Fan Squad (French Edition)

C. S. Quill · Chapitre 42 sur 57

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Fan Squad (French Edition)

41 - Elvis

41

 

ELVIS

 

Il faudrait boire combien de litres de chlore pour noyer ses

mensonges ?

 

Si la température de l’eau était agréable, elle semble refroidir de seconde en seconde tandis que je prends la mesure de mon mensonge. Le fond de la piscine cherche à m’aspirer et je me laisserais volontiers emporter pour noyer ma honte. Oxton me confie un pan entier de sa vie, m’en croyant digne alors que je mériterais d’être foudroyée sur place.

C’EST LE MOMENT OU JAMAIS, ELVIS. TU NE PEUX PLUS CONTINUER COMME ÇA.

J’en ai conscience, même si je viens de passer cinq jours à me voiler la face. Je me suis convaincue de ne pas saboter ce tête-à-tête hors du commun. Oxton est génial, et ma crainte de le perdre occupe chaque parcelle de mon esprit. J’ai bien essayé de lui en parler le soir où Mira a accouché, mais rien ne s’est passé comme prévu.

– Il est très connu, il poursuit naïvement. J’avais 15 ans quand ma mère m’a révélé qui il était. Toutes ces années, elle m’avait fait croire qu’il était l’homme d’un soir, qu’elle ne connaissait pas son nom ni comment le retrouver. L’homme d’un soir, ça, c’était vrai… Je l’ai super mal vécu, je m’étais figuré un type génial, j’avais presque de la peine pour lui, qui avait un fils sans le savoir. J’ai vite déchanté. Ma mère était l’une de ses groupies, elle a eu ce qu’elle voulait en se le tapant et, surprise, je suis né neuf mois plus tard. Je me suis toujours demandé si elle avait cherché cette grossesse pour coincer mon père. J’lui ai jamais posé la question et, au bout du compte, elle n’a rien obtenu du tout de sa part.

Il reprend son souffle et frotte sa barbe.

– C’est pour ça que je suis méfiant et que j’ai du mal avec les groupies. J’peux pas m’empêcher de les trouver stupides et égoïstes.

Plutôt que de me pousser à lui raconter ce qu’il ne connaît pas de moi, son honnêteté fait couler dans mon corps un épais ciment. J’étouffe, ma gorge se scelle et je me pétrifie. Je le trouve extrême dans son jugement, mais je n’ose pas prendre parti.

– J’étais passionné par le théâtre, à cette époque. Je me voyais déjà briller sur les planches ou devant une caméra. Mais lorsque j’ai appris qui était mon père, que j’ai compris qu’il était au courant de mon existence mais qu’il l’avait cachée à sa vraie famille, j’ai vrillé. J’ai abandonné tout ce qui me rapprochait de lui.

Je voudrais qu’il arrête de parler, je voudrais fuir, mais l’eau agit comme un moule étroit qui me retient prisonnière. Je claque des dents, mais pris dans ses explications, Oxton ne remarque pas mon état.

– Quelques mois avant que tu n’arrives, je me sentais mal. Je crois qu’on peut appeler ça une crise identitaire et j’en ai conclu que j’avais cloîtré une partie de moi pour de mauvaises raisons, qu’à vouloir repousser mon père, je lui donnais finalement une place encore plus importante qu’il ne méritait pas.

Il lâche une profonde expiration et pose les yeux sur mon visage.

– Voilà pourquoi je veux faire du cinéma et pourquoi j’étais si tendu quand tu t’es mis à travailler pour moi. Je t’ai vue comme une énième personne qui allait essayer de me faire changer.

Il tend sa main vers ma joue et recoiffe mes cheveux derrière mon oreille, avec une douceur qui me donne envie de fondre en larmes.

– J’avais pas tout à fait tort, il reprend plus bas en souriant. Mais ton influence n’a rien de négatif.

Il avance son torse, penche sa tête et m’embrasse si passionnément que… que je le repousse.

– Qu’est-ce qu’il y a ? il s’étonne.

– J’ai envie de faire pipi, je parviens à articuler.

– T’es sérieuse ? il rigole en m’envoyant une vague d’eau dans la figure. Je vais me renseigner pour te faire greffer une vessie trois fois plus grande.

Je traverse difficilement la piscine, mes mouvements sont désordonnés et mon souffle est haché.

 

Lorsque j’atteins ma chambre, je pousse la porte de la salle de bains et m’effondre sur les WC. Je me donne envie de vomir.

DESCENDS ET DIS-LUI LA VÉRITÉ !

Sa mère était une groupie. Si je lui avoue que… J’y arriverai pas.

TU N’AS RIEN À VOIR AVEC ELLE !

Mais j’ai menti.

Rita essaie de me raisonner, mais je suis paralysée par la peur et la honte. Il faut que je rentre chez moi.

NON !

Maintenant.

Je saute sur mes pieds et enfile ce qui me passe sous la main, à même ma peau encore mouillée. Je fourre toutes mes affaires dans mon sac comme si l’apocalypse était en marche. Quand tout est bouclé, je descends au rez-de-chaussée.

– Tu fais quoi, Elvis ?

Appuyé contre le plan de travail, un verre dans la main, Oxton m’observe sans comprendre.

– Il faut vraiment que j’y aille, cette fois !

Il cligne des yeux, totalement pris de court.

– Ma coloc va finir par me griller et capter que j’ai préféré ta présence à la sienne, je me justifie lamentablement. Sa vengeance sera lente et sournoise.

Il fronce les sourcils, ma culpabilité atteint des sommets.

– Qu’est-ce que je vais faire ici tout seul ?

– Ce que tu faisais avant que je te colle aux basques.

– Écrire des tubes interplanétaires ? Être l’égérie d’une génération ?

– Cultiver des boutures d’arrogance et de prétention, je raille en entrouvrant la porte. Profites-en pour faire le point avec ton agent, les vacances sont terminées.

En quatre enjambées, il arrive devant moi pour m’embrasser. Je mets dans ce baiser des émotions qui me dépassent. Je suis une bombe prête à exploser.

– Allez, file avant que j’annule tout ce qui est prévu pour les cinq prochains jours, il se résigne à articuler contre ma bouche.

Je file, oui, presque en courant tant ce qui me poursuit est terrifiant. Je m’engouffre dans le premier taxi qui passe et j’éclate en sanglots au croisement suivant.

– Peine de cœur ? me demande mon chauffeur.

– Quelque chose comme ça, je renifle.

– Les gens vont et viennent, ainsi est faite la vie.

Je me retiens de lui dire d’aller se faire foutre, mais son sourire bienveillant dans le rétroviseur annihile ma virulence gratuite. Ça va, ça vient, j’en ai conscience. Mais Oxton… C’est comme s’il était là depuis toujours. Il a pris plusieurs formes mais la dernière est celle dont les agrafes seront les plus dures à retirer s’il me repousse en apprenant la vérité.

Parvenue devant chez moi, j’ai l’impression d’être partie depuis dix ans. J’ai du mal à retrouver mes repères.

– Qui va là ? beugle la voix de ma colocataire lorsque j’ouvre la porte de notre appartement.

Tiens ! Qu’est-ce qu’elle fait là ?

– C’est moi, Addi.

– Elvis ? Elviiis ! je l’entends hurler depuis sa chambre.

Elle arrive en courant, sans trébucher. Si j’étais en meilleure forme, je la féliciterais. Au lieu de ça, dès qu’elle se jette à mon cou, je me remets à pleurer.

– Oh ! elle se raidit en reculant. Je suis persuadée que je t’ai manqué, mais de là à chialer… Qu’est-ce qui se passe ?

Pour une fois, c’est elle qui me guide jusqu’au canapé. Elle s’assied à côté de moi et s’accroche à mon bras. Je lui raconte tout, dans les moindres détails. Bon sang, ça me fait du bien de ne plus tourner en rond avec Rita pour seule interlocutrice.

– OK… Donc si je comprends bien, tu es rentrée depuis cinq jours ! Je vais te le faire payer pendant cinq ans !

– C’est tout ce que tu retiens ?

– Non ! Mais je tenais à commencer par là. Concernant le reste, je ne te reconnais pas, Vi. Tu n’es pas ce genre de fille, tu es bonne et honnête, tu as toujours pris les embûches à bras-le-corps.

– Ouais, mais quand il s’agit d’Oxton Briggs, je suis complètement à la ramasse.

– Mais il ne s’agit plus de ton petit chanteur fétiche, on parle d’un mec dont tu es tombée amoureuse. Maintenant, pas y’a dix ans ! Tu l’as dit toi-même, il n’a rien à voir avec ce que tu avais construit autour de lui. Tu ne peux pas réagir en fonction de ça.

Elle a raison, mais c’est plus facile à dire qu’à faire.

– Il ne supporte pas les groupies, je souffle sans lui avoir confié l’environnement familial d’Oxton.

– Ouais enfin, c’est grâce à ses fans qu’il en est là aujourd’hui. C’est moche de cracher dans la soupe.

– J’te parle de celles qui frisent l’hystérie et qui sont prêtes à tout.

– Et tu fais partie de cette catégorie ?

– Pas du tout !

– Alors tes arguments ne tiennent pas. Tu salis ton image en te basant sur le jugement abrupt d’une starlette à l’avis beaucoup trop tranché. Tu bloques sur un truc idiot. Tu le kiffes depuis que t’es ado, houlàlà ! Quelle tragédie ! Où est passée ta faculté à relativiser ?

Plus je l’écoute, plus je me sens stupide.

– S’il s’arrête au fait que tu étais fan de lui, il ne te mérite pas.

BIEN DIT, ADDI !

– Tu vas retourner là-bas et tout lui balancer, elle poursuit en me secouant l’épaule.

OUI !

– Mon contrat n’est pas encore fini, je n’ai pas les moyens de prendre un hypothétique licenciement à la légère.

– Hum, cet argument est déjà davantage valable, alors il faut que tu prennes de la distance. Tu n’aurais jamais dû passer ces cinq jours avec lui.

– Je sais, je ne comprends pas ce qui m’a pris. Je me suis laissé emporter par un tourbillon de sentiments et j’ai la sensation d’avoir été ramenée violemment à la réalité ce matin.

– C’est ce que je ressens chaque fois que je couche avec Chester. Et c’est pour ça que je suis venue souffler un peu ici aujourd’hui.

– Vous continuez ? je m’étouffe.

– C’était juste le temps de ton déplacement. Tu sous-estimes les conséquences de ton absence.

– Mais bien sûr.

– Est-ce que tu y vois plus clair ?

– Pas vraiment, mais tu as raison, je vais profiter de la fin de la tournée pour me tenir autant à l’écart que possible. Je vais peut-être me rendre compte que je ne l’aime pas tant que ça, ou bien ce sera lui et les choses se concluront plus simplement.

CETTE CONVICTION EST INCROYABLE…

Et comme pour me rire au nez, mon portable vibre et affiche un texto d’Oxton.

 

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