Fan Squad (French Edition)
50 - Oxton
50
OXTON
Porter un tee-shirt douteux à l’effigie d’Elvis Presley n’a
jamais eu autant d’intérêt. Ou presque.
Je tourne la tête vers cette fameuse caravane et imagine une version plus jeune d’Elvis vivre là. Avec des écouteurs vissés à ses oreilles et mes chansons en boucle. C’est dingue.
– Tu comptes dire quelque chose ?
Je pivote vers elle. Bras croisés et moue renfrognée, elle s’impatiente. Il n’y a qu’elle pour passer du calme à la tempête en un claquement de doigts.
– Je comprends tout ce que tu as dit tout à l’heure, mais j’aurais aimé que tu m’en parles tout de suite.
– Bien sûr, elle raille. Il suffisait que je me pointe dans ce jet, que je m’installe face à toi et que je dise : « Salut Oxton, on ne se connaît pas mais je sais tout de toi. Tu es mon héros. »
– C’est sûr que me cracher de l’eau à la figure était plus adapté.
– Bon sang, mais tu ne vas jamais passer à autre chose ? Pour ton info, maintenant qu’on joue cartes sur table, je me suis étranglée quand j’ai compris pourquoi vous viriez Gregory. C’était comme un écho de ce que je risquais.
– Ce type s’est fait virer parce qu’il était nul.
– Peu importe, j’étais tellement paniquée par ta proximité que la situation m’a échappé. Mais même sans l’histoire de Gregory, tu n’aurais pas compris, elle soupire. T’as déjà oublié que tu me haïssais au début ?
– Exagère pas.
Elle arque un sourcil dubitatif et gonfle ses joues.
– OK, c’était pas la super entente, j’admets.
– Tu m’aurais virée sans scrupule.
– Passons outre nos préliminaires. Ensuite nos rapports se sont nettement améliorés et quand on a passé cette semaine ensemble, je t’ai confié des choses intimes. Pourquoi pas toi ?
– J’ai essayé de te le dire plusieurs fois, mais j’avais peur, de perdre mon travail, de… de te perdre, tout bonnement. Mes craintes ont pris le pas sur mes valeurs, et je n’en suis pas fière.
J’analyse ses paroles en hochant la tête. Je vois très bien ce qu’elle entend par là.
– Le matin où tu m’as parlé de tes parents, ça m’a terrassée. Je me suis sentie minable et j’ai pris la fuite.
– Voilà donc pourquoi tu es partie si vite.
– Tu n’imagines pas combien te côtoyer m’a bouleversée. Pendant de longues années, tes chansons ont consolidé le sol sur lequel j’évoluais. Cette force que tu m’as insufflée quand j’avais envie de tout envoyer promener… J’ai bâti mes défenses en me servant d’elle. C’était confortable, un vrai cocon maîtrisé jusqu’à ce que je prenne conscience que j’avais inventé ce qui m’arrangeait. Enfin, je le savais au fond de moi, mais ça me convenait. Sincèrement, je ne voulais pas du tout te rencontrer en vrai. Je n’ai jamais eu d’idées derrière la tête ou je ne sais quoi… On m’a donné ce contrat et je n’ai pas eu d’autre choix que de l’accepter.
– Et tu t’es rendu compte que j’étais un horrible personnage. On peut sauter au moment où je suis redevenu génial ?
J’ai à peine prononcé ça que la chaise sur laquelle je suis installé cède sous mon poids. Je bascule en arrière et atterris le dos par terre.
– Est-ce qu’on peut estimer que cette intervention divine répond à ta question ? me balance Elvis en se dressant au-dessus de moi.
– Ce siège n’a pas tenu sous le poids de mon incroyable perfection.
– Tu m’en diras tant.
– Tu vas m’aider à me relever ou pas ?
Elle me tend la main, je m’y accroche et, une fois remis debout, je refuse de la lâcher. Elle tire dessus, je la maintiens fermement dans la mienne.
– Je… elle tente de poursuivre.
– Tu ?
– Ton attitude me décontenance, elle souffle en regardant nos mains. Pourquoi tu es là ?
Elle n’a toujours pas compris ?
– Pour t’écouter.
Elle contemple mon profil avant de s’en détourner en soupirant.
– Qu’est-ce qu’il y a ? je lui demande.
Sa main m’échappe, je déteste le sentiment de perte qui m’assaille tout à coup.
– Dommage que tu n’aies pas voulu m’écouter avant. Tu as été d’une violence inouïe durant cette séance photo… Personne ne m’a autant blessée que toi ce jour-là. Je sais que je l’ai un peu cherché mais… je ne méritais pas une telle vengeance.
– Crois-moi sur parole, ça me rend malade d’y repenser. Et la Fan Squad s’emploie à me le rappeler chaque jour en exigeant ton retour. J’ai foutu la merde partout et je suis prêt à tout pour réparer ce que j’ai abîmé.
Son sourire triste me tord le bide.
– La Fan Squad, elle articule en faisant rouler une pierre sous sa semelle. J’ai conscience que l’histoire entre ta mère et ton père n’a pas été simple à encaisser quand tu étais adolescent, mais le faire payer aux gens qui t’estiment, je trouve ça vraiment moche. Être fan de quelqu’un, c’est souvent trouver un exutoire. Ce n’est pas bien de dénigrer ça. Composer des mélodies, écrire des chansons et les partager avec les autres, est-ce que ce n’est pas aussi leur donner ce petit quelque chose dont ils ont besoin à un moment de leur vie ? Du courage, de l’amour, de l’espoir…
Ses paroles me percutent. Son ton est humble et m’atteint en profondeur. J’ai été stupide de ne me focaliser que sur ce qu’elle m’a caché et d’occulter ses qualités.
– Tu as raison. J’ai oublié ça. Je suis désolé.
– Je suis désolée, moi aussi, elle répond.
Un silence s’étire entre nous, je n’ai pas encore terminé.
– Pendant des semaines, j’ai repensé à cette gosse du Ang’Hell.
– Quoi ?
– Quand tu étais cachée sous cette table et que tu m’as demandé de t’emmener en tournée. Tu t’en souviens ?
– Bien sûr…
– Y’a ce type qui te cherchait.
– Gavis, elle renâcle. Un des nombreux mecs de ma mère.
– Je t’ai dit que tu pouvais pas venir avec nous et tu as décampé, les larmes aux yeux.
– Je suis sciée que tu te rappelles ça.
– Petit à petit ton visage s’est effacé et il n’est resté qu’une sensation de désespoir. Ça m’a suivi un moment, mais j’t’aurais jamais reconnue.
– J’ai vu ça, elle rit doucement. J’ai été très déçue, d’ailleurs ! Je suis ta première fan, c’est sacré, ces choses-là.
– Maintenant, je sais pourquoi tu voulais embarquer avec nous, je poursuis en lorgnant la caravane.
– Arrête, j’avais 14 ans, on sait tous les deux que c’était impossible. C’est le soir où vous avez annoncé le début de votre carrière, j’ai paniqué à l’idée de ne plus vous revoir tous les jeudis. Mais je m’en suis sortie et c’est aussi grâce aux Unfool.
– C’est fou quand même.
Contre toute attente, j’adore l’idée que, déjà à l’époque, il y ait eu ce lien entre nous.
– J’ai fait peser sur tes épaules une trop grande partie de mon équilibre, elle analyse en fermant les yeux. En fait, j’ai beaucoup réfléchi à ça depuis que je me suis réveillée à l’hôpital…
– Tu aurais pu trouver pire que moi pour t’évader de ton quotidien.
Elle ouvre une paupière.
– Si tu continues comme ça, après cette chaise, c’est le sol qui ne supportera plus le poids de ton ego.
– Je suis sérieux ! J’ai été une espèce de point d’ancrage pour toi et t’imagines pas ce que ça me fait de le savoir maintenant que toutes les pièces du puzzle sont réunies. Au final, c’est moi qui n’ai pas été à la hauteur.
Je me frotte le visage en expirant fort. C’est le moment de vérité.
– J’me contrefous que tu sois une fan de nous. C’est la sensation d’avoir été berné qui a été insupportable. J’ai vrillé…
Je prends une grande inspiration.
– J’ai pété un plomb parce que j’ai cru que la fille dont j’étais tombé amoureux n’existait pas…
– Oui, d’accord mais tu…
Un éclair traverse ses iris, elle se tait illico.
– Excuse-moi, tu as dit quoi ?
– J’me contrefous que tu sois une fan.
– Oui, ça, j’ai saisi.
– C’est la sensation d’avoir été berné qui a été insupportable, je fais exprès de répéter.
– Oxton !
– Je t’aime.
Mon cœur se comprime comme si je prononçais cette déclaration pour la première fois. J’ai déjà dit ces mots avant, mais avec Elvis, ma conviction est à son paroxysme. Quant à elle, difficile de percer à jour ce qui circule derrière ses prunelles figées.
– Elvis ?
– Cette barbe m’obsède.
Elle tourne les talons et s’éloigne. Hein ? Sidéré, je la suis des yeux alors qu’elle disparaît derrière une caravane. Je lui ouvre mon cœur et elle se tire ? Le temps que l’information remonte à mon cerveau, je me lance à sa poursuite.
Merde, cet endroit est un putain de labyrinthe ! Je me perds entre les véhicules et les barrières de fortune, tourne en rond en pestant.
– C’est énervant, hein ? j’entends alors sa voix prononcer derrière moi.
J’éclate d’un rire nerveux.
TU PENSAIS T’EN TIRER AUSSI FACILEMENT ?
– Tu te fous de moi ? je balance, essoufflé.
– T’es le roi pour te tirer en plein milieu d’une discussion. Tu as fait ça un million de fois ! C’est insupportable, non ?
Je rêve.
– C’est pas cool de me faire galérer alors que je me suis montré incroyablement compréhensif au sujet de ton obsession pour moi.
– N’importe quoi !
On est incapables de discuter sans que ça vire à la bataille. Je suis tenté de pousser plus loin, mais je dois savoir où elle en est d’abord.
– Temps mort, je reprends sérieusement. Nos caractères s’affronteront en duel dès que tu auras répondu à ma question. Est-ce que tu veux bien redevenir ma première fan, Elvis Calloway ?
Elle me scrute si intensément que mon souffle devient anarchique. Son front se plisse, sa langue claque et lorsqu’elle ouvre enfin la bouche, mon adrénaline retombe aussi sec.
– Non.
Mon sang ne fait qu’un tour et une pointe douloureuse s’enfonce entre mes côtes.
– Non ?
– Je ne redeviendrai pas ta première fan, Oxton Briggs. Je t’écoute attentivement, je te regarde sans œillères et je comprends que je ne ressens plus rien pour le leader des Unfool, désolée.
Ce coup de massue me cueille comme un uppercut. En me pointant ici, je me suis préparé à devoir plaider mon cas, mais je n’avais pas anticipé qu’elle n’éprouverait plus rien pour moi.
– Donc j’ai vraiment tout bousillé.
– Pas du tout, c’est la meilleure chose qui pouvait m’arriver, elle affirme avec aplomb. Je suis tombée amoureuse d’Oxton Briggs, puis j’ai rencontré Oxton Briggs et je suis tombée amoureuse d’Oxton Briggs.
Je cligne des yeux, hébété. Qu’est-ce qu’elle raconte ?
– J’comprends rien.
Elle se plante devant moi et plonge son regard dans le mien.
– Je t’aime aussi, Oxton. Toi, ce mec ronchon qui n’est pas aussi sûr de lui qu’on l’imagine. Qui s’accroche à ses idées mais qui peut tout remettre en question quand sa sensibilité est piquée. Qui s’avère plus imparfait que prévu, ce qui le rend finalement nettement plus attirant. Tu m’as plu y’a dix ans, mais c’est celui que tu es aujourd’hui qui m’a conquise.
À mesure que sa déclaration prend sens dans mon esprit, un sourire étire ma bouche. Elle peut prétendre le contraire, elle n’a jamais eu besoin de personne pour affronter quoi que ce soit. Elle a beau avoir planqué une partie d’elle, elle n’en reste pas moins une nana qui ne m’épargne rien. Même quand je lui dis je t’aime, elle voit plus loin. Elle me voit.
– Je me demandais à quel moment j’étais tombé amoureux de toi, je chuchote en faisant un pas pour me rapprocher d’elle. En fait, c’est maintenant. Et je vais t’embrasser.
Je fonds sur elle, attrape ses joues, me penche et…
– C’est toujours non pour ça, elle m’oppose en couvrant ma bouche avec sa paume. Il ne se passera rien entre cette barbe et moi.
– Déconne pas, j’en crève d’envie !
– En plus, tu portes le tee-shirt de Wilfred. J’ai l’impression qu’une version plus jeune de lui essaie de me rouler une pelle. C’est mort.
– Très bien.
Sans lui laisser le temps de réagir, je la ceinture et la fais basculer sur mon épaule.
– Hey !
– On rentre, j’assène en marchant en direction de ma voiture. Une douche, un rasage, la disparition de ce tee-shirt tue l’amour et plus rien ne s’immiscera entre nous.
Plus rien du tout.
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