Correspondance - Tome V

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 20/28

Pages du PDF

Correspondance - Tome V

À Sa Nièce Caroline ........................................................ 84

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 28 parties.

J’aurai pas mal de choses à vous narrer, et en somme de bonnes choses. Je compte être rentré à Croisset mercredi.

Tout à l’heure seulement je viens de finir la première partie de mon chapitre, et ce soir je commence à préparer la philosophie.

– 924 –

Je vous embrasse.

Votre vieux GÉANT.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] jeudi [19 juin 1879].

Mon Caro,

Le portier ne m’a remis pour toi aucun journal. Tu as dû recevoir ce matin un bel article de Banville. Ce paragraphe me semble mériter une carte de visite ? Théodore de Banville demeure rue de l’Éperon, 10. – Je n’entends pas parler de Laffaille ?

Demain, je retournerai chez Bergerat. Enfin, pauvre chérie, je soigne ta gloire.

Le dîner chez Frankline a été charmant et bon. Convives : Carrière, un jeune médecin fort instruit, et M. de Pressensé, qui nous a fait le récit de la fameuse séance de la Chambre – à laquelle, plus indifférent que toi, je ne regrette point de n’avoir pas assisté. Les fureurs de Cassagnac me semblent aussi intéressantes que celles d’un voyou dans un cabaret.

Je n’ai pas encore été chez Flavie parce que jusqu’à présent j’ai été surchargé de courses, d’affaires et d’études. Mon ami Chéron étant malade m’a fait perdre deux jours de Bibliothèque. Je mets un terme à mes lectures, samedi ! Si j’ai besoin de livres, Ernest m’en prendra quand il viendra à Paris, et les rapportera. – C’est convenu avec ces messieurs.

 

– 925 –

Je comptais partir lundi en effet. Mais je garde encore deux jours pour différentes courses et je reviendrai mercredi au plus tard.

Je dois déjeuner chez Baudry. – Et chez Mme de Tourbey, retourner chez Mme Adam, chez About, etc., etc. ! – et voir la bonne Flavie.

Lundi dernier Mme Jules Godefroy est venue déjeuner chez moi et m’a apporté tout ce qu’il faut pour faire un garrick à l’indienne (y compris le poulet). Suzanne sait maintenant faire ce mets exotique – et excellent.

Mardi, à midi, comme j’étais en manches de chemise et prêt à partir pour la Bibliothèque, coup de sonnette. Un monsieur en cheveux blancs entre. Nous nous regardons avec étonnement : « Camille Rogier ! » Embrassade.

Nous ne nous étions pas vus depuis 1857 ! Tu sais, n’est-ce pas, qui est C. Rogier ? Après avoir parlé de nos souvenirs communs qui datent de 1850, à Beyrouth, il fut question d’art et de peinture. – Alors exhibition du torse de femme – de la nièce, où il a trouvé « les plus rares qualités ».

Par attention pour le père Cloquet, je lui ai envoyé l’article de Banville.

À propos de vieux, t’ai-je dit que pour ma place c’était le père Hugo qui avait presque tout fait. – Au rapport de Cordier.

***

Ce matin, j’ai fini la 1re partie de mon chapitre et ce soir je commence la préparation de la philosophie. Monsieur a une drôle de manière de se reposer à Paris. – Quant à ma

 

– 926 – jambe, elle ne se guérit pas vite. – Je me sens mou comme un chiffon.

Hier dîner à S[ain]t-Gratien – avec les habitués. Tendresses habituelles et promesse de se revoir au mois de septembre.

Sais-tu ce qui m’obsède maintenant ? L’envie d’écrire la bataille des Thermopyles. Ça me reprend.

Adieu, pauvre chère fille – à bientôt – mais écris-moi, nonobstant.

Ta vieille NOUNOU.

***

Comme je me couche de bonne heure, je me lève idem et Monsieur est à son bureau depuis 7 h 1/2 (sic).

 

P.-S. J’ai envoyé à Fortin un fort bel ouvrage (le livre de Charcot, prix 60 fr[ancs]). C’est Pouchet qui s’est chargé de l’envoi : le port a même été payé.

Le paquet a dû arriver à Croisset dimanche. Jusqu’à présent pas de nouvelles dudit Fortin. Bien bon garçon. – Mais estrange, par moments.

Ne témoigne pas ton étonnement de son silence. Il s’en fâcherait peut-être ? Mais pour me rassurer informe-toi près du facteur.

Encore un Bacio !

 

– 927 –

À CLAUDIUS POPELIN

[Paris,] vendredi soir, 10 h[eures, 20 juin 1879].

Mon cher Popelin,

J’apprends la mort du Prince impérial – et je songe à la Princesse, – qui doit être bien triste ?

Dites-moi comment elle a subi cette nouvelle. Dois-je aller la voir ? Pensez-vous que ma visite lui serait agréable ?

Avez-vous lu les lignes de Girardin ? C’est simplement ignoble. Mais ça ne m’étonne pas !

Je reçois un billet de faire-part de la part des de Najac. – Quelle est leur adresse ?

Tout à vous.

Votre

 

240, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

 

À EDMOND LAPORTE

[Paris,] samedi matin [21 juin 1879].

Mon vieux Bab.

Je compte être revenu à Croisset mercredi vers 4 heures. Guidez-vous là-dessus.

Je suis tout mélancolieux en songeant que nous allons être quelque temps sans nous voir !

Hier, j’ai fini mes lectures ! – de bibliothèque.

– 928 –

Je vous embrasse.

Votre

 

À MARGUERITE CHARPENTIER

[Paris, 21 juin 1879 ?]

Lundi prochain me convient parfaitement, chère Madame.

Donc, à après-demain.

Je vous baise les mains.

Votre tout dévoué

 

À JULIETTE ADAM

[Paris,] lundi matin [23 juin 1879].

Ma chère confrère,

Ne vous pendez pas. Ce serait dommage ! et la corde serait trop heureuse.

La faute en est à la pitié de votre concierge pour ma claudication. Il m’a conseillé de ne pas tenter l’ascension de votre escalier, n’ayant guère de chance d’être reçu. J’ai été lâche. J’en suis puni.

Quant à mercredi, je ne serai plus à Paris depuis 24 heures. Voilà plusieurs fois que je refuse vos cordiales invitations, ce qui d’abord est bête pour moi, et de plus a

 

– 929 – l’air grossier. Mais l’hiver prochain sera moins sinistre, espérons-le ! et alors je prendrai ma revanche.

En attendant ce plaisir-là, je vous baise les deux mains. Et vous prie de croire à une affection qui ne demande qu’à s’affirmer.

Tout à vous, chère Madame.

Ex imo.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, 23 juin 1879.]

Ma chère fille,

Je compte toujours être rentré à Croisset mercredi (par le train de l’après-midi).

Laporte, qui part jeudi pour sa nouvelle résidence, viendra y dîner et y coucher.

Je suis accablé de courses ! et tanné du séjour de la capitale, à cause de cela.

J’étais invité pour mercredi chez Mme Adam, et pour jeudi chez Heredia. Mais zut !

La mort du Prince impérial me fera aller demain à S[ain]t-Gratien, ce qui me dérange beaucoup.

Tes commissions seront faites. Quant au paquet de papier à lettres, nous ignorons ce que ça veut dire.

Adieu, chérie – à bientôt.

Oui, envoie une carte à Darcel.

– 930 –

Je t’embrasse.

VIEUX.

Lundi, 9 h[eures] du matin.

 

P.-S. Suzanne ne trouve pas la caisse aux confitures. Réponds, par le télégraphe, ce que tu veux qu’on fasse – car après-demain, il ne sera plus temps.

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Paris,] lundi matin, 9 h[eures, 23 juin 1879].

Ne vous avais-je pas invité à dîner pour demain ? – Eh bien, ne venez pas. Il faut que je dîne avec Florimont et C. Rogier.

La mort du Prince impérial me fait aller à S[ain]t-Gratien – ce qui complique l’ahurissement du départ.

Je vous ai attendu hier à partir de 4 h[eures] – Et vous avez manqué un fier garrick !

Le père Baudry m’a fait de vous un grand éloge !!!

Tâchez de venir me dire adieu mercredi matin. Sinon, je ne sais pas comment nous voir.

Votre vieux

 

Ce soir je dîne chez Charpentier – avec Bergerat et Banville.

 

– 931 –

À mercredi, n’est-ce pas ? D’autant plus que je vous reconfierai la Féerie.

 

À CLAUDIUS POPELIN

[Paris,] lundi matin [23 juin 1879].

Je me présenterai demain à S[ain]t-Gratien. Si la Princesse ne devait pas y être, envoyez-moi un télégramme. Je tiens à la voir. J’ai été chez elle samedi, elle venait de partir. […] Je ne lui ai pas écrit, – pensant qu’elle avait autre chose à faire que de lire mes lettres…

 

À ALPHONSE LEMERRE

[Paris, mercredi] matin [25 juin 1879].

Mon cher ami,

À partir d’aujourd’hui, vous pouvez m’adresser les épreuves de Salammbô à Croisset près Rouen.

Quant à l’édition des Poésies complètes de L. Bouilhet vous en avez chez vous tous les éléments. 1° Festons et Astragales. 2° Melaenis (qui vous a été remis par Philippe). 3° Dernières chansons. Si ce volume, par hasard, vous manquait, envoyez-le prendre de ma part chez Charpentier.

Tout à vous.

 

Mercredi matin.

 

– 932 –

À ÉMILE BERGERAT

Croisset, près Rouen, jeudi soir [26 juin 1879].

Mon cher ami,

Je vous ai attendu mardi pendant une grande demi-heure et vous m’avez fait engueuler par Camille Rogier chez lequel je dînais.

Maintenant il vous faut attendre jusqu’au mois de septembre pour avoir vos pipes et la communication du portrait de [Millais ?] – lequel m’enchante peu. Mais ça vous regarde.

N.B. Ne pas oublier ma nièce dans les feuilles dont vous disposez : n° 714, portrait de Jules Cloquet par Mme Commanville.

Puisque vous voyez Charpentier tous les jours rappelez à cet oiseau qu’il doit me publier illico L’Éducation sentimentale.

Et re-compliments pour votre livre sur le cher beau-père, – mon pauvre Théo !

Tout à vous.

Votre vieux des Vieux

 

À MARGUERITE CHARPENTIER

Croisset, jeudi soir [26 juin 1879].

Chère Madame Marguerite,

 

– 933 –

Comme votre époux est peu épistolier – et que j’ai à vous remercier pour les deux bonnes soirées que vous m’avez fait passer, j’aime mieux vous écrire à vous qu’à son honorable personne.

1° Dites-lui que j’attends immédiatement les premières épreuves de L’Éducation sentimentale. Le livre m’appartient à partir du 10 août prochain – et d’ici au 10 août nous n’avons pas trop de temps. Or j’ai besoin que le susdit bouquin paraisse le plus promptement possible. Cela est très sérieux.

Ce roman a été étranglé à sa naissance par Troppmann et Pierre Bonaparte. Il serait juste de le réhabiliter. C’est un four immérité. Georges devrait penser à le réintroduire dans le monde par quelques articles corsés.

2° Je n’ai pas entendu parler de Bertrand – bien que Burty lui ait demandé un rendez-vous pour moi. Donc la malheureuse Féerie est de nouveau, dans les mains de Maupassant. Si « la Maison Charpentier » désire la lire, elle peut la lui demander. – Nous verrons ensuite ce qu’il faudra en faire.

Je ferai encore une tentative au mois de septembre. – Puis, comme cette tentative ratera (j’en suis presque certain) nous la publierons avec illustrations !!! Il y a douze tableaux ; on peut faire douze dessins de décors.

Rien n’empêche d’y rêver dès maintenant.

3° J’attends votre visite vers le milieu de juillet.

4° Je vous baise les mains, – et avec votre permission les deux joues.

Votre très dévoué

 

– 934 –

À LÉON CLADEL

[Croisset, 26 juin 1879.]

Mon cher ami,

Je suis bien en retard avec vous. Voici mon excuse : j’ai reçu vos Bonshommes au commencement de ce mois – que j’ai passé presque tout entier à Paris. Là, j’ai été assailli de courses et d’affaires… j’espérais qu’un hasard vous apprendrait ma présence et je m’attendais à vous voir.

Je voulais vous dire le plaisir que m’a causé votre volume.

Titi Foÿssac est une création. C’est travaillé, ciselé, creusé. L’observation chez vous n’enlève pas la poésie ! au contraire elle la fait ressortir. L’enterrement de votre bonhomme est une merveille. J’ai connu des vieux dans ce goût-là.

Je ne connais peu [sic] de choses plus originales que votre Dux. L’objection que tout le monde vous fait et que je vous fais moi-même : à savoir que Baudelaire n’était pas comme ça – tombe d’elle-même puisque vous ne nommez pas Baudelaire. Ce conte est une étude philosophique, dont je ne vois l’analogue nulle part. Votre personnage principal crève les yeux, tant il a de relief et de puissance. – J’aime moins la Mère-Blanche, qui me paraît moins neuve ? Je vous reprocherai çà et là une recherche d’archaïsme dans les mots. Mais vous êtes un rude écrivain, mon cher ami ! un véritable artiste !

Et je suis plus que jamais tout à vous.

Votre

 

– 935 –

Croisset, 26 juin [18]79.

 

À CAMILLE LEMONNIER

Croisset, près Rouen, 26 juin 1879.

Monsieur et très sympathique confrère,

J’ai lu avec beaucoup d’attention le livre que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer. Dès les premières pages, j’ai été saisi par l’intensité de ses effets, le soin de la forme, mille détails charmants.

Vos deux personnages principaux sont bien à leur place et dominent l’ensemble. Le désespoir de votre avare cherchant son trésor au pied de l’arbre est une simple merveille.

Je retrouve sur mon exemplaire la marge de la page 113 barrée d’un coup de crayon, ce qui veut dire : « Parfait ». J’aime moins votre sorcière et vos amoureux qui ne vous appartiennent pas aussi complètement. Je trouve aussi qu’il y a peut-être trop de dialogue.

La franchise de mes critiques vous prouvera le cas que je fais de votre livre. Donnez-nous-en de pareils et recevez une cordiale poignée de mains de votre tout dévoué.

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset,] vendredi [27 juin 1879].

Mon chéri,

 

– 936 –

Puisque vous détenez Le Château des cœurs, vous ferez bien de songer dès maintenant aux pièces de vers qui doivent y entrer ; il n’y en a pas plus de cinq ou six.

Au mois de septembre, je hasarderai une ultime démarche qui sera encore vaine, j’en suis sûr. Puis immédiatement je commencerai une édition illustrée, c’est-à-dire douze dessins, un par tableau et représentant le décor dudit tableau. Charpentier est prévenu. S’il désire connaître l’œuvre, il peut vous demander le manuscrit. Je l’en ai prévenu par une lettre hier soir.

Donnez-moi de vos nouvelles (et des nouvelles) de temps à autre.

Je vous embrasse.

Vôtre.

 

À ÉMILE ZOLA

Croisset, vendredi [27 juin 1879].

La Préface de vos Haines m’a ravi, mon cher Zola. – Voilà tout ce que j’ai à vous dire. Je ne la connaissais pas. – Et j’en suis féru ! Bravo ! Voilà comme il faut parler.

Quant aux différents articles du volume je suis de votre avis en ce qui concerne « l’abbé *** », Proudhon et le catholique Hystérique. J’ai relevé plusieurs témérités dans L’Égypte il y a trois mille ans et des choses qui, selon moi, sont inexactes. Je vous trouve bien indulgent pour Erckmann-Chatrian. Quant à Manet, comme je ne comprends goutte à sa peinture, je me récuse.

 

– 937 –

Et je maintiens que vous êtes un joli romantique, quoi que vous en disiez. C’est même à cause de cela que je vous admire et vous aime.

J’ai trouvé Alp. Daudet bien éreinté. Mes lectures sont finies. – Et je n’ouvre plus aucun bouquin jusqu’à la terminaison de mon roman.

Votre vieux

 

À MAXIME DU CAMP

[Croisset, fin de juin ou début de juillet 1879.]

[…] Si les conscrits partent les premiers, la place va donc rester vide, car les capitaines vieillissent et ne vont pas tarder à plier bagage. […]

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] jeudi, 5 h[eures, 3 juillet 1879].

Mon bon cher vieux,

Je commençais à m’ennuyer fortement de n’avoir pas des nouvelles de mon Bab ! – qui, du reste, a trop de modestie. Comment, mon brave, vous me dites que vous êtes peut-être le meilleur de mes amis. J’enlève peut-être et le remplace par certainement.

Vos embêtements avec Faucon me causent des remords. Car c’est moi qui vous ai fourré là-dedans ! Une chose, après tout, m’étonne. C’est que Commanville ait pu payer depuis quatre ans la moitié de la somme pour laquelle vous vous

– 938 –

êtes engagé ! Je ne lui ai pas parlé de vos derniers ennuis. À quoi bon ? – (D’ailleurs il est à Paris depuis lundi.) Mais tenez-moi bien au courant, quant à tout ce qui touche ledit Faucon. Votre tourment me tourmente. Si vous êtes forcé de vous exécuter, Duplan vous trouvera-t-il une hypothèque ? etc.

***

Depuis avant hier je me suis remis à B[ouvard] et P[écuchet]. – Et je crois que la métaphysique marchera ? Mais que c’est difficile, nom de Dieu ! – Et au fond votre Géant se sent éreinté. Ah ! comme j’aurais besoin de dormir pendant trois mois, au soleil, sur une plage de la Méditerranée ! – Car voilà des années que je mène une vie bien laborieuse et trop rude.

Aucune nouvelle sur nos bords. Je n’ai point assisté aux courses de Rouen, bien entendu. – Et je n’ai vu ni le Préfet ni le consul d’Amérique quand j’ai été vendredi dans la patrie de Corneille et Pouyer-Quertier.

Je ne fais aucune lecture. La philosophie de Hartmann est même délaissée. Merde pour les bouquins, provisoirement. Il faut avancer dans la copie ! – coûte que coûte.

Et mon Bardache n’a pas l’air de s’amuser chez ses fleuristes ? Où va-t-il insérer sa mentule ? Que faire de son appendice ? Comment employer sa Poutre ? Je ne vois qu’un moyen : la masturbation, et l’engage à s’y livrer si les animalcules spermatiques lancinent trop violemment l’intérieur de ses rognons. – Pas de bidet pour la toilette des dames. C’est triste. J’aurais voulu être là pendant le dialogue. – Et voir la pudique rougeur de vos hôtesses.

 

– 939 –

Il pleut sans discontinuer. Le ciel ressemble à un pot de chambre, malpropre. On en est attristé et abruti. Je me figure mon vieux Laporte, fumant sa pipe, là-bas, dans sa petite chambre d’« employé » – et rêvant mélancoliquement à sa maison de Couronne. Quand vous y rentrerez, ça vous semblera bien doux. Vous croirez avoir fait un héritage.

Aujourd’hui on m’a envoyé des épreuves de Salammbô. J’en recevrai de L’Éducation sentimentale la semaine prochaine. Burty m’a écrit qu’il ne fallait pas compter sur Bertrand, lequel est un homme à la côte. Donc je me résigne à publier Le Château des cœurs avec une petite Préface et 12 dessins, un par tableau. Guy va porter le ms. chez Charpentier et j’espère que ledit sieur va s’y mettre.

Je ne vois plus rien à vous dire, mon pauvre vieux. Vous voyez que je ne vous fais pas languir après ma réponse. Car j’ai reçu votre lettre il y a une heure. – Caroline, qui travaille dans son atelier, ignore même l’arrivée de votre missive – bienvenue.

Pas de révélation de Tourgueneff !

Votre GÉANT

vous embrasse tendrement.

 

À MARGUERITE CHARPENTIER

[Croisset, 3 juillet 1879.]

Chère Madame Charpentier,

Burty m’a écrit qu’il ne fallait pas compter sur Bertrand. C’est un homme à la côte. Donc je renonce à faire jouer Le Château des cœurs. – Publions-le !

– 940 –

Je ferai une petite Préface et avec 12 dessins (un par tableau), la chose ne sera pas honteuse.

Ayez donc l’obligeance de demander le ms. à Maupassant (17, rue de Clauzel). Lisez-le. Puis, nous en causerons.

Je compte sur votre visite avant une quinzaine de jours – et j’attends les épreuves de L’Éducation sentimentale.

Votre très dévoué qui vous baise les mains

 

Croisset, 3 juillet.

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] mardi [8 juillet 1879].

Je n’ai rien du tout à vous narrer, mon chéri – rien du tout. Pas un fait, pas une idée.

Je suis perdu dans la métaphysique de B[ouvard] et P[écuchet] – et j’espère l’avoir finie avant la fin d’août.

Quant au livre de Vivier, en repassant par Paris, voyez cela – et achetez-le pour moi. – Au fond, ça m’inquiète peu. Il en sera comme pour celui de Quatrelles, sans doute ?

Quel troubadour vous faites ! Impossible d’être huit jours sans s’occuper de son vit ! – Très bien les œillades et les ambulations sous la fenêtre de la Personne.

J’attends des Récits. Et au fond je vous envie bassement. Eh bien, et Couronne dans tout ça ? – L’archéologie est délaissée pour la cochonnerie.

– 941 –

Pas un mot de Laffaille dans Le Nouvelliste. – Mystère.

Faites-moi penser à vous lire une lettre touchant ma belle-sœur – laquelle est gigantesque (pas la lettre, mais ma belle-sœur). De ce côté, rien de fait encore.

Je vous attends dans la seconde moitié de la semaine prochaine. Prévenez-moi la veille.

D’ici là je vous embrasse.

Votre vieux GÉANT.

 

À EDMOND DE GONCOURT

[Croisset,] 10 juillet [1879].

Mon cher ami,

Votre Préface m’a bien intéressé. Moi qui n’aime pas à en écrire, j’admire les vôtres.

Vous avez raison, hélas ! bien raison. Je ne relirai pas Henriette Maréchal , parce que je la sais par cœur. Mais un de ces jours je me repasserai La Patrie en danger.

J’ai repoussé toute espèce de livres pour activer la Rédaction de mon bouquin. Actuellement, je suis perdu dans la métaphysique. La rendre claire et vivante n’est pas une petite besogne ! comme bien vous pensez !

Charpentier ne répond pas à mes lettres. Que faire ? J’aurais cependant bien besoin qu’il publiât tout de suite L’Éducation sentimentale et pour le jour de l’an la Féerie. Il est gentil mais trop peu pratique.

 

– 942 –

J’espère me trouver avec vous chez la Princesse vers le milieu de septembre. D’ici là, je vous embrasse.

Votre vieux solide

 

À RAOUL-DUVAL

Croisset, jeudi 10 j[uillet 1879].

Mon cher ami,

Merci pour votre discours de Bordeaux. Comme c’est clair, net, topique et probant ! Votre Capitaine au long cours, le sieur Armange, est une bien belle binette ! J’aurais voulu être là, pour le voir.

La question du libre-échange m’intéresse extrêmement. Vous savez que je suis un des premiers lecteurs (en ordre chronologique) du grand Bastiat et toute objection aux vérités qu’il a si bien mis[es] en lumière me révolte jusque dans les moelles. – Et puis quelle source de comique n’y a-t-il pas là-dedans !

Vous avez crossé MM. les filateurs. – De cela je vous remercie comme d’un service personnel. – Quels ânes, ou quels coquins. Mais l’un n’empêche pas l’autre.

Quand nous verrons-nous ? Vous ne venez donc jamais « sur nos bords ».

Respects et amitiés aux vôtres.

Je vous embrasse.

Votre vieux

 

– 943 –

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] mardi soir [15 juillet 1879].

Nous vous attendons jeudi.

Et il me tarde d’ouïr le récit de vos lubricités.

C’était un voyage dans le genre de ceux du père Jérôme ! (t. II du Vieux, Portraits des personnages, orgies d’un genre neuf).

Je pioche et ai pioché rudement, mais je ne veux vous lire ma philosophie que quand elle sera terminée.

À jeudi.

Votre GÉANT.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Croisset,] mardi soir, 15 juillet [1879].

Je ne sais pourquoi, mais il me semble que vous êtes plus mal, ma chère amie ! Est-ce vrai ? Dites-moi que non. Cet affreux été n’est bon ni pour les légumes, ni pour les poires, ni pour les gens ! Moi, il commence à m’agacer le système. On ne se doute pas ordinairement combien le soleil nous est indispensable. – Quelle drôle d’idée ont eue nos ancêtres en venant vivre sous des cieux aussi incléments. Pourquoi habiter des pays bêtes ? – Afin d’avoir plus d’esprit, sans doute.

En ce moment, je fais travailler le mien d’une façon acharnée. J’ai repoussé tous les livres et j’écris, c’est-à-dire je barbote dans l’encre, sans discontinuer. Me voilà à la

 

– 944 – partie la plus rude (et qui peut être la plus haute) de mon infernal bouquin, c’est-à-dire à la métaphysique ! Faire rire avec la théorie des idées innées ! Voyez-vous le programme ! Enfin, j’espère au commencement de septembre n’avoir plus que deux chapitres ! Mais je suis encore loin de la terminaison totale.

Alors, je pousserai un beau ouf de satisfaction, je vous en réponds. Il faut être fou pour avoir entrepris une pareille tâche ! Mais nous ne ferions rien, dans ce monde, si nous n’étions guidés par des idées fausses. C’est une remarque de Fontenelle, que je ne trouve point sotte.

La mort du Prince impérial, qui m’a frappé comme une image d’Épinal tant elle est violente et sauvagesque, commence à devenir une scie, ne trouvez-vous pas ? J’étais à Paris, aux premières loges, quand la nouvelle en est venue. Et j’ai contemplé la gigantesque bêtise de Messieurs les Bonapartistes. La Princesse a été très affligée et très raisonnable – et le Prince plein de réserve.

Autre scie : la loi Ferry. Ceux qui la défendent et ceux qui l’attaquent m’embêtent également. – Car des deux côtés on est d’une mauvaise foi insigne. Ce qu’elle a de pire contre elle, c’est qu’elle est inapplicable. Les Jésuites porteront un bonnet rouge, voilà tout. On n’aura la liberté religieuse que quand on aura supprimé du Code pénal les attaques à la Religion. Mais cela est peut-être trop fort pour les têtes françaises.

J’ai lâché Catulle Mendès – et Reyer prend pour librettiste Du Locle. Mais avant la 1re de Salammbô, grand opéra, etc., il se passera encore bien du temps. Fauré et Gallet commencent un opéra sur Faustine. On imprime

 

– 945 –

Salammbô chez Lemerre et L’Éducation sentimentale chez Charpentier.

Peut-être que Le Château des cœurs paraîtra au jour de l’an, avec des illustrations, puisqu’il m’est impossible de lui donner des décors. Cela est un de mes chagrins littéraires (est-ce un chagrin ?) : ne pas voir sur les planches le tableau du cabaret et celui du Pot-au-Feu !

Avez-vous lu le second volume de La Conquête de la Nouvelle-Espagne paru cet hiver, traduit par mon ami Heredia. C’est merveilleux ! Vous en ai-je parlé ?

Donnez-moi de vos nouvelles. Amitiés à M. Roger et tout à vous. Votre vieux fidèle

GVE.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, 15 juillet 1879.]

Quelle abominable semaine vous venez de passer, ma chère et bonne Princesse ! Quel voyage ! – Et quels tableaux ! Samedi dernier je n’ai pas fait autre chose que de songer à vous !

Ce matin les journaux m’apprennent que vous êtes revenue à Paris ! Dites-moi, par un mot, comment vous allez.

Je vous aurais écrit plus tôt. Mais [vous] aviez autre chose à penser qu’à lire mes billets.

 

– 946 –

Ma vie, à moi, est sans épisodes. Heureusement, je travaille beaucoup. Et puis, le lendemain je recommence à tourner ma meule. Ainsi de suite.

Le meilleur de mon année sera au mois de septembre, quand j’irai vous voir à S[ain]t-Gratien.

D’ici là, Princesse, je suis comme toujours en vous baisant les mains, votre fidèle et vieux dévot.

 

Croisset, mardi 15 juillet.

 

À GEORGES CHARPENTIER

Croisset, mardi 22 [juillet 1879].

Mon cher ami,

Vous recevrez en même temps que ce billet les deux volumes de L’Éducation sentimentale, soigneusement « revus et corrigés ». J’ai fait tout ce que j’ai pu ! Maintenant, c’est à vous !

Il ne me paraît guère possible que l’œuvre entière tienne dans un seul volume ? Envoyez-moi un spécimen.

Et donnez-moi de vos nouvelles – de vous et des vôtres.

Et ne vous endormez pas dans les délices de Dieppe. – Prenez garde au soleil !

Je vous embrasse.

 

Quand faut-il compter sur votre visite ?

– 947 –

À CLAUDIUS POPELIN

Croisset, mercredi 23 juillet [1879].

Mon cher Popelin,

Mme de Galbois m’a envoyé un billet de faire-part de la mort du père de son neveu – je crois ?

Il m’est impossible de lire l’adresse qu’elle a eu soin d’écrire au bas dudit billet.

Ayez la bonté de me la calligraphier de votre écriture, à vous.

Rien de neuf, mon bon. Je continue à piocher mes bonshommes. Au mois de septembre j’espère n’avoir plus que deux chapitres. Alors je me donnerai un peu d’air en allant à S[ain]t-Gratien – où nous philosopherons le soir en tête à tête.

D’ici là, je vous embrasse.

Votre vieux

 

Inventez tout ce que vous pourrez trouver de plus convenable pour l’exprimer de ma part à la Princesse.

 

À GEORGES CHARPENTIER

[Croisset, 31 juillet 1879.]

Eh bien et ces épreuves de L’Éducation sentimentale ?

Et Le Château des cœurs ?

 

– 948 –

Qu’est-ce que tout cela devient ?

Au lieu de faire le gandin sur la plage de Dieppe, daignez un peu vous occuper de votre serviteur

qui vous embrasse.

 

Quand est-ce que je vous aurai à déjeuner vous et la petite famille ?

***

Croisset, près Rouen, 31 juillet, jeudi.

 

À ALPHONSE LEMERRE

[Croisset,] 31 juillet [1879].

Mon cher ami,

Je m’étonne de ne pas recevoir la dernière et l’avant-dernière épreuve de Salammbô – que je n’ai vues qu’une fois.

D’où vient ce retard ? Quand faites-vous paraître les deux volumes ?

Et les Poésies complètes de Bouilhet ? Où en sommes-nous ?

Soyez assez bon de me répondre et recevez une cordiale poignée de main de votre

 

Croisset, près Rouen.

 

– 949 –

À GEORGES POUCHET

[Croisset,] jeudi [31 juillet 1879].

Excellence,

J’attends toujours votre venue, pour déjeuner ici avec Houzeau et Pennetier, ne tardez pas ! ou je me recasse une autre jambe.

Comme je dois aller à Dieppe, d’ici à une douzaine de jours, y passer un après-midi, je voudrais bien savoir votre jour, à vous. Entendez-vous avec les copains (ou copins) ?

D’ici là, je vous embrasse.

Votre VIEUX.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset,] jeudi [juillet ? 1879].

Ma chère Princesse,

Je ne comprends goutte à votre billet d’hier.

Je vois seulement que vous avez – ou avez eu du chagrin – vous me le dites. Vous pensez à moi. C’est bien. Je vous en remercie.

Le Figaro a parlé de vous ? Mais je ne lis jamais Le Figaro ! Et depuis dix jours, personne n’a franchi le seuil de mon logis. – Donc, j’ignore complètement ce qui se passe. Vous dites : « La Presse s’est occupée de moi. » Il y a donc eu plusieurs articles ? À propos de quoi ?

 

– 950 –

Je suis d’autant plus perplexe qu’il y a deux lignes que je ne puis lire.

Mais après tout, que vous importent Messieurs les journalistes !

Quoi qu’on die, comptez sur l’inaltérable affection de

GVE FLAUBERT

qui vous baise les mains.

 

À PHILIPPE LEPARFAIT

[Croisset,] dimanche soir, 6 heures [3 août 1879].

Mon cher ami,

Je comptais sur ta visite aujourd’hui et suis fâché de ne pas te voir. Celle de jeudi ne compte pas : elle était trop courte.

Lemerre m’a écrit avant-hier qu’immédiatement après Salammbô (qu’il est en train d’imprimer) il va se mettre aux Poésies complètes de L. Bouilhet ; donc, que je lui envoie « Festons et astragales, Melaenis et Dernières chansons ». Je ne possède ces trois volumes que reliés ; ils seraient perdus et d’ailleurs gêneraient les imprimeurs.

Peux-tu, toi, les envoyer illico à Lemerre, ou prier Billard de se charger de la commission ? Cela est urgent.

Envoie-moi cinq litres d’eau-de-vie comme celle de la dernière fois.

2° Quatre de Bourgogne, à ton choix,

3° Deux de vin de liqueur : ton dernier porto était bon,

– 951 –

4° Deux madère,

5° Quatre champagne. J’aurai besoin de cela tout de suite, parce que mardi matin j’aurai un monsieur (de Paris !) à déjeuner.

À toi.

 

Ton charretier pourra reprendre ta cruche et un panier.

 

À EDMOND DE GONCOURT

[Croisset, 5 août 1879.]

Mon cher ami,

Je vous prie de me rendre le service suivant :

Quand vous irez chez Charpentier demandez-lui s’il veut, oui ou non, continuer à être mon éditeur. Depuis deux mois que L’Éducation sentimentale doit être sous presse, je n’ai pas reçu une épreuve. Il possède depuis 6 semaines le ms. du Château des cœurs, et il n’a pas daigné me dire ce qu’il en ferait. Il laisse toutes mes lettres sans réponse. Je suis excédé de ce jeune homme. Voilà le vrai.

Quand on travaille comme je le fais on ne devrait pas éprouver de pareils embêtements dans sa publication. Comme tout cela vous encourage à la Littérature, hein ?

Il est vrai que je n’ai pas besoin d’être encouragé. Je pioche plus que jamais.

Mais Charpentier qui connaît ma position devrait comprendre qu’un billet de mille francs de temps à autres

– 952 – me serait utile. Or L’Éducation pouvait paraître le 10 de ce présent mois, puisque j’en redeviens propriétaire à partir du 10 août. Je l’eusse vendu à un autre que la chose serait faite.

Et d’un autre côté il est d’un entêtement infernal. Vous verrez que, malgré trois paroles d’honneur, jamais il ne publiera Saint julien comme je le désire.

Je vous demande pardon, mon cher ami, de vous entretenir de cela. Mais à qui me plaindre si ce n’est à vous ?

Savez-vous ce que deviennent les amis ? Je n’ai d’aucun d’eux aucune nouvelle – y compris Tourgueneff. Pas un mot depuis qu’il m’a manqué de parole pour dîner.

Ce qui m’étonne, de plus en plus, c’est l’inconsistance de ces bonshommes. Autant d’oiseaux ! –

Que dites-vous de d’Osmoy – qui lui aussi répond moins que jamais à mes lettres, mes trois dernières lui réclamant l’argent qu’il doit à la souscription Bouilhet ! –

Je viens de lire un roman de Marius Roux qui m’a peu enthousiasmé – et vous ?

Je compte toujours être à S[ain]t-Gratien vers le milieu de septembre. Nous y verrons-nous ? Tâchez que oui.

D’ici là, je vous embrasse.

Votre vieux

 

Mardi soir 5 août. Croisset.

 

– 953 –

À EDMOND LAPORTE

[Croisset,] mardi, 11 h[eures] du soir [5 ? août 1879].

Je pense à mon pauvre vieux compagnon – qui se désole là-bas, dans son coin. – Et je ne lui envoie pas de consolations pour ne point l’irriter.

Voyons, mon bon Asiatique ! un peu de sagesse !…

***

Il me semble que vous allez être encore plus seul ? Voulez-vous venir passer quelques jours (ou 48 heures) ici ? – Ça vous distraira. Je vous ferai piocher. – Croyez-en l’expérience de votre aîné. Le travail frénétique est le plus grand de tous les remèdes. – Venez ! faites ce que je vous conseille. Ça ne me gêne en aucune façon. Au contraire.

En tout cas, je vous attends samedi par le bateau de 2 h[eures]. D’ici là, un mot pour me dire comment vous allez.

Je vous embrasse.

Votre

 

À GUY DE MAUPASSANT

Croisset, mardi soir, 5 août [1879].

Mon cher ami,

J’ai bien des choses à vous dire. Mais commençons par vous. Comment va votre mère, vos travaux, votre santé.

 

– 954 –

1er chapitre. En ce qui me concerne 1° aurai-je, au 1er septembre, à toucher mon trimestre ? 2° ne devait-on pas, après le budget, aviser à une mesure plus effective id est 2 mille francs de plus par an ? Car vous saurez, mon bon, que ma chère belle-sœur a refusé carrément la petite rente que Florimont lui avait demandée pour moi, déclaration accompagnée d’injures ignobles sur ma mère et les Commanville. Elle et Florimont sont fâchés, à cause de cela. — Je vous donnerai des détails, ils sont bons.

2e. Autre guitare. Il s’agit des poésies complètes de Bouilhet. Lemerre me dit qu’il n’a pas Festons et astragales ni Dernières chansons et il m’écrit ceci : « Melaenis qui m’avait été prêtée dans le temps par M. Coste Maréchal m’a été redemandé. » Qui est M. Coste Maréchal ? Mystère. Je croyais que Billard éditeur de droit place Dauphine lui avait remis l’année dernière toutes les poésies de Bouilhet ?

Il faut donc se les procurer et les remettre chez Lemerre au plus vite. Dans ce but, faites-moi le plaisir soit d’aller, de ma part, chez Billard, ou à la Librairie Nouvelle. Et là priez le jeune Achille de se charger de la chose. C’est important. Je compte sur vous. Pour que le volume paraisse cet hiver, il faut s’y mettre tout de suite.

Que dites-vous, par parenthèses, du sieur Charpentier qui ne m’a pas encore envoyé une épreuve de L’Éducation sentimentale, depuis plus de deux mois que ledit bouquin doit être sous presse ! – Et de Tourgueneff, qui ne m’a pas écrit un mot depuis le jour où il m’a manqué de parole pour dîner avec vous. L’inconsistance de ces êtres-là me donne le vertige.

Quant à B[ouvard] et P[écuchet] je n’ai plus que cinq pages pour avoir fini mon espovantable philosophie. Je ne

– 955 – dors plus, et j’en arrive à une effrayante exaltation. Mes inquiétudes augmentent à mesure que j’approche de la terminaison. Il fallait avoir le génie de l’ascétisme pour entreprendre cette œuvre !

Vous apprendrez avec plaisir que Commanville a trouvé de l’argent pour remonter une scierie à Rouen. Est-ce que la Fortune changerait ? Quoi qu’il en soit, il y a maintenant un peu de bleu à l’horizon.

Mais je ne suis pas content de la santé de Caroline – son anémie commence à m’inquiéter. C’est le résultat de la vie qu’elle mène depuis quatre ans.

J’ai lu un roman de Marius Roux qui m’a peu enthousiasmé.

Et les amis ?

Et cet excellent Baudry, quid ?

Je compte toujours aller à Paris, à S[ain]t-Gratien vers le commencement de septembre.

D’ici là, mon cher Guy, je vous embrasse tendrement.

Votre vieux

 

IVAN TOURGUENEFF À GUSTAVE FLAUBERT

Bougival, les Frênes, Chalet (Seine-et-Oise).

Jeudi, 7 août [18]79.

Mon cher ami,

Décidément il y a trop longtemps que je n’ai eu de vos nouvelles. – Écrivez-moi deux mots sur ce que vous faites,

– 956 – comment vous vous portez, etc., etc. Quant à moi, je vais physiquement très bien ; pour ce qui est de l’état de mon âme – vous pouvez vous en faire une idée exacte – en soulevant le couvercle d’une fosse d’aisance – et en regardant dedans ; encore faut-il que ce ne soit pas un « water-closet » anglais : ils sont généralement propres.

Tout mon petit monde d’ici vous envoie ses meilleures amitiés ; – je le fais aussi – du fond de mon spleen – car je vous aime bien, vous le savez.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] samedi, 6 h[eures,] soir [9 août 1879].

Ah ! enfin ! j’ai de vos nouvelles, mon cher bon vieux ! – Vous vous embêtez donc bien fort ? Mais je préfère l’état latrineux de votre âme à l’état goutteux de votre corps.

Vos souffrances morales viennent peut-être de votre Bonnet de Docteur ? – ou bien de ce [que] vous n’avez pas l’occasion de me manquer de parole. J’attends même la justification de votre dernière traîtrise. Car vous deviez dîner chez moi un certain samedi du mois de juin. Depuis lors, plus de bonhomme !

Quant à moi, B[ouvard] et P[écuchet] m’épuisent. Je n’ai plus que quatre pages pour avoir fini mon chapitre de la Philosophie. – Après quoi, je commencerai l’avant-dernier chapitre ! Ces deux derniers me mèneront jusqu’au mois de mars ou d’avril. Puis, restera le second volume ! Bref dans

– 957 – un an, j’y serai encore attelé. Il faut avoir le génie de l’ascétisme pour s’infliger de pareilles besognes ! En de certains jours, il me semble que je suis saigné aux quatre membres, et que ma crevaison est imminente. Puis je rebondis et je vais quand même. Voilà.

Vous apprendrez avec plaisir qu’il y a un peu de bleu dans l’horizon financier de ma vie. Commanville est parvenu à remonter une scierie. Le voilà re-embarqué. Pourvu qu’il ne sombre pas encore une fois ! Mais je crois que non. L’affaire me paraît bonne.

Ma nièce ne va pas très bien. Elle est anémique et en proie à des migraines presque continuelles.

Aucune révélation des amis.

Si vous êtes à Paris, vers le milieu de septembre, j’espère vous y voir quand je serai à S[ain]t-Gratien chez la Princesse.

Vous ne m’avez pas l’air très occupé. Donc rien ne vous empêche de m’écrire longuement. Faites-le, ce sera une bonne action.

Amitiés, et respects à tous les vôtres.

Je vous embrasse tendrement.

Votre vieux

 

– 958 –

À EDMA ROGER DES GENETTES

[Croisset,] jeudi 14 [août 1879].

Si je ne vous ai pas répondu catégoriquement sur mon voyage à Villenauxe, c’est que le moment de le faire est encore lointain. Ce ne sera pas avant la terminaison de mon affreuse besogne. Dans trois ou quatre jours, j’aurai fini mon ch[apitre] VIIIe – restent le IXe et le Xe ! (la religion et l’humanitarisme) puis, j’aurai le second volume, très avancé déjà, mais qui exigera bien six mois. Nonobstant je me propose, comme récompense, d’aller vous lire le 1er volume, quand il sera parachevé, c’est-à-dire au printemps, vers le 1er mars ou le 1er avril. Tels sont mes projets.

Votre ami est complètement fourbu, abruti. Je me demande avec inquiétude si j’aurai la force de continuer ! Heureux ceux qui sont nés sans le désir de la Perfection ! désir est un mauvais mot. C’est plutôt un besoin, une rage. Cette lugubre faculté suffit pour empoisonner la vie.

Ma nièce attend lundi prochain le p[ère] Didon qu’elle se propose de mener à Jumièges. – Je ne serai pas de la fête. Le moindre dérangement me bouleverse. Lundi dernier, pour avoir passé un après-midi à Dieppe (où j’avais été faire une visite à la Princesse), je suis rentré tout démoli. La distraction m’ennuie, et le repos me fatigue, car il faut reprendre le mouvement. – Je ne lis rien du tout, pas même un Journal. – Et puis j’ai mal aux yeux. Je larmoie comme un vieillard (que je deviens). C’est le résultat d’un grand nombre de nuits passées sous une carcel.

Le caissier de la souscription pour le monument Bouilhet, étant devenu gâteux, son curateur ne veut pas nous livrer notre argent. Ce qui fait que j’ai un Procès ! – La mort ne finit donc pas les choses ? alors, autant vivre !

– 959 –

Vous apprendrez avec plaisir qu’il y a un peu d’azur dans mon horizon pécuniaire. Mon neveu est parvenu à remonter une affaire de bois, des chênes de [sic] Caucase qui seront sciés à Rouen. Cela s’annonce bien. Je n’ai lu que par fragments le livre sur Sainte-Beuve – pouah ! pouah !

Il y a du bon dans celui de Bergerat.

Mille amitiés au mari – et à vous tout en entier, en vous baisant longuement les mains.

 

À GEORGES CHARPENTIER

[Croisset,] dimanche 17 [août 1879].

Mon cher ami,

Si vous voulez venir à Croisset, dépêchez-vous parce que : au milieu de la semaine prochaine je ne serai plus là.

Je (ou plutôt nous comptons) sur vous, Mesdames Charpentier, et les mômes, pour déjeuner chez votre serviteur.

 

Eh bien ? et ces épreuves ? Je vous affirme que vous devenez intolérable.

 

À MARIUS ROUX

Croisset, lundi 18 août [1879].

Mon cher ami,

 

– 960 –

Je suis bien en retard avec vous ! Voici mon excuse. J’ai eu mal aux yeux. Puis, j’avais un chapitre qu’il me tardait d’avoir fini – et qui l’est depuis hier seulement. Donc je reprends votre roman (que j’ai lu, tout entier et d’une seule haleine, le jour même que je l’ai reçu).

Cela commence splendidement (mettant de côté la dédicace qui ne répond pas à la gravité de votre œuvre). La 1re scène entre Lagrappe et Nucingen est vraiment fort belle. Dans toute la suite, la connaissance de la matière, c’est-à-dire du monde financier, m’éblouit ; et vous m’avez intéressé avec des choses répugnantes. Donc le tour est joué.

La Gazette des Capitalistes, les radeaux de la Garonne, parfait.

L’Horloge du Palais avec sa devise ne donne pas (je crois ?) l’effet que vous en attendiez.

La réunion [des] actionnaires, très bien.

Le faux désespoir des deux coquins chap[itre] XII, excellent.

L’opposition du libertinage de vos deux bonshommes aurait dû être plus développée ?

La psychologie d’Hélène est réussie, et le mal qu’elle a à vouloir faire le bien – navrant !

Je réserve tous mes applaudissements pour la fin, le triomphe de Lagrappe dans son hôtel ! À la bonne heure ! Voilà de la vérité, et bien dite.

Rien ne m’a choqué. Je n’ai relevé aucune faute. Au contraire ! c’est net, vif, et d’un tour bien français.

 

– 961 –

Donc, bravissimo, mon cher ami. – Et je vous serre la main fortement.

Votre

 

À EDMOND LAPORTE

[Croisset, 20 août 1879.]

Mme Régnier vient demain à 11 h[eures].

Donc j’attends mon Bab demain soir à 6 h 1/2 – d’autant plus que j’aurai besoin de lui vendredi matin pour l’affaire Bouilhet. Mulot viendra m’en parler et nous aurons une circulaire à rédiger.

Et vous, vieux, quoi de neuf ?

À demain soir !

Votre GÉANT.

Mercredi, 9 h 1/2.

 

À MARGUERITE CHARPENTIER

[Croisset, 20 août 1879.]

Chère Madame,

Je reçois à l’instant une lettre de votre Légitime, où après avoir reconnu ses méfaits à mon endroit, il m’annonce votre visite collective pour la semaine prochaine.

 

– 962 –

Entendez-vous avec lui pour que ce soit dimanche, lundi ou mardi prochain, parce que : mercredi je m’absente de Croisset jusqu’au milieu de septembre.

Je vous attends trétous pour déjeuner un des jours indiqués.

Et dans l’espoir d’une prompte réponse je vous baise les deux mains.

Votre très affectionné

 

Mercredi, 4 h[eures].

 

À GUY DE MAUPASSANT

[Croisset, 20 août 1879.]

Faites-moi la lettre d’introduction pour M. Schaeffer. Je la signerai et vous la renverrai car où l’adresser par ce temps de chasse ? D’Osmoy peut être dans la Nièvre, au Plessis, à Aptot, etc. ?

De plus, je vous préviens que, vu le caractère dudit sieur, ma recommandation ne servira à rien du tout.

Voilà la 3e sommation que j’envoie au citoyen d’Osmoy, pour qu’il ait à nous cracher les 300 fr[ancs] de sa souscription au monument Bouilhet. Pas de réponse. (C’est un excellent garçon – en paroles.) Je vous avouerai que je suis résolu à le poursuivre férocement pour cette dette qui me paraît sacrée.

 

– 963 –

Vous savez maintenant quels sont nos rapports. Avisez. Je ferai ce que vous trouverez bien pour votre ami. Mais encore un coup, ce n’est pas à d’Osmoy pour un service effectif.

Je vais écrire à Lemerre de se mettre à l’édition de Bouilhet. Merci de vos démarches.

Il me tarde d’avoir des détails sur les frasques de votre frère. Et je plains votre pauvre maman – et vous aussi des embêtements que ce jeune homme vous cause.

Mon intention est d’être à Paris de demain en huit. – Je compte sur vous pour dîner ce soir-là.

La fin de mon chapitre m’a éreinté. Ma cervelle est en bouillie.

À bientôt, – mon cher Guy.

Je vous embrasse.

 

Mercredi.

 

À ALPHONSE LEMERRE

[Croisset, 20 août 1879.]

Mon cher ami,

Votre confrère, M. Billard, vous a remis hier les 3 volumes de Bouilhet.

 

– 964 –

Donc mettez-vous à l’œuvre. Je voudrais qu’elle fût en train la semaine prochaine car je serai à Paris le 27, et j’y resterai jusqu’au milieu de septembre.

Voici l’ordre. Ma Préface (qui est en tête des Dernières chansons).

Festons et astragales

Melaenis

Dernières chansons.

À bientôt. Et tout à vous.

 

Croisset, mercredi 20 août [18]79.

 

À LÉONIE BRAINNE

[Croisset,] jeudi 21 [août 1879], 4 h[eures].

On crève, ma chère belle ! Quelle chaleur ! une température indienne ! « Cet excellent M. Flaubert », dans le plus grand des négligés, souffle et râle, sue et gémit – et, se mettant à vous écrire, est assailli par les idées les plus gracieuses. Oui, si vous étiez là, bien que vos mains soient, dites-vous, abîmées de moustiques, il les baiserait, et malgré les ampoules de vos joues, il couvrirait de caresses cette royale et belle figure qui vous appartient. – Avec votre permission il serait encore plus tendre pour le « gentilhomme ». Ah ! si Martin était là, que dirait-il…

Pauvre chérie ! comme votre lettre est aimable et gentille ! À la lire, je crois vous entendre parler. Quel bon rire vous avez et quels bons yeux ! – Les atroces nécessités

 

– 965 – de la vie, seules, m’empêchent de vous voir plus souvent. Et ce n’est pas une de mes moindres mélancolies. L’hiver prochain se passera encore avec peu de joyeusetés, puisque je resterai dans ma cahute jusqu’à la terminaison de mon bouquin, c’est-à-dire jusqu’à la fin du Ier volume. Le second (fait en partie) exigera 6 mois. Bref, tout 1880 y sera employé. Si je connaissais quelqu’un entreprenant une pareille besogne je le ferais enfermer à Charenton. Car il faut être archi-fou, pour vouloir mettre l’océan dans une bouteille – ce qui est le cas de votre serviteur. – Hier, j’ai fini mon chapitre VIIIe, restent le IXe et le Xe ! Je suis éreinté. J’ai la cervelle en bouillie. Je ne me tiens plus sur mes jambes.

Dans une quinzaine, j’irai à S[ain]t-Gratien, et serai revenu ici vers le 20 septembre. Écrivez-moi donc à Paris dès que vous y serez. Je tâcherai de m’échapper un matin, pour vous embrasser.

Il y a déjà fort longtemps que j’ai reçu une lettre d’Alice. Je n’en ai reçu qu’une seule. Vous pouvez lui dire si cela lui est agréable (et cela lui sera agréable) que la bonne Princesse s’informe d’elle, extrêmement. Entre nous, vous savez que je trouve sa conduite stupide. Il me semble qu’elle aurait dû (pour une foule de raisons) jouer la petite pièce de Guy, comme il était convenu. Mais les gens qui ont des peines de cœur se considèrent comme haussés tout à coup à une dignité extra-humaine. Ça n’arrive qu’a eux, pensent-ils. Partant de là, on leur doit des respects, et ils n’en doivent aucun.

Le bon Georges (« l’homme le plus courageux que j’aie connu », dit Mme Adam) a cuydé périr dans la mer de Concarneau ; les pêcheurs qui le conduisaient ignorant les écueils de ces parages. Il m’a écrit cela d’un ton léger, l’autre semaine.

– 966 –

Nous avons, de temps à autre, la visite d’Houzeau. Lundi dernier il a dîné ici avec Sabatier et le p[ère] Didon. Demain, j’attends Mme Régnier – de Mantes (je vous en ai parlé souvent, je crois) – qui vient me lire un drame. Et la semaine prochaine j’aurai tous les Charpentier !

Quant à l’avenir pécuniaire, il y a un peu de bleu. Mais ma pauvre nièce n’en peut plus ! Par suite de ses longs efforts elle est devenue si anémique et si névralgique qu’elle a, provisoirement, renoncé à la peinture. Le moindre travail l’accable. Je vous conterai sur l’autre partie de ma famille des choses navrantes ou plutôt ignobles, à mon endroit. Elles ne m’ont d’ailleurs aucunement surpris. Votre ami est sensible mais il est aussi philosophe – Dieu merci !

Ce qui m’a soutenu dans toutes les tempêtes, c’est l’Orgueil, l’estime de soi. Si un événement survient qui vous met dans votre conscience au-dessus des autres il faut remercier la Providence. (Ne vous étonnez pas de ce langage, ô ma chère belle. Il est la conséquence de mon chapitre IX. J’ai sur ma table 3 paroissiens, deux catéchismes, l’Imitation, etc. – et jusqu’au jour de l’an, je serai plongé dans la Religion.)

Voilà à peu près tout ce que j’ai à vous dire, chère belle. – Je cherche quelque chose de plus, et ne trouve rien, sinon que je vous aime. Un baiser sur chacun de vos beaux yeux. Mettez-en d’autres où il vous plaira.

Et tout à vous.

GVE.

Est-il séant que vous disiez de ma part quelque chose à Mme Lavolley ? Dans ce cas, trouvez un mot bien senti.

 

– 967 –

À EDMOND LAPORTE

[Croisset, 22 août 1879.]

Mon cher Bab,

Voulez-vous mardi prochain venir déjeuner avec les Charpentier ? C’est ce jour-là qui me convient le mieux.

Nous avons Mme Régnier jusqu’à dimanche – et mercredi, je fais mes paquets.

Donc, je vous attends mardi par le bateau de 9 h[eures].

Ne répondez pas mais venez.

Votre GÉANT.

Vendredi soir.

 

À MARGUERITE CHARPENTIER

[Croisset, 22 août 1879.]

Chère Madame,

Nous vous attendons mardi, à 11 heures et demie, puisque vous arriverez à Rouen à 11 heures.

À cette heure-là il n’y a point de bateau pour Croisset. Le premier fiacre venu que vous trouverez à la gare vous y mènera.

Est-ce que nous n’aurons pas Madame votre belle-mère – et Mlle Georgette ?

Donc à mardi.

Et d’ici là, comme toujours, tout à vous.

– 968 –

Votre très dévoué

 

À IVAN TOURGUENEFF

[Croisset,] mardi [26 août 1879].

Mon bon,

C’est Mme Régnier qui en est cause. Elle a affirmé à Caroline que vous aviez l’étoile des braves, tandis que vous êtes simplement décoré des palmes universitaires ! – Ô ironie !

Je sais indirectement par Maupassant que vous allez bien.

Je serai jeudi soir à Paris, vers 5 heures. Voulez-vous venir me prendre entre 5 et 6 pour dîner avec moi et le sieur Guy – ou bien déjeuner le vendredi matin ? – Présentement je n’ai pas d’autre jour à vous donner.

Un mot de réponse, S.V.P., chez moi à Paris, de manière à l’avoir quand j’arriverai.

Tâchez de venir jeudi.

D’ici là, je vous embrasse.

Votre vieux

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] vendredi soir [29 août 1879].

Mon Loulou,

– 969 –

Je commence par te donner deux bécots. Voilà l’essentiel.

Ton vieux a été hier soir trempé comme une soupe, mouillé jusqu’aux os, à ne pas remettre aujourd’hui mes habits. Grâce au beau temps, sans doute, mon rhumatisme ne s’est pas révélé.

Toute la journée s’est passée à faire des courses. Et je tombe sur les bottes. Je suis rentré trop tard pour aller dîner chez la bonne Princesse.

Comme distraction, j’ai passé trois heures ce matin à corriger des épreuves de L’Éducation sentimentale. Et je viens d’en recevoir d’autres. Charpentier se réveille. L’Éducation paraîtra au commencement d’octobre, comme Salammbô.

Que dis-tu du Moscove qui veut s’en aller jusqu’au fin fond de la Scythie, pour obtenir le silence du cabinet (sic) ? Il ne peut pas travailler à Paris ! et croit retrouver son génie dans l’air natal.

Il est convenu entre lui et Mme Adam que je corrigerai un récit qu’il destine à La Nouvelle Revue, le journal de Juliette Lamber, dont le 1er numéro doit paraître en octobre.

Je viens de voir ladite – qui a été extrêmement gracieuse et me demande mon roman. Si elle m’en donne un bon prix, je ne refuse pas « d’acquiescer » à son désir.

Ma pauvre amie Laure est bien tourmentée par son second fils – qui lui a fait dans sa garnison beaucoup de dettes (de café !). Elle ne sait comment les payer. Ce jeune homme est pitoyable. – Mon disciple ne se porte pas bien. La semaine dernière il a été trois jours couché.

 

– 970 –

Mme Bardoux recommence (paraît-il) des instances pour se séparer d’avec son époux. Son Excellence menant une vraie vie de Polichinelle – jusqu’à trois cocottes à la fois ! dont une dans les coulisses de l’Opéra ! – Ah, mon Dieu, gémissons ! Quelle triste conduite !

Continuer : partie 21 sur 28