Fan Squad (French Edition)
28 - Elvis
28
ELVIS
Apparemment, se trouver au mauvais endroit au mauvais
moment est une nouvelle passion dans ma vie.
J’émerge du sommeil et mes membres courbaturés me tirent un croassement. J’ai le corps endolori comme si j’avais dormi sur un… canapé en cuir ? Je redresse la tête pour me localiser. Je suis encore dans le studio, hormis une petite lumière près de la porte, toutes les autres sont éteintes et il n’y a pas âme qui vive. Il me faut une poignée de secondes pour me remémorer les derniers événements. Merde, je me suis endormie pendant qu’ils composaient ? Et ils m’ont laissée là, à baver sur un coussin moutarde !
J’ADORE CETTE COULEUR, ÇA SE MARIE SUPER BIEN AVEC LE VERT BOUTEILLE DU SOFA.
– Je me fous de la déco, Rita ! Je n’ai aucune dignité, sans déconner.
Je me suis toujours questionnée sur leur processus de création d’un nouveau titre, l’avoir sous les yeux était dément mais apparemment pas assez pour m’empêcher de sombrer. J’ai honte, ils vont tous penser que je n’en avais rien à carrer. Une fois de plus.
TU AS RONFLÉ !
– Oh ! Seigneur !
Un crissement provenant de ma gauche attire mon attention. Du second canapé, plus exactement, que je n’avais pas encore inspecté et que je découvre occupé. Par un Oxton Briggs qui dort. Je me frotte les paupières, me pince la joue, mais il est toujours là. Hébétée, je scanne à nouveau la pièce pour tâcher de déterminer ce qu’il se passe pour que nous soyons tous les deux allongés sur un putain de canapé.
DEUX, précise Rita, EXAGÈRE PAS.
Peu importe !
Je suis dans les vapes, comme si j’avais trop dormi et que… je me réveillais à côté d’Oxton Briggs ! D’ailleurs, il est quelle heure ? Je cherche mon portable qui s’est glissé entre les coussins. 5 h 41. Quoi ? Nom de Dieu, mais j’ai passé toute la nuit ici ?
Je repousse le plaid, je suis en sueur et les soudaines palpitations de mon cœur me mettent en alerte. Je n’ai pas besoin de faire un long calcul pour comprendre ce qui arrive. Certes, la situation est éprouvante, mais je me suis endormie sans manger et sans surveiller mon taux de sucre. Si je ne monte pas très vite dans ma chambre, je vais avoir des ennuis.
– Bien dormi ? j’entends une voix rauque émerger à ma gauche.
Il choisit mal son moment pour se réveiller. Bien obligée de faire cas de sa présence, je me mets debout et tente de lui adresser un vague sourire qui n’atteint pas mes lèvres. J’ai la tête qui tourne et je suis énervée contre moi.
– Ça va ? il tique en se relevant sur un coude. T’as pas l’air bien.
Il ne doit pas se rendre compte que j’ai un problème et, plutôt que prétexter calmement n’importe quoi, je panique et m’emporte.
– J’ai failli mourir de chaud sous ce plaid.
Je ne trouve que ça à répondre, ou presque.
– Qui est l’idiot qui m’a couverte avec ce truc alors qu’il fait soixante-dix degrés dans ce four ?
– Oh ! Putain, elle est pas du matin, il souffle en retombant allongé. Je suis l’idiot en question, il ajoute en me jetant un regard sous son bras replié.
– Comme c’est étrange, je rétorque pour cacher la gifle mentale que vient de me mettre Rita.
– Je vois que tu as survécu, je vais devoir trouver autre chose pour me débarrasser de toi.
Si je continue à bavarder avec lui, je ne ferai pas de vieux os. Je m’échappe sans un mot et fonce jusqu’à ma chambre, en tout cas aussi vite que ma maigre énergie me le permet. Je me jette sur mon nécessaire à diabétique et m’empresse de me piquer le doigt. Le verdict tombe, j’avais raison de m’inquiéter, mon taux de glucose est vraiment haut. Bonjour hyperglycémie, comment ça va ? Heureusement que je me suis réveillée tôt, quelques heures de plus et je n’aurais probablement pas pu gérer ça moi-même.
– Tu déconnes, Elvis… je me rabroue en ouvrant le petit frigo.
Ça fera bientôt un mois que j’ai commencé ce contrat et je multiplie les conneries avec mon diabète. Je décale des repas, des injections, rien de mieux pour me dérégler, au risque de provoquer pire encore. Je suis plutôt bien acceptée par les Unfool et leur équipe, je devrais leur en parler. L’ordre de Davenport est beaucoup trop dangereux pour moi, je ne pensais pas que ce serait si compliqué de dissimuler mes habitudes.
T’ES DANS UN AUTRE MONDE, VI ! TU T’ATTENDAIS À QUOI ?
Rita a raison, mais je me suis fait aspirer dans cette spirale trop vite pour tout anticiper. Je suis diabétique ! Rien de honteux, non ?
Je m’allonge sur le lit et scrute le plafond, attentive à mon corps. La dose d’insuline que je viens de m’injecter va tout remettre en ordre et le programme d’aujourd’hui me permettra de passer la matinée au lit. Je suis rassurée que mon client ait mis fin à sa lubie de s’inviter dans ma chambre, mais je me demande comment il s’est retrouvé à dormir dans le studio avec moi. Est-ce qu’il s’est fait surprendre par le sommeil, lui aussi ?
QU’EST-CE QUE TU CROIS ? QU’IL EST VENU TE REJOINDRE ?
Peu avant midi, je me sens capable de me remettre en action. J’ai programmé plusieurs publications mais ce n’est pas une raison pour ralentir le rythme. La Fan Squad réagit hyper bien, je dois persévérer. Avant ça, je prends une douche, m’habille d’un short et d’un tee-shirt confortable, puis quitte ma chambre avec ma sacoche de travail sur l’épaule. Dans cette villa, elle est la plus éloignée des autres, je traverse donc un long couloir avant d’apercevoir un être humain. Asher, en l’occurrence, qui, sans me remarquer, ouvre la porte de la chambre de Miranda et se penche à l’intérieur sans y entrer.
– Tout le monde est sorti manger, tu veux que je te commande quelque chose ?
– J’ai pas faim.
– Tu as mal ? je l’entends s’inquiéter alors que j’approche.
– Non, je grimace comme ça pour retarder l’apparition des rides. Évidemment que j’ai mal !
– Je peux faire quelque chose ?
– Tu m’as mise enceinte, je pense que c’est suffisant.
Les propos de Miranda me frappent le front comme si je venais de poser le pied sur un immense râteau. Elle blague, ce n’est pas possible !
– Comment l’oublier ? il répond d’une voix rauque.
Oh merde ! C’est vrai ? Je n’imagine pas deux personnes aussi diamétralement opposées que Miranda et lui. Asher est…
FUIS AVANT QU’IL TE REPÈRE !
J’arrête de marcher et pars en arrière sur la pointe des pieds. Le batteur pense qu’ils sont seuls, je vais me hâter de disparaître avant qu’il… ne referme la porte et pivote dans ma direction. S’il y avait eu une fenêtre ouverte à ma gauche ou à ma droite, j’aurais sauté. Dommage, ce n’est pas le cas, je vais devoir l’affronter. Il se raidit en me trouvant là et évalue la probabilité que mon audition soit défaillante.
– Heyyy ! je lance alors, en faisant semblant de ne pas avoir découvert l’identité top secrète de celui qui a mis Miranda en cloque.
Ma démarche est affreusement forcée alors que je repars dans le bon sens, mais tant pis. Hors de question d’avouer que j’ai surpris cette conversation, même s’il y a peu de chances qu’il ne s’en doute pas vu la maigre distance entre nous.
– Vous avez surgi dans ce couloir, monsieur Johansson, j’ai failli faire une crise cardiaque. Vous vous déplacez hyper vite. Et silencieusement. Monsieur, c’est fou…
ELVIS, TAIS-TOI !
Je débite trop de mots, lui donne du « monsieur » à tout-va, c’est une catastrophe.
– Comment ça va ? je persiste en arrivant à son niveau.
Et comme dans chaque moment de stress, je déconne. J’ajoute un contact physique sous la forme d’une main qui tapote son épaule découverte. Il porte un marcel, ma paume est donc en relation directe avec sa peau. Il écarquille les yeux, j’écarquille les yeux. Il baragouine un truc, je baragouine un truc.
– Tu sais où sont les autres ? je parviens à lui demander.
– Ils t’attendent en enfer.
– Ah ! D’accord.
Je tends un doigt vers l’extrémité du couloir en reprenant ma marche.
– Je vais donc aller les rejoindre… en enfer, j’articule en m’éloignant à reculons.
C’EST SÛREMENT LE NOM D’UN RESTO BRANCHÉ.
C’est cela, oui.
Il braque ses prunelles sur moi tout du long. Déjà que le coup du verre d’eau était mal passé, je viens d’aggraver mon cas. Le pire, c’est que je ne sais pas ce qui le tend autant maintenant : que j’aie posé mes doigts sales sur son bras ou que je sois potentiellement au courant de sa paternité cachée.
Il n’y a que lorsque j’arrive au rez-de-chaussée que mon cerveau formule une question qui aurait dû jaillir tout de suite : lui qui déteste les contacts, comment fait-il l’amour ?
BEURK, JE NE VEUX PAS SAVOIR !
D’ailleurs, je ne voulais rien savoir du tout et me voilà détentrice d’un nouveau secret dont je me serais bien passée. Où est ma petite vie tranquille ?
Le soleil brillant de juillet m’attire à l’extérieur, tout semble plus simple quand il fait beau.
LE CIEL EST BLEU, LES OISEAUX CHANTENT ET… ASHER EST LE PÈRE DE CE BÉBÉ !
Je pose mes affaires sur la table de jardin et réfléchis à des actions à mener pour arrêter d’imaginer les ébats de Mira et Asher. Force est de reconnaître que l’épisode hollywoodien a très bien fonctionné, je suis sollicitée de toutes parts pour offrir aux fans encore plus de contenu. C’est nouveau pour moi, cette mise en scène autour de ma personne. Je ne suis pas à l’aise, pourtant après avoir visionné le premier direct, j’ai plutôt bien tenu mon rôle. J’ai fait plusieurs lives depuis, qui attirent de plus en plus de monde. Je n’ai pas l’intention de me donner en spectacle toutes les cinq minutes, je dois déterminer quels sont les incontournables qui porteront leurs fruits. Je dresse donc des listes, des tableaux, et rature le tout un nombre incalculable de fois, me provoquant des crises de nerfs à la pelle. J’échange des mails avec Sarah, des messages vocaux avec Chester et Addison et, quand je commence enfin à y voir plus clair, j’entends la baie vitrée coulisser derrière moi. Pitié, pas Asher ou Miranda !
– C’est ici que tu te caches ?
Oxton s’assied sur la chaise face à moi avec tout le naturel du monde. Il n’y a pas si longtemps, j’aurais arrêté de respirer à la seconde même.
– Quel fin détective !
Il chope la feuille sur laquelle j’ai noté mes idées, je n’ai pas le temps de la rattraper. Il la survole en remuant la tête.
– Intéressant. T’es au courant pour…
Au courant ? Au courant !
– Pas du tout ! je crie en lui jetant mon stylo dessus.
Il l’esquive et me dévisage comme si j’étais possédée.
– Tu viens de me jeter un stylo à la tronche ?
– Il est parti tout seul.
– Qu’est-ce qui te met dans un état pareil, aujourd’hui ? Déjà ce matin…
– Je suis désolée pour tout à l’heure. J’étais un peu désorientée de me réveiller dans le studio et de vous trouver à côté.
– Dire que j’ai hésité à m’allonger en cuillère derrière toi pour pas que t’aies froid…
Je me décompose en imaginant une scène mille fois fantasmée, qui n’a pas le même relief à présent mais n’en reste pas moins éprouvante.
– Je plaisante, Calloway ! Je ne suis ni un pervers ni un fumier.
– Je sais bien.
– Tu es si différente quand tu pionces. J’ai bien fait de te filmer pour que le public me croie, tu peux ajouter ça à cette to-do list.
Il agite la feuille qu’il tient toujours, sous mes yeux exorbités.
– Vous n’avez pas fait ça ?
IL EN SERAIT CAPABLE !
– T’es à l’ouest aujourd’hui, il se marre. Bien sûr que je ne l’ai pas publiée, j’ai retenu la leçon.
Il ne nie pas pour autant m’avoir filmée.
– Si je trouve une vidéo de moi sur votre portable, ma vengeance sera sanglante, je l’avertis d’une voix calme. J’peux ajouter une tonne de choses sur cette liste ! Des vidéos à foison, en toutes circonstances.
Mes menaces le font rire, il m’énerve.
– Bon, et sinon, j’allais te demander si tu es courant qu’on a réussi à bosser ce single hier pendant que tu ronflais.
– Vous avez bouclé le morceau ?
– Pas encore, mais ton copain Mills travaille les meilleurs essais.
Son intonation est indéchiffrable, mais la curiosité de découvrir cette nouvelle chanson l’emporte.
– T’as envie d’écouter ce qu’on a enregistré ?
– Bien sûr !
– C’est une version non aboutie, mais ça donne le ton, il me prévient en posant son téléphone entre nous.
Il presse l’écran avec son index, une introduction inédite résonne alors, suivie de sa voix. Spontanément, mes paupières se ferment. Si je peux écouter leurs albums un millier de fois, il n’y a rien de comparable avec la découverte d’un nouveau titre. Je ne les aime pas forcément tous avec la même intensité, mais ils ont toujours quelque chose à raconter qui me touche. Et celui-ci… celui-ci est incroyable. Comme par magie, je suis subitement loin de la villa, loin de Miami et encore plus de l’ambivalence qui règne en moi depuis que les Unfool ont pris forme humaine. Je retrouve cette paix familière qu’eux seuls savent m’apporter avec leur musique. J’ai eu tendance à l’oublier, mais là, je la ressens comme si elle ne m’avait jamais quittée. Ça me tape dans la poitrine et me donne la chair de poule. Je me souviens de toutes ces fois où, enfermée dans ma chambre avec mes écouteurs sur les oreilles, je couvrais les cris des copains de ma mère avec les chansons des Unfool. Ils devenaient ma bulle, dans laquelle je n’étais pas la gamine rachitique de la caravane 12, forcée d’évoluer dans un monde épuisant. Je me créais une tout autre vie, dans une vraie maison, avec une vraie famille et des amis. J’étais à la fois personne et quelqu’un.
– Alors ? il me questionne.
J’ai toujours les yeux fermés, j’attends d’être certaine de ne pas laisser échapper une larme avant de les ouvrir.
– Oxton, cette chanson est géniale, je souffle.
– Elle doit même être encore mieux que ça, vu que tu viens de t’adresser à moi en utilisant mon prénom. Ce sont des étoiles que je distingue dans tes prunelles ?
J’ai soudain peur qu’il puisse lire en moi combien je suis sensible à ses chansons, j’embraie maladroitement sur un sujet moins risqué.
– Je suis seulement impatiente que vous tourniez ce clip et qu’il vous ouvre des portes. C’est le but de ma présence. Aussitôt fait, aussitôt…
– Débarrassée ?
Ce n’est pas la façon dont je comptais conclure ma phrase, mais je ne le corrige pas. Il acquiesce avec moins d’entrain, j’ai l’impression d’avoir gâché sa surprise et de l’avoir vexé.
– Je…
Il tape deux coups sur la table, se lève et se barre sans attendre que j’aie fini de parler.
– Avant que j’oublie, Calloway.
Je me retourne vers la terrasse, il s’est immobilisé, le corps à moitié à l’intérieur.
– Oui, monsieur Briggs ?
Sa mâchoire se contracte, il déteste vraiment m’entendre l’appeler de cette manière.
– Demain matin, 6 heures.
Et il se vengera en me faisant courir.
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