison. Je vous serre et baise les deux mains.
À IVAN TOURGUENEFF
[Paris,] samedi matin [24 février 1877].
Mon bon vieux,
Je viens d’écrire à Pouchet, pour le prier de se trouver chez moi demain dans l’après-midi vers 4 heures, en lui
– 264 – disant que vous avez besoin de ses conseils. Donc, tâchez d’y être.
Saint-Saëns m’a oublié. Mais connaissant l’ahurissement des 1res, je lui pardonne sans effort. N’importe ! J’aurais été heureux de l’applaudir.
N.B. Y aurait-il moyen d’assister à la répétition de Massenet ?
À demain
et ex imo.
Faites-moi penser à vous consulter sur deux passages du Cœur simple.
À MAXIME DU CAMP
[Paris, 24 février 1877.]
Ouf ! j’ai fini mon triste travail ! Toute notre jeunesse vient de défiler devant moi. J’en suis brisé.
Voici les seules lettres que je conserve 1° pour les relire quelquefois – (je ne puis me résoudre à les anéantir) et 2° pour les utiliser comme document.
Étais-tu gentil dans ce temps-là ! étais-tu gentil ! – et comme nous nous sommes aimés !
Il y a dans ce paquet 19 épîtres. J’ai pensé qu’il te serait agréable d’y jeter un coup d’œil. Plusieurs te feront rire – et quelques-unes pleurer ?
– 265 –
Tibissimi .
Samedi, 4 h[eures] du soir.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris, février 1877.]
Ma nièce vous dépasse dans la répulsion que lui cause L’Assommoir. Son dégoût ressemble à de la fureur et la rend parfaitement injuste. Il serait fâcheux de faire beaucoup de livres comme celui-là ; mais il y a des parties superbes, une narration qui a de grandes allures et des vérités incontestables. C’est trop long dans la même gamme, mais Zola est un gaillard d’une jolie force et vous verrez le succès qu’il aura.
Le père Didon m’a donné hier de vos nouvelles et je me suis senti jaloux. Quel malheur qu’il soit moine et que j’aie des préventions invétérées ! Je ne crois jamais à l’esprit libéral des corporations, elles obéissent à un mot d’ordre et je déteste autant Messieurs les militaires que Messieurs les ecclésiastiques. Je froisse vos sentiments, mais tant pis ; si on ne se froissait jamais, on ne s’aimerait guère ; moi j’ai des brutalités de gendarme et des sensibilités d’Almanzor ; Almanzor est moins connu.
Allons, une bonne poignée de main avant que vous n’ayez le petit frémissement de la lèvre qui annonce que vous êtes très en colère.
– 266 –
Malgré tout, écrivez-moi très longuement ; quand je reçois vos lettres, je les tâte avant de les ouvrir avec une sorte d’angoisse tant j’ai peur qu’elles ne soient trop courtes.
À EDMOND PLAUCHUT ?
[Paris,] jeudi [février-mars 1877 ?]
[Flaubert offre ses services pour rappeler à Victor Hugo, qu’il appelle le père Hugo, la souscription qu’il a offerte pour l’érection d’un monument.]
À ALBERT VIZENTINI
[Paris, février-mars 1877.]
[Flaubert désire savoir si un compositeur quelconque a parlé à M. Vizentini de faire un opéra sur « La Conjuration d’Amboise ». Dans l’affirmative il désire savoir le nom et la valeur du musicien.]
À DOMINIQUE ALEXANDRE DENUELLE
[Paris, 1er mars 1877.]
Gustave Flaubert aura l’honneur de se rendre à l’aimable invitation de M. Denuelle.
Il lui envoie ses remerciements.
***
– 267 –
Jeudi 1er mars.
À RAOUL-DUVAL
[Paris, 1er mars 1877.]
Mon cher ami,
On m’affirme que vous n’êtes plus pour rien dans La Nation ?
Dans ce cas-là, ma parole me serait rendue ?
Qu’en est-il ?
Je voudrais bien savoir à quoi m’en tenir !
Répondez-moi par un simple mot – ou donnez-moi un rendez-vous, pourvu qu’il ne soit pas à une heure trop matinale.
Tout à vous.
240, rue du Faubourg Saint-Honoré.
1er mars.
À PAUL CHÉRON
[Paris, 2 mars 1877.]
Mon cher ami,
– 268 –
Je suis désolé. Et je vous fais toutes mes excuses. J’ai été obligé de sortir dès 10 h[eures] du matin et j’ai oublié tout à fait votre rendez-vous !
Le Siècle a reculé devant les mille fr[ancs]. J’ai donc promis à Dalloz le Cœur simple, il aura Hérodias si le journal de Drumont trouve que je suis trop cher.
Venez donc demain, ou dimanche vers 10 heures.
Tout à vous.
Vendredi, 4 h 3/4.
À GERTRUDE TENNANT
[Paris,] vendredi soir [2 mars 1877].
Ma chère Gertrude,
Je vous remercie de vous être occupée de mon affaire, et je viens encore vous demander un service.
Puisque votre ami Lord Houghton est si plein de bonne volonté, il faudrait qu’il composât à Londres un comité (dont il serait le président) et qui correspondrait avec celui de Paris (dont Victor Hugo est le président).
Mrs. Lewes (George Eliot) adhère à notre œuvre. Lord Houghton aurait la bonté de l’admettre parmi les membres de la commission anglaise.
Lord Houghton peut correspondre directement et en anglais avec notre secrétaire, M. Edmond Plauchut. Je
– 269 – recevrai prochainement une adresse imprimée de Victor Hugo.
Voilà tout, ma chère Gertrude.
Mon petit volume de contes est maintenant sous presse et paraîtra vers la fin d’avril. Le Cœur simple sera publié quelques jours auparavant dans Le Moniteur. Je vous l’enverrai tout de suite, ce sera le moyen de vous faire penser à moi deux fois.
Que dites-vous que bien des choses nous séparent ? Pour moi il n’en est qu’une, l’espace ! Quant à tout le reste, je passe à travers et vous suis attaché dans toute la force du terme.
Comme j’ai envie de vous voir ! comme j’aurais des choses à vous dire, seul à seul, au coin du feu ! Savez-vous comment je vous appelle au fond de moi-même, quand je songe à vous ? (ce qui arrive souvent). Je vous nomme « ma jeunesse ».
Bénédiction sur vous et ce que vous aimez et, du fond du cœur, à vous.
À EDMOND LAPORTE
[Paris,] samedi matin [3 mars 1877].
Mon cher ami,
Le père de ma nièce, Hamard, vient de mourir. Elle me charge de vous l’annoncer. La perte n’est pas considérable, mais ce pauvre garçon avait été autrefois mon ami et cette mort m’a plongé dans des retours amers sur le passé.
– 270 –
J’ai vu hier Guy. Il a fait une nouvelle pièce de vers intitulée 69 et qui est digne de La Femme à barbe.
Le Moniteur me prend Un cœur simple et Hérodias, si je peux le lui donner, moyennant mille francs chacun.
Le Siècle a reculé devant la dépense.
Raoul-Duval n’étant plus rien à La Nation, il m’a rendu ma parole. Dieu merci !
Je mène une vie bête et sottement agitante. Trop de courses, trop de voitures, trop de dîners ! Mais à partir d’aujourd’hui je recommence à travailler.
Présentement, je lis les deux volumes du père Hugo.
Adieu, vieux ! À bientôt, n’est-ce pas ?
Je vous embrasse.
À LÉONIE BRAINNE
[Paris,] samedi soir, 5 h[eures], 3 mars [1877].
Chère belle,
Comme vous êtes aimable de m’écrire ! – car écrire en voyage n’est pas un mince travail, – donc, je vous en remercie doublement. –
Que vous dirais-je ? mon petit volume sera mis sous presse la semaine prochaine, et paraîtra à la fin d’avril.
Quinze jours auparavant, mes trois contes paraîtront dans Le Moniteur et Le Bien public, Le Siècle ayant reculé devant les mille francs que je lui demandais. – Votre
– 271 –
Polycarpe va gagner un peu d’argent (et il en a besoin de beaucoup, le pauvre bougre !). La Russie me paye ma copie près de deux francs la ligne, et la France un peu plus de vingt sols – ce qui est un prix extravagant ! – et qu’on dise que je ne m’entends pas en Affaires ! À propos de saint Polycarpe, n’y aurait-il pas moyen d’avoir un dessin ou une photographie de mon patron, que vous avez découvert dans l’église Saint-Étienne-de-la-Rotonde ? Ce serait un véritable bienfait.
Êtes-vous heureuse d’être à Rome ! Ah ! comme ça me rajeunirait, un pareil voyage ! – Mais s’il était fait avec vous, chère belle, il pourrait bien me vieillir ! Que vous m’aimiez, je n’en doute pas ! mais point précisément comme je le voudrais. « L’être invisible » comme vous dites en style élevé doit être complété par le visible – lequel est encore très beau, quoi que vous disiez, et qui enfin… m’excite.
Ne sentez-vous pas, ô Latine, que les Mânes des consuls ont envie de vous baiser, quand vous errez le long de leurs murs ? Ils reconnaissent en vous une fille de leur race. Vous étiez faite pour porter la stole patricienne, marcher pieds nus dans des sandales à rubans de pourpre, et avoir sur le front toutes les pierreries de la Bactriane ! – Que ne puis-je vous les donner, ma chère Léo ! – Allons ! Je vais m’attendrir ! Changeons de langage ! – Dans ce moment-ci (et dans bien d’autres) il m’ennuie énormément de vos beaux yeux, et j’ai des envies folles de manger vos épaules marmoréennes.
Hier, on m’a fait une déclaration… d’amour ? Non ! – de banquiste ! Mon amie Sarah Bernhardt que j’ai été voir dans son atelier (je la croyais malade et je me présentais pour avoir de ses nouvelles) m’a déclaré qu’elle me trouvait très beau, « plein de caractère », mot artistique ! Le tout, je crois, dans le but de faire le buste de Polycarpe ? – Polycarpe avait
– 272 – déjà refusé cet honneur, il y a deux ans ! – Je ne suis pas de l’avis de mon illustre amie. Je me trouve avachi, ignoble. J’ai l’air à la fois d’un vieux cabotin et d’un vieux boucher. Le cœur seul est jeune, et plus jeune que jamais, en dépit de tout, – si jeunesse et sensibilité sont synonymes ?
Je m’en suis aperçu la semaine dernière, – laquelle a été tout entière remplie par une triste besogne. Moi et Du Camp nous avons brûlé nos anciennes lettres qui comprenaient notre vie de 1843 à 1857 ! L’exemple de ce qui est arrivé à Mérimée, nous ayant induits à cette mesure prudente. Que de choses j’ai retrouvées ! Ç’a été comme une procession de fantômes ? J’ai ri plusieurs fois, et soupiré, soupiré ! – Je vous assure que nous étions bien gentils, et d’un crâne tempérament ! Il n’était question dans ces lettres que de deux choses, la Littérature – et les Dames ! « Tout pour les Dames. » Pour des étrangers, cette lecture-là eût été impayable. Tout est cendres, maintenant.
L’Assommoir de Zola est un succès gigantesque ! On en a vendu en un mois 16 mille exemplaires. Je suis fatigué d’entendre bavarder et de bavarder moi-même sur ce livre. – Car je le défends, quand on l’attaque. Les uns le dénigrent, en étant profondément dégoûtés. Les autres l’exaltent, bien entendu. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’œuvre est considérable.
On a joué trois fois La Damnation de Faust qui n’a eu du vivant de mon ami Berlioz, aucun succès. – Et maintenant le Public, l’éternel imbécile nommé On reconnaît, proclame, braille que c’est « un homme de génie » ! – Et le Bourgeois n’en sera pas plus modeste à la prochaine occasion ! – L’opéra de Saint-Saëns a peu réussi. Ce soir a lieu une 1re de Catulle, Justice, à l’Ambigu. Je n’irai pas, car je suis dans un deuil récent. Hamard, le père de ma nièce, est mort il y a
– 273 – trois jours. La perte n’est pas grande. J’ai pleuré cet homme, quand la tête lui a pété, il y a vingt-cinq ans ! N’importe ! Sa mort m’a replongé dans un passé douloureux. – Ah ! chère belle, vous ne saurez jamais combien ma vie, en somme, a été (et est encore) peu gaie.
Les Feuilles vous auront instruite sans doute du procès Godefroy ? Tout le monde est indigné contre le Président. Cette histoire-là aura des conséquences graves. On fera prochainement dégringoler Messieurs les Magistrats. Il y a aussi « le crime de Bagneux » ! Quoi encore ? Je ne vois plus rien ?
Hier, j’ai déjeuné chez le bon Duval avec les vôtres – qui vont venir tout à l’heure passer la soirée ici, chez ma nièce. – Je sais la farce que Lapierre vous a faite relativement à un parapluie. – Eh bien, ce même parapluie avait été oublié chez moi, dimanche dernier, par Pouchet. Je le verrai (pas le parapluie, mais Pouchet) demain soir.
Depuis un mois que je suis ici, j’ai mené une vie stupide, trop de dîners ! trop de courses ! – Mais à partir de lundi prochain, je me remets à ma besogne, c’est-à-dire à mon grand roman, que j’avais laissé l’autre automne quand je suis parti pour Concarneau.
J’imagine que nous ne nous verrons pas avant le milieu d’avril ? Vous resterez à Rome pour les fêtes de Pâques ? Où irez-vous ensuite ?
Les miens vous envoient leurs bons souvenirs – et moi toutes mes tendresses.
À vous corps et âme.
GVE.
– 274 –
Amitiés à Bonnat.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris,] samedi soir, 5 h[eures, 3 mars 1877].
Depuis un mois que je suis à Paris, je mène une vie stupide ! Elle me fatigue, m’irrite et m’humilie. Trop de courses, trop de dîners, trop de temps perdu ! – Ce soir, enfin je remets sur ma table les dossiers de mon grand roman interrompu et je vais tâcher de reprendre ma besogne !
Le copiste m’a apporté mes trois contes, et la semaine prochaine Charpentier commence à les imprimer. – Ce petit volume paraîtra, je crois, du 5 au 30 avril. – Dans cette quinzaine-là le Cœur simple sera publié dans Le Moniteur, qui prendra aussi Hérodias si je peux le r’avoir. Saint Julien est pour Le Bien public.
Je suis fatigué de discuter, ou plutôt de bavarder sur L’Assommoir ! Quel succès ! Et je vous trouve sévère, ma chère amie ? Ce n’est pas un livre selon notre cœur ni selon notre goût ! Mais il faut reconnaître la puissance où elle se trouve. Or, il y en a dans ce livre, prodigieusement. Le tort de Zola, c’est d’avoir un système, de vouloir faire une école. Ses feuilletons dans Le Bien public m’indignent hebdomadairement.
Vous n’avez pas l’idée des torrents d’injures dont je l’abreuve tous les dimanches. Je dépasse les grossièretés de Sainte-Beuve vis-à-vis de Taine ! – ce qui prouve en faveur
– 275 – de ce brave garçon. Mais rien n’y fait, il est entêté comme un mulet ! – Deux choses lui manquent. Primo, il n’est pas poète, et secondement il n’a pas de lectures. Ou plutôt il est ignorant, – comme tous les gens de lettres d’aujourd’hui, – d’ailleurs.
Je viens de finir les deux volumes du père Hugo. Ce recueil-là ne vaut pas l’autre. Néanmoins, il y a dedans de rudes choses. Celle que je trouve la plus neuve c’est le cimetière d’Eylau. – Du reste, j’ai lu très vite, et suis encore tout étourdi.
Ma nièce vous dépasse en indignation contre L’Assommoir, il m’est impossible de modérer son dégoût. J’ai été avec elle chez Mme Valazé, – sans la rencontrer.
Le procès Godefroy et le crime de Bagneux occupent les Parisiens. C’est ce qui a succédé à Germiny ?
Croiriez-vous que j’ai été dans un scatking ??? Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu !… telle est mon opinion, – impossible d’en dire davantage.
La semaine dernière a été prise par une occupation sinistre. D’un commun accord moi et Du Camp (l’idée était de lui) nous avons brûlé toutes nos lettres pour qu’elles ne soient pas, par la suite, livrées à l’odieux On. L’exemple de Mérimée est instructif. – Quelle exhumation ! J’ai revu toute ma jeunesse ! J’ai ri violemment deux ou trois fois, pleuré aussi ! – et soupiré ! soupiré ! – N’importe ! Je vous assure que nous étions bien gentils, et que nous avions un fier tempérament. Dans cette correspondance, qui allait de 1843 à 1857, il n’était question que de deux choses : la Littérature et… les Dames ! – Comme c’est beau, la jeunesse !
– 276 –
Quel égoïste je fais ! Je vous parle de moi sans vous demander comment vous allez ? – La saison est bien déplaisante. Tout le monde se plaint d’avoir les nerfs malades. – Au premier soleil, on aura le cœur dilaté.
Je cesse de vous prêcher un voyage à Paris, parce que je ne veux pas devenir odieux, mais je vous regrette bien ! Mon hiver en est attristé.
Je vois quelquefois le p[ère] Didon et nous parlons de vous. Avez-vous lu le discours de Renan sur Spinoza ? Et avant tout sa « Prière à Minerve » dans la Revue des Deux Mondes du 1er décembre dernier. – Cela n’est pas dans le goût de L’Assommoir.
Allons, adieu ! Tâchez, pauvre amie, de supporter l’existence et écrivez-moi ! Amitiés à M. Roger et tout à vous.
Ex imo.
À PAUL DALLOZ
[Paris, 4 mars 1877.]
Mon cher ami,
Drumont m’écrit qu’ils « ne sont pas assez riches pour acheter des diamants ». Ce qui est flatteur pour vous, et pour moi.
Donc Hérodias vous appartient aux mêmes conditions qu’Un cœur simple, n’est-ce pas ?
Ce dernier conte, vous le savez, ne peut paraître avant le 14 avril, à cause de la Russie.
– 277 –
Un de ces jours, je me présenterai chez vous.
D’ici là, une bonne poignée de main
et tout à vous.
Dimanche midi.
À PAULE SANDEAU
[Paris,] lundi soir [5 mars 1877].
Comme j’ai pensé à vous aujourd’hui ! Je ne vous ai pas quittée ! – et je ne veux pas m’endormir sans vous dire combien votre peine m’afflige et comme je participe à votre douleur. – Je sais ce que sont ces moments. J’ai passé par là ! – J’ai enseveli mes mieux aimés et je les ai baisés au front, dans leur dernier costume. Les chagrins du passé me reviennent à propos du vôtre. Si je pouvais supporter la voiture, j’irais vous voir et vous serrer les mains bien tendrement. C’était pour vous une compagnie si douce ! Ah ! je vous plains, pauvre chère amie. Moi qui fais métier d’écrire, voilà que je ne trouve pas un mot ! C’est qu’il n’y en a pas. Eh bien, pleurez ! soyez triste ! dégorgez votre cœur, et dites-moi, de temps à autre, comment vous allez.
Mille bonnes tendresses et tout à vous.
– 278 –
À GEORGES CHARPENTIER
[Paris, 8 mars 1877.]
Mon cher ami,
Je n’irai pas demain chez vous, ni ma nièce non plus, à cause de la mort de son père.
Mais je voudrais vous voir, afin de causer sérieusement de notre publication. Il est temps de s’y mettre, si nous voulons paraître du 15 avril au 1er mai. Mes copies sont revues, corrigées et vous pourrez les emporter.
Voulez-vous venir demain, avant ou après votre déjeuner ? – ou bien après-demain.
N.B. Se méfier du brocheur de la maison Claye. Il y avait l’autre jour, chez Hugo, des plaintes formidables à ce sujet.
Tout à vous.
Jeudi, 2 h[eures].
À MAXIME DU CAMP
[Paris, 12 mars 1877.]
Mon Vieux Max,
Tu as fait un livre d’histoire excellent.
Voilà mon opinion ; et j’ai la prétention de m’y connaître.
– 279 –
Je l’ai lu, cette nuit, d’une seule haleine – rien n’est plus amusant. C’est ferme, simple, net, lumineux, et d’un très bon style narratif.
On te traitera de réactionnaire – ce qui sera idiot. Mais attends-toi à cette sottise.
Tu as bien fait de ne pas venir à l’enterrement du fils Sandeau. C’était lamentable. Le pauvre bonhomme vous arrachait le cœur.
De pareils spectacles vous consolent de n’avoir pas d’enfants.
Soigne ton rhume !
Et encore une fois bravissimo, mon cher bonhomme.
Tibissimi
Lundi soir, 10 h[eures].
À GEORGES CHARPENTIER
[Paris, 13 mars 1877.]
Mon cher ami,
J’ai répondu à ce Monsieur de s’adresser à vous. – Car j’ignore quels sont mes droits.
À qui maintenant appartient la traduction ?
Mais il y a déjà une traduction de Bovary ?
***
– 280 –
Si c’est à moi que revient le prix de la traduction (ce que je crois), faites le marché pour moi. – Et tâchez de me tirer un billet de 500 fr[ancs].
Je ne vous parle plus de Saint Antoine !!!!
***
On n’a pu me dire chez vous votre adresse au bois de Boulogne – et voilà 15 jours que j’attends un article sur Salammbô que vous deviez m’envoyer, enfin !
Et je suis de plus en plus crevant.
À vous.
Mardi 13.
À MAXIME DU CAMP
[Paris, 14 mars 1877.]
N’as-tu pas l’Anatomie descriptive de Cloquet – avec l’atlas ?
Possèdes-tu quelque bouquin de physiologie imbécile ? Il faut que l’ouvrage ait au moins quarante ans de date !
Tu serais gentil de m’envoyer tout cela par ton larbin. Mets aussi dans le paquet La Luciniade que j’ai envie de relire.
Je recherche actuellement les sottises de la médecine.
Ton
– 281 –
Encore une fois, tu as fait un bon livre, mon bonhomme ! Depuis deux jours la physionomie de Fieschi m’obsède. – Quel trio !
***
Mercredi, 5 h[eures].
IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT
[Paris,] 50, rue de Douai.
Mercredi 14 mars [1877], 11 h 1/2 du matin.
Mon cher vieux,
Je viens d’écrire à la princesse Mathilde que je ne puis aller à son dîner ; j’en suis navré – c’est un vrai guignon – mais décidément je ne puis montrer ma face hors de chez moi – je sors pour la première fois pour aller chez un dentiste et je rentre aussitôt. – J’ai encore eu de violentes douleurs névralgiques cette nuit
Je vous en prie, dites à la princesse que tout ça – c’est malheureusement la vérité.
Autre chose : voilà que Stassioulévitch m’écrit que, toute réflexion faite, il préfère mettre les deux légendes ensemble – dans le n°du 13 avril. C’est son affaire et il a peut-être raison. – J’avais écrit une petite préface. – Cela ne change rien à la publication d’ici. – Stassioulévitch m’écrit que puisque Hérodiade est de la même longueur que Saint Julien, il fera les calculs là-dessus – et enverra l’argent
– 282 – aussitôt (je lui ai fait entendre en termes détournés que vous n’en seriez pas fâché).
Je vous serre mélancoliquement la main.
Votre
J. TOURGUENEFF.
À IVAN TOURGUENEFF
[Paris, 14 mars 1877.]
Mon pauvre vieux,
Je vais tout à l’heure faire à la Princesse une peinture pathétique de votre état.
Envoyez-moi pour demain soir un petit bulletin de votre santé. Ça m’embête de vous savoir souffrant.
***
Quant au retard d’un mois, il ne me contrarie que par la crainte d’un deuxième ajournement.
Expliquez bien là-bas qu’il aurait pour moi des conséquences très fâcheuses.
Je ne vous remercie pas de ce que vous faites pour moi ; ce serait vous injurier.
Et je vous embrasse.
Mercredi, 5 h[eures].
– 283 –
À LÉONIE BRAINNE
[Paris, 15-16 mars 1877.]
Ma chère belle,
Je ne sais pas si je vous [ai] envoyé « une belle lettre ». Mais je puis dire comme Mme Pochet, dans Le Roman chez la portière, que je l’ai écrite avec mon cœur.
Êtes-vous charmante ! Quelles adorables choses vous m’adressez ! et comme elles m’entraînent dans d’exquises songeries. Depuis hier, je rêve de vous, presque continuellement. Arrivez donc, afin que l’on s’embrasse.
Je n’ai rien du tout à vous dire, sinon que je vous aime, à ma façon, c’est vrai, et selon les dures exigences de ma vie. Le Samaritain n’a que son obole, « restes d’une voix qui tombe et d’une ardeur qui s’éteint ».
Aucun événement depuis quinze jours – pas le moindre épisode. J’imprime mon bouquin et, de demain en huit, je dîne avec l’amie Alice chez les Charpentier, endroit où elle se plaît beaucoup.
Re-scandales : le fils Boucicaut du Bon Marché est en prison pour actes de germinisme et la maîtresse d’asile de Suresnes, pour corruption d’enfants au-dessous de dix ans. Elle leur apprenait… les plus infâmes pratiques. Pauvre humanité !
Dans une douzaine de jours, on va donc se revoir ! – Comme j’ai envie de contempler vos chers bons yeux – et de sentir… achevez la phrase.
Mille tendresses du fond de l’âme et de la chair.
Votre G.
– 284 –
***
Amitiés à votre gamin.
***
Jeudi soir, minuit, 15 mars.
À GEORGES POUCHET ?
[Paris, mi-mars ? 1877.]
Mon cher ami,
Pourriez-vous m’indiquer et me procurer
1° un livre de physiologie bête. Il n’en manque pas, j’en suis sûr. Mais j’en voudrais un datant d’une quarantaine d’années comme celui de Richerand ? et un autre ? On m’a parlé d’un certain Lucas ? – Celui-là, je peux l’avoir autrement que par vous.
2° un livre de médecine pratique, une sorte de clinique, par ordre des matières.
C’est pour mes bonshommes que j’ai repris.
Et pourquoi ne voit-on pas Votre Seigneurie ? Espèce d’anguille, être insaisissable !
Tout à vous – et à bientôt, n’est-ce pas ?
Et puis dans un mois, je vous demanderai tout un après-midi pour vous communiquer l’esquisse de mon chapitre sur les Sciences.
– 285 –
À GEORGES CHARPENTIER
[Paris,] samedi matin [mi-mars-mai ? 1877].
Espèce de voleur de chapeaux,
1° Faites-moi le plaisir de m’envoyer les livres de médecine, marqués sur la petite note ci-incluse.
2° et d’expédier en Angleterre les deux ouvrages indiqués dans la seconde note – livres parus dans votre infâme maison !
Qui aurait cru cela ? Une apparence honnête, jolie dame, beaux enfants, quartier aristocratique, etc., et pousser la turpitude jusqu’à dépouiller de leurs vêtements les pauvres hommes de lettres !…
À IVAN TOURGUENEFF
[Paris,] lundi soir, 9 h[eures, 19 mars 1877].
Alphonse Daudet : rue des Vosges, 18.
***
Pourquoi ne viendriez-vous pas vendredi soir, chez les Charpentier ? (Nous y serons à peu près tous.) C’est leur dernier vendredi.
***
Apprêtez-vous à dîner prochainement avec Renan et moi chez Mme de Tourbey ! – Il faut recommencer « cette petite fête de famille » manquée, puisque vous n’y étiez pas.
À demain, vers 10 h[eures], chez Victor Hugo.
– 286 –
Votre vieux
GVE FLAUBERT
vous embrasse.
À GUY DE MAUPASSANT
[Paris, 21 mars 1877.]
Venez demain matin (jeudi), ou le soir après votre dîner. Je vous donnerai une lettre pour Chennevières. Sa recommandation vaudra mieux que celle de Charles-Edmond, – que j’ai trop bousculé pour en réclamer un service, et qui d’ailleurs déchire Duquesnel, à pleine gueule.
Je vous plains si vous avez affaire avec ce drôle (Duquesnel). Peu d’hommes inspirent autant l’envie de lui [sic] foutre des gifles.
Tout à vous.
Votre vieux
Mercredi matin, 10 h[eures].
***
Venez vendredi à la soirée de Charpentier. C’est la dernière. Nous y venons tous.
Vous recevrez aujourd’hui l’invitation de Tourgueneff.
– 287 –
À GEORGES POUCHET
[Paris,] jeudi soir [22 mars 1877].
Mon bon,
Ma nièce me charge de vous inviter à dîner pour dimanche prochain. Vous aurez pour commensaux des gens pas embêtants, entre autres « notre jeune poète obscène ».
Et puis nous redînons, célibatairement, lundi, au café Riche, festival offert par le grand Tourgueneff.
Répondez-nous oui, tout de suite, et pas de blagues, pas d’excuses !
Au nom du Vieux, venez.
Votre vieux
À PHILIPPE DE CHENNEVIÈRES
[Paris, 23 mars 1877.]
Mon cher ami,
Permettez-moi de vous présenter mon ami Guy de Maupassant.
Il désire être recommandé par vous près de Duquesnel pour avoir une lecture à l’Odéon. Comme un mot de vous vaut mieux qu’une lettre de moi, dites ce mot et vous m’obligerez.
Tout à vous.
– 288 –
Vendredi 23 mars 77.
À IVAN TOURGUENEFF
[Paris, 23 mars 1877.]
Mon bon vieux,
Ma nièce qui se lamente de ne jamais vous voir me charge de vous prier de venir dimanche (après-demain) dîner chez nous.
Si vous avez à faire quelque part le soir, on vous lâchera, en soupirant mais on vous lâchera.
Acceptez mon bon. Vous serez en compagnie pas embêtante.
Et puis, j’ai besoin de vous parler seul à seul de La Fille Élisa !!!
Je compte vous voir, ce soir, chez les Charpentier.
Tibissimi.
Vendredi midi.
À MARIUS ROUX
[Paris, 27 mars 1877.]
Monsieur,
– 289 –
J’ai lu avec infiniment d’intérêt le volume que Zola m’a remis de votre part.
Et je voudrais en causer avec vous un peu longuement.
Pouvez-vous venir chez moi dimanche prochain vers 3 heures ? –
D’ici là, je vous serre la main cordialement et suis
votre
Mardi
240, rue du Faubourg-Saint-Honoré.
À EDMOND LAPORTE
[Paris,] jeudi soir, 9 h[eures, 29 mars 1877].
Mon bon Laporte,
Je réponds tout de suite à votre lettre de ce matin.
Le conseil municipal m’agace le système ! Encore la question des honneurs à rendre à un grand homme ! Mais il ne s’agit pas de cela, du tout ! Ils ne veulent pas comprendre ! L’Envie est indestructible ! Notez par parenthèse que pour la mère Sand la même opposition se rencontre dans le Pouvoir. Mais le père Hugo, notre Président, s’apprête à lui saler le cul (au Pouvoir !). Je reviens à Bouilhet :
J’irai demain chez Peragallo, afin de savoir au juste le nombre des représentations de ses pièces. J’écris à Philippe pour que sa mère m’envoie les dates. – Quant à résumer son
– 290 –
œuvre, je ne saurais mieux faire que d’engager Le Plé à lire la Préface des Dernières chansons. Je vais dire à Philippe de lui envoyer le volume. – Que puis-je faire de plus ?
Quand le père Leroy a eu l’idée d’élever à B[ouilhet] un monument, il ne se doutait pas de l’embêtement qu’il me préparait ! C’est à lasser la patience d’un saint ! – Enfin, il faut aimer ses amis jusqu’au bout !
L’histoire de Langlois – que j’insulte – est sublime ! Je ne trouve pas d’autre mot. Mais je voudrais bien savoir quel est ce monsieur-là !
***
J’imprime à force ! Je suis surchargé de lectures pour B[ouvard] et P[écuchet]. Et on m’envoie des livres qu’il faut que je lise. J’ai avalé cette semaine en dehors de mes lectures scientifiques, rien que 6 volumes. Aussi, je ne sors plus du tout, – et je refuse toutes les invitations. – De plus : pitoyable cuisine, – scènes domestiques entre « les Bonnes », ça va si loin que je renvoie la cuisinière, celle qui vous a fait crever de faim dimanche dernier.
— Maintenant, parlons de vous, mon brave Asiatique. La jeune personne a envie de vous revoir, ou de vous, simplement. Car maintenant elle accable Caroline de ses politesses. – Entre nous, mon bon, je trouve que vous avez tort. – Vous reculez, c’est faible. – Et vous vous en repentirez. Dixi.
Laporte mouch taïeb ! Laporte petite pine. Trop Valère ! Trop délicat ! Allez donc de l’avant, nom de Dieu ! Que craignez-vous ? Ce que on peut dire ! Mais chiez lui sur la tête à l’exécrable on – et faites enrager vos ennemis.
– 291 –
Commanville est à Dieppe depuis hier soir. Caro a envoyé ce soir votre lettre arrivée ce matin.
Elle vous écrira très prochainement.
Quant à vos amis de Paris, il faudrait leur pousser l’épée dans les reins. Ça presse ! Ça presse ! Plus que je ne saurais dire, et que Commanville n’ose vous le dire.
***
Guy pervertit complètement Tourgueneff. Lundi, à notre dîner, le grand Moscove regardait ce crapaud avec des yeux d’admiration et d’envie, en l’appelant Méphistophélès.
***
Le chemin de fer porte-t-il des paquets jusqu’à Couronne ? – C’est un petit cadeau que Aulus Vitellius prépare à son Asiatique – lequel il embrasse bien tendrement.
GVE.
À PHILIPPE LEPARFAIT
[Paris,] jeudi soir [29 mars 1877].
Mon cher ami,
Par l’intermédiaire de Laporte, je sais que notre affaire est revenue hier soir au conseil municipal. Nouvelles chicanes ! Ils ne veulent pas comprendre la question ! Cependant, Le Plé est nommé rapporteur.
« Il demande que vous lui résumiez très succinctement », m’écrit Laporte, « la vie et l’œuvre de
– 292 –
B[ouilhet], soit une biographie très sommaire et la liste chronologique de ses ouvrages, – avec le nombre de représentations de chacune de ses meilleures pièces. »
– J’irai demain chez Peragallo pour avoir au juste, ce dernier renseignement. Quant aux autres, ils se trouvent dans la Préface des Dernières chansons.
Je te prie, donc, de porter tout de suite, chez ledit Docteur ton exemplaire des Dernières chansons – en lui faisant savoir que c’est moi qui le lui envoie. Du reste, je lui écris par le même courrier.
Tous ces potins-là, ce mauvais vouloir permanent, cette haine féroce de la Littérature m’emplit d’une mélancolie farouche ! – (même histoire d’ailleurs pour la statue de G. Sand ! Je suis membre de la commission, dont le père Hugo est le Président).
Lemerre m’a promis, pour l’hiver prochain, une édition complète des poésies de Bouilhet. Je suis sûr que ça se vendra. – Mais ton père devrait agir sur Duquesnel pour une reprise quelconque ! Quant à d’Osmoy, il n’existe pas plus « que s’il était déjà mort » (Lucrèce Borgia, acte II). Jamais, je n’entends parler de ce coco. Et ne désire pas le revoir. Car il m’a blessé jusque dans les moelles.
Un protégé de la M[arécha]le Canrobert, M. Gustave Ruiz, m’a demandé la permission de faire un opéra sur La Conjuration d’Amboise. – Mais je n’[en] entends plus parler.
Embrasse ta mère pour moi.
Ton VIEUX SOLIDE
(il ose se qualifier ainsi).
– 293 –
À AMÉDÉE LE PLÉ
[Paris, 29-30 mars 1877.]
Cher Monsieur,
Je sais par notre ami Laporte, que hier, vous avez pris vigoureusement notre défense.
Je vous enverrai très prochainement le nombre exact des représentations que vous demandez.
Quant à la biographie de B[ouilhet] et à une appréciation de ses œuvres, je ne saurais mieux faire que de vous indiquer ma Préface à son volume des Dernières chansons. – Par le même courrier j’écris à Rouen pour que l’on vous remette tout de suite ce volume.
D’après la lettre de Laporte, il me semble que le conseil municipal ne veut pas comprendre la question. On ne lui demande pas d’honorer Bouilhet, mais de nous permettre de doter Rouen d’une fontaine, sous la condition d’une certaine décoration où il y aura un buste de Bouilhet. C’est une question de Voirie – et non de Littérature. – Si nous demandions à orner notre fontaine de la figure d’un gorille, on devrait nous en accorder la permission, puisque nous voulons faire à la ville cadeau d’un monument d’utilité publique.
En dépit de ce mauvais vouloir, nous réussirons, grâce à vous. Je vous en remercie du fond du cœur – et vous serre les mains cordialement, en vous assurant, cher Monsieur, que je suis
tout à vous.
– 294 –
Jeudi soir, 30 avril
240, rue du Faubourg-Saint-Honoré.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris,] lundi matin, 2 av[ril 1877].
Votre pensée, qui me revient bien souvent, me donne des remords. J’ai l’air de vous négliger. Si vous étiez ici, ce serait bien plus commode pour notre correspondance. [1°] Je n’ai jamais été aussi affairé et ahuri, car j’ai de prodigieuses lectures à subir avant la fin de mai, époque où je veux être rentré à Croisset et me remettre à écrire Bouvard et Pécuchet. 2° Je corrige les épreuves de mon volume, qui paraîtra le 20 ou le 25 de ce mois. – Les journaux, Le Moniteur et Le Bien public, m’occupent de même manière. 3° Il y a comme une conjuration parmi les jeunes gens qui impriment pour m’envoyer leurs œuvres. La semaine dernière je n’ai lu que VI volumes en dehors de ma besogne personnelle. Et 4° « les devoirs de société », Madame ! Mais de ceux-là je m’en fiche ! Et ici je joue de mon imagination de romancier. Ce que j’invente de blagues pour ne pas faire de visites et refuser des dîners en ville est prodigieux. J’ai beaucoup usé du deuil où je suis censé être, comme conséquence de la mort de mon pauvre diable de beau-frère. Mais il faut maintenant trouver autre chose ! N’importe ! Les gens du monde sont impitoyables pour ceux qui travaillent.
Le conseil municipal de Rouen, devant lequel est revenue la question de la fontaine Bouilhet, recommence à me taper sur le système ! Quels idiots et quels envieux ! J’espère cependant en venir à bout – et ils n’en ont pas fini avec moi ! Votre ami ne lâchant pas le morceau.
– 295 –
Connaissez-vous La Fille Élisa ? Entre nous, je trouve ce roman absolument raté. C’est sommaire et anémique. Et L’Assommoir, à côté, paraît un chef-d’œuvre. Car enfin, il y a dans ces longues pages malpropres une puissance réelle – et un tempérament incontestable. Venant après ces deux livres, je vais avoir l’air d’écrire pour les pensionnats. On va me reprocher d’être décent et on me renverra à mes précédents ouvrages.
J’en ai lu un, avant-hier, que je trouve bien fort : Les Terres vierges de Tourgueneff ! Voilà un homme, celui-là ! Le volume paraîtra dans un mois.
Demain je suis convié au mariage (civil) de Mme Hugo avec Lockroy. Et j’irai, bien entendu. Le père Hugo me semble de plus en plus charmant. – Et, en dépit de tout, j’adore cet immense vieux ! Il me fait une scie continuelle avec l’Académie française. Mais pas si bête ! pas si bête !
Que vous dirais-je bien, maintenant ? Je suis perdu dans les combinaisons de mon second chapitre, celui des Sciences. – Et pour cela, je reprends des notes sur la Physiologie – et la thérapeutique, – au point de vue comique, ce qui n’est point un petit travail. Puis il faudra les faire comprendre et les rendre plastiques. Je crois qu’on n’a pas encore tenté le comique d’idées ? Il est possible que je m’y noie, mais si je m’en tire, le globe terrestre ne sera pas digne de me porter. – Enfin, il faut bien avoir une marotte pour se soutenir dans cette chienne d’existence ! J’avais si peu dormi cet hiver et tant pris de café que j’ai eu des battements de cœur et des tremblements qui m’ont inquiété. Grâce à la privation absolue de café et au bromure de potassium, ils ont à peu près disparu. Je me retrouve d’aplomb.