Fan Squad (French Edition)
53 - Oxton
53
OXTON
Breaking news : la branlette ne rend pas sourd, l’amour si.
C’est le jour J. Nous sommes à la fin du mois de septembre, ça fait deux mois que j’attends ce moment. Voire quinze ans. Dans une heure, ce clip sur lequel je mise beaucoup sera diffusé en avant-première dans une grande salle de spectacle, suivi d’un concert. Grâce à Elvis, l’annonce sur les réseaux sociaux a été accueillie avec une ferveur jamais vue. J’espère que la Fan Squad sera conquise dès ce soir. Nous revenons d’une interview filmée, les gars et moi sommes prêts, il ne manque plus qu’Elvis pour qu’on puisse décoller. Je pensais la trouver dans le salon, mais il est vide quand nous y pénétrons.
– Elvis ?
Je marche jusqu’à la baie vitrée, pensant la trouver dehors. Le jardin est désert, mais j’entends soudain un son horrible provenir de l’étage.
– Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? gémit Riley en levant les yeux vers l’origine de ce bruit indescriptible.
Nous montons au premier. À mesure que nous nous rapprochons de la buanderie, je sens un fou rire naître dans mon ventre.
– Je me sens trahi, pleurniche Riley en s’immobilisant derrière la porte. J’ai envie de m’immoler par le feu.
J’appuie sur la poignée et ouvre lentement le battant. Tournée vers la machine à laver, vêtue de cette robe bleue que j’ai enfin réussi à lui faire porter et des écouteurs enfoncés dans les oreilles, Elvis ne se doute pas que les membres du groupe dont elle est en train de hurler les paroles se trouvent juste derrière elle. Bon sang, je l’aime, mais mes tympans saignent.
– Je t’en supplie, arrête ! crie alors Riley.
En entendant sa voix résonner dans son dos, Elvis fait un bond en poussant un juron bien salé. Elle se retourne, brandit sa bouteille d’adoucissant et la presse dans notre direction. C’est une manie chez elle de balancer du liquide sur les autres ! Heureusement pour moi, c’est Riley qui hérite du jet de liquide bleu en pleine figure, et sur sa chemise blanche. Lorsqu’elle nous reconnaît, elle baisse son arme, arrache ses écouteurs et nous adresse un regard furieux.
– Non mais vous cherchez à me provoquer une crise cardiaque, à surgir comme ça derrière moi dans une buanderie luxueuse qui sent si fort le savon que j’ai envie de vomir des pastilles de lessive ?
Elle a largué sa phrase ultra-longue et bizarre sans respirer.
– Oh ! Bonté divine, articule Riley en prenant une pause entre chaque mot.
Il baisse le nez vers son torse et observe les traînées bleutées dégouliner sur le tissu. Il déboutonne sa chemise du bout des doigts, avant de s’en défaire. Il s’essuie la bouche avec et la balance dans le bac à linge derrière Elvis. L’un et l’autre se défient ensuite du regard.
– Je ne dirai pas pardon pour ça, elle déclare en pointant le panier. Encore un peu et vous cachiez mon corps dans le désert.
– OK, je t’accorde celle-ci. Mais nous méritons tes excuses malgré tout.
– Et pourquoi ?
– Tu oses me demander pourquoi ? Pendant la minute qui vient de s’écouler, j’ai regretté d’avoir écrit ce titre.
Sa moue faussement choquée transforme les yeux d’Elvis en deux fentes furieuses.
– Et moi quand je t’écoute, je sais pourquoi je suis chanteur, j’ajoute en me retenant d’éclater de rire. Pourquoi je le suis et pas toi, je précise. Je suis un peu déçu. Quand on s’appelle Elvis et qu’on sort avec une star de la chanson, on n’est pas supposé avoir une voix divine ?
– Ainsi qu’un sens prononcé du rythme ? enchérit Riley. T’es pas d’accord, Ash ?
Avant que mon pote ne puisse prononcer le moindre mot, Elvis pointe un doigt menaçant vers lui.
– Je te préviens, Asher Johansson, si tu prends part à ce lynchage, ma vengeance sera terrible ! Tu sais de quoi je suis capable quand je ne le fais pas exprès, mais crois-moi, tu n’as aucune idée de mon potentiel si je me mets à agir sciemment.
Elle est tout bonnement terrifiante et Asher le voit autant que moi.
– Merci d’avoir lavé mes draps, il répond après avoir avalé sa salive.
– Mais je t’en prie.
– Non mais Ash, sans déconner, s’écrie Riley en lui lançant un regard outré. Tu peux pas la laisser saccager nos chefs-d’œuvre.
– Rien que ça ? ricane Elvis.
– Je dois y aller, j’ai un truc à faire, un truc urgent. Maintenant. Bye.
Asher disparaît tellement vite que j’en cligne des yeux, ébahi.
– J’arrive pas à croire que t’aies réussi à obtenir un tel pouvoir sur lui, je souffle en scrutant l’espace qu’occupait Asher il y a moins de quatre secondes.
– Son instinct de survie est simplement plus affûté que le vôtre. Maintenant, retournez à vos occupations de rock stars et laissez-moi vivre ma vie d’humain lambda tranquille ! Oust !
J’attrape au vol la main qu’elle agite et hoche la tête tristement.
– Maintenant que j’ai découvert que tu passes ton temps libre à souiller nos meilleurs titres, hors de question de te laisser sans surveillance.
– Allez-vous-en, elle tranche en reprenant possession de sa main.
– J’te rappelle qu’on doit être au Hollywood Bowl dans une heure. J’peux savoir pourquoi tu fais des lessives alors qu’on paie quelqu’un pour ça ?
– Ça me détend, elle réplique.
– Tu appelles ça être détendue ? s’exclame Riley.
– J’y étais presque et vous avez tout gâché. Encore !
– Tu as ruiné ma chemise et ma chanson, la contre le pianiste.
– Tu en as une centaine de chaque, tu survivras.
Je les écoute se bagarrer encore plusieurs minutes avant de les séparer.
– On est à la bourre, il faut y aller.
Le temps que Riley enfile une nouvelle chemise, nous montons en voiture et traversons la ville. Le genou d’Elvis remue sans relâche, je le bloque avec mon poing.
– Tu flippes pour le clip ou pour le tapis rouge ?
– Je m’étais juré de ne pas recommencer, elle souffle. Pourquoi je suis pas tombée amoureuse d’un comptable ?
– Parce que, un plus un, je suis divin ; deux plus deux, je suis merveilleux.
Son grognement ne m’empêche pas de la ramener contre moi.
– T’as vérifié ta glycémie avant de partir ? je l’interroge.
– Tu m’as déjà posé la question y’a dix minutes.
J’admets que je la traque avec ça, surtout quand elle rentre chez elle. Vivement qu’elle accepte de vivre avec moi et, surtout, que son spécialiste lui pose cette pompe à insuline lundi prochain. J’ai voulu la lui payer dès notre réconciliation, mais cette tête de pioche n’a rien voulu entendre. Ayant obtenu une promotion, elle a attendu sa première paye pour prendre rendez-vous.
– T’es pas stressé, toi ? elle murmure.
– Non.
BIEN SÛR QUE SI !
Ferme-la, Bob.
Comme lors de sa précédente avant-première, Elvis se débrouille comme une pro devant le parterre de photographes et les fans. Je prends le temps d’en saluer un certain nombre, sous le regard satisfait de leur reine.
– Tu as vu Addison ? elle me questionne alors que nous buvons un coup dans une petite salle annexe. Elle devait nous rejoindre ici avec Chester. Il est là-bas, mais je ne vois pas Addi.
– Non, tu veux que je demande à Travis de la chercher ?
– Je vais patienter dix minutes avant de lancer l’alerte.
– Au fait, j’ai reçu un appel de Marcello Da Milano tout à l’heure.
– Ah oui ? C’est génial ! elle s’exclame avec un peu trop d’enthousiasme. Il est d’accord pour que tu deviennes son élève ?
– J’ai rendez-vous avec lui la semaine prochaine pour en discuter.
– C’est fabuleux ! elle continue à s’émerveiller sur le même ton.
– J’ai voulu l’inviter ce soir, mais il m’a dit qu’il avait déjà reçu son invitation.
– C’est un grand nom dans le milieu, pas étonnant.
Je sais que c’est elle qui est à l’origine de tout ça, mais comme d’habitude, elle ne se vante jamais de rien. Elle est géniale.
Un homme en costume nous invite alors à le suivre jusqu’à la grande salle de projection. Je fais moins le malin mais ne le montre pas. L’enjeu est énorme, c’est beaucoup de pression. Cela dit, la présence d’Elvis me canalise. Nous nous installons au premier rang, à côté d’Asher et Miranda, qui profitent de leur première soirée sans Jane. Enfin, au détail près qu’Asher a le nez collé sur son portable, qui est connecté aux caméras installées aux quatre coins de la baraque.
– Il compte combien de fois la baby-sitter se lave les mains, ricane Mira. La pauvre va peler pendant une semaine.
– Tu as vu Addison ? l’interroge Elvis.
– Je l’ai rapidement aperçue tout à l’heure.
– C’est pas elle, là-bas ? je demande, l’ayant soudain repérée au bout de la rangée.
– Addi ! crie Elvis. Par ici ! Par ici !
– Je ne suis pas sourde, elle grimace en approchant au bras d’une jeune serveuse.
Elle s’assied à droite d’Elvis et croise les jambes.
– Tu étais passée où ? elle interroge sa meilleure amie.
– Je faisais un tour, le décor est sublime. J’ai repéré un petit bibelot d’art contemporain, par là-bas…
Soupçonneuse, Elvis penche la tête sur le côté pour estimer son degré de foutage de gueule.
– Ton maquillage a coulé, Addison. Et ton chemisier est mal boutonné ! Est-ce que toi et Ches vous avez remis ça ici ?
– Non.
– Dieu soit loué ! Je commençais à me dire que tu avais développé une dépendance au sexe pendant mon absence.
– C’était pas Chester…
La coupe d’eau pétillante d’Elvis passe de travers. Elle me balance une œillade horrifiée, puis regarde son amie, choquée, en espérant sûrement qu’elle éclate de rire.
– T’es sérieuse ? C’était qui ?
– Je suis aveugle, comment veux-tu que je le sache ? elle réplique avec un timbre innocent.
Cette fille est délurée.
– Addison !
– Il a dit qu’il s’appelait Rodney. Ou peut-être Sidney. À moins que ce soit Riley…
C’est à mon tour de m’étrangler avec ma coupe de champagne.
– Riley ? je tousse. Genre, mon Riley ?
– Oh ? Je ne savais pas que vous fricotiez. C’est excitant.
– Tu rigoles, hein ? Tu… Tu n’as pas… bafouille ma copine.
– C’est pas ma faute, je cherchais les toilettes, j’ai poussé une porte, j’ai tendu la main pour tâter le robinet et, oh zut ! C’était la queue de Riley.
– La queue de Riley Moore !
Elvis s’est emportée, je sens toute l’attention de la rangée de derrière sur nous.
– Le piano à queue, je précise avec classe.
– Un bel instrument, ajoute Addison. Très bien accordé et…
– Si tu continues, je découpe ton corps en tout petits morceaux, siffle son amie entre ses dents.
– C’est toi qui m’as interrogée ! Et puis, pourquoi tu devrais être la seule à te taper l’un des Unfool, d’abord ?
J’éclate de rire, Elvis braque ses prunelles sur moi.
– Qu’est-ce que j’ai loupé ? nous demande Riley en se jetant dans le fauteuil à côté d’Addison.
Dieu merci, les lumières s’éteignent et l’écran s’anime avant que ma copine ne se jette sur lui. J’attrape les doigts d’Elvis et les entremêle aux miens. C’est le jour J. Celui où plus rien ne me retient, si ce n’est cette main que je ne lâcherai plus.
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