Fan Squad (French Edition)

C. S. Quill · Chapitre 48 sur 57

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Fan Squad (French Edition)

47 - Oxton

47

 

OXTON

 

Parler aux lampadaires est-il un symptôme du génie ?

Analysez, illustrez, dissertez…

 

Depuis des jours, j’alterne entre mon lit et le canapé avec pour constante le cendrier qui ne me lâche pas. J’ai repris la clope, ça me donne l’illusion éphémère de me détendre. Et ça occupe mes doigts pour m’empêcher de m’étrangler moi-même. À vrai dire, je ne suis pas sûr que j’y arriverais, j’ai l’énergie d’une chèvre envoyée dans l’espace et oubliée là-haut. L’apesanteur aspire mes forces et j’erre d’un coin à l’autre, ballotté par ma mauvaise humeur.

J’ignore les appels de Kassim, de Darell et de Miranda. Le clip sera bientôt finalisé, sa sortie approche, je devrais être en pleine effervescence pour préparer au mieux le développement d’une carrière au cinéma, mais je ne trouve pas l’envie de m’y mettre. Je n’ai pas la tête à ça.

Je ne pense qu’à Elvis et sa vie que j’ai mise en danger. À Elvis qui se révèle être une foutue groupie infiltrée. Diabétique, par-dessus le marché ! Est-ce que j’ai pu à ce point me tromper sur son compte ? Pourquoi est-ce qu’elle m’a caché toutes ces choses ? Je repense à ce qu’elle m’a dit dans cette loge et que je n’ai pas intégré, sous le coup des nerfs. Elle prétend que je me suis révélé différent de celui sur lequel elle a fantasmé toutes ces années. Sa façon de se comporter avec moi colle avec cette explication, alors une part de moi a envie de la croire, mais l’autre reste bloquée sur l’exemple de ma mère. Intérieurement, je lui en ai toujours voulu et il y a tellement de questions restées sans réponse que j’oscille entre colère et culpabilité. À vif, je saisis mon portable et décide de taper un texto éloquent.

 

Oxton : T’étais amoureuse de mon père ou juste de l’acteur ?

 

C’est sans détour. Je n’aime pas parler de ça, mon doigt s’apprête à tout effacer, mais appuie finalement sur la touche Envoyer. Au point où j’en suis, autant y aller.

 

Maman : Qu’est-ce qui t’arrive ? T’as rencontré quelqu’un ?

 

Elle est maligne et, comme moi, elle préfère les SMS pour parler de sentiments.

 

Oxton : Je me pose des questions, c’est tout.

Maman : Ni l’un ni l’autre. C’est pas comme s’il m’avait laissé l’occasion de trancher. Je fantasmais sur lui, j’ai sauté sur une opportunité. Moi non plus, je n’ai pas cherché à approfondir cette histoire. Mais grâce à elle, je t’ai eu et c’est tout ce qui m’importe. Tu es mon fils, pas l’enfant que j’ai eu avec une star. C’est le seul élément que tu devrais garder en tête. Oxton : Facile à dire…

Maman : Tu n’as rien à voir avec ton père, Oxton.

Oxton : T’es sûre de ça ? J’ai décidé de reprendre des cours de théâtre.

 

Le lui avouer me tord le bide.

Maman : C’est génial ! Quand tu as décidé de tout arrêter à l’époque, j’ai trouvé ça terriblement dommage. Tu transpirais le bonheur sur les planches et tu t’es laissé contrôler par ta colère en envoyant tout valser. Je ne sais pas ce qui se passe dans ta vie aujourd’hui, mais ne refais pas cette erreur. Tu dois suivre ton cœur.

 

Son message rend mes mains moites.

 

Oxton : Tu ne m’as jamais dit tout ça avant.

Maman : Je me sentais coupable et nos rapports se sont fragilisés alors j’ai préféré rester en retrait. J’ai appris de mes erreurs, moi aussi.

Oxton : Merci de m’avoir répondu.

Maman : C’est la fille de la photo ?

Oxton : Abuse pas !

 

Je ferme la conversation et tire sur les fils de mon jean troué. Ouais, c’est la fille de la photo. Qui, malgré des événements qui ravivent mes craintes, ne ressemble ni à ma mère ni à personne. Cette conversation secoue ma cervelle ankylosée. Je voudrais simplement détester Elvis et passer à autre chose, mais en réalité elle me manque. Ne pas avoir de ses nouvelles crée un vide qui m’étouffe. Je crève d’envie de la voir, mais avec ce que j’ai provoqué, je reste à l’écart. Telle mère, tel fils ! Elle n’en sait rien, mais je suis venu à son chevet pendant son coma. Une seule fois. La voir dans cet état, intubée et raccordée à des tuyaux par ma faute, m’a rendu fou. Je me sens minable et ne parviens qu’à me terrer au fond de mon trou, prétextant être rancunier pour ne pas assumer ma nullité. Sans compter mon coup de sang sur les réseaux qui a enflammé la Fan Squad. J’ai esquivé Miranda, mais j’ai entendu les gars parler des réactions apocalyptiques de la communauté et je m’attends à de lourdes représailles de la part de mon attachée de presse. Virer leur reine sans préavis a mis nos fans dans tous leurs états, et lorsque j’ai visionné cette vidéo qui a tourné partout, j’ai eu envie de me tabasser. J’ai réagi comme la pire des enflures.

– Ça me débecte d’avoir été aussi con ! je prononce à voix haute.

Je me suis laissé aveugler par la rage et j’en paie le prix maintenant.

ELLE AUSSI A FAILLI EN PAYER LE PRIX.

J’aurais dû lui donner la chance de s’expliquer, agir différemment, prendre le taureau par les cornes… Mais je n’ai jamais été foutu de faire ça. J’avais pourtant réussi à aller de l’avant de manière positive en me battant contre l’emprise involontaire de mon paternel sur ma vie. Ces dernières semaines, je me sentais plus apaisé. Elvis y était pour beaucoup…

J’ai lu sur Internet un million d’articles traitant du diabète, je pourrais presque écrire une thèse sur le sujet. J’angoisse qu’il lui arrive quelque chose, et plus je me tiens loin d’elle, plus son espérance de vie s’allonge.

Pour tempérer mes craintes, j’obtiens de ses nouvelles par Riley, dont j’ignore la source. Le connaissant, j’ai cru qu’il avait séduit une nana qui bosse à l’hôpital, mais Elvis est rentrée chez elle avant-hier et il a été foutu de me dire ce qu’elle a dîné hier soir, en ajoutant que j’étais con de m’enfermer ici. Avec Asher, ils me laissent tranquille, je les sens m’observer mais ils ne s’aventurent pas à me bousculer.

 

J’attrape ma bouteille de bière et bois une longue gorgée. Ma guitare est posée sur la table basse, je m’assieds par terre et tente de me calmer en jouant. Mes doigts sont raides et la musique tinte étrangement à mes oreilles. Mes émotions sont une source fiable d’inspiration mais celles que je ressens en cet instant aspirent tout comme un trou noir incommensurable.

– Elvis est venue ? s’étonne Asher en traversant le salon.

Je relève le nez de ma gratte en fronçant les sourcils.

– Non, pourquoi ?

– Je compte huit verres d’eau rien que dans cette pièce.

J’ignore son regard appuyé en faisant vibrer l’une des cordes de mon instrument fétiche. Je me souviens l’avoir trouvé dans les mains maladroites d’Elvis et avoir eu envie de l’assommer. J’imagine qu’elle était aux anges de tripoter ma guitare à ce moment-là. Pourtant rien en elle ne s’approche de près ou de loin du portrait noirci que je me fais d’une groupie. Aujourd’hui, elle pourrait même poser ses doigts pleins de mayonnaise dessus que je n’en aurais rien à carrer.

– Oxton ? insiste le batteur.

– On dirait que ses mauvaises habitudes m’ont contaminé.

– Ou alors elle te manque tellement que tu disperses des trucs qui te font penser à elle. T’aurais pu choisir quelque chose de moins écœurant.

– Comme des photos d’elle sur tous les murs de la baraque ?

– Pourquoi pas ? Flippant, mais j’aime autant.

– Comment va Jane ? je change volontairement de sujet.

– Très bien.

– Il serait temps que tu nous la présentes et que tu m’expliques ce qui se trame entre Miranda et toi.

– Ouais. Mais toi d’abord, vieux.

– Il se passe rien entre Miranda et moi, j’ironise.

– Très drôle.

– T’as besoin que je te fasse un dessin de ce qu’il se passe ?

– Je me contenterai d’un schéma grossier vu que tu racontes rien depuis le début.

– C’est l’hôpital qui se fout de la charité. Et puis, désolé de pas avoir compris que j’étais amoureux d’elle du premier coup ! je m’emporte si fort que j’en casse une corde.

Merde, je n’ai pas voulu balancer ça à voix haute.

– Oh ! Ça y est ? roucoule Riley en choisissant ce moment pour arriver. Il reconnaît qu’il est à fond sur elle ?

– Non mais t’as quel âge pour parler comme ça ? je grogne.

– Attends, pourquoi il te l’a avoué à toi ? il continue en m’ignorant. Je le traque avec ça depuis une éternité !

Asher hausse les épaules.

– Parce que je suis son préféré.

– C’est toujours la même chose, s’écrie le pianiste en prenant un timbre suraigu. Dans un groupe de trois, y’en a systématiquement un qui est rejeté. Et ce type, c’est moi…

Il tombe assis sur le canapé et fait semblant de pleurer dans ses mains. Environs quatre secondes.

– Bon, et sinon, c’est quoi ton plan, Ox ? il reprend sur un ton normal.

– Mon plan ?

– Ben oui ! Je pensais qu’il te fallait quelques jours pour rebondir, mais ta barbe commence à raconter des choses inquiétantes. Tu vas procéder comment pour qu’Elvis nous aime à nouveau ? J’exige qu’elle redevienne notre première fan ! Une Fan Squad sans Elvis, c’est bidon.

– C’est ça, ton objectif ?

– Pas le tien ?

– Non ! Moi, je veux la nana que je croyais connaître. Celle qui me voit tel que je suis, pas celle qui adule les Unfool. Donc j’en ai rien à foutre qu’elle nous aime à nouveau, pour répondre à ta question.

– Il veut qu’elle n’aime que lui, décrypte Asher en haussant les épaules.

– T’es vraiment radin, lui assène Riley. Moi aussi j’ai besoin d’amour ! Pas toi, Ash ?

– Là tout de suite, il me faut plutôt un paquet de lingettes antibactériennes.

– J’peux compter sur personne ici, se plaint un Riley infatigable.

Ce mec est un vampire qui draine mon énergie. Dieu seul sait comment je peux le supporter depuis toutes ces années.

– Barrez-vous.

– S’te plaît, Oxy. C’est Elvis. Donne-lui l’occasion de jouer franc-jeu, il poursuit.

– Et je suis censé la croire sur parole ? Elle a même caché son diabète, qui agit comme ça ?

– Alors là-dessus, je suis en mesure de t’éclairer… il se met à grogner. C’est son boss qui lui a ordonné de la fermer. Il a flippé de perdre le contrat si elle évoquait son problème de santé.

Quoi ? Je repousse ma guitare pour éviter de la fracasser par terre.

– Tu rigoles ? C’est Elvis qui te l’a dit ?

– Ouais, mais j’en ai eu la confirmation.

Cette découverte déclenche ma haine envers Davenport.

– Putain, j’vais me le faire… Pourquoi tu l’as pas dit de suite ?

– Parce que je pensais que tu irais voir Elvis, pas que tu te cloîtrerais ici.

Il s’accroupit devant moi et affiche un air sérieux.

– Vieux, tu attends quoi exactement ? Qu’est-ce que tu fous à boire des bières, avec ta barbe hirsute et ta guitare ? Tu ressembles au gars bizarre qui traînait près du lycée quand on avait 15 piges.

– Il était cool.

– Il balançait des riffs de malade, mais il tenait aussi de longues discussions avec des lampadaires. J’refuse de te voir parler à de foutus lampadaires, mec ! Remue-toi et va la voir. Démerde-toi, mais je veux pouvoir scander « Elvis is back ».

– T’as clamé « Elvis is alive » pendant des heures quand elle est sortie du coma, ça te suffit pas ?

– T’as admis que t’es mordu, explique-moi pourquoi tu t’enfermes ici ? T’es même pas allé lui rendre visite.

J’évite son regard inquisiteur.

– Oxton !

– J’aurais été capable de marcher sur le tuyau de sa perfusion et de la tuer pour de bon cette fois, je balance. C’est bon, t’es content ?

– Je vois… Tu te caches derrière ta colère, mais dans le fond, tu crèves de culpabilité.

– La vérité, c’est qu’elle mérite mieux qu’un abruti comme moi, qui pète un plomb, la vire en direct et la fous dans le coma.

Il pince les lèvres et hoche la tête.

– Ça, c’est à elle d’en décider. Arrête l’autoflagellation. Elle a merdé, tu as merdé, pas besoin d’en faire une montagne ! Tu pouvais pas savoir qu’elle était diabétique, ne fous pas en l’air un truc aussi cool pour des raisons aussi nulles.

Je m’allume une cigarette et tire fort dessus.

– Et donc tu vas moisir ici sans lui présenter tes excuses, accepter les siennes, ni tenter de la reconquérir ?

– J’ai payé ses frais d’hôpital pour me faire pardonner, je balance sans réfléchir.

Il me dévisage avec stupeur.

– Non mais t’es le pire repenti de l’univers ! T’as raison d’avoir honte d’être aussi stupide. Asher, tu souhaites commenter ?

– J’ai pas les mots, répond le batteur en haussant les épaules. J’crois qu’il a raison dans le fond, Elvis sera mieux avec…

– Chuttt ! s’agite Riley en lui faisant les gros yeux.

– Avec ? je me tends aussitôt.

– Non rien, élude Asher.

– T’allais dire quoi ?

– Avec son chat.

– Elvis a un chat ?

– Ouais… il hoche la tête en réfléchissant. Je pense. Elle a une tête à avoir un chat. J’y suis allergique, je sens ces trucs-là chez les gens.

– J’aime bien les chats, opine Riley.

Je les observe tour à tour. Il y a quelque chose de louche dans leur attitude. Je braque mon regard sur Riley et le scrute sans ciller.

– OK, OK. T’es mon meilleur pote, on se cache rien, notre amitié est sacrée, alors… Voilà, Mills va la voir presque tous les jours… D’abord à l’hôpital, maintenant chez elle…

Je vois rouge.

– Tu te fous de moi ?

– Non, mec. Pas plus tard que ce matin, je l’ai appelé pour une question technique et il venait d’arriver chez elle avec le petit-déjeuner. Tu sais comment ça se passe ce genre de délire ? Ça commence par le p’tit-déj et ça finit avec une maison et deux gosses.

Une image s’imprime nettement dans mon esprit. Je les visualise se toucher, s’embrasser, et je sors de mes gonds.

– Cet ingénieur son de mes deux essaie encore de me piquer ma meuf ?

– Plaît-il ? Tu viens de dire qu’elle mérite mieux que toi. Elle n’était pas fan de lui et il ne l’a pas enfermée dans une loge, donc c’est clair qu’ils ont toutes leurs chances de vivre heureux et d’avoir beaucoup d’enfants.

Je me lève brusquement et écrase mon mégot d’un coup sec. Je ne peux pas baisser les bras sans essayer. Si je reste en retrait, elle finira par rencontrer quelqu’un d’autre.

QUELQU’UN COMME MILLS !

– C’est mort ! je gueule.

– Grave ! m’acclame Riley. Non mais oh, personne n’interfère avec l’Elvox.

– Je vais…

La porte d’entrée s’ouvre, je pivote et, comme pour enfoncer le clou, je repère justement cette espèce de…

– Oh merde ! s’écrient mes potes d’une seule voix.

– Salut les g… Quoi ? s’inquiète Mills en s’attardant sur mon visage furibond.

Je serre les poings et la mâchoire. Je vais l’enterrer vivant dans le jardin et je viendrai pisser sur les marguerites plantées sur sa tombe !

– À terre ! vocifère Riley en se précipitant sur lui. À terre !

 

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