Fan Squad (French Edition)
40 - Oxton
40
OXTON
Comment fait-on pour empêcher une fille de rentrer chez
elle ? Nota bene : l’enfermer à la cave n’est pas une option.
Penchée au-dessus de sa dinde, je l’écoute me décrire deux clientes à elle. Hope et Prudence, des jumelles de quatre-vingt-dix piges qui semblent tout droit sorties d’une sitcom des années quatre-vingt.
– Je ne savais même pas que tu avais d’autres contrats que le mien.
– Eh oui, tu n’as pas l’exclusivité de mon talent.
– Je me sens d’office moins spécial, je vais me plaindre à Trent.
– Je déteste que tu appelles ce naze par son prénom !
– Tu t’entends pas avec lui ? J’ai pourtant l’impression que tu matches avec n’importe qui.
Elle m’adresse un regard ironique.
– C’est vrai que toi et moi, on a tout de suite accroché.
Quand je la détaille, avec son visage expressif, ses quelques taches de rousseur et ses cheveux ni vraiment bruns, ni vraiment blonds, je me demande comment je n’ai pas craqué pour elle immédiatement.
TU NE LA CONNAISSAIS PAS. UN JOLI FACIÈS, ÇA NE TE SUFFIT PAS.
En effet, je suis méfiant.
ET BORNÉ.
Qui que tu sois, t’es de quel côté, au juste ?
– Ça n’a rien à voir, je réfute. Tu as tripoté ma gratte avant de me cracher dessus. Il m’a fallu du temps pour dépasser cet affront.
Elle secoue la tête en rigolant.
– Heureusement que je t’ai fait de la peine avec cet article larmoyant.
– Tu te goures, Elvis. C’est pas du tout ce que j’ai ressenti.
Grâce à ça, je l’ai trouvée soudain incroyablement intéressante et courageuse.
DIS-LUI !
Pas avant de découvrir ce que la suite nous réserve. Je n’ai jamais rencontré une fille comme elle, je ne sais pas à quoi m’attendre, de ma part ou de la sienne.
TROUILLARD !
Boucle-la ! J’essaie d’agir de manière sensée, de combattre la pulsion de fermer les volets, les portes et de jeter la clé pour qu’elle reste ici avec moi. J’ai déjà perdu contre moi-même en la convaincant de ne pas rentrer chez elle ce soir, je dois me faire violence.
– Ah oui ! Pardon, c’était de la culpabilité, elle raille, sans rancune.
Je ne la contredis pas et reviens sur le sujet initial.
– Donc je dois te partager avec des jumelles increvables ?
– Increvables mais fans de toi !
– Elles aiment notre style de musique ? C’est trop cool.
– Ah non ! Elles aiment juste ton corps d’après ce que j’ai compris quand je leur ai annoncé que je devais m’occuper de toi.
– Bon, c’est déjà pas mal, j’imagine.
– Et pour info, j’ai également conservé Donovan Wolinski.
Comment est-ce qu’elle arrive à mener tout ça de front sans jamais rien laisser paraître ? Voilà un nouveau truc qui me plaît chez elle.
– Wolinski, le joueur de NBA ?
– Tu le connais ?
– On a donné un concert pour le All-Star cet hiver, c’est un type sympa.
– Très sympa, elle acquiesce en souriant.
J’immobilise ma fourchette à deux centimètres de ma bouche.
– Comment ça, très sympa ?
– Quoi ? Je ne fais que confirmer tes dires.
– Non, j’ai juste dit « sympa ». Je suis ton seul client très sympa.
– Jamais de la vie ! elle éclate de rire. Toi tu es… Tu es le seul client qui…
Elle réfléchit, je me redresse et la toise.
– Y’a rien qui te vienne spontanément ?
– Si ! Mais ce ne sont pas des adjectifs particulièrement valorisants.
Elle pince sa bouche et plisse son nez pour retenir son rire.
– Tu es virée.
– Tu es le seul musicien ! elle s’exclame alors.
Ce n’est pas ce à quoi je pensais.
– Donc je ne suis pas le seul dont tu as vu la queue ?
Elle ouvre de grands yeux et s’étouffe avec sa viande. Je ne suis pas vraiment sérieux, mais… j’espère bien que sa réponse sera : « Bien sûr que si, personne ne m’a jamais autant fait chavirer que toi, Ox. » Enfin, un truc dans le genre.
RIEN QUE ÇA ?
– Alors ?
Elle boit un verre d’eau et s’éclaircit la voix.
– L’an dernier, j’ai bossé pour un mannequin qui lançait sa marque de caleçons. Pendant un shooting, je suis presque sûre d’avoir aperçu un tout petit bout de son… Laisse tomber.
– De son quoi ?
– Je plaisante ! Tu es le seul dont… Enfin tu vois, quoi.
Elle rougit en lorgnant son couteau, un voile passe sur son visage et je la perds de longues secondes. À quoi pense-t-elle ? Est-ce qu’elle se questionne sur nous, elle aussi ? Soudain, elle pose ses couverts et relève la tête.
– Oxton, il faut que je te d…
– Je sais ce que tu vas me demander, je l’interromps en suivant le chemin de mes pensées. Et la réponse est : j’en sais rien et ça m’est égal. Prenons les choses telles qu’elles viennent, qui vivra verra.
On a plusieurs semaines devant nous pour déterminer ce qui se passe entre nous.
OUAIS, MAIS N’OUBLIE PAS QU’ELLE RENTRERA CHEZ ELLE CHAQUE SOIR !
– Hum… OK, elle acquiesce en mordant l’intérieur de ses joues.
Elle gamberge encore et, sans crier gare, elle repousse le tabouret sur lequel elle est installée. Je cligne des yeux deux fois et je la trouve devant moi, à passer ses doigts dans mes cheveux pour m’attirer vers sa bouche avec force. Sa façon de m’embrasser est si fiévreuse que ma température se met au diapason. Si je n’étais pas submergé par l’excitation, je pourrais croire qu’elle cherche à se faire pardonner. Mais c’est Elvis.
*
* *
Je ne sais pas quelle heure il est, le temps ne s’écoule pas naturellement quand je suis avec Elvis. Je discerne le soleil derrière les épais rideaux. Je me lève tôt d’habitude, mais ça fait plus d’une heure que je l’observe alors qu’elle dort encore. Mes résolutions de voir ce que ça me ferait de ne pas l’avoir à mes côtés à tout instant s’étiolent de seconde en seconde. Hier soir, mon self-control a atteint son paroxysme quand je l’ai étendue sur l’îlot de la cuisine et qu’elle a gémi mon prénom. Je ne vois pas comment je pourrais me passer de lui faire l’amour toutes les nuits, comment me passer de nos discussions, de nos débats futiles… Mais est-ce vraiment le bon moment pour me lancer tête baissée dans une relation ? Si mes souhaits se concrétisent, le cinéma va prendre beaucoup de place dans ma vie et… Il me faut un café.
ET DES COUILLES !
Je me glisse hors du lit, rejoins le salon et, tandis que ma tasse se remplit, je continue à tergiverser. Ces cinq prochains jours, je n’ai rien de prévu hormis rester dans cette baraque pour prendre une pause salutaire. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir foutre ? J’ai juste envie d’être avec Elvis, loin des Unfool, de son job et du cadre qui nous régit depuis que je l’ai rencontrée.
Je sors dans le jardin et m’assieds au bord de la piscine, les jambes dans l’eau. Ce dernier jour de juillet s’annonce caniculaire.
– Quelle heure il est ? j’entends sa voix ensommeillée grommeler derrière moi.
Je me retourne et mon cœur cogne contre ma poitrine. Avec son débardeur, sa culotte, et ses cheveux en pagaille, elle me fait un effet de dingue. Je ne savais pas qu’une fille pouvait réduire à néant les sentiments que j’ai ressentis avant elle. Quelle est la meilleure façon de lui demander de rester ?
– Presque 10 heures, je me souviens de lui répondre.
Un verre de jus d’orange à la main, elle s’installe à côté de moi, dans la même position.
– Bien dormi ?
– On a dormi ? elle pouffe en buvant une gorgée.
Elle lève son visage vers le soleil et ferme les yeux.
– Ça fait du bien, ce calme, elle murmure en souriant. Je crois que je vais me baigner vite fait avant le shooting, la température de l’eau est parfaite.
– Quel shooting ?
Son sourcil arqué me rappelle tout à coup mon excuse bidon d’hier.
– Ah oui, c’est vrai. Il est annulé. Le photographe a une angine. Profite, la piscine est à toi toute la journée.
– C’est tentant, je…
– Reste avec moi aujourd’hui.
Simple et efficace, non ? Elle m’adresse un coup d’œil surpris et repousse ses cheveux derrière ses oreilles.
– On a le droit de s’octroyer un temps mort après ces semaines à traverser le pays, je plaide.
– J’ai oublié ce que c’est de ne rien faire, elle rigole. Et j’ai presque oublié à quoi ressemble mon appartement, elle ajoute en faisant la moue.
Je ne suis pas pressé qu’elle s’en souvienne et j’ai l’intention de l’en détourner par tous les moyens à ma disposition.
– Décris-le-moi, je souffle en me penchant vers elle.
– Il n’est pas très grand, ça ira v…
Son mot s’envole lorsque je fais courir mes doigts sur sa cuisse dénudée.
– Vas-y, je t’écoute, je l’encourage en dessinant des spirales sur sa peau. Ne fais pas attention à moi.
– Facile à dire…
Je lui adresse une moue innocente qu’elle scrute un long moment. J’en profite pour mémoriser le motif que forment ses taches de rousseur.
– Il est au deuxième étage d’un vieil immeuble. Y’a d’abord une petite entrée.
– Hum hum, je commente en mordillant son épaule.
– Un salon avec… avec une cuisine minimaliste.
Elle bafouille et frissonne malgré la chaleur ambiante.
– De quelle couleur est ton canapé ? je la questionne en faisant remonter ma bouche dans sa nuque.
– Euh… Bl… Vert. Il est vert.
– Continue.
– La première chambre à gauche est celle d’Addison.
Dans le creux de son cou, son pouls palpite fort contre mes lèvres et j’entends sa respiration saccadée. Je suis la ligne de sa mâchoire avec ma langue jusqu’à atteindre son oreille.
– Comment est la tienne ?
– Elle est… elle est carrée. Ou peut-être rectangulaire et… On s’en fout.
On est d’accord ! Elle me repousse juste assez pour grimper sur moi et, avant que je puisse me féliciter de lui avoir fait oublier la couleur de sa tapisserie, elle se presse au bon endroit en réclamant ma langue dans sa bouche.
Lorsqu’elle se recule pour reprendre son souffle, je pose mes mains sur ses hanches. Alors qu’elle ouvre la bouche pour parler, je resserre ma prise et la jette en arrière dans la piscine. Je ressens une légère culpabilité lorsqu’elle disparaît sous l’eau, très vite balayée par mon rire quand son visage furieux émerge à la surface.
– Enfoiré !
– « La température était parfaite » ! Je cite tes propres mots.
– Celle de la plaque de cuisson est parfaite pour y faire cuire ta figure ! Pars devant, j’arrive.
Je me relève et plonge à côté d’elle.
– T’as bien fait de rester, Elvis. Elle est vraiment bonne.
Chaque matin, je la convaincs de ne pas s’en aller. Je diversifie mes techniques de persuasion et ça en devient un jeu dont j’aime énormément les règles. Durant cinq jours entiers, plus rien n’existe en dehors de son corps, de son esprit et de nos fous rires. Elle me raconte des souvenirs, je lui joue des improvisations. Elle fait la planche au milieu de la piscine, je l’oblige à mater de vieux westerns devant lesquels elle s’endort inexorablement. Nous mangeons quand il faudrait dormir et dormons quand il serait temps de se réveiller. Il n’y a rien que nous deux, dans une bulle inaccessible. Personne ne vient, comme s’ils avaient tous compris d’eux-mêmes que rien ne devait perturber l’alchimie qui grandit entre Elvis et moi. Riley a peut-être trouvé la femme de sa vie. Du moins quelqu’un chez qui habiter pour quelque temps. Je ne pense plus à ma carrière ou à mes doutes, je suis fou d’Elvis et je crois bien que c’est réciproque. Je voudrais lui demander comment elle voit les choses, mais rien ne presse.
– Quand est-ce que tu commences tes cours de théâtre ? elle s’intéresse en barbotant.
– Darell s’est mis en lien avec un prof réputé de L.A., on attend sa réponse.
– Qui ça ?
– Marcello Da Milano.
– Ah oui, il est génial ! Mais il est très demandé.
– Comment tu le sais ?
– Je le connais depuis un moment, avant qu’il ait une telle notoriété.
– C’est-à-dire ?
– Je n’en dirai pas plus, monsieur Briggs ! Je ne dévoile jamais la vie privée des autres.
J’ai l’intuition que ça a un lien avec son adolescence, mais je respecte son silence. J’aime ça chez elle, c’est honorable et rassurant.
– J’espère qu’il m’acceptera comme élève, je reprends en dessinant des cercles sur l’eau. J’adorais ça quand j’étais ado.
– Pas autant que la musique, apparemment.
J’ai appris à l’aimer davantage, à y insuffler ma frustration et ma rage, ce qui a porté ses fruits.
– J’ai fait un choix à cette époque.
– Tu dis ça comme si c’était tout l’inverse d’un choix, elle note en fronçant les sourcils.
De mauvaises émotions se ravivent en moi, essayant de gâcher mon bien-être en sa compagnie. Pas question que mon humeur soit ternie et, au-delà de ça, j’ai envie de lui dévoiler cette partie-là de ma vie.
– Mon père est acteur.
J’ai balancé ça d’une voix étonnamment calme, avec le naturel qu’Elvis m’inspire depuis le début.
– Tu le côtoies ?
– Tu m’demandes pas qui c’est ? je l’interroge.
Elle hausse les épaules. Évidemment, je ne suis même pas étonné.
– C’est de là que tu tiens ton envie de faire du cinéma ?
– Pas du tout, je rétorque sans retenir mon acidité.
Surprise, elle penche la tête en arrière.
– On n’est pas obligés d’en parler… elle chuchote.
– J’ai jamais confié ça à personne, mais ça me bouffe ces derniers temps et j’ai envie de le dire à quelqu’un. Ou plutôt, j’ai envie de te le dire à toi.
Elle baisse les yeux avant de les poser de nouveau sur moi.
– Pourquoi ?
– J’ai confiance en toi, je crois que tu es la bonne personne pour accueillir ce genre de confidence.
Oui, la bonne personne. Ça sonne comme une évidence.
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