Fan Squad (French Edition)

C. S. Quill · Chapitre 31 sur 57

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Fan Squad (French Edition)

30 - Oxton

30

 

OXTON

 

J’ai toujours eu un problème avec les gens à vélo.

Aujourd’hui, ça tourne à l’obsession.

 

Assis à l’arrière d’un 4 × 4 avec Riley et Asher, je quitte une séance photo pour retourner à l’hôtel. On est rarement seuls tous les trois pour ce genre de choses, mais Miranda avait un rendez-vous médical au même moment. Quant à Elvis, je lui ai accordé une journée de congé. À vrai dire, j’allais refuser tout net, mais Kassim a accepté avant que je puisse abuser de mon pouvoir. Vu qu’on part demain matin vers la Louisiane pour deux jours de tournage, mon manager a estimé qu’elle avait le droit de souffler. Traître ! Il voulait la virer et maintenant il est aux petits soins avec elle. On dirait que c’est contagieux. Je ne voulais même pas la recruter au départ, comment se débrouille-t-elle pour se faire une place si facilement ?

Je jette un coup d’œil par la vitre teintée, et confirme ainsi mon ressenti : la voiture n’avance plus.

– Hey, Travis ! Tu roules plus vite que ça d’habitude.

Notre garde du corps multifonction m’adresse un regard blasé dans le rétroviseur.

– T’es pressé ? T’as un rencard avec quelqu’un ? il suggère en s’étirant sur son siège.

– Tu te mets à me répondre ou je rêve ?

– La mauvaise influence d’Elvis, constate Asher.

– Tu fais bien de parler d’elle, approuve Riley avec un demi-sourire.

– Si tu penses être plus rapide à pied, j’t’en prie.

Pour illustrer ses paroles, Travis actionne le verrouillage centralisé et m’invite à sortir.

– Tu cours trois fois plus qu’avant, tu devrais pouvoir rallier l’hôtel en moins de deux.

– Où est la motivation quand y’a pas une jolie nana pour l’accompagner ? raille encore Riley.

Depuis quelque temps, il n’a de cesse de balancer des insinuations plus ou moins poussées, que je m’emploie à ne pas relever. Je crois qu’il s’ennuie ferme ou qu’il est en manque de relation. Je l’ai pas vu serrer une fille depuis Vegas. Il n’y a pas que lui, d’ailleurs.

– C’est le seul moment où elle lui court après, renchérit Travis.

Bien placé. Même moi, ça me tire un rire. C’est fou, elle n’est pas là, mais on parle d’elle comme si elle était des nôtres depuis un bail. Je ne me souviens presque plus comment c’était avant son arrivée. Lorsqu’elle est absente, j’éprouve un sentiment similaire à celui qu’on ressent quand on est certain d’avoir oublié quelque chose d’important. Je déteste ça. Et aussi qu’elle me filme ou me photographie pour les followers. Et qu’elle ne soit jamais en rupture de stock de reparties. Et qu’elle n’ait pas l’air comblée de partager mon quotidien. Ouais, c’est clair que je hais tout ça…

 

À la vitesse d’une charrette du e XVIII siècle, Travis se gare enfin devant la villa. J’y entre le premier.

– Calloway ?

La pièce principale est déserte, mais j’entends de la musique résonner depuis le jardin suspendu qui agrémente la grande terrasse. J’avance jusqu’à la baie vitrée, survole les plantes et repère Elvis dans une position… intéressante. En fait, ce sont ses fesses moulées dans un pantalon qui attirent mon attention, car elle est pliée en deux sur un tapis de sol. La minute suivante, elle se redresse, s’appuie sur une jambe et cale son autre pied contre son genou en ramenant ses mains au-dessus de sa tête. Je ne savais pas qu’elle était adepte du yoga. J’ai toujours trouvé ça ridicule, mais la voir faire me donne une tout autre approche de la question. Depuis quand cette pratique est-elle aussi captivante ?

Je pars me servir à boire. Sur la table, puis sur la console, deux verres d’eau entamés me font sourire. Elle a vraiment un souci avec ça, mais maintenant ça m’amuse. J’opte finalement pour un jus d’orange, que je bois à petites gorgées pour ne pas retourner devant la baie vitrée. Je ne vaux pas mieux que Kassim. Qu’est-ce qui a changé ? Elle me gonflait et soudain…

– Qu’est-ce qu’elle fait, d’après toi ? j’entends la voix de Riley demander.

Il a pris ma place devant la vitre, mes jambes s’activent plus vite que mes neurones. Je le pousse avec mon épaule en marmonnant.

– Elle se dandine sur Aretha Franklin, lâche Asher en la détaillant par-dessus ma tête. Elle a du rythme.

C’est peu de le dire, elle se balance sur 1 Respect alors qu’il y a trois minutes elle communiait avec la nature. Elle passe du calme à la tempête en un battement de cils, du Elvis tout craché. Si elle savait qu’elle a un public, elle serait mortifiée. Je meurs d’envie de m’annoncer rien que pour la faire hurler. De prime abord dans cette salle de réunion, j’étais loin de penser rencontrer une nana pareille.

– T’avais cerné tout ça en elle, chez Davenport ? j’interroge Riley.

– Qu’elle danserait au milieu du jardin ? Honnêtement, je l’avais pas imaginé. Mais j’avais effectivement senti qu’elle serait de bonne compagnie. Et toi ?

– Moi, j’ai vu que ses vieilles Converse ce jour-là. J’l’aurais jamais embauchée si t’avais pas insisté.

– J’ai du flair, mon frère ! il argue en gonflant ses narines. Mais j’avais pas anticipé qu’elle te taperait dans l’œil. J’espérais qu’elle te taperait tout court, et j’étais pas si loin.

Plutôt que le contredire, je garde le silence. Elle ne me laisse pas de marbre, c’est vrai. Elle est jolie, mais c’est sa façon de me booster qui me plaît. C’est purement professionnel.

– Tu la regardes avec le sourire d’un type qui apprécie beaucoup sa présence.

– Je l’aime bien, car elle fait du bon boulot, je minimise en haussant les épaules. Recommence pas à divaguer.

– C’est tout ? Parce que dans ce cas, j’vais peut-être tenter le coup. Y’a de bonnes vibes entre nous.

Ça, je le sais. Ils s’entendent bien. Mieux qu’elle et moi et… je déteste ça aussi.

– Même pas en rêve, mec. Elle bosse pour moi, ne viens pas te fourrer au milieu de ça.

Il bat des cils en prenant une moue peinée.

– Tu briserais le cœur de ton meilleur ami ?

– Sans remords, je rétorque aussi sec. Trouve-toi une meuf, vieux !

– Et si je ronge mon frein d’ici l’automne ? À ce moment-là, tu seras hyper-occupé à tourner des films, manger du pop-corn en t’admirant sur grand écran, fricoter avec des petites actrices plus jeunes que toi…

– J’ai déjà donné niveau actrices, je suis vacciné. Maintenant, dégage de mon espace vital.

Il se tire en rigolant. Je colle mon front à la fenêtre et observe encore Elvis. Elle ne nous a toujours pas remarqués, elle se croit seule et laisse libre cours à sa personnalité. C’est une fille spéciale, chaque jour qui passe, je le ressens un peu plus, mais je ne sais pas trop quoi faire de ça. Je la détaille avec une sorte de fascination que je ne me souviens pas avoir déjà éprouvée.

– Ox ! Tu peux venir voir deux secondes, s’te plaît ?

La voix d’Ash dans mon dos me permet de refouler cette pensée déroutante. Je quitte mon poste d’observation et rejoins le batteur.

– Qu’est-ce qui se passe ? je lui demande en sautant par-dessus le dossier du canapé pour atterrir à côté de lui.

– Rien.

– Tu as braillé mon prénom pour que dalle ?

– Comme quatre-vingt-neuf pour cent des nanas qui occupent ton lit.

J’étends mon bras pour lui mettre une petite claque derrière le crâne et en profite pour pencher la tête, afin de jeter un nouveau coup d’œil sur Elvis.

– Oxton.

– Oui, Asher ?

– N’y pense pas.

– De quoi tu parles ?

– C’est un miracle si j’ai survécu à sa présence ! Y’a encore deux verres, là et là, il les pointe avec son doigt accusateur. Elle est pas nette, je mets mon veto.

– Sur quoi ?

– Sur elle et toi, il assène.

– Tu vas pas t’y mettre, toi aussi ?

– Qu’est-ce qu’il y a ? s’invite Riley en s’asseyant sur le tapis devant nous.

J’adresse un avertissement muet à Ash. Pas moyen qu’il relance l’autre lourdingue sur ce sujet.

– Je suis en train d’expliquer à Ox que ce sera Elvis ou moi.

– Ah ! Ah !

Je lève les yeux au ciel et grince des dents. Traître ! Dieu soit loué, un petit cri nous fait tous tourner la tête.

– Depuis quand vous êtes revenus ? elle nous questionne, les joues rouges.

– Assez longtemps pour découvrir ta chorégraphie magistrale, je réponds. Si un jour on prend des danseurs pour nos concerts, j’te veux en première ligne. Comment s’appelle ton mouvement, là ?

Je me lève et reproduis un geste ridicule. Comme prévu, elle se décompose.

– Il faut procéder à quel genre de rituel vaudou pour obtenir de maigres heures de tranquillité ? Vous ne deviez pas revenir avant 17 heures.

– On est si photogéniques que le gars nous a shootés en un rien de temps et nous voilà déjà de retour !

Elle traverse le salon, chope une bouteille d’eau, grimpe les marches deux par deux et disparaît en haut de l’escalier. Je lui emboîte le pas sans que le gloussement de Riley ou le grondement d’Asher me ralentissent.

 

La porte de sa chambre est ouverte, je fais l’effort de m’annoncer en toussant. Accroupie devant son mini-frigo, elle relève la tête.

– Bon sang, ça ne va pas recommencer, elle ronchonne. Ceci est mon espace personnel et je suis encore en congé pendant les trois prochaines heures. Sortez !

– On décolle demain, tu t’es engagée à me faire bosser mon texte, tu te souviens ?

J’ai balancé la première excuse à laquelle j’ai pensé. En réalité, je ne sais même pas pourquoi je suis sur le seuil de sa piaule.

– On ne fait que ça depuis quinze jours, elle soupire. À ce stade, je pourrais tenir le rôle de votre doublure sans souci.

C’est vrai qu’elle a amplement rempli cette tâche, pourtant j’ai envie de revoir le script avec elle encore une fois. Je pourrais le faire en solo, mais j’aime sa façon de m’étudier, attentive au moindre de mes faux pas. Elle a l’humilité de dire qu’elle n’a pas l’expérience pour me chapeauter, mais je trouve ses remarques très pertinentes.

T’AS AUSSI ENVIE DE PASSER DU TEMPS AVEC ELLE.

Je devrais m’inquiéter, j’ai l’impression que mes pensées fusent comme si je n’étais plus seul dans ma tête.

– Rien qu’une fois, j’insiste avec une moue implorante.

– OK, elle flanche si facilement que c’en est étonnant. Mais je vous accorde une heure, pas plus.

Elle s’assied au bord de son lit, je file chercher le script et reviens aussitôt. Je m’installe à côté d’elle et nous reprenons au début. Au fil des pages, l’un comme l’autre, nous jouons notre rôle et je ne vois pas les minutes passer.

– Voilà, on a fait le tour, elle lance en souriant.

Il reste la dernière scène, celle avant laquelle nous nous sommes toujours arrêtés, mais là, j’ai très envie de pousser la répétition plus loin que d’habitude.

– Pour ce passage où j’embrasse la fille, tu crois que je dois…

Trois coups tapés contre sa porte m’interrompent, Elvis lève le nez de son texte.

– Oui ?

Le battant s’ouvre sur Mills. Qu’est-ce qu’il fout ici, celui-là ?

– Oh ! Salut Ox !

Lui aussi est surpris de me voir dans cette chambre. Je ne réponds pas, ça le fait tiquer mais il ne se barre pas pour autant.

– Tu me cherchais ? j’envoie sèchement.

– Non, je venais dire à Elvis que je suis là.

– Génial, ça valait le déplacement. Tu peux nous laisser bosser, maintenant.

– On a fini, j’arrive dans une minute, elle intervient. Attends-moi en bas.

– OK, à toute.

Dès qu’il a refermé la porte, j’attaque.

– Comment ça : « On a fini » ?

– Je vous avais dit une heure, elle rétorque en tapotant sa montre imaginaire. Le temps est écoulé.

– Vous allez faire quoi, tous les deux ?

– Nous promener, elle répond en quittant le bord du lit pour aller enfiler ses baskets.

– Vous promener ? j’articule. Depuis quand tu te promènes avec Mills ?

– Depuis que j’ai enfin quelques heures de répit pour faire un peu de tourisme. Et Mills connaît bien Miami, il s’est proposé d’être mon guide.

– La bonne blague… je grommelle dans ma barbe. Pourquoi tu m’as pas dit que tu voulais bouger un peu ? J’aurais pu demander à Travis de nous conduire en ville.

– Nous ?

Sa façon de le prononcer me fait serrer les dents. C’est quoi le problème ?

– Je connais bien Miami, moi aussi.

– Je n’en doute pas, mais d’après vous, il se passerait combien de temps avant qu’une marée de groupies ne se mette à vous poursuivre ?

Environ six minutes ? Je ne peux rien opposer à ça et ça me rend dingue. L’idée qu’elle se balade avec Mills fait naître un sentiment très désagréable en moi, mais je ne vois pas quoi dire pour contrecarrer leurs plans.

QU’EST-CE QUE TU RACONTES, OX ? QU’EST-CE QUE ÇA PEUT BIEN TE FOUTRE, CE QU’ELLE FABRIQUE PENDANT SON TEMPS LIBRE ?

Voilà, ça recommence !

– Amusez-vous bien, je balance en quittant son pieu.

Je redescends dans la pièce principale, Mills patiente en bavardant avec Asher. Je garde la bouche fermée, mais j’ai une furieuse envie de le jeter dehors. Se promener, hein ? Je suis certain qu’il va tenter sa chance, j’ai bien vu comment il se comporte quand elle est dans les parages. Est-ce que je peux le virer pour ça ?

– Qu’est-ce que t’as, Oxy ? m’interpelle Riley. Elvis t’a disputé ou quoi ? Tu tires une de ces tronches.

– On peut décoller, Mills ! crie la concernée en sautant la dernière marche.

– Cool ! J’ai mis des bouteilles d’eau dans mon sac, let’s go !

– À plus tard, nous salue Elvis.

Je lorgne le sol et mords l’intérieur de mes lèvres jusqu’à ce qu’ils aient quitté la villa.

– Ils sortent ? s’interroge Riley. Genre, rien que tous les deux ?

– J’en sais rien, je réplique.

– Elle a le droit de faire ça ? il ironise.

– Je m’en fous, elle fait ce qu’elle veut de son temps libre.

C’est faux, mon sang s’échauffe, je suis en colère et ça dépasse totalement mon contrôle. Je tire mon portable de ma poche, tape un SMS à Travis et sors de la maison à mon tour.

– On va où ? me lance mon garde du corps en me rejoignant dans l’allée.

– Se promener, je crache en fonçant vers la voiture.

Tout au bout, devant le grand portail sécurisé, je repère Elvis et Mills. Sur des putains de vélos. J’entends d’ici le rire de ma CM, j’arrache presque la portière et la claque plus fort encore, une fois assis sur le siège passager.

– Roule, j’ordonne au conducteur.

– Dans quelle direction ?

Travis est le type le plus discret et fiable que je connaisse.

– Suis-les.

Il hausse un sourcil en comprenant mon manège, mais se garde bien de commenter. Du moins, les dix premières minutes.

– J’ai le droit de te dire que c’est flippant ? chuchote mon chauffeur en me lâchant un coup d’œil en biais.

– Je suis en danger ?

– Non.

– Donc j’ai pas besoin d’entendre mon garde du corps me dire que c’est flippant. Fous-moi la paix et concentre-toi sur la route. Et si tu racontes ça à qui que ce soit, j’écrirai une chanson si immonde sur ton compte que tu ne pourras plus jamais sortir de chez toi.

– Inutile de me menacer, il rigole en continuant à les suivre à distance. Je suis content d’avoir bossé pour toi suffisamment longtemps pour vivre cet instant.

– Je m’assure juste que des fans vont pas lui tomber dessus. Elle est inconsciente.

– Un vrai chevalier servant.

Pendant près de deux heures, nous leur filons le train. Je n’ai jamais autant voulu monter sur une foutue bicyclette ni autant souhaité que Mills se casse la gueule dans un caniveau dégueulasse. Bordel, je suis jaloux d’un ingé son, c’est une plaisanterie ?

TU ES JALOUX TOUT COURT, OX.

 

1. Respect, I Never Loved a Man the Way I Love You (1967).

 

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