Fan Squad (French Edition)
Prologue - Oxton
PROLOGUE
OXTON
L’arbre qui cache la forêt, hein ?
– Pour commencer, monsieur Briggs, vous allez dessiner un arbre.
Un long silence vibre dans mon esprit alors que j’observe mon interlocutrice. Intérieurement, je m’ordonne de conserver un masque impassible. Un arbre ? Elle se fout de moi ?
– Oui, un arbre, elle acquiesce en me regardant au-dessus de ses lunettes.
On dirait que mon visage a trahi mes émotions. Je paie cette psy cent dollars de l’heure, c’est la deuxième séance, et voilà qu’elle me demande de gribouiller un putain d’arbre comme si j’étais un gosse. Qu’est-ce que je fabrique ici ?
– Monsieur Briggs ?
– Vous voulez quoi ? je soupire. Un sapin ? Un chêne ? Un palmier ?
– La question est : « Qu’est-ce que vous voulez, vous » ?
Si je le savais, je ne serais pas ici. Cette question résume à elle seule mon problème actuel. Je ne sais plus à quoi j’aspire. Le plus gros passage à vide de mon existence. Être le leader d’un groupe mondialement connu, n’avoir aucun souci de thune ni de soirées d’ennui sexuel n’est pas un gage de bonheur. Je ne suis pas malheureux, mais je me sens sec. Comme si j’avais vidé mon puits et que je me retrouvais à attendre au fond, que des gouttes me tombent sur la langue.
Je me résous à attraper le crayon posé devant moi et griffonne ce fichu arbre histoire qu’elle arrête de me scruter. Après quelques secondes, je fais rouler le stylo et me renfonce dans ma chaise.
– Intéressant, elle commente en faisant pivoter la feuille vers elle. Vous n’avez pas dessiné de racines, ça dénote une certaine instabilité émotionnelle.
– Vous recevez beaucoup de gens stables dans votre cabinet ? je la provoque.
– Oui, elle se contente de répondre.
Elle prend des notes et poursuit :
– Le tronc est très fin.
Si elle fait un lien avec ma queue, je quitte la pièce.
– Cela évoque la présence de tensions ou de demandes répétées qui altèrent votre calme et votre bien-être.
Elle sait qui je suis, je ne viens pas la voir pour qu’elle tire ce genre de conclusions évidentes.
Je lorgne l’horloge fixée au mur derrière elle. Il reste encore trente minutes. Je vais avoir le droit à quoi maintenant ? dessiner une maison ? Je rêve d’une clope alors que j’ai arrêté de fumer depuis quatre ans.
Elle continue son analyse sans rien ajouter à voix haute. Son hochement de tête régulier et ses annotations font redoubler mon envie de nicotine.
– Parlez-moi de vos parents.
Super.
– J’ai grandi avec ma mère. Elle est coach sportive et mange cinq fruits et légumes par jour.
– Et votre père ?
– Il ne m’a pas élevé. Il était très occupé.
– Il était pris par son travail ?
– Ouais.
– Quel est son métier ?
Je gonfle mes joues et relâche l’air lentement. En dehors de ma mère et moi, personne ne sait qui est mon géniteur. Si les médias le découvraient, ça ferait un tollé.
– Cet endroit est votre espace de parole, Oxton. Laissez-vous aller.
– Disons que c’est quelqu’un de connu. Vous devrez vous contenter de ça.
– Je vois. Vous avez subi une pression relative à sa notoriété quand vous étiez enfant ?
– Plutôt à l’adolescence, je me surprends à lui confier.
Je remue sur mon siège devenu soudainement inconfortable. Je déteste évoquer ce type. Mason Wood, l’un des acteurs les plus en vue de ces quarante dernières années. Une vraie star, qui tient encore le haut de l’affiche de nombreux films, à soixante piges. Quand on porte la moitié d’Hollywood dans son nom de famille, ça ne laisse pas beaucoup de place pour le reste. Surtout pas pour un enfant caché, né d’une liaison avec une groupie.
– Continuez.
– J’ai pas grand-chose de plus à en dire.
– J’ai pourtant l’impression que ça prend énormément de place
– Ça reviendrait à affirmer que du vide prend de l’espace.
– Vous m’enlevez les mots de la bouche, elle sourit. Est-ce que vos rapports avec votre père jouent un rôle dans celui que vous êtes aujourd’hui ?
Mon père a joué un tas de rôles, mais je refuse de lui donner celui-ci. Il n’a rien à voir avec ma vie. J’ai mis un point d’honneur à effacer tout ce qui pouvait me rattacher à lui. Y compris mon goût pour le théâtre et le cinéma, qui a pris une saveur amère quand j’ai découvert qui était mon géniteur, à 15 ans. J’ai tiré un trait sur cette passion pour m’adonner à la musique. Et la suite, tout le monde la connaît. Trois potes de lycée qui montent un groupe et vendent 100 000 exemplaires de leur premier album en une semaine. Puis des dizaines de millions en dix ans. Le reste, c’est de l’histoire ancienne.
– Non.
– Vous en êtes certain ? Très souvent lorsque l’un de nos parents est une vedette…
– Il a mis ma mère en cloque, ça s’arrête là. Il n’a aucune influence sur moi, lâchez l’affaire.
Elle me dévisage longuement, avant de bifurquer sur un autre sujet.
Quand la séance se termine, elle me raccompagne jusqu’à la porte.
– Pour notre prochaine rencontre, j’aimerais que vous réfléchissiez à votre père.
Elle me les brise avec ça !
– Je pense qu’il y a matière à creuser. Bonne journée, monsieur Briggs.
– À vous aussi, je grogne en enfilant mon bonnet.
Je quitte son cabinet, certain que je ne remettrai pas les pieds ici. Mon garde du corps apparaît à ma gauche et m’escorte jusqu’à la voiture.
– Tout va bien, Ox ?
– Je suis guéri.
– Sois plus précis, laquelle de tes pathologies a disparu ? il ricane en m’ouvrant la portière.
– Va te faire foutre.
– Ah ! Pas celle-ci !
Il s’installe derrière le volant et sort du parking souterrain.
– On rentre à la villa ? il m’interroge en me jetant un coup d’œil dans le rétro.
– Ouais.
Ressasser mon adolescence m’a foutu en rogne, je suis agité et mes soupirs énervés ne passent pas inaperçus. Je me doutais que consulter une psy sur les conseils de mon manager et de mon attachée de presse était une idée de merde. Je me sens encore plus mal. À cause d’elle, je n’arrête pas de penser à mes parents, à ma vie avant les Unfool, et ça ne fait que creuser le gouffre au bord duquel je déambule. Il y a quelque chose qui me taraude, et je ne suis pas fichu de mettre le doigt dessus.
– J’ai changé d’avis, Travis, on ne rentre pas à la villa.
– OK. On va où ?
– Roule, j’te dirai quand je le saurai.
J’ai besoin de rester tranquille encore un peu. Les dernières paroles de la psy tournent en boucle sous mon crâne. Pourquoi a-t-il fallu qu’elle évoque le sujet Wood ? J’avais réussi à l’enfouir profondément et voilà que je dessine un arbre qui fait tout remonter à la surface. Cet homme est un parasite qui a bousillé mon équilibre à l’époque, hors de question qu’il fasse de même à présent.
Le jour où ma mère a jugé que j’étais assez grand pour découvrir l’histoire de ma conception, elle a tout déballé, sous-estimant l’impact que ça aurait sur moi. Pire, il en a profité pour se pointer incognito lors d’une de mes représentations de théâtre, certainement pour se féliciter de sa digne descendance. Mon cul, ouais ! Encore aujourd’hui, sa femme et ses gosses ne connaissent pas mon existence. Je me suis mis à haïr ce type dont j’avais construit une tout autre image dans mes rêves de gamin, à me tenir aussi loin que possible de son influence, jusqu’à détester ce que j’adorais faire, pour ne pas lui ressembler.
Moi qui espérais sortir plus apaisé de ce rendez-vous, me voilà à bout de nerfs.
À mesure que les bornes défilent, mes souvenirs me happent. Je cherche le numéro de ma mère dans les contacts de mon téléphone pour lui écrire un SMS, sans savoir ce que je vais lui dire ou ce que j’espère lire de sa part. Je tape, efface, recommence, abandonne et colle mon front contre la vitre.
– Je sais où aller, je balance alors à Travis sans quitter la rue des yeux.
Je lui dicte l’adresse et repars dans mes pensées. Mon garde du corps ne pose aucune question, il roule une demi-heure sans briser le silence qui règne dans l’habitacle.
Lorsqu’il se gare le long d’un trottoir, dans une allée résidentielle de Los Angeles, j’observe la bâtisse bordée par un jardin impeccable malgré le fait que personne ne vive plus là depuis un bail. Je quitte la voiture, m’engage sur le chemin dallé et longe la façade. Je retrouve la cachette où un trousseau de clés attend patiemment, et reviens sur mes pas. Usée par son inactivité forcée, la porte coince un peu.
Je traverse le vestibule et m’immobilise devant l’entrée du salon. Je n’ai pas remis les pieds ici depuis une éternité, mais je reprends mes marques sans souci. Tout est resté à sa place, comme figé dans une réalité oubliée. Ma mère ne vient jamais là. Je ne sais même pas pourquoi on garde cette maison. C’est celle où j’ai grandi, la plupart des souvenirs qui y sont rattachés sont bons mais l’atmosphère est bizarre. On dirait une sorte de sanctuaire qui attend d’être exploré pour révéler ses secrets. Pourquoi je suis là ? Je parcours les pièces sans but, jusqu’à m’arrêter devant un mur couvert de cadres. Je ne me rappelais pas que je pouvais être aussi souriant. Je devrais peut-être montrer ces photos à Travis pour lui prouver que ma bouche est capable de s’étirer en un véritable sourire. Face à un Oxton qui doit avoir une douzaine d’années, je tente de reproduire son large sourire, mais ça me pique la commissure des lèvres. Je suis rouillé, c’est clair.
Je continue ce pèlerinage improvisé et débouche dans mon ancienne chambre. Mon corps se dirige de lui-même vers le placard du fond. J’ouvre les grandes portes et mon regard tombe sur deux vieilles caisses en bois. Je n’étais pas en quête de ces boîtes, pourtant j’ai subitement l’impression d’avoir fait tout ce chemin pour elles. Pour y trouver une réponse à une question que je ne pensais pas me poser. Je les tire au milieu de la chambre et fais sauter les couvercles. Parmi les textes que j’ai appris par cœur, les affiches de vieux films et les centaines de tickets d’entrée du cinéma du quartier, je retrouve les films que ma mère faisait quand je me prenais pour un acteur. C’était avant de savoir que cette place était déjà occupée par un certain Mason Wood. Cette déception paternelle m’a éloigné illico des planches, je n’ai plus jamais visionné ces vidéos, les enfermant avec le reste dans ces deux sarcophages. Contre toute attente, aujourd’hui, j’ai envie de les revoir.
Je glisse une cassette dans le magnétoscope, pas certain qu’il fonctionne encore. Les images se mettent à défiler. Je m’assieds au bord du lit et cale mon menton dans mes mains. Je dois avoir 14 ans et je foule la scène d’un théâtre comme si je m’y sentais chez moi. C’est dingue, j’avais oublié. Ou du moins, refoulé tout ça très loin. Je deviens spectateur de mon double juvénile et une multitude d’émotions explosent dans ma poitrine. J’étais heureux et, malgré l’écran et les années qui se dressent entre ces deux versions d’Oxton, je ressens à nouveau cette adrénaline qui pulsait en moi quand je prenais le costume d’un autre, tout en étant au plus près de moi-même. C’est léger, mais j’en ai le souffle coupé.
Au moment où je sors de la maison, la nuit est tombée. D’une patience légendaire, Travis est appuyé contre le capot de la voiture, une clope au bec. Il s’empresse de l’écraser en me voyant approcher.
– Désolé, j’ai pas vu le temps passer.
– Aucun problème, Ox.
– On peut rentrer maintenant.
Il hoche la tête et nous prenons la direction de la villa où mes comparses doivent se demander ce que je fous.
Dès mon arrivée, je repère mon manager en train d’avaler un bol de nouilles.
– J’commençais à m’inquiéter, il lance, la bouche pleine. J’ai cru que la psy t’avait séquestré.
– Ça t’a pas coupé l’appétit, à ce que je vois, je raille en m’asseyant en face de lui.
– Ça s’est bien passé ?
– Ouais.
– Tant mieux.
Je compte jusqu’à dix, pour être certain de ce que je m’apprête à larguer sur la table.
– Je veux faire du cinéma.
Mon manager se fige, ses baguettes chinoises au bord des lèvres. Il me dévisage comme si j’étais devenu cinglé, puis éclate d’un rire bref.
– Très drôle, Ox. Cette thérapie te rend hilarant, on tient le bon bout.
Je ne m’attendais pas à ce qu’il accueille cette annonce différemment.
– Trouve-moi un agent, Kass. Choisis qui tu veux, du moment que c’est une personne qui fait du bon boulot.
– T’es pas sérieux ?
– Plus que jamais.
– On entame la tournée le mois prochain, qu’est-ce que tu me fais, là ? Tu peux pas nous planter.
– Qui te parle de lâcher les Unfool ? Ça ne change rien aux projets musicaux.
– On devient pas acteur sur un coup de tête. Choisis une autre lubie !
Ce n’est pas une lubie. Un coup de tête, peut-être, mais au sens propre du terme. Un coup dans le miroir qui ne me renvoie que la moitié de mon reflet. Après des heures à enchaîner les vieilles cassettes, un semblant de flamme s’est rallumé quelque part. Merde, cette psy est bonne !
– Trouve-moi un agent, je répète sur un ton qui n’engage pas à la discussion.
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