Fan Squad (French Edition)
38 - Elvis
38
ELVIS
Je n’avais jamais pensé dire ça un jour, mais éternuer sans
porter de culotte, ça craint.
Après un show monumental que j’ai presque entièrement suivi depuis les coulisses – je soupçonne Oxton d’avoir ordonné à Travis de me coller au train comme un slip trop petit –, nous enchaînons avec un vol direct vers Los Angeles. Oxton et moi n’avons toujours pas abordé le sujet L.A., mais je prends une résolution en voyant les lumières de l’aéroport briller par le hublot du jet. Je vais vivre le moment.
– Contente de revenir chez toi ? me questionne le chanteur.
Assis à côté de moi, il pianote sur le dos de ma main depuis le décollage.
– Mes amis me manquent, on est ensemble la plupart du temps. Je leur ai pas dit que j’atterrissais ce soir.
– Tu vas leur faire la surprise ?
– Addison est chez Chester alors… j’hésite.
Je crains de les découvrir dans une position qui brûlerait mes rétines.
– T’es pas forcée de rentrer tout de suite, tu sais. Il est tard, tu peux venir avec nous et profiter d’une dernière soirée avec les Unfoool.
Il a prononcé ce nom comme une groupie, en jouant des sourcils.
– Y’a Miranda qui nous attend à la villa, en plus, il ajoute l’air de rien.
– Puisque Mira est là, j’accepte, je réponds sur le même ton.
Il s’éclaircit la voix, jette un coup d’œil alentour et revient à moi.
– Je vais t’embrasser.
– Comme toujours.
Sa bouche amusée se penche vers la mienne, l’atterrissage secoue la carlingue et nos nez butent l’un contre l’autre.
– Putain, c’est la deuxième fois, il grommelle.
– Vacances ! s’égosille Riley en sautant dans l’allée.
Oxton remet une distance acceptable entre nous. Ça ne me gêne pas qu’il reste discret sur notre « relation », mais ça ne me donne aucun indice sur ce qu’il envisage.
Sur la route, j’écoute Riley lister ce qu’il compte faire les huit prochaines semaines. Pendant qu’Oxton se concentrera entièrement sur le lancement de sa carrière d’acteur, les deux autres auront le loisir de…
– Jouer au beach-volley dans une équipe féminine ! clame le pianiste en s’y voyant déjà. J’aime trop leurs tenues, elles sont très pratiques pour fendre l’air avec grâce.
QU’EST-CE QU’IL PEUT SORTIR COMME IDIOTIES !
– Bon sang, j’ai changé d’avis, je lance à Travis. Ramenez-moi chez moi, s’il vous plaît.
– Trop tard, il s’excuse en remontant une longue allée bordée d’arbres. On est arrivés.
– Vous êtes de leur côté ! je l’accuse en le pointant du doigt dans le rétro.
Je suis la première à sortir de la voiture et à pousser la porte de la maison.
– Enfin une autre nana ! je me réjouis en découvrant Miranda allongée dans le canapé du salon.
– Les Unfool sont un fléau, elle confirme.
D’ordinaire, elle déborde d’énergie mais là, se gratter le nombril semble lui demander un effort surhumain.
– Ça va ?
– Aussi bien que l’hôte d’un Alien cannibale.
– C’est moi ou ton ventre est encore plus gros qu’il y a trois jours ? je lui lance en m’approchant d’elle.
– C’est pas toi, elle soupire. Cet enfant se nourrit de mes organes, c’est sûr ! Aujourd’hui il a dû engloutir mes sept mètres d’intestin, car je le sens mille fois plus lourd.
– T’as trop poussé, ton congé va te faire du bien.
– Oh oui !
– On va manger un bout dehors, vous venez ? nous propose Oxton.
– Je suis crevée, baille Miranda en remuant sur le sofa.
– Abuse pas, t’as passé la journée échouée sur ton canapé, se moque Riley.
– Ne me provoque pas, Moore, je sens mon don pour la malédiction nettement plus affûté avec mes hormones de grossesse. Tu joues avec le feu.
– Tu viens, Elvis ? me demande Oxton.
– Tu rêves ! rétorque Mira. J’attends d’avoir une oreille attentive à mes lamentations depuis trop longtemps. Elle reste avec moi.
– Bas les pattes, elle est à moi, la contre le chanteur.
– Elle est de retour à L.A., Ox ! Tu vas devoir apprendre à t’en passer après 19 heures.
– Je vais tenir compagnie à Mira, j’interviens. On sait jamais, si elle éternue et qu’elle expulse le bébé.
– Si ça pouvait se dérouler aussi facilement, gémit la concernée.
– T’as besoin de quelque chose ? s’enquiert Asher. T’as pas l’air bien installée.
– Le coussin bleu, là-bas.
Il récupère l’objet sur le fauteuil et le place contre les reins de Miranda. Plus le terme approche, plus il est aux petits soins à sa façon et je lis sur le visage de Mira qu’elle en a conscience également. J’aimerais parler de ça avec elle, comprendre quelle est la nature de leur relation – si relation il y a –, mais l’occasion de l’évoquer ne s’est jamais présentée.
– Merci, Ash.
– Tu sais que si tu pars en courant avec nous, elle ne pourra pas te rattraper ? ironise Oxton.
– C’est vrai, mais je vais rester quand même. Je ne suis pas contre un peu de calme et une soirée entre mecs vous fera du bien.
– On est ensemble depuis une décennie. Ça me gêne pas que tu te joignes à nous.
– C’est gentil, mais non merci. Amusez-vous bien !
Il me scrute un peu trop longtemps sans ciller, d’une façon qui me fait rougir malgré moi. Il insiste par télépathie, je retrousse le nez et secoue la tête de droite à gauche.
– Sinon on commande et on dîne ici.
– Tirez-vous ! rouspète Mira en remuant la main. Elvis et moi, on a une montagne de trucs de filles à se raconter.
Il n’a plus l’air si emballé par sa sortie.
– Bon, on y va. On n’en a pas pour longtemps.
– Parle pour toi ! crie Riley depuis l’entrée. J’ai bien l’intention de me trouver une occupation pour la nuit. Si je continue comme ça, je vais entrer dans les ordres.
– T’as serré une fille en début de semaine, le contredit Asher.
– C’est bien ce que je dis !
Dès que la porte claque derrière eux, je monte dans une chambre vérifier mon taux de sucre, puis reviens auprès de Miranda qui fait des ronds sur son ventre avec sa paume.
– Ça tire ?
Elle acquiesce en pinçant les lèvres et change de position pour s’asseoir. Elle se penche en avant pour attraper sa tablette, et je m’éloigne pour me servir un verre d’eau.
– J’ai choisi mon remplaçant, au fait. Ce sera William. Je suis en train de peaufiner le petit mémo à son intention.
– Petit ? j’ironise.
– J’ai avancé moins vite que prévu aujourd’hui, je ne suis pas dans mon assiette. Mais j’aurai mis la touche finale demain, timing parfait !
Elle nous quitte officiellement après-demain, pour passer le dernier mois de sa grossesse au calme.
– Par pitié, en mon absence, ne me faites pas un nouveau buzz avec Oxton. Je voudrais pouvoir arrêter de fouiller les recoins du Net pour vérifier qu’aucune bombe n’est sur le point de nous péter à la figure…
Elle s’interrompt pour éternuer et me lit un article farfelu au sujet d’Oxton et moi, qu’elle pioche sur Internet. Dans celui-ci, je suis son guide spirituel.
– Les gens savent pas quoi inventer, je rigole.
– Oh oh ! elle prononce soudain.
Je n’aime pas ce « oh oh ».
– Pitié, me dis pas que t’es tombée sur un nouvel article narrant ma relation passionnelle avec le leader des Unfool !
– Oh ! Oh !
Sa voix vient de monter d’une octave, c’est donc pire que ce que je craignais.
– Quoi ? je l’interroge sans oser la regarder.
– C’est la merde !
– Laisse-moi deviner ? Je suis enceinte de notre rock star et les jumeaux sont prévus pour Noël prochain ?
– Là !
Je tourne la tête, elle est maladroitement penchée au-dessus de son ventre. J’efface l’espace entre nous, m’immobilise derrière le dossier du canapé et j’avise la zone qu’elle me montre avec son index, entre ses jambes.
– Et donc ? je poursuis sans comprendre.
– Tu ne vois pas ?
Elle tâte le canapé en poussant une flopée de jurons.
– Quoi ? Ton pénis spirituel ? Je sais qu’il est énorme.
– L’immense tâche humide ! elle vocifère en remontant sa jupe. J’ai perdu les eaux.
Mes yeux et ma bouche s’ouvrent en grand. Elle blague, n’est-ce pas ?
– Tu m’as porté malheur ! J’ai éternué et… voilà le résultat.
– Mais c’est trop tôt, tu devais accoucher dans un mois, pourquoi t’as fait ça ?
Elle se dévisse la nuque et me balance un regard noir.
– Tu te moques de moi ?
– Oublie ce que je viens de dire. J’appelle le 911 !
Son portable est sur la table, je me jette dessus.
– Ne rameute pas les secours, je ne vais pas pondre dans l’heure. Tu vas me conduire à l’hôpital le plus proche et tout ira bien.
– Moi ? Je n’ai pas le permis.
– Sérieusement ?
Elle se redresse, traverse le salon, avant de se plier en deux.
– Ça attaque sévère, elle grogne. Appelle Riley, ils doivent pas être loin, dis-leur de venir me récupérer.
Je cherche son numéro dans le répertoire de Miranda, mais tombe directement sur sa messagerie.
– Il ne répond pas ! J’essaie Asher ?
– Non !
Elle se courbe à nouveau en avant, ses ongles s’enfoncent dans le rebord de la table à manger.
– Tu devrais t’asseoir.
– Pas Asher, elle reprend d’une voix hachée. Je lui ai confisqué son portable pour qu’il arrête de passer son temps sur des sites d’hypocondriaques.
– T’es sérieuse ? T’as pas trouvé un meilleur moment pour priver le père de ton enfant de son téléphone ?
Eh merde ! J’ai tenu tout ce temps avec brio, pour craquer au pire instant. Je la vois pâlir, puis pousser une espèce de mugissement terrifiant.
– Ash te l’a dit ?
– Non ! C’est à peine s’il m’adresse la parole. J’ai surpris une de vos conversations.
– T’es au courant depuis quand ? elle articule sur un ton inhumain.
– Depuis la Floride… Mais j’ai rien dit à personne.
Elle essaie de marcher, une nouvelle flaque d’eau tombe à ses pieds.
– Appelle Ox ! elle s’étrangle en portant une main entre ses jambes.
– Il sort ? je m’affole.
– Appelle !
– OK, oui !
Je cherche son numéro et lance l’appel.
– Alors Mira, t’as déjà changé d’avis ? il entame sans un allô. Tu veux finalement te débarrasser de ta copine ?
– C’est Elvis, j’ai perdu les eaux !
– Hein ?
– T’es vraiment la dernière personne à qui demander d’appeler à l’aide, s’excite Miranda.
– Je fais ce que je peux !
– Allô ? Elvis ? Il se passe quoi ? j’entends la voix d’Oxton résonner dans le téléphone. C’est Mira qui braille derrière toi ?
– Elle a perdu les eaux, je corrige. Il faut que vous reveniez nous chercher.
– Tu déconnes ?
– Non.
– Putain ! Riley, fais demi-tour tout de suite ! il crie dans le combiné. On arrive.
– OK, faites vite.
– On fonce.
Il coupe la communication, je jette le téléphone sur la commode et me mets à courir partout dans le salon.
– Qu’est-ce que tu fous, Elvis ?
– Je réfléchis.
– Au lieu de brasser du vent, va plutôt chercher la valise grise dans la chambre.
– D’accord.
Je chope ses affaires, mon sac et lorsque j’entends Miranda pousser un long gémissement, je fonce la rejoindre.
– T’es sûre que c’est pas mieux d’appeler une ambulance ?
Accroupie près de la télévision, elle est en sueur. Dieu merci, la porte d’entrée s’ouvre à la volée, les Unfool ont fait super vite. Oxton et Riley se ruent sur elle, mais Asher se faufile entre eux et se jette sur Miranda le premier. Il passe un bras dans son dos, l’autre sous ses genoux et la hisse contre lui. Qu’est-ce qui est le plus stupéfiant ? Qu’il soit capable de la porter ou de la toucher sans grimacer ? Oxton traîne la valise derrière eux et la balance dans le coffre. Asher allonge Mira sur la banquette arrière et monte à l’avant. À travers la vitre passager, je discerne son visage anxieux.
– Tenez-moi au courant ! je leur lance en reculant.
– Où crois-tu aller ? Pas moyen de rester seule avec ces trois-là. Tu viens ! croasse Miranda.
– Euh… OK.
Je m’insère entre la portière et ses jambes repliées. Riley se jette derrière le volant, Oxton s’assied à l’avant lui aussi et le véhicule part en trombe.
– T’as eu du nez ou tu l’as poussée dans l’escalier ? m’envoie Oxton en se tournant pour me regarder.
– Elle m’a porté le mauvais œil, ouais ! se lamente Miranda. Pourquoi j’ai aussi mal ? Ce connard de gynéco m’a assuré que j’aurais le temps avant que le travail commence. J’vous jure que je lui ferai regretter de m’avoir mentiii.
– Les contractions sont rapprochées, non ? je parle toute seule.
– Qu’est-ce que ça signifie ? s’enquiert Riley.
– À ton avis ? siffle la concernée.
– Inspire et expire, lui conseille Asher.
– Toi, va mourir dans un nid de bactéries ! Écoute-moi, Elvis, le mémo pour William est sur mon ordinateur et j’ai préparé six mails à faire partiiir.
– Non mais c’est pas vrai, je la rabroue. Concentre-toi sur ce qui se passe au lieu de me donner des consignes de boulot.
CETTE FILLE N’EST PAS NETTE !
– Pense… À… Valider… La… Date…
Elle souffle comme un petit chien cardiaque entre chacun de ses mots, je suis sidérée qu’elle parvienne encore à réfléchir alors que, pour ma part, c’est la panique totale.
– Aaah !
Qu’est-ce que je dois faire ?
– Pourquoi tu hurles, Mira ?
– C’est toi qui viens de beugler ! elle rétorque en me scrutant avec ses yeux humides.
– Oh ! Pardon ! Mais je ne sais pas quoi faire, là.
– Riley, tu peux pas rouler plus vite, bordel ? elle rugit en donnant un coup de poing dans le siège conducteur.
– Bien sûr, je peux aussi voler au-dessus des autres voitures en temps normal, mais j’ai laissé les ailes à la maison. C’est pas d’bol.
– Je vous déteste. Je refuse d’accoucher devant vous, misérables déchets de l’industrie du disque !
– Oui oui, pouffe Oxton.
– Oh ! Je sens un truc ! elle hoquette en redressant subitement sa nuque.
– C’est quoi ? je m’inquiète, à l’instar d’Asher.
– Comment veux-tu que je le sache ? Regarde ce qui se passe entre mes cuisses !
QUELLE HORREUR !
– Non.
– Elvis ! elle siffle en me menaçant d’un œil noir.
Même allongée sur une banquette arrière, en plein travail, elle parvient encore à être terrifiante. Elle remonte complètement sa robe pour dévoiler… Ah ! Je me cache les yeux derrière les mains.
– Où est ta culotte ?
– J’en portais pas.
– Mais ça se fait pas !
– Magne-toi de me dire ce qui se trame là-dessous !
Qu’est-ce que j’ai fait dans une vie antérieure pour vivre un truc pareil ? J’avance la tête en direction de ses jambes et jette un coup d’œil rapide.
– Alors ?
– Ça va, je m’empresse de répondre en acquiesçant à toute vitesse.
– T’as même pas regardééé !
Sa phrase se finit en un cri rauque qui me file la chair de poule. Elle s’accroche à ses genoux et relève le buste en poussant. J’ai une vue directe sur son intimité, je tends mon bras droit pour m’arrimer au siège avant.
– Pourquoi tu pousses ? je m’affole.
– Il faut que cette chose sorte de mon ventre maintenant !
– Hors de question ! Retiens-toi le temps qu’on arrive à l’hôpital.
– Tu te fous de moi ? elle articule péniblement. C’est pas comme si je pouvais faire autrement.
– Tu ne peux pas accoucher sur mes genoux.
– Je mettrai au monde cet enfant sur ton cadavre si nécessaire !
– Tu es possédée par un démon.
Elle me donne raison en feulant. Mes index forment une croix.
– On arrive dans combien de temps, Riley ?
– Sept minutes !
Je ne suis pas une experte en gynécologie, mais j’ai le pressentiment qu’elle va pondre d’un instant à l’autre.
– Je crois que je vais vomir.
– Non, Miranda ! Tout mais pas ça ! je m’écrie en ayant déjà un goût de bile au fond de la gorge.
FERME LES YEUX ET METS TA TÊTE ENTRE TES JAMBES !
– Tu veux que je te chante une chanson ? propose Oxton.
– Je préférerais que tes cordes vocales se détachent et te provoquent une occlusion intestinale !
Elle termine sa phrase par un cri différent des autres.
– Y’a un truc qui va pas, elle galère à articuler. C’est pas normal que ce soit aussi soudain et douloureux.
Alors que mon inquiétude grandit, j’ai subitement une idée. Je tâte mes poches à la recherche de mon portable et me rends compte que je l’ai laissé à la villa.
– J’ai besoin d’un téléphone !
– Tiens !
Oxton me balance le sien, je compose le numéro de mon meilleur ami urgentiste et enclenche le haut-parleur. Au bout de quatre sonneries interminables, il décroche enfin.
– Hum ?
– Chester !
Je l’entends marmonner dans un demi-sommeil.
– C’est Vi. J’ai besoin de ton aide.
Mon timbre angoissé l’alarme aussitôt.
– Vi ? Qu’est-ce qui se passe ?
– Il faut que tu m’aides, je suis en train d’accoucher !
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