Fan Squad (French Edition)
8 - Elvis
8
ELVIS
La prochaine tournée est pour moi.
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Dix ans plus tôt.
Pendant des mois, chaque jeudi, Oxton et ses compères reviennent donner un concert chez Sally. Les Unfool… Dès que je les entends annoncer le nom de leur groupe, j’ai la chair de poule. Ils sont incroyables. J’adore leur musique, leur style, leurs paroles et… leur chanteur. Je suis Fan avec un grand F et je ne suis pas la seule, les clients sont de plus en plus nombreux à se presser pour les écouter. Je suis dégoûtée parce qu’ils jouent aussi le vendredi et le samedi soir dans une salle à l’autre bout de la ville, mais impossible pour moi d’aller là-bas.
Aujourd’hui déjà, je ne devrais pas me trouver ici. Ma mère s’est dégoté un nouveau mec – j’ai arrêté de les compter depuis des années – qui s’appelle Gavis et qui a des idées absolument exceptionnelles pour dénicher de quoi financer leur drogue. En l’occurrence : se servir de moi pour quémander de l’argent à la sortie d’une rame de métro ou d’un supermarché. Aussi débile qu’il soit, il a vite compris qu’une gamine frêle fait davantage pitié qu’un gros connard crasseux. Avec ma mère, c’est donc leur nouvelle lubie pour se faire du fric sans bouger de leur squat, et même si tout prétexte est bon pour m’échapper de là-bas, je déteste faire ça. J’ai bien essayé de refuser, mais avec l’apparition de mon diabète en avril, difficile de la ramener. J’ai vraiment un karma de merde. Nous n’avons pas d’assurance pour payer l’insuline que je dois m’injecter plusieurs fois par jour, donc tout l’argent que je suis en mesure de collecter calme ma mère sur cette dépense à laquelle elle ne s’attendait pas.
En début de soirée, je n’ai pas réussi à les esquiver. Quand ils m’ont ordonné de revenir les poches pleines de billets, je suis partie en hochant la tête… pour me pointer ici à la place. J’ai neuf dollars dans mon porte-monnaie, j’espère que ça suffira à cacher mon mensonge.
Je me console grâce à l’excitation croissante de revoir les Unfool. Ils m’ont manqué, je n’ai pas pu venir la semaine dernière. Je tâtonne encore dans la gestion de mes piqûres et j’ai passé la soirée dans mon lit après avoir foiré mon dosage. Bref, quinze jours sans les écouter ont ressemblé à une éternité.
– Hey, te revoilà ! m’accueille Sally alors que je pose mes fesses sur un tabouret. J’me suis fait du souci jeudi dernier. Les jeunes de ton âge n’ont pas tous un satané portable ?
La plupart, si. Vis ma vie !
– Désolée, j’étais malade.
– Tu vas mieux ?
– Oui.
– Super ! Un Coca ?
– Bien sûr ! Mais un petit verre, s’il te plaît.
Je ne l’ai pas mise au courant de mon problème de santé, alors je continue à boire ce même soda plein de sucre chaque jeudi. Du moins, j’en sirote quelques gorgées pour donner le change.
– T’inquiète, ils ne vont plus tarder, me souffle Sally qui a remarqué mon manège.
Je n’arrête pas de regarder la pendule, impatiente que le groupe pousse les portes du bar. Le rythme de mon cœur accélère quand les musiciens se pointent enfin, et devient frénétique lorsqu’ils commencent leur concert. Leurs mélodies ont un pouvoir incroyable sur moi, elles me transportent systématiquement loin de ma vie nulle. Je connais les paroles sur le bout des doigts et me surprends sans cesse à les chantonner. Ce soir ne déroge pas à la règle, l’adrénaline qui pulse dans ma poitrine me fait décoller comme si j’avais avalé un des cachets de ma mère. Ouais, les Unfool sont ma drogue, et c’est bien la seule que je tolère.
– Les amis, vous allez être les premiers à apprendre le truc dingue sur lequel on bosse depuis des semaines ! annonce soudain Oxton, tandis qu’il s’apprête à entamer le dernier morceau de leur set.
Les clients sifflent et tapent des mains. Pour ma part, j’oscille entre curiosité et mauvais pressentiment.
– Les gars et moi, on a signé un contrat avec une maison de disques. On vient de boucler l’enregistrement de notre premier album…
Wow wow wow, du calme !
– …et on va…
Non, ne dis pas ce à quoi je pense tout à coup. Ne le dis pas, ne le…
– …partir en tournée ! conclut le pianiste en arrachant le micro des mains du chanteur.
Heure du décès : 21 h 43.
En réponse, des acclamations fusent. Quant à moi, je suis pétrifiée. Ils ne vont pas s’en aller ? Je les scrute en clignant des yeux comme si je venais d’avoir une hallucination, tandis qu’une boule d’angoisse remonte de ma poitrine vers ma gorge. Ils le méritent, bien sûr, et une part de moi est heureuse pour eux, mais qu’est-ce que je vais devenir sans eux ?
La liesse générale se transforme soudain en étau étouffant, je sens des larmes s’agglutiner sous mes cils, je saute alors sur mes pieds pour sortir d’ici. Dommage, leur dernière chanson est ma préférée, mais j’ai besoin d’air.
– Pardon, pardon, je répète pour me glisser entre les gens. Par…
La deuxième syllabe reste en suspens entre mes amygdales. Il ne manquait plus que ça ! Merde ! Qu’est-ce qu’il fout là ? Je viens de reconnaître Gavis parmi les clients attablés et, histoire de m’achever, alors que tous les regards sont braqués sur les Unfool, le sien me transperce durement. Il ne m’a jamais frappée mais je sens qu’il en a envie depuis qu’il s’est imposé dans notre caravane.
Je change ma trajectoire au moment où il se lève de sa banquette et me faufile dans la foule agglutinée devant le comptoir. Je suis fluette, si bien que je slalome entre les corps sans peine. Je l’entends crier mon prénom de sa voix rauque. Je me courbe, débouche du côté des tables du fond et, sans réfléchir, je me jette sous celle de gauche, inutilisée. Je me recroqueville contre le mur, le sommet du crâne appuyé contre le bois collant. Avec la chance que j’ai, je vais finir avec de vieux chewing-gums dans les cheveux, ce qui sera toujours mieux que me faire choper par Gavis. J’entoure mes jambes avec mes bras et prie très fort pour qu’il ne me trouve pas. Je louche sur les aiguilles de ma montre, estimant que chaque minute écoulée l’éloigne de ma cachette.
Soudain, ça s’agite au-dessus de moi et je ferme très fort les yeux en m’attendant à sentir une main m’attraper par la cheville pour me mettre une raclée. J’entrouvre une paupière et vois apparaître trois paires de jambes, alors que leurs propriétaires s’installent sur les banquettes. Fausse alerte ! Je me fais aussi petite que possible, mais lorsque je me prends un genou dans la pommette, je ne retiens pas un « aïe », ni le geste brusque qui anime ma tête et fait valdinguer la table. Résultat : l’un des trois clients se penche et je tombe nez à nez avec un regard interrogatif. Pire, il s’agit de celui de Riley, le pianiste des Unfool. Mon cerveau fait vite le lien avec les autres jambes à ma gauche. Je reconnais le jean d’Oxton et le short noir ne peut être que celui d’Asher. Non mais c’est pas vrai !
– Qu’est-ce que tu fous ? m’interroge Riley.
– À qui tu parles, vieux ? j’entends la voix d’Oxton s’étonner.
– À la petite nana qui est cachée là-dessous. Est-ce qu’on aurait notre première fan flippante, les gars ? il lance aux autres en se marrant. C’est trop la classe !
À ma droite, c’est au tour du visage d’Oxton de se matérialiser. Je retiens ma respiration et mords l’intérieur de mes joues.
– Oh ! C’est toi ?
Il m’a reconnue ? Depuis notre rencontre, au comptoir, il ne m’a plus jamais adressé la parole.
– Tu nous espionnes ? il poursuit.
– Hey ! J’étais là avant vous, je riposte, piquée au vif.
– C’est pas faux. T’as pas envie de t’asseoir ?
J’ouvre la bouche avant même de savoir quoi répondre, mais la voix bourrue de Gavis qui résonne tout près me rend muette.
– Où tu te planques, sale gamine ?
Oxton se redresse pendant de longues secondes, avant de se pencher à nouveau sous la table.
– C’est toi qu’il cherche ?
– Pourquoi ? J’ai l’air d’une sale gamine ?
– T’as plutôt l’air d’une fille qui se cache de son paternel.
– C’est pas mon père !
– C’est donc bien toi qu’il cherche.
Merde, il m’a eue ! Je continue à entendre Gavis fulminer et la panique se mêle à l’angoisse provoquée par l’annonce de leur départ. Alors je prononce la phrase la plus insensée possible.
– Emmenez-moi en tournée.
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