Correspondance - Tome V
À Sa Nièce Caroline ........................................................ 84
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 28 parties.
D’après mes petits calculs Ernest doit être ici jeudi ou vendredi. – S’il arrive quelque chose de définitif, envoie-le-moi, dès que tu le sauras. – Et puis, écris le plus souvent possible à ta Nounou qui te regrette beaucoup. – Malgré son stoïcisme (apparent), car au fond, le Préhistorique est une vache.
Cependant j’espère, quand tout sera fini (ce qui ne peut tarder) montrer à M. le Conseiller général que j’ai dans les veines du sang de Mohican avec la gueule de l’ours des Cavernes.
L’autographe que je lui enverrai coûtera cher, plus tard, s’il le conserve. Les « mouvements » de style qui me viennent à propos de cette future lettre me gênent. – Et au point de vue de B[ouvard] et P[écuchet] il faut que je m’en débarrasse le plus vite possible.
Encore deux bons baisers, pauvre fille.
VIEUX.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] mercredi, 5 h[eures, 11 février 1880].
Ma chérie,
– 1148 –
Ton mari va-t-il venir ce soir ? Je suis plein d’inquiétude. – L’acte est-il signé ? Que se passera-t-il vendredi ? Jamais je n’ai été plus anxieux et impatient de nouvelles. Guy, heureusement, m’a tenu compagnie pendant trois jours. Et cet après-midi j’ai eu Jules Lemaître. Ils m’ont distrait de mes pensées.
Il faut se remettre au travail. Mais comment travailler, n’ayant pas l’esprit libre ? – Et le sentiment du temps que je perds me désole. – J’ai beau me faire des raisonnements, l’imagination rebelle se tient cachée ! – Et j’ai si bien travaillé cet hiver !
Si Ernest ne doit pas venir demain envoie-moi un télégramme m’expliquant la situation en deux mots.
Je t’embrasse bien tendrement.
VIEUX
agité.
À EDMOND DE GONCOURT
[Croisset, 11 février 1880.]
Mon bon Goncourt,
Je ne trouve pas gentil de me reprocher les pavés du jeune Bergerat. – D’autant que la manière dont il publie ma Féerie et les dessins dont il l’enjolive laissent peut-être à désirer ?
« L’ami Flaubert » s’est bassiné l’œil cet après-midi avec vos Albums japonais. – Mais je ne voudrais pas me livrer souvent à de pareils régals de couleurs – car je retombe plus gémissant sur mon roman philosophique !!! Pourquoi la
– 1149 –
Fatalité veut-elle que je prenne toujours des sujets abominables !
Quand j’aurai lu Nana je commencerai mon dernier chapitre. – Et quand il sera fini, ou à peu près, j’ornerai pour longtemps Paris de ma présence.
C’est charmant, exquis (et instructif) ce que vous dites des Albums japonais – des lutteurs, des robes de femmes, du plaisir qu’ils se donnent avec l’eau, etc. – Oui, mon cher ami, sans blague aucune, c’est bien troussé ! – Et si tout est comme ça, ce sera un livre chouette.
Je vous embrasse bien tendrement et fortement.
Votre vieux
Mercredi soir, 11 fév[rier 18]80.
À LAURE DE MAUPASSANT
Croisset, mercredi 11 février 1880.
Ma chère Laure,
J’éprouve le besoin de te dire que mon Disciple (c’est ainsi que Caroline dénomme ton fils) est en train de devenir un gaillard ! Il a, maintenant, beaucoup, mais beaucoup de talent. Son conte en prose intitulé Boule de suif est une merveille et il m’a récité, hier, une pièce de vers, comme j’en connais peu de meilleures ! Je ne crois pas que l’affection m’aveugle ? Non. Je m’y connais. Et quel bon bougre ! bien que Mlle Suzanne Lagier (personne d’une grande moralité) l’appelle « cette petite crapule de Maupassant » !
– 1150 –
J’ai su, par lui, que le séjour d’Ajaccio te faisait un bien infini. Reste donc en Corse le plus longtemps possible, ma chère Laure, et puis, sais-tu un rêve ? Ce serait de venir cet été passer une huitaine ici avec notre jeune homme. Quelle bavette nous taillerions ! comme on parlerait du vieux temps, et du Garçon.
Depuis le milieu de novembre, j’ai vécu complètement seul, et que de fois, au coin de mon feu, en ruminant le passé, n’ai-je pas songé à lui (le Garçon !) et à tout ce qui s’y rapporte…
Adieu, ma chère Laure, je t’embrasse fraternellement. Ton plus vieil ami.
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset,] vendredi, 2 h[eures, 13 février 1880].
Lapierre m’envoie le n° de L’Événement du vendredi 13 février (celui d’hier) où je vois que M. Guy de Maupassant va être poursuivi pour des vers obscènes.
Je m’en réjouirais, mon cher fils, si je n’avais peur de la pudibonderie de ton ministère. Ça va peut-être t’attirer des embêtements ? Rassure-moi tout de suite par un mot.
(Et Aurélien Scholl qui écrit que Littré a dit « que l’Homme descend du singe ! » Ô âne !)
2° J’attends avec impatience les livres qui t’appartiennent – ceux que doit m’envoyer Hachette – ceux que doit m’envoyer Pouchet – et Nana ! Impossible de commencer mon chapitre, avant d’avoir expédié toutes ces lectures. – Je n’ai rien à faire et me ronge solitairement.
– 1151 –
Redis à Zola que je suis enthousiasmé par l’idée de son journal (un autre titre : Le Justicier ?).
Il y aurait toute une série d’articles à faire sur les Tyrans du XIXe siècle. On commencerait par la Littérature et le journalisme : Buloz, Marc Fournier, Halanzier, Granier de Cassagnac, Girardin, etc. Puis on aborderait les Finances : les crimes de la maison Rothschild, etc., puis l’Administration, etc.
Le tout pour prouver que les misérables sus-nommés ont fait verser plus de larmes que Waterloo et Sedan.
Un livre pareil, bien fait, se vendrait à un million d’exemplaires.
Et réponds-moi tout de suite.
Je t’embrasse.
Ton VIEUX.
Et tranquillise-toi : « J’ai fait ma nuit. »
***
Pour la première fois depuis 1820, un service commémoratif a été dit à [un mot illisible] avant-hier pour le repos de l’Âme de S.A.R. Mgr le duc de Berry !!!
N.B. j’avais mis dans la chambre où tu as couché le paquet de lettres de la mère Sand afin que Commanville les emportât ! – Ce matin en les réclamant (car ledit Comm[anville] a couché cette nuit à Croisset et est reparti pour Paris) Suzanne nous a dit que M. de M. les avait prises.
– Veux-tu que Maurice vienne les prendre à ton bureau ? – Dans ce cas, donne-lui un rendez-vous – ou te charges-tu
– 1152 – de les lui porter ? – Réponse là-dessus. Il faut que ce soit remis en mains propres.
À LÉONIE BRAINNE
[Croisset,] vendredi 13 fév[rier 1880].
Vous me semblez toujours bien dolente ma pauvre chère belle. – Votre santé est déplorable sans doute. Mais je crois que votre plus grande maladie est la peur de vieillir ! Tranquillisez-vous ! Avant de ne plus plaire, il se passera encore du temps.
Et puis votre vous forgez des chimères ! (si tant est que les chimères se forgent). On vous aime ! et vous ne le croyez pas ! Ainsi, vous vous plaignez de Guy qui ne vous écrit que deux fois par mois ! Deux fois par mois, mais c’est gigantesque ! Et je suis sûr qu’il ne fait cela pour personne ! – Pouchet vient vous voir une fois par semaine. Le dévouement d’un homme occupé ne peut aller au-delà ! Les gens du monde et les femmes en particulier sont impitoyables pour les travailleurs. Tâchez donc de ne pas tomber dans ce travers !
Ah ! par exemple, je vous plains bien, quant aux tourments, que vous donne votre fils. La cause me paraît irrémédiable. Elle tient au tempérament du jeune Homme. – Aura-t-il en prenant de l’Âge, un peu plus de rectitude dans la cervelle ? – Espérons-le ! Mais là-dessus, je partage, pauvre chère amie, toutes vos inquiétudes et vos tourments.
« Cette petite crapule de Maupassant », comme dit Mlle Lagier, est venue passer les jours gras avec moi. Je le trouve en grand progrès. Maintenant il travaille
– 1153 – sérieusement. Sa Boule de suif est un chef-d’œuvre et nullement antipatriotique bien que vous en disiez. – Et il m’a apporté une pièce de vers digne d’être signée par un maître.
Il paraît que notre ami Georges batifole aux bals de l’Opéra. Il trouve la vie très bonne (je n’en dirai pas autant), devient épicurien, roquentin.
Lundi dernier j’ai dîné chez la petite sœur où je n’ai pas déparlé tout le temps !
Je crois que les Affaires de Commanville vont enfin avoir une bonne conclusion.
Les illustrations de La Vie moderne sont pitoyables et c’est publié d’une manière stupide ; on coupe ma prose avec des petits bonshommes imbéciles. Je rage contre Bergerat. Quant aux deux vues de Croisset, contrairement à votre avis, chère belle, je trouve que dans la première, la maison, loin d’être trop petite, est encore trop grande. – Car n’ayant pas de recul, il a fallu prendre ces vues de l’autre côté de l’eau – et la pauvre maison se trouve écrasée par la colline de Canteleu.
***
Votre Polycarpe est maintenant perdu dans la Phrénologie et les méthodes d’enseignement ! Si bien que je n’ai pas encore commencé mon dernier chapitre. Quand sera-t-il fini ? – Peut-être pas avant quatre grands mois ! – Et il m’en faudra 6 pour le second volume ! – Je traîne un fardeau abominable.
Mille tendresses. Je vous baise les deux mains bien longuement – et puis les deux yeux – et puis… tout ce que vous voudrez – permission qui me ferait le plus grand plaisir et du fond du cœur
– 1154 –
votre
GVE.
Houzeau s’est fait couper les cheveux et porte des cravates très basses, avec des cols rabattus. Il ressemble maintenant à un vieux mignon d’Henri III ! (Sic.)
À GEORGES CHARPENTIER
Croisset, 13 février 1880.
Voyez, mon cher ami, si vous pouvez faire quelque chose pour ce brave homme.
Je crois qu’il faut l’obliger, puisque son but est de propager la bonne littérature. Votre générosité peut être une réclame.
Et envoyez-moi tout de suite un exemplaire de Nana. J’attends de l’avoir lu pour me mettre à mon dernier chapitre.
Tout à vous et aux vôtres.
Votre
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset,] vendredi 13 fév[rier 1880].
Non ! ma chère Princesse il n’y a pas d’entêtement dans mon absence prolongée. La nécessité m’y contraint ! Si vous connaissiez les mystères, ou plutôt les misères de ma vie, vous ne me feriez pas ces tendres reproches. Mais je vois
– 1155 – que tous cela, enfin, va se terminer ! Il apparaît un peu de Bleu dans mon horizon.
Vous me verrez au commencement de mai – pendant un an, au moins, je compte bien ne guère quitter Paris. Donc, je deviendrai un hôte assidu de la rue de Berri et de S[ain]t-Gratien.
Je suis présentement perdu dans la Phrénologie et dans les méthodes d’Éducation. Et je ne lis que les livres relatifs à ces matières. Aussi, j’ignore absolument la question du divorce de mon ami Dumas et Le Divorce de mon autre ami le p[ère] Didon. – Ainsi que les Mémoires Rémusat et les Mémoires Metternich. Je suis un Fossile, un être préhistorique. Mon existence est celle du grand ours des cavernes.
Le Poliphile de Popelin m’a intéressé extrêmement. – Dites-lui (à Popelin), je vous prie, que dans quelque temps, quand il fera plus beau, je le sommerai de tenir sa promesse, c’est-à-dire de me faire une visite.
Guy de Maupassant a remis chez vous un volume, où il y a une petite comédie de société – qui vous fera passer, je crois, un quart d’heure agréable.
Ma pauvre Féerie est bien mal publiée. On coupe mes phrases par des illustrations enfantines. Cela me renforce dans ma haine des journaux.
Je vous baise les deux mains longuement, ma chère et bonne Princesse, et suis
votre vieux fidèle et dévoué
– 1156 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] dimanche, 5 h 1/2 [15 février 1880].
Eh bien, pauvre fille, comment va la santé ? Comment va la Peinture ?
Ce matin en faisant un tour (solitaire, bien entendu) sur la terrasse, et en pensant à toi, une idée m’est venue, dont tu feras ce que tu voudras. Ton modèle Cécile est peu favorable aux flamboiements du pinceau. En somme ce n’est pas un bon sujet de peinture. Comme contraste, si tu prenais ton ami D[on] J.-M. de Heredia ? hein ? Son refus de poser m’étonnerait. Peut-être même ta proposition le flatterait-elle ? Un portrait ferait valoir l’autre. – En l’habillant (Heredia) rembranesquement ou plutôt à la Vélasquez, il serait superbe.
Tu as encore le temps de t’y mettre.
***
En attendant mes livres d’Éducation qu’on doit m’envoyer de Paris, je me ronge et je remanie mon plan. – Ou plutôt j’ai une venette abominable de mon chapitre. Aussi, dans la peur de m’en dégoûter, je m’y mets ce soir même !!! À la grâce de Dieu !
Toute ma journée d’hier s’est passée à lire Nana (de 10 h[eures] du matin à 11 h[eures] et demie du soir sans désemparer). Eh bien, on dira ce qu’on voudra. Les mots orduriers y sont prodigués, le milieu est ignoble, et il y a des choses d’une obscénité sans pareille. Tous ces reproches sont justes. Mais c’est une œuvre énorme faite par un homme de génie ! Quels caractères ! Quels cris de passion ! Quelle ampleur ! – Et quel vrai comique ! Nana tourne au
– 1157 – mythe sans cesser d’être une femme et sa mort est michelange[le]sque.
Va-t-on dire des bêtises là-dessus ! mon Dieu ! en va-t-on dire ! C’est du reste ce que demande le bon Zola.
La manière dont La Vie moderne publie ma pauvre Féerie est de plus en plus pitoyable ! J’ai beau réclamer. Ah bien oui !
***
Mon chapitre exigera bien quatre mois ! car il doit être le plus long, et n’avoir pas loin de 40 pages ! – Cela me remet au milieu de juin ! – Cependant, si je ne veux pas rompre avec tous les civilisés, il faut que j’aille à Paris cette année ? – Il faut que j’y aille aussi pour mes notes, – et même si je veux paraître en 1881, il faudra que je prenne pendant quelque temps un secrétaire. Je ne m’en tirerai pas autrement.
Et dans tout cela, quand nous verrons-nous ma pauvre Caro ? – Tu viendras ici, quand j’en partirai – et cet automne, peut-être t’y laisserai-je toute seule ? – Comme notre vie est mal arrangée.
Il me tarde beaucoup que cette continuelle incertitude d’un avenir prochain, soit finie. Je sens qu’elle m’use. Or, à mon âge, on a besoin d’être tranquille. Il faut garder toutes ses forces exclusivement pour son travail.
Depuis quinze jours je suis empoigné par l’envie de voir un palmier se détachant sur un ciel bleu – et d’entendre claquer un bec de cigogne au haut d’un minaret… Comme ça me ferait [du] bien au corps et à l’esprit !
– 1158 –
Allons ! n’y pensons plus ! Je vais mettre moi-même cette lettre à la poste, – nettoyer ma table, piquer un chien. Puis, après mon dîner, me mettre à mon chapitre, n’en écrirais-je ce soir que trois lignes.
Deux bons baisers de nourrice, pauvre chat, de ton
PRÉHISTORIQUE.
Mamzelle Julie, très sévère pour moi, trouve que j’ai eu « une bonne vacance » (à cause des deux jours pleins et de l’après-midi passés ici par mon disciple et par Lemaître) et qu’« il est temps que je me remette à travailler ».
Ai-je tort quand je soutiens que le genre humain n’a pas d’indulgence, ni même de justice pour moi ? – C’est toujours l’histoire de la casquette de loutre, que Lapierre trouvait si drôle – quand tout le monde en avait une pareille ! Il y a là un mystère psychologique, que je tâche vainement de comprendre. Il ne m’indigne pas du tout, mais me fait rêver. –
À GEORGES CHARPENTIER
[Croisset,] dimanche 15 fév[rier 18]80.
Mon cher ami,
Ce n’est pas pour me « livrer à la débauche » – mais pour payer mon marchand de bois que j’attends vos monacos, dont la venue « prochaine » me fut annoncée par votre excellence le 27 janvier dernier.
– 1159 –
Les millions doivent pleuvoir chez vous par le canal de Nana ? Quel bouquin ! c’est roide ! Et le bon Zola est un homme de génie ; qu’on se le dise !!!
***
Ce soir, je commence enfin mon dernier chapitre et avec une venette abominable ! Quand sera-t-il terminé ? Peut-être au milieu de l’été, seulement ? – Et j’en aurai, encore, pour six mois, avant d’avoir expédié le second volume ! En tout cas, vous me verrez à Paris au mois de mai.
J’attends qu’il y ait des primevères dans mon jardin, et un peu plus de soleil, pour vous convier avec les amis.
Bergerat a dû vous communiquer mon peu d’enthousiasme pour la manière dont ma pauvre Féerie est publiée dans La Vie moderne. Le n° d’hier ne change pas mon opinion ! Ces petits bonshommes sont imbéciles. Et leurs physionomies absolument contraires à l’esprit du texte ! – Deux pages de texte, en tout ! De sorte : qu’un seul tableau demandera plusieurs numéros ! – Et encore si ce n’était pas coupé par d’autres dessins, n’ayant aucun rapport avec l’œuvre ! Mais il paraît qu’il le faut ! Ça dépasse le raisonnement ! C’est mystique ! Je m’incline.
Ô Illustration ! invention moderne faite pour déshonorer toute Littérature !…
***
Et mon disciple Guy poursuivi pour immoralité par le tribunal d’Étampes !!! Qu’est-ce que ça veut dire ? Vous savez que le jeune Homme se développe prodigieusement ? Boule de suif est un bijou ; – et il m’a montré, il y a huit jours, une pièce de vers qu’un maître signerait.
– 1160 –
Imprimez donc tout de suite son volume, afin qu’il paraisse au printemps. Il crève d’envie d’être publié. Et il a besoin de l’être.
Envoyez-moi une Nana, de surplus, S.V.P.
Amitiés aux amis
et tout à vous – et aux vôtres.
Je ne vous prie plus de m’envoyer les feuilles qui me concernent parce que je vois que l’effort est au-dessus (ou au-dessous) de votre tempérament. Quel être !
***
À ÉMILE ZOLA
Croisset, dimanche [15 février 1880].
Mon cher Zola,
J’ai passé hier toute la journée jusqu’à 11 h 1/2 du soir à lire Nana. – Je n’en ai pas dormi cette nuit, et j’« en demeure stupide ».
Nom de Dieu, quelles couilles vous avez ! quelles boules !
S’il fallait noter tout ce qui s’y trouve de rare et de fort, je ferais un commentaire à toutes les pages ! Les caractères sont merveilleux de vérité. Les mots nature foisonnent ; et la fin, la mort de Nana, est michelangelesque !
Un livre énorme, mon bon !
– 1161 –
Voici les pages que j’ai cornées (dans l’excès de mon enthousiasme, – et à une première lecture) :
33 (82, 87, un peu de longueur ?
45, 46 ou plutôt de lenteur.)
51-52 134
79 141 205. Mignon ! avec ses
105 146 fils ! ineffable de
108 156 Beauté !
126 173
130 192 (adorable)
195 id.
La vision de Mme d’Anglars !
239
256. Mais ce qui précède : la nuit passée dans les rues, est moins personnel. – Il était du reste, le plan donné, impossible de faire autrement. Car il fallait amener le « couchons-nous » – qui est excellent.
Tout ce qui regarde Fontan, parfait.
295.
Tout le ch[apitre] X.
377 ! « Viens donc ! viens donc ! »
N.B. 401 « entre Le Havre et Trouville », impossible !Mettez Honfleur.
415. Plein de grandeur, épique, sublime !
427. La paternité de tous ces messieurs, adorable.
459. Le suicide de Georges et sa mère arrivant en même temps : ce n’est pas du mélodrame (bien que certainement
– 1162 – on dira que c’en est). – Car l’effet résulte des caractères – et des événements ingénieusement combinés.
483. Très grand, très grand !
489-[4]90. Comme c’est vrai et intense !
500.
504. Rien de plus haut.
XIV. Au-dessus de tout ! – Oui ! nom de Dieu ! sans pareil.
Maintenant, que vous ayez pu économiser les mots grossiers, c’est possible. Que la table d’hôte des tribades « révolte toute pudeur », je le crois ! Eh bien ? après ! Merde pour les imbéciles ! – c’est nouveau en tout cas, et crânement fait.
Le mot de Mignon « quel outil » et tout le caractère de Mignon, du reste, me ravit.
Nana tourne au Mythe, sans cesser d’être réelle. Cette création est Babylonienne.
Dixi.
Et là-dessus, je vous embrasse.
Votre vieux.
Dites à Charpentier de m’envoyer un exemplaire car je ne veux pas prêter le mien.
Il doit être content, le jeune Charpentier ? Voilà un petit succès assez chouette, il me semble ?
– 1163 –
À GUY DE MAUPASSANT
Croisset [16 février 1880].
Mon chéri,
Je vais immédiatement écrire la lettre que tu me demandes, mais ça va me prendre toute la journée, et peut-être la soirée. Car avant tout il faut y réfléchir. Je ne crois pas cette idée de ton avocat pratique. Elle pourra grandement fâcher messieurs les juges, qui s’en vengeront sur toi. Prends garde ! Je suis sûr que l’un d’eux s’est piqué des italiques mises au bas des fragments du Mur et où l’on te souhaitait un procès.
Il faut user de toutes les influences possibles pour étouffer l’affaire. La seule crainte, n’est-ce pas, c’est d’être renvoyé du ministère. En conséquence, pesons sur la Justice d’abord et sur l’Instruction publique ensuite.
1° Va chez Commanville pour qu’il prie M. Simonot de parler de toi à Grévy ou au frère de Mme Pelouze, Wilson. M. S. voudra-t-il faire la démarche ? C’est douteux ; enfin, essayons.
2° Voici une lettre pour Cordier, sénateur. Cordier est très puissant, car il dispose d’un groupe au Sénat.
3° Une autre pour le poète Laurent-Pichat, sénateur, et qui a été poursuivi pour avoir publié la Bovary.
4° Mais avant tout, n… de D… ! va chez d’Osmoy ! Pour ces affaires-là c’est un brave ! Et pousse-le ferme, sans aucun ménagement.
5° Et va chez Bardoux aussi. Du reste, je vais lui écrire quelque chose de corsé.
– 1164 –
6° Sous prétexte de reprendre tes vers, va chez Mme Adam et conte-lui ton histoire. Je la crois bonne femme au fond. Et que Pouchet y aille un peu avant toi.
7° Vacquerie m’a toujours dit que Le Rappel était à mon service. Je vais le mettre à l’épreuve. Mais encore une fois je ne crois pas qu’il faille maintenant irriter MM. les juges.
8° Va trouver Popelin, homme de jugement, et qu’il demande de ma part à Demaze ce qu’il faudrait faire. Demaze est un conseiller à la Cour, très malin, très puissant et qui peut te donner de bons conseils.
Midi et demi.
Tout en buvant une horrificque tasse de cawoueh pour me monter le coco (chose bien inutile, car il est très monté) et en méditant le plan de la lettre publiable, il m’est venu à l’idée de m’adresser à Raoul-Duval, lequel est le meilleur bougre de la terre. De cela j’en suis sûr ; on dira de lui tout ce qu’on voudra, mais c’est un brave. Il connaît tout le monde, est bien vu individuellement de tous les partis et peut-être pourra-t-il t’indiquer des démarches utiles. Il connaît à fond la magistrature, en ayant fait partie lui-même. Peut-être même est-il très bien avec le ministre de la Justice, à moins qu’il ne soit très mal ? Ça n’y fait rien, va le voir ! et demande-lui des conseils ; il sera flatté. Enfin, si les choses tournent mal, si tu es condamné à Étampes, tu en rappelleras à Paris, et alors il faudra prendre un grand avocat et faire un bouzin infernal. Raoul-Duval, dans ce cas-là, serait bon. Mais nous n’en sommes pas encore là. Avec un peu d’adresse on peut tout arrêter.
La lettre pour Le Gaulois est difficile, à cause de ce qu’il ne faut pas dire. Je vais tâcher de la faire la plus dogmatique possible. Sur ce, je commence mes billets pour tes
– 1165 – protecteurs dont il faut user ; après quoi je me mettrai à l’œuvre. (Tu l’auras, j’espère, demain soir.)
Hier, j’ai écrit à Charpentier pour ton volume.
J’ai peur que ton avocat, pour se donner du relief, ne te fasse faire des bêtises. Maintenant, je vais piquer un chien si c’est possible, et quand j’aurai fait ma nuit… Tranquillise-toi.
À ADÈLE HUSSON
[Croisset,] lundi 16 fév[rier] 1880.
Mon cher jumeau,
1° Embrassez bien le vieux Max de ma part et qu’il vous le rende. – Et dites-lui que je le plains bien pour ses douleurs néphrétiques ! – Moi aussi, je ne suis pas toujours très vaillant. Depuis deux ans, j’ai terriblement vieilli. Mais le coffre est bon.
Quant à l’Académie, j’ai peur qu’il ne soit la victime d’une machination comme il est advenu à Taine la première fois qu’il s’est présenté. Et si Max n’a pas fait beaucoup de visites, il est flambé. – Donc, le voilà condamné à une candidature indéfinie. – Qui veut la fin veut les moyens.
Mais pourquoi avoir donné dans une niaiserie pareille ? Le bel honneur que d’être proclamé l’égal de MM. Camille Doucet, Camille Rousset, Mézières, Viel-Castel, etc. !
– Ah ! non ! C’est trop de modestie ! si bas que l’on se place.
« Des sollicitations », mais tous vous sollicitent (par esprit de politesse). Quand le père Sacy vivait je le fuyais,
– 1166 – précisément à cause de cela. Et pour la même raison, je ne vais presque plus chez le père Hugo.
Ah ! s’il y avait attaché à la place d’Académicien une rente de 4 mille francs, je commencerais immédiatement des bassesses pour être admis. L’argent bien, mais l’Honneur ? merci !
Gardez tout cela pour vous, mon Mouton. Car rien n’est de plus mauvais goût que de blaguer l’Académie. C’est comme la croix d’Honneur. On a l’air d’un envieux – donc il faut se taire.
***
Votre jumeau n’aura pas fini son roman avant le milieu de Juin – après quoi, il n’aura plus que le second volume, l’affaire de 6 mois. Néanmoins, j’irai à Paris vers le commencement de mai. Espérons que vous y serez encore.
Amitiés au Major. Et tout à vous du fond de son vieux cœur, votre vieux
À RAOUL-DUVAL
[Croisset, 16 février 1880.]
Mon cher Duval,
Comme vous êtes le meilleur bougre de la terre (c’est ainsi que je vous désigne dans toutes les sociétés), je vous prie de me rendre service en aidant de vos conseils (et de vos démarches ?) Guy de Maupassant qui vous remettra ce petit mot.
– 1167 –
Je crois qu’il faut s’arranger de manière à arrêter les poursuites. Il va vous conter son Histoire. – Prodigieuse de stupidité.
Merci d’avance
et tout à vous.
À AUGUSTE VACQUERIE
[Croisset, 16 février 1880.]
Mon cher Vacquerie,
Vous m’avez dit souvent que Le Rappel était entièrement à mon service. Comme je n’en doute pas, je vous présente un confrère à vous, M. Guy de Maupassant, qui vous contera son histoire. Elle est jolie ! et votre vieux cœur de romantique va, comme le mien, en bondir d’indignation.
Voyez ce qu’il faut faire ! Je vous en laisse juge.
N.B. Il y a des ménagements à garder, vu la position de mon jeune Homme – qui est plein de talent, mais sans rentes.
Merci d’avance
et tout à vous.
Ex imo.
Rappelez-moi au souvenir du Maître ! – pas besoin de dire en quels termes.
– 1168 –
À GUY DE MAUPASSANT
Croisset, 19 [16] février 1880.
[Lettre ouverte, publiée dans « Le Gaulois »
du 21 février 1880.]
Mon cher bonhomme,
C’est donc vrai ? j’avais cru d’abord à une farce ! mais non ! Je m’incline.
Eh bien, ils sont jolis à Étampes ! Allons-nous relever de tous les tribunaux du territoire français, les colonies y comprises ? Comment se fait-il qu’une pièce de vers, insérée autrefois à Paris dans un journal qui n’existe plus, soit poursuivie, étant reproduite dans un journal de province, auquel peut-être tu n’as pas donné cette permission, et dont tu ignorais sans doute l’existence ? À quoi sommes-nous forcés maintenant ? que faut-il écrire ? comment publier ? dans quelle Béotie vivons-nous !
Prévenu « pour outrage aux mœurs et à la morale publique », deux aimables synonymes, qui font deux chefs d’accusation. Moi, j’avais à mon compte un troisième outrage : « et à la morale religieuse », quand j’ai comparu devant la huitième chambre avec Madame Bovary. Procès qui m’a fait une réclame gigantesque, et à laquelle j’attribue les trois quarts de mon succès.
Bref, je n’y comprends goutte ! Es-tu la victime d’une vengeance personnelle ? Il y a là-dessous quelque chose d’inexplicable. Sont-ils payés pour démonétiser la République en faisant pleuvoir dessus le mépris et le ridicule ? Je le crois.
Qu’on vous poursuive pour un article politique, soit ; bien que je défie tous les parquets de m’en démontrer
– 1169 – l’utilité pratique ; mais pour des vers, pour de la littérature. Non ! c’est trop fort !
***
Ils vont te répondre que ta poésie a des tendances obscènes ! Avec la théorie des tendances, on peut faire guillotiner un mouton, pour avoir rêvé de la viande. Il faudrait s’entendre définitivement sur cette question de la moralité dans l’État. Ce qui est beau est moral, voilà tout et rien de plus.
La poésie, comme le soleil, met de l’or sur le fumier. Tant pis pour ceux qui ne le voient pas. Tu as traité un lieu commun, parfaitement, et tu mérites des éloges au lieu de mériter l’amende et la prison.
« Tout l’esprit d’un auteur, dit La Bruyère, consiste à bien définir et à bien peindre. » Tu as bien défini et bien peint. Que veut-on de plus ? Mais « le sujet », objectera Prudhomme, le sujet, monsieur ! Deux amants. Une lessivière ! le bord de l’eau ! Il fallait prendre le ton badin, traiter cela plus délicatement, plus finement, stigmatiser en passant avec une pointe d’élégance et faire intervenir, à la fin, un vénérable ecclésiastique ou un bon docteur, débitant une conférence sur les dangers de l’amour. En un mot, votre histoire pousse à « la conjonction des sexes ». Ah !
D’abord, ça n’y pousse pas ! et quand cela serait, par ce temps de goûts anormaux, il n’est pas mal de prêcher le culte de la femme. Tes pauvres amants ne commettent même pas un adultère ! ils sont libres l’un et l’autre, « sans engagement envers personne ». Tu auras beau te débattre, le parti de l’ordre trouvera des arguments. Résigne-toi.
– 1170 –
Mais dénonce-lui, afin qu’il les supprime, tous les classiques grecs et romains, sans exception, depuis Aristophane jusqu’au bon Horace et au tendre Virgile. Ensuite, parmi les étrangers, Shakespeare, Goethe, Byron, Cervantès. Chez nous, Rabelais, « d’où découlent les lettres françaises », suivant Chateaubriand, dont le chef-d’œuvre roule sur un inceste ; et puis Molière (voir la fureur de Bossuet contre lui) ; le grand Corneille, son Théodore a pour motif la prostitution ; et le père La Fontaine, et Voltaire, et Jean-Jacques, etc. ; et les contes de fées, de Perrault ! De quoi s’agit-il dans Peau d’âne ! et où se passe le quatrième acte de Le Roi s’amuse ? Après quoi, il faudra supprimer les livres d’histoire qui souillent l’imagination.
***
J’en suffoque d’indignation.
Qui va être surpris ? L’ami Bardoux ! Lui, dont l’enthousiasme fut tel à la lecture de ta pièce, qu’il voulut faire ta connaissance et te plaça, peu de temps après, dans son ministère. La justice les traite bien, ses protégés.
Et cet excellent Voltaire (pas l’homme, le journal) qui, l’autre jour, me plaisantait gentiment sur la toquade que j’ai de croire à la haine de la littérature ! c’est Le Voltaire qui se trompe ! et, plus que jamais, je crois à la haine inconsciente du style. Quand on écrit bien, on a contre soi deux ennemis : 1° le public, parce que le style le contraint à penser, l’oblige à un travail ; et 2° le gouvernement, parce qu’il sent en vous une force, et que le pouvoir n’aime pas un autre pouvoir. Les gouvernements ont beau changer, monarchie, empire ou république, peu importe ! L’esthétique officielle ne change pas ! De par la vertu de leur place, ses agents – administrateurs et magistrats – ont le monopole du goût
– 1171 –
(voir les considérants de mon acquittement). Ils savent comment on doit écrire, leur rhétorique est infaillible, et ils possèdent les moyens de vous convaincre.
On montait vers l’Olympe, la face inondée de rayons, le cœur plein d’espoir, aspirant au beau, au divin, à demi dans le ciel léger, – et une patte de garde-chiourme vous ravale dans l’égout. Vous conversiez avec la muse : on vous prend pour ceux qui corrompent les petites filles ! Tout embaumé des ondes du Permesse, tu seras confondu avec les messieurs hantant, par luxure, les pissotières !
Et tu t’assoiras, mon petit, sur le banc des voleurs, et tu entendras un particulier lire tes vers (non sans faute de prosodie) et les relire, en appuyant sur certains mots auxquels il donnera un sens perfide. Il en répétera quelques-uns plusieurs fois, comme le citoyen Pinard : « Le jarret, messieurs, le jarret », etc.
Pendant que ton avocat te fera signe de te contenir – un mot pourrait te perdre – tu sentiras derrière toi, vaguement, toute la gendarmerie, toute l’armée, toute la force publique pesant sur ton cerveau d’un poids incalculable ; alors il te montera au cœur une haine que tu ne soupçonnes pas, avec des projets de vengeance, de suite arrêtés par l’orgueil.
Mais, encore une fois, ce n’est pas possible. Tu ne seras pas poursuivi, tu ne seras pas condamné. Il y a malentendu, erreur, je ne sais quoi. Le garde des sceaux va intervenir ! On n’est plus aux beaux jours de M. de Villèle.
Cependant, qui sait ? la terre a des limites ; mais la bêtise humaine est infinie.
Je t’embrasse.
Ton vieux
– 1172 –
G. FLAUBERT.
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset,] mercredi, 5 h[eures, 18 février 1880].
Ta lettre reçue ce matin me rassure beaucoup. – Grâce à R[aoul]-Duval le procureur général arrêtera les choses ! et tu ne perdras pas ta place.
J’éprouve le besoin de te foutre des sottises. Car tu donnes dans les potins, mon jeune homme.
Quels sont-ils, ces « canaux autorisés » par lesquels tu sais que Mme Adam, etc.,
Quelle « confidence » te soutenait que Nana serait saisi ? comme si on pouvait saisir un volume déjà dispersé à 50 mille exemplaires ! C’est comme l’autre jour quand tu prétendais que La Rochelle serait le directeur de l’Odéon – pas du tout ! C’est La Rounat qui est nommé. Son nom est à l’Officiel depuis avant-hier.
Ah ! attrape –, et d’ores en avant sois plus sceptique, ô mon Fils !
***
Quant à ma Lettre pour Le Gaulois, je crois de plus en plus qu’elle serait inutile. Tenons-nous, tiens-toi dans l’ombre maintenant.
En tout cas, si vous croyez devoir la publier, – recopie-la-moi et renvoie-la-moi, pour que je recale.
– 1173 –
Je parie que Charpentier va hésiter à faire paraître Les Soirées de Médan ?
Pas de réponse à ma 4e réclamation (faite dimanche dernier) pour 700 fr[ancs] qu’il me doit depuis le mois de septembre ! – Charmant ! – Si la publication de ma pauvre Féerie continue de ce train-là, j’ai envie de lui envoyer un huissier pour le sommer de la suspendre.
– J’ai reçu les livres de Hachette ; merci !
***
Mulot (secrétaire de notre comité Bouilhet) est MORT hier. Demain l’enterrement !…
Et la bureaucratie de la chose va me retomber sur les bras et les courses à Rouen ! Ah là ! là ! – ouf !
***
Mais quelle mine font-ils à ton ministère ? Détails sur les personnages auxquels tu t’es adressé. – D’ici à la
terminaison heureuse de l’affaire j’attends des lettres de toi, tous les jours, bougre d’obscène ! – Tu me dois bien ça – pour que je sois tranquille dans mon chapitre.
Je t’embrasse. Ton vieux
Use de tous les moyens d’intrigue possibles – et écoute les conseils de ce bon Duval sans imiter, bien entendu, le catholique Barbey d’Aurevilly. Bourreau des crânes – et triple couillon.
– 1174 –
À RAOUL-DUVAL
Croisset, mercredi [18 février 1880].
Parbleu ! J’en étais bien sûr ! que vous vous mettriez en quatre pour mon jeune Homme !
Tâchez de le tirer de là – et de le calmer car il me paraît perdre la boule ? Son idée de publier une lettre de moi dans les feuilles me semble peu sage ? – Qu’en dites-vous ?
Encore une poignée de main ! – Non je vous embrasse, mon cher vieux.
Votre vieux
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] dimanche, 2 h[eures, 22 février 1880].
Pauvre fille,
Ton mari qui vient de partir pour Pissy t’écrira demain, et me charge de te dire que :
Hier, a eu lieu une longue conférence chez Fauconnet, qui présentera son acte rédigé mardi soir, à 5 h[eures]. Labarre a été (en tapinois) prendre des renseignements sur Ernest, près de Faucon, qui les a donnés « excellents » (sic). Jeudi, l’acte probablement sera signé ! – Est-ce bien vrai ? En sortirons-nous, enfin ! Je n’ose le croire, tant nous avons eu de déceptions ! Mais les paroles de Faucon ont produit le meilleur effet.
***
– 1175 –
Ma semaine à moi a été bien agitée : 1° par les histoires de mon disciple ! Elles m’ont fait perdre 3 jours ! Lundi dernier je n’ai travaillé pour lui que 14 heures, tant pour écrire des lettres de recommandation que pour composer à la hâte, un morceau informe destiné au Gaulois (voir le numéro d’hier, samedi). On ne m’a pas donné le temps de le corriger ! – ce qui me vexe infiniment !
De plus, Mulot (notre secrétaire du comité Bouilhet) est mort mardi. Je l’ai enterré jeudi, par une pluie battante. C’est encore une complication dans cette malheureuse fontaine ! Et les fonctions de Mulot retombent sur moi ! naturellement.
De plus, j’ai eu des épreuves de Bouilhet à corriger ! Mme Régnier me demande une lettre pour La Rounat, devenu directeur de l’Odéon ! etc. Ah ! vraiment ! les éternels Autres commencent à m’embêter ! Je fais toujours tout pour eux – et je ne vois pas qu’ils fassent grand-chose pour moi.
***
Et travailler au milieu de tout ça ! Le moyen ? Et puis, je pense à Labarre, à Faucon, à Laporte ! J’ai la tête souillée par un tas de choses basses. Le dernier attentat contre le Czar m’inquiète à cause du Moscove ? – Et je m’attriste de ta continuelle anémie, ma pauvre fille. Il me semble que nous ne nous sommes pas vus, depuis XV ans ! – Et quand tu viendras ici, j’en partirai ! Est-ce assez bête ! Mon chapitre ne sera pas fini avant la fin de juin !!! N’importe. J’irai à Paris au commencement de mai. – Et je prendrai quelqu’un pour me relever des textes indiqués d’avance. Autrement B[ouvard] et P[écuchet] ne seraient pas publiables en 1881 !
J’ai pourtant cette semaine écrit deux pages ! et c’est sublime d’effort, vu l’état de mon moi. Je n’ai plus le beau
– 1176 – calme que tu as admiré il y a un mois ! Peut-être que la semaine prochaine tout ira mieux que jamais ?
Ce n’est pas la peine de me voler mon papier pour m’écrire sur des formats aussi grotesquement minimes. Ta dernière lettre pas chic ! pas chic !
Je t’embrasse bien fort, pauvre chérie.
VIEUX.
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset,] dimanche [22 février 1880].
Ça m’embête ! Mieux écrite la chose eût eu plus de portée, eût produit plus d’effet. Je n’ai plus qu’à me résigner. Mais toutes les fois qu’on a à faire avec la Presse, il faut s’attendre à des sottises. Se presser étant le seul principe de ces Messieurs.
Tu peux pour te justifier près de Bardoux s’il est vexé (ce que je ne crois pas), lui montrer la copie-Mirbeau, corrigée par moi.
– Pourquoi R[aoul]-Duval s’est-il tant hâté ?
Ce sera bientôt fini ? Espérons-le !
L’histoire de ton œil m’embête. Mais si c’était grave, ce ne serait pas venu si vite.
Avant d’aller à ton bureau fais-moi le plaisir de passer chez Charpentier et de lui dire que j’attends impatiemment un livre dont il recevra le titre demain matin lundi en même
– 1177 – temps que tu reçois ce billet, et de me l’envoyer illico. Les autres sont moins pressés.
Je t’embrasse.
Ton vieux
Talonne !
Aiguillonne !
Harcèle les amis !
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Croisset,] dimanche [22 février 1880].
Vous n’imaginez pas dans quelle tourmente je suis !
1° Le sort de mon neveu et partant le mien qui va se décider d’ici à huit jours.
2° Le procès de mon disciple Maupassant (voir Le Gaulois d’hier 21). J’ai écrit une lettre qu’on ne m’a pas donné le temps de corriger et qui est écrite en style de cheval de fiacre. N’importe ! elle est publiée. Et je rougis de mes fautes de français.
3° Mulot, le secrétaire de notre comité Bouilhet, est mort cette semaine et ses fonctions retombent sur moi naturellement !
Et travailler dans tout cela ! Le moyen ? Mon dernier chapitre me demandera quatre ou cinq mois. Et je ne sais plus quand paraîtra mon roman : je suis exaspéré.
– 1178 –
Il me faut un tas de renseignements qui se contredisent et de livres qu’on ne m’envoie pas. Je serais marié, père de famille, commerçant et député, que les Autres ne m’embêteraient pas davantage !
***
J’ai copié pour Sylvanire trois pièces de vers de Bouilhet qu’elle aurait pu trouver dans ses volumes. – Mais me sachant fort occupé, sans doute, elle ne m’a pas remercié. Voilà une attention délicate.
***
La semaine dernière j’ai passé un jour à rechercher toutes les lettres de George Sand, à moi écrites (174 !), pour les envoyer à son fils qui désire les publier dans la correspondance générale de sa mère.
Quoi encore ? Je corrige le volume des Poésies complètes de Bouilhet pour Lemerre.
J’ai lu Nana, que je trouve, malgré tout, un beau livre. Canaille, si l’on veut, mais vrai – et fort – très fort. La fin est épique.
La Vie moderne publie la Féerie d’une façon stupide – quels dessins !
Consolez votre mari de ses pertes cruelles.
Et tout à vous ex imo.
– 1179 –
À PAULINE VIARDOT
[Croisset, 22 février 1880.]
Chère Madame Viardot,
Du moment que Tourgueneff est dans sa patrie, il ne m’écrit plus – et « nous devons », comme vous dites, « reprendre notre correspondance ».
Je suis bien inquiet. J’ai peur que le dernier attentat ne lui attire des désagréments ?
Il devait envoyer de Pétersbourg un renseignement dont mon neveu Commanville a grand besoin. Soyez assez bonne pour le lui rappeler, n’est-ce pas ?
Je vous baise les mains.
Votre fanatique et dévoué
Croisset par Déville, Seine-Inférieure.
(Dimanche.)
AU PRINCE NAPOLÉON
[Croisset, 23 février 1880.]
J’apprends que le prince est malade.
Je désirerais avoir de ses nouvelles.
Et je remercie la personne qui m’en donnera.
Croisset par Déville
– 1180 –
S[ei]ne-Inférieure.
***
Lundi 23 fév[rier] 1880.
À MAURICE SAND
[Croisset, 23 février 1880.]
Parbleu oui, il faut venir ici.
Prévenez-moi 24 heures d’avance. Comme vous ne pouvez faire ce voyage (retour compris) dans une seule journée, je vous attends pour coucher dans une quinzaine, n’est-ce pas ?
Votre vieux
CRUCHARD
vous embrasse ainsi que les vôtres.
***
Lundi.
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset,] nuit de mercredi [25-26 février 1880].
Mon bon,
1° Voici un bouquin qui rentre absolument dans mon sujet. Il me le faut, et promptement :
– 1181 –
Félix Voisin, Applications de la physiologie du cerveau à l’étude des enfants qui nécessitent une éducation spéciale , Paris, 1830.
Si on le trouve dans le magasin de la librairie, dis à Charpentier de me le procurer coûte que coûte – et de me l’envoyer par la poste. (Il va sans dire que je préfère l’emprunter ! s’il est possible.)
2° Ne pas oublier de m’envoyer chez Pilon avec le paquet de Spencer les nouveaux documents sur Schopenhauer, l’engueulade à Challemel-Lacour, etc.
***
Je suis gêné de plus en plus par « mon fils, j’ai fait ma nuit » et par le jeune Fellateur de nos amis.
Je t’embrasse. Ton
VIEUX.
Je demande 2 Nana.
À GEORGES CHARPENTIER
[Croisset,] jeudi 26 fév[rier 1880].
Merci pour le livre sur la Pédagogie, mon cher ami. Mais j’attends toujours autre chose !?
***
Excusez-moi près de M. Aicard. Je suis accablé de lectures et de travail. Et si je veux que mon bouquin paraisse en 1881, je ne dois pas employer trois minutes à autre chose.
– 1182 –
Je lirai ses vers plus tard. – Mais les forces humaines ont des limites ! Mes yeux n’en peuvent plus !
***
Tous les dimanches La Vie moderne me donne un accès de rage ! (sic). On ne peut rien imaginer de plus inepte que ces illustrations. Consultez là-dessus la voix publique.
Je n’en demandais pas, mon Dieu ! Un dessin (= le décor, seulement) pour chaque tableau suffisait.
Cette parodie du texte m’exaspère !
Aucune de ces stupidités ne pourra entrer dans le volume ! – De toutes [les] avanies qui sont tombées sur Le Château des cœurs , cette dernière n’est pas la moindre. Et je regrette bougrement d’avoir, pour une fois, failli à mes principes.
Avec lesquels, j’ai l’honneur d’être, mon bon, votre
À MAXIME DU CAMP
Croisset, 27 février 1880.
D’abord, je trouve gentil de m’avoir annoncé tout de suite ta nomination, et je t’en remercie.
Ensuite, pourquoi veux-tu que je sois irrité ? Du moment que ça te fait plaisir, ça m’en fait, mais je m’étonne, je m’épate, j’en demeure stupide, je me demande : dans quel but ? pourquoi ?
Te souviens-tu d’une charge faite autrefois, à Croisset, entre toi, moi et Bouilhet ? C’était notre réception mutuelle à
– 1183 – l’Académie française !… Ce qui m’amène à des « réflexions curieuses », comme dirait Joseph.
Que le Mouton embrasse de ma part le nouvel académicien.
Ton VIEUX.
À LÉONIE BRAINNE
[Croisset, 28 février 1880.]
J’ai reçu la boîte de raisins hier soir, ma chère belle – et je vous en remercie la bouche pleine. Une douceur de plus envoyée à ce pauvre Polycarpe ! Êtes-vous assez gentille !
Eh bien, pour votre récompense, je vais vous apprendre quelque chose qui vous fera plaisir. Les affaires de Commanville, ce soir peut-être, seront définitivement terminées ! Son acte sera signé au plus tard lundi ou mardi. – Je vous expliquerai tout quand nous nous verrons. – Enfin, je ne vais donc plus entendre parler d’argent ! Et y songer ! Et nous allons tous les trois sortir de la gêne et des angoisses qui m’étranglent depuis quatre ans ! J’ai avalé non des coupes, mais des tonneaux d’amertume ! – Comment n’en suis-je pas crevé ? Voilà ce qui m’étonne. Mais j’ai des inquiétudes sur la santé de ma nièce, Caro. Cette tension de la volonté contre le sort l’a bien fatiguée.
Vous connaissez l’histoire de Guy. Il paraît que ma lettre dans Le Gaulois lui a servi ? Tant mieux. Savez-vous qu’elle a eu du succès à Rouen ! Ô Prodige !
Depuis avant-hier, j’ai des re-embêtements pour la fontaine Bouilhet. Tout était décidé et on allait se mettre à
– 1184 – l’œuvre. Pas du tout ! Le Conseil municipal ajourne la continuation des travaux.
Reçu ce matin une lettre du bon Georges m’annonçant qu’il va vous voir là-bas ! Que n’y suis-je ?
Mille tendresses, ma bonne et chère amie.
Votre POLYCARPE,
qui vous baise sur le bec, franchement et longuement.
***
Samedi.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] samedi [28 février 1880].
Ma pauvre fille,
La 1re page de ta lettre (reçue avant-hier) m’a fait grand plaisir, bien qu’elle décelât une souffrance : l’insupportation du Bourgeois ! J’ai reconnu mon sang ! Comme je comprends ça ! La Bêtise humaine me suffoque de plus en plus ! ce qui est imbécile – car autant vaut s’indigner contre la pluie !
À propos de bêtise, tu sais toutes les phases de l’histoire de Guy ! Mon épître dans Le Gaulois lui a beaucoup servi. L’as-tu lue ? Je la trouve fort incorrecte – et l’avoir ainsi publiée, est la plus grande marque de dévouement que je puisse donner à quelqu’un. Je n’ai pas dit « l’Art avant tout » mais « l’ami avant tout ».
– 1185 –
J’approuve ton idée de faire venir « quelques amateurs » dans ton atelier pour leur soumettre ton œuvre. Présente-toi à La Vie moderne. Ça ne peut pas nuire. J’ai adressé à son rédacteur et à son éditeur des admonestations qui manquaient de tendresse. – Jamais je ne leur pardonnerai leurs petits bonshommes – dont je reçois des plaintes de partout. Quels imbéciles !
N’oublie pas Banville (10, rue de l’Éperon). Il sera sensible à ta politesse et c’est un brave Homme.
Ton pauvre mari n’en peut plus ! Mais il y met une patience héroïque. (Labarre est d’un méticuleux ineffable !) Il croit que tout sera fini lundi ou mardi. Quel soupir de soulagement, ma pauvre chérie ! Allons-nous, enfin, vivre sans le souci permanent de l’Argent ?
***
Tu as raison pour ton projet de voyage ici. Ton préhistorique ne t’attend pas avant 6 semaines (la dernière quinzaine d’avril).
B[ouvard] et [Pécuchet] ne vont pas mal. J’entrevois de grands horizons dans ce Xe chapitre.
Visite de Nion il y a trois jours.
Félicitations et applaudissements des Rouennais pour ma lettre à Guy. Le Petit Rouennais l’a reproduite.
Reçu ce matin une lettre de Bardoux – toute en sucre – et hier une boîte de raisins, envoyée par Mme Brainne.
Par moments, il m’ennuie de toi démesurément, et je sens le besoin de te pétrir, et de bécoter ta mine.
NOUNOU.
– 1186 –
La nomination de Du Camp à l’Académie me plonge dans une rêverie sans bornes et augmente mon Dégoût de la Capitale. Mes Principes n’en sont que renforcés. Et je me répète cette maxime qui est de moi :
« Les honneurs déshonorent,
Le titre dégrade,
La Fonction abrutit. »
Labiche et Du Camp, – quels auteurs !!! Après tout, ils valent mieux que beaucoup de leurs collègues.
Commentaire : impossible de pousser plus loin l’orgueil.
À GUY DE MAUPASSANT
[Croisset, 28 février 1880.]
Je suis bien content que tu sois tiré d’affaire. Bardoux m’a écrit ce matin pour m’en faire part. Lettre charmante pleine de sucre.
Mais quel idiot que ce Charpentier ! C’est aujourd’hui que devrait paraître ton volume ! Il ne m’a pas encore payé les 700 fr[ancs] qu’il me doit depuis le mois de septembre ! Et après IV réclamations ! Je ne te recommande nullement le secret. Au contraire ! car il n’est digne d’aucune pitié, vu la façon dont il échigne, dont il souille ma pauvre Féerie ! Tâche que son petit entourage l’engueule là-dessus, ça me fera plaisir ! Oh ! la prédominance des Arts inférieurs !…
***
Ton œil m’embête et je voudrais bien en avoir le cœur net. Savoir le fond, la cause.
– 1187 –
Commanville en aura fini d’ici deux ou trois jours. L’horizon s’éclaircit.
Et d’ici à peu nous sortirons de l’abominable gêne et des inquiétudes qui m’étranglent depuis quatre ans.
J’embrasse mon chéri.
Son vieux
Samedi.
À LÉONIE BRAINNE
[Croisset,] mi-Carême [4 mars 1880].
Je ne savais pas que ce fût si grave l’affection de Guy ! Votre lettre que je reçois à la minute et qui m’apprend l’opinion d’Abadie me bouleverse ! – Encore une angoisse de plus ! Si Georges est près de vous (ou même s’il n’y est pas), priez-le instamment de m’éclairer là-dessus.
Je me méfie du cœur de mon disciple – mais devenir aveugle !…
Vos lettres sont des caresses, ma chère amie. Je vous bécote comme une nourrice.
Quand revenez-vous à Paris ? Voilà notre amie engagée par le grand artiste nommé Koning ! (une syllabe de trop).
Est-ce que vous manqueriez à tous vos devoirs en ne venant pas à Rouen pour la Saint-Polycarpe ?
– 1188 –
À GEORGES CHARPENTIER
[Croisset,] mi-Carême [jeudi 4 mars 1880].
Un mot, cher ami, pour me tirer d’incertitude.
Hier, je vous ai envoyé un reçu pour un tirage de Salammbô. Il y a erreur. Ce doit être pour L’Éducation sentimentale ? Je m’embrouille. À moins que ce ne soit vous ?
Car L’Éducation est mon dernier livre tiré chez vous.
Votre
Que de fois je répète ce mot tirer ! Ne pas croire que ce soit l’effet d’une préoccupation vénérienne. –
À GUY DE MAUPASSANT
Croisset, jeudi de la mi-Carême [4 mars 1880].
Mon Chéri,
Charpentier me paraît en état de démence. Il est maladroit de n’avoir pas déjà publié ton volume ! Dès le jour de la présentation, l’imprimeur aurait dû s’y mettre.
Je ne sais comment exprimer la rage hebdomadaire que m’inspire ma pauvre Féerie ! Je redoute le dimanche. J’ai eu beau m’en plaindre à plusieurs reprises, zut !
J’ai reçu tous les envois de bouquins et je suis en plein dans mon chapitre, qui sera le plus long de tous et le plus complexe. Quand l’aurai-je fini ? Problème !
– 1189 –
La nomination de Du Camp à l’Académie m’a fait rêver ! Que les hommes sont drôles !
Ah ! n… de D… ! J’oubliais notre marbre. Il serait temps de l’obtenir. La mort de Mulot nous a causé encore de nouveaux embarras et un conseiller municipal a failli nous rejeter à plusieurs mois pour l’exécution du monument. Tâche de m’avoir le cadeau tout de suite.
À IVAN TOURGUENEFF
[Croisset,] jeudi 4 mars [1880].
Mon vieux chéri,
Du moment que vous êtes en Russie, comme vous ne me donnez plus de vos nouvelles, la correspondance reprend entre moi et Mme Viardot.
Une lettre d’elle me dit que vous avez une sciatique, que vous êtes triste, que vous vous embêtez, etc., et elle m’engage à vous écrire pour vous distraire. Que ne puis-je, mon pauvre vieux, vous envoyer toutes les fleurs du monde – et de la Vie.
Que vous apprendre ? La nomination de Du Camp à l’Académie française ! Vous la connaissez, bien sûr ? – Elle me donne le vertige… Pourquoi « briguer cet honneur » ? Comme les hommes sont farces !
J’ai commencé mon dernier chapitre – et j’en suis à la page 7e. Il en aura quarante. Quand l’aurai-je fini ? Dieu le sait. – Quoi qu’il en soit, je compte passer à Paris les mois de mai et de juin – puis, j’y retournerai dès septembre, pour n’en bouger de longtemps. Alors on se verra !… ?
– 1190 –
J’ai lu Nana en volume, d’un seul trait. Et je vous trouve un peu dur pour cette œuvre ? Il y a des choses bien fortes, des cris de passion superbes – et deux ou trois caractères (celui de Mignon entre autres) qui m’ont ravi.
Le jeune Maupassant a failli avoir un procès de presse. Je dis failli, car on a arrêté les poursuites à peine commencées. À ce propos, j’ai publié une lettre dans Le Gaulois (le dernier samedi de janvier). Je n’ai pas même eu le temps de relire mon morceau ! Aussi est-il assez mal torché. Jamais je n’ai fait une concession pareille mais le pauvre petit bougre m’apitoyait. Je vous dirai entre nous (tout à fait entre nous) que la santé de mon disciple m’inquiète. Il a un cœur qui lui jouera subitement quelque mauvais tour. Je le crains.