Fan Squad (French Edition)
37 - Elvis
37
ELVIS
Les tendances, c’est mon boulot. La preuve, j’en maîtrise un
paquet : tendance à chercher les ennuis, tendance à énerver
Oxton Briggs, tendance à vouloir écourter ma vie…
Lollapalooza est un événement iconique à Chicago. La scène gigantesque implantée dans Grant Park attire des centaines de milliers de personnes chaque année. Maintenant que je m’y trouve en vrai, j’ai l’impression que les spectateurs sont des millions. L’ambiance est folle tandis que les Twenty One Pilots sont en plein show. Nous ne sommes pas au cœur de la foule mais ça ne m’épargne pas la ferveur générale. Riley avait raison, ce n’est pas difficile de passer incognito dans cette marée humaine surexcitée. Nous portons tous une casquette et des lunettes de soleil, pour ne pas tenter le diable. Clôturer la tournée par un endroit pareil, c’est mémorable. Prise par la musique, je me déhanche en chantonnant. Oxton se penche vers mon oreille.
– Tu connais leurs paroles ? C’est vexant.
Je les oublie instantanément. Il faut que je lui avoue !
– Je dis n’importe quoi pour faire semblant, je rétorque.
– Tu mens tellement mal, il rigole en me mettant un coup d’épaule complice.
Je perds le rythme et tire nerveusement sur mon nouveau tee-shirt que Riley m’a obligée à porter. Oxton a tort, apparemment je mens bien, et ça me rend malade.
– Cette fringue me donne des idées déplacées, me confie Oxton en se rapprochant davantage. J’ai repéré un endroit tranquille derrière les arbres là-bas…
Une bouffée de chaleur me submerge, je tape sur les doigts qu’il tente de poser sur ma hanche. Il éclate de rire, je sais qu’il n’était pas sérieux mais cette nouvelle alchimie chamboule mes sens. Je ne m’y fais pas, j’ai le sentiment de vivre la vie de quelqu’un d’autre. Le morceau suivant est un tube, ce qui provoque un mouvement de foule inattendu.
– On est trop exposés ici, Travis s’énerve. On bouge, et c’est non négociable !
Ma respiration s’accélère quand Oxton me prend par la main. Il appuie sur ma visière et je me laisse embarquer plus en retrait, chahutée par les spectateurs euphoriques entre lesquels nous zigzaguons. Sans cesser de marcher, je cherche ma bouteille d’eau dans mon sac mais ne trouve que du vide. Mon sac ! Je ralentis, tâte mes épaules, mes flancs et mes hanches, comme si ma sacoche allait subitement se matérialiser quelque part sur mon corps. Avec ma jupe et mon tee-shirt, c’est facile de deviner que je l’ai perdue.
DANGER !
Je me défais de la poigne d’Oxton, il fait volte-face aussi sec.
– Qu’est-ce que tu fous ?
Il me fait signe de me magner et tente de rattraper ma main. Je l’esquive.
– Allez-y, je vous rejoins plus tard !
Même si sa casquette et ses lunettes camouflent plutôt bien son identité, mieux vaut qu’il ne traîne pas trop ici.
– T’as un problème ?
Il a noté l’affolement dans ma voix.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– J’ai perdu mon sac.
Je me filerais des gifles, ce n’est pas possible d’être aussi stupide ! Je fais n’importe quoi. Si Addison était là, elle me frapperait de toutes ses forces et ce serait mérité.
– Y’a quoi dedans ? Ton portable ?
– Non !
– Tes papiers ?
– Non !
– Alors c’est quoi le souci ?
Mon lecteur de glycémie est à l’intérieur, il vaut 80 dollars ! Sans compter les deux stylos à insuline. Quelle conne ! Si j’ai un pépin là tout de suite, je n’ai rien sous la main. J’ai déjà l’impression de sentir mon taux de sucre grimper rien qu’à cette idée. Je tourne sur moi-même comme une girouette défectueuse.
– Hey, hey ! Elvis !
Oxton tend ses bras pour m’attraper par les épaules, je me décale avant qu’il en ait le temps et me mets à courir.
– Attends ! il s’écrie.
Je l’ignore et répète le trajet inverse. Du moins j’essaie, mais avec cette foule et ce bruit, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Tout se ressemble et se mélange, j’ai très chaud et je suis incapable de dire si c’est à cause du stress ou de mon diabète. Avec l’oubli d’hier, mon organisme a déjà été mis à mal. Je jette des regards affolés dans tous les sens, sans que ça change quoi que ce soit.
– Elvis !
La voix d’Oxton qui me cherche résonne quelque part, je devrais être surprise qu’il se soit lancé à ma poursuite, mais je continue à déambuler à toute vitesse parmi les spectateurs. L’odeur de transpiration, de cigarette et de frites me donne maintenant la nausée. Le visage baissé dans l’espoir de repérer mon sac par terre, je ne suis pas attentive aux autres et percute quelqu’un de plein fouet, rebondis en arrière et tombe assise. Je tente désespérément de me remettre debout, mais il y a trop de monde autour de moi et je ne réussis qu’à écoper de coups de semelles. Personne ne semble me remarquer, jusqu’à ce que je sente des mains puissantes me saisir sous les aisselles et me tirer vigoureusement en arrière.
– Tu as perdu la tête, ma parole ! gronde la voix du chanteur au-dessus de moi.
Il encercle ma poitrine avec son bras, me colle à son torse et nous fait fendre la foule d’un pas déterminé. Il a l’intention de nous ramener au point de départ, autant dire de signer mon arrêt de mort.
– Je dois remettre la main dessus, je tente de résister.
– Non mais c’est pas vrai, arrête de gesticuler.
– J’ai besoin de mon sac.
Alors que je me débats, le monde prend soudain une autre perspective. Oxton vient de me basculer sur son épaule.
– Fais-moi descendre immédiatement !
Il se contrefout de mes revendications et des coups de poing pathétiques que je balance dans ses reins. Fatiguée et résignée, je finis par rendre les armes et me laisse pendre lourdement sur lui. Adieu, monde cruel ! Je prépare mon discours d’entrée au purgatoire. J’imagine qu’avoir pour ultime chauffeur Oxton Briggs est un privilège qui m’ouvrira les portes du Para…
BIZARREMENT, J’AI COMME UN DOUTE.
J’ai l’impression que je reste dans cette position une éternité. Lorsqu’il me relâche enfin, mon centre de gravité est encore collé à son épaule et je tiens mal sur mes jambes.
– Tous les deux… siffle Travis en nous jetant son couvre-chef dessus. Je vais vous enchaîner à moi !
– J’y suis pour rien ! riposte Oxton.
– Vous étiez où ? nous interroge Riley. J’ai tourné la tête et vous aviez disparu, j’ai cru que vous étiez tombés dans un guet-apens et que je ne vous reverrais plus jamais.
– On n’est pas passés loin, crache Oxton en me lançant un coup d’œil sévère. Elvis a perdu son sac et s’est dit qu’elle allait très facilement le retrouver dans une foule compacte et excitée.
– T’étais pas obligé de me suivre, je réplique.
Il ouvre la bouche spontanément mais la referme aussitôt. Il inspire en contractant la mâchoire.
– J’ai pas envie que ta famille m’attaque en justice parce que tu auras été piétinée.
– Ma famille ? La seule qui pourrait t’attaquer au sens physique du terme, c’est ma meilleure amie. Mais telle que je la connais, tu as quatre-vingt-dix pour cent de chances de t’en sortir.
À moins qu’elle ait drôlement progressé depuis mon départ en tournée et qu’elle sache à présent viser. Trêve de bavardage, il faut que je quitte cet endroit au plus vite pour me procurer de nouvelles doses. J’en avais deux d’avance dans mon sac, vu le prix exorbitant que ça me coûte, j’ai vraiment déconné.
– Je fais un crochet aux objets trouvés, je les informe.
– Tu ne bouges plus d’ici !
L’ordre d’Oxton fuse comme un coup de feu, attirant des regards curieux autour de nous. Il est crispé et essoufflé, je prends alors conscience que je lui ai fait peur.
C’EST LE MOMENT DE LUI DIRE QUE TU ES DIABÉTIQUE !
D’accord.
– Je suis d…
– Tu cherches ton sac ? C’est moi qui l’ai.
Je me tourne vers Asher et, dès que mes yeux tombent sur mon bien pendu à son coude, j’entends Blanche Neige chanter et ses petits oiseaux gazouiller.
– Tu l’as oublié à tes pieds quand on a bougé, je l’ai ramassé.
Le soulagement déferle sur moi et, ni une ni deux, je me jette au cou de mon sauveur. Il pousse un cri guttural qui résonne dans mon oreille et je sens tous ses muscles se raidir et s’agiter.
EST-CE QU’IL CONVULSE ?
– Détachez-la de moi ! il prononce en insistant sur chaque syllabe, comme si j’étais une bombe prête à exploser.
Sa voix à la fois écœurée et suppliante déclenche les rires de Riley et Travis. Mon excès de joie m’a légèrement fait oublier qu’il n’apprécie pas les contacts humains. Je le lâche aussitôt et lui offre un espace vital acceptable. J’étais en bonne voie pour me faire pardonner l’épisode de L.A. et je viens de réduire mes efforts à néant. Il me tend ma sacoche du bout des doigts, les sourcils toujours froncés. Je sens qu’il a envie de me la jeter au visage, voire de m’étrangler avec la lanière.
– Merci, merci, merci ! Désolée pour l’effusion, j’ai vraiment eu très peur de l’avoir perdue.
– Y’a quoi dedans pour que tu risques nos vies ? intervient Oxton en s’approchant de moi.
Il lorgne mon précieux paquetage, je le colle contre ma poitrine et arbore un air détaché.
– Je tiens à mes affaires, c’est tout.
– T’as failli te faire piétiner et moi avec, pour…
Il penche la tête et toise ma sacoche en retroussant le nez.
– …une besace râpée qui m’a tout l’air de dater de ta puberté.
HEY ! C’EST MON SAC PRÉFÉRÉ, ESPÈCE DE STARLETTE BLINDÉE !
Rita prend le dessus, mon bras dessine un arc de cercle et Oxton écope d’une « besace râpée » dans l’épaule. Je voulais atteindre sa figure mais mes muscles sont encore engourdis de stress.
– Je suis sentimentale, je le contre. Et pour info, je ne dispose pas d’un dressing princier qui se remplit tout seul.
– Si c’est une question d’argent, je t’aurais racheté un sac. Tu n’avais qu’à demander.
– L’argent ne résout pas tout. Et puis j’peux me payer un sac moi-même !
– Apparemment, tu préfères te jeter en enfer plutôt que faire du shopping ! il me contre avec colère. En fait, c’est moi qui vais t’enchaîner si tu recommences un truc aussi con.
– Pardon ?
– T’es inconsciente ! J’te préviens, pendant notre concert de ce soir, tu resteras sagement assise dans les coulisses.
– Pardon ? je réitère en appuyant le ton.
– T’avais raison, Travis, c’était une mauvaise idée. On rentre.
Et comme il sait si bien le faire, il se tire.
– Vivement demain, que je sois débarrassée ! je vocifère dans son dos.
Il s’immobilise et me dévoile son profil piqué au vif. Je me suis laissé emporter dans mon élan.
– Vous m’aviez vraiment manqué, tous les deux, me lance Riley en s’appuyant sur mon épaule. L’Elvox, quand t’y goûtes, tu peux plus t’en passer, il scande comme une publicité. Allez, viens, je vais t’escorter en toute sécurité, il ajoute en passant son bras sous le mien. Je suis certain qu’il regrette déjà d’être parti sans t’embarquer.
Quand nous atteignons la voiture, les yeux du chanteur sont braqués sur moi. Riley me relâche en ricanant, Oxton me surveille jusqu’à ce que je sois attachée à l’arrière et s’engouffre sur le siège avant. Il ne m’adresse pas la parole du trajet ni pendant le déjeuner qui suit. Il n’y a que lorsque je m’isole dans ma chambre qu’il y fait irruption en claquant la porte derrière lui.
– Qu’est-ce que…
Il me muselle avec sa bouche furieuse, me serre fort comme si je risquais de m’évaporer entre ses mains et nous fait basculer sur mon lit.
– Tu veux être débarrassée de moi ? il articule en relevant mes bras au-dessus de ma tête.
Son comportement est différent, sa façon de me regarder aussi. C’est difficile à expliquer, mais il n’a plus rien d’Oxton Briggs, tout en étant lui.
– Pas encore, je chuchote.
PAS DU TOUT…
Il passe sa main sous mon genou et replie ma jambe pour s’imbriquer dans l’espace qu’elle offre. Ma jupe remonte, il n’y a que mon sous-vêtement qui amortisse le poids de son envie.
– Désolé de m’être emporté, je l’entends murmurer tandis qu’il fait courir ses lèvres dans mon cou. J’ai flippé et ça m’a dépassé.
Il ne perd pas de temps à me déshabiller, il déboutonne son jean, se protège et s’insinue déjà en moi en décalant ma culotte. Je gémis en même temps qu’il pousse un long grondement. Je ne me souviens plus comment respirer, mais mon corps semble s’en accommoder.
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