Fan Squad (French Edition)
34 - Oxton
34
OXTON
Promenons-nous dans les bois, pendant que Travis n’y est
pas…
La marée humaine qui nous entoure ne m’effraie pas en théorie. J’ai l’habitude des mouvements de foule, mon corps sait comment réagir pour minimiser les risques et absorber les impacts. Pourtant là, je flippe. Pour elle. Toutes ces mains qui la touchent la font paniquer, quant à moi, je vais devenir fou. J’avance progressivement vers elle pour ne pas créer une secousse dans sa direction, mais quand elle est bousculée et qu’elle se retrouve au bord du trottoir, l’angoisse me submerge avec plus de puissance que ces individus massés autour de moi.
– C’était sympa de vous rencontrer, maintenant s’il vous plaît, laissez-nous rentrer, OK ?
J’ai envie de leur hurler dessus. Si quelqu’un la fait tomber sur la route, elle pourrait être fauchée. J’ai à peine formulé cette pensée qu’une bagnole déboule à tombeau ouvert et frôle son corps. Mon estomac fait un salto, mes jambes, un bond en avant, heureusement je reconnais la voix du conducteur qui jaillit par-dessus les cris des fans.
– Montez !
Je n’ai jamais été aussi content de voir Travis. Ni une ni deux, je fonce sur Elvis en carrant les épaules, repoussant le plus proprement possible cet essaim étouffant. Je la chope par le bras, la cale contre mon torse et ouvre la portière d’un geste brusque. Je la pousse dans le SUV sans douceur, je veux juste qu’elle soit à l’abri. Travis fait démarrer la voiture sans attendre.
– Ça va, Elvis ? je lui demande avec inquiétude.
Je la tiens encore contre moi. Je pince son menton entre mes doigts, tourne son visage et repousse ses cheveux pour vérifier qu’elle n’a pas pris un coup dans la cohue. Elle est pâle et essoufflée lorsqu’elle me répond.
– Ouais, je vais bien. C’était un peu flippant, quand même.
Mon pouce trace une ligne au-dessus de son sourcil, sa peau est douce, je ne me résous pas à la lâcher. C’est peut-être le contrecoup du stress, mais sa proximité me fait déglutir. Ses iris descendent sur ma bouche, remontent sur mes yeux et une onde bizarre se diffuse entre nous. Plus forte que celle que j’ai ressentie avant que les passants nous interrompent. J’approche spontanément mon visage, Travis choisit cet instant précis pour piler. Résultat, mon front cogne contre le sien.
– Bordel, je vais vous rouer de coups et vous enterrer ! il hurle au moment où sa tête apparaît entre les deux sièges avant.
Elvis sursaute et échappe à mon contact.
– Vous vous foutez de ma gueule ? il tonne. Mais à quoi vous avez pensé ?
Elle écarquille les yeux, elle doit flipper de le voir perdre son calme habituel.
– Je t’avais prévenue, je chuchote à Elvis en me penchant tout près
d’elle. Ce type est plus dangereux à invoquer que Bloody Mary 1.
– C’était son idée, elle rétorque en me poussant lâchement vers lui.
– T’es sérieuse ? je fais semblant de m’offusquer.
– Mais elle était excellente, elle sourit avec une sincérité éclatante.
Son sourire fait vaciller mon estomac et me donne envie de la ramener entre mes bras. Travis m’adresse une œillade meurtrière, puis remet les gaz.
Lorsqu’il s’engage dans le parking souterrain de notre résidence comme un pilote de rallye, Elvis a repris des couleurs. Dommage, je l’aurais bien réconfortée davantage. Il nous extirpe de la voiture manu militari et nous rapatrie devant nos chambres respectives. J’attends la punition, mais il se contente de nous fixer du regard depuis le couloir en jurant dans un dialecte inconnu, et nous met au défi de faire le mur une seconde fois. Ce serait la fois de trop, aucun doute là-dessus.
Sur le pas de ma porte, je lance un dernier sourire à ma comparse d’un soir. Elle pouffe à cause de la situation et cache sa bouche derrière sa main.
– Merci pour cette soirée, c’était incroyable, elle chuchote en jetant un coup d’œil vers Travis.
Son grognement nous fait rire tous les deux.
– Ouais, incroyable, j’acquiesce.
Je n’ai pas envie qu’elle se termine, d’ailleurs. Je n’avais jamais fait un truc pareil et c’était génial. Les gars et moi, nous faisons chaque année des dons à des associations, mais être au cœur de cette démarche est beaucoup plus percutant. Le partager avec Elvis en prime est…
– Bonne nuit, Oxton.
– Bonne nuit, Elvis.
Je suis encore dans le couloir quand sa porte se referme.
– Je t’offre un verre pour le dérangement ? je propose à Travis, qui est toujours posté dans mon dos.
– Tu entres dans ta piaule et tu y restes jusqu’à ce que j’l’aie décidé ! Je dois aller chercher la bagnole.
– Tu trouveras un délicieux porc effiloché dans le coffre, c’est le dernier, fais-toi plaisir.
– Qu’est-ce que tu fichais dans la rue, à distribuer des repas ?
– Comment t’es au courant de ça ? Maintenant que j’y pense, comment tu nous as trouvés ?
– Y’a des vidéos et des photos sur Internet, sombre idiot ! T’as de la chance, dix minutes de plus et toute la ville vous tombait dessus. Si j’étais toi, je préparerais mon testament avant le coup de téléphone de Miranda.
Mon portable s’anime dans la seconde et c’est la sonnerie paramétrée pour mon attachée de presse qui retentit. La douce mélodie de Dark Vador.
– Trop tard… il constate. Repose en paix.
Impossible de laisser l’appel basculer sur la messagerie si je veux vivre une journée de plus.
– Bonsoir Mira, je souffle d’une voix mielleuse en entrant dans ma chambre. Tu ne dors pas encore ?
– C’était le plan. J’avais enfin trouvé une position confortable pour caler mon ventre de baleine ! elle braille à l’autre bout du fil. C’est quoi ton délire, Briggs ? Tu veux que je meure d’une crise de nerfs ou quoi ?
– On peut mourir de ça ?
– J’suis capable de te faire crever à distance si tu continues à me provoquer ! Tu vas m’expliquer pourquoi je vois des photos d’Elvis et toi partout ? Où est-elle ? Je veux qu’elle entende la longue liste de mes représailles.
– J’ai affrété un jet secret pour la mettre en sécurité.
– Va la chercher, elle ordonne en insistant sur chaque mot.
Je pourrais refuser, mais ça me donne une bonne excuse pour la revoir avant demain matin.
– Bouge pas.
Je sors aussitôt et frappe chez ma voisine, trop heureux de la retrouver plus tôt que prévu. Quand elle m’ouvre, j’active le haut-parleur, lui montre le prénom de Miranda sur l’écran et lui fais signe de me laisser entrer. Elle percute vite, s’exécute en grimaçant et appuie son dos contre la porte close en formant une croix avec ses index. Je me place devant elle, pose ma paume sur le mur au-dessus de son épaule et tiens le téléphone entre nous.
– Elle est énervée ? articule Elvis sans un son.
Je hoche la tête. Elle mord sa lèvre, m’envoyant une nuée ardente dans le ventre.
– Vas-y, Mira, nous sommes tout ouïe.
Une attachée de presse en colère équivaut à une tornade de force 3. Mais s’agissant de Miranda, on passe à un niveau 5. D’une traite, elle nous mitraille de reproches sur ce que notre apparition en public peut générer. L’énergie qu’elle insuffle dans ce déchaînement va user toute ma batterie. Après un long monologue enflammé, elle daigne enfin nous faire participer.
– L’article ne vous a pas servi de leçon ?
– Si si, nous répondons en chœur.
– Alors pourquoi vous n’avez pas sorti un foutu téléphone pour filmer ? Ox en train de distribuer des repas aux sans-abri, ça, c’était catchy ! D’ailleurs depuis quand tu fais ça ? Vous savez quoi, vous me fatiguez tous les deux. Je vais manger du gâteau.
Elle raccroche aussi sec.
– Bon, ça, c’est fait, je ris en rangeant mon smartphone dans ma poche arrière. Tu viens de prendre ton premier savon. Ça pique au début, ensuite ça glissera sur toi.
– Pas moyen que je génère une nouvelle de ses colères. Je suis sûre que son enfant sera programmé génétiquement pour être sage comme une image après l’avoir entendue neuf mois.
– Ou bien il aura le même caractère que sa mère et ça fera des étincelles. Pire, ils se ligueront contre nous.
– Quel cauchemar ! Même si elle n’a pas tort dans le fond, j’aurais pu te filmer en direct…
– T’es pas une machine, t’as le droit de pas y penser.
– En toute honnêteté, j’y ai songé une seconde, mais…
– Mais ?
– Ça ne se prêtait pas à la situation. Enfin, je crois… J’aurais dû ?
– Non. Je suis content que tu ne l’aies pas fait. On ne bossait pas, on…
On passait la soirée ensemble. Juste elle et moi. Et j’ai adoré ça.
– …partageait un agréable moment ? elle termine ma phrase, en rivant son regard au mien. Ils sont assez rares pour être mentionnés, elle ajoute sur un ton taquin.
– Exactement. Mais tout ce qui est rare est encore meilleur, non ?
Je n’ai pas changé de position, face à elle, j’ai toujours la main en appui contre le mur sur lequel elle est adossée, au détail près que j’ai réduit la distance entre son corps et le mien. Je ne sais pas ce que j’ai ce soir, mais l’envie de la toucher est omniprésente. Serait-ce une connerie si je décidais de l’assouvir ? Pas de script, cette fois. Juste un besoin impérieux. L’une de ses jambes gigote, mais Elvis ne me lance aucun signal pour que je recule. Elle me scrute comme personne avant elle ne l’a fait. Elle me voit tel que je suis, ne m’adule pas bêtement parce que je suis le leader des Unfool. Avec elle, aucun risque de reproduire mon schéma parental. La vedette et la groupie aveuglée. Cette ombre qui m’oppresse depuis quinze ans. Je la dévisage en silence, nos souffles accélèrent dans un tempo qui s’accorde. Une unique pensée m’habite : je la veux.
– Je vais te confier quelque chose, je susurre en me penchant près de son oreille.
Elle inspire d’un coup bref et ses cils papillonnent. Elle sent bon.
– Je n’aime pas être accusé à tort, je murmure.
– Comment ça ?
– Sur le tournage, ce n’était pas moi.
– Vraiment ? Ce n’était pas moi non plus.
– Pourquoi t’en es aussi sûre ? j’articule en frôlant son cou avec ma barbe.
Sa poitrine se soulève et bute contre mon torse.
– Parce que t’embrasser ne figure pas dans mon contrat, elle réplique d’une voix rauque.
Elle n’y croit pas plus que moi.
– Elvis Calloway, vous êtes si professionnelle, je raille. Cela dit, la journée est terminée, alors si le côté pro disparaît pendant les six prochaines heures, je peux faire ça…
Attentif à ses réactions, je commence par l’embrasser derrière l’oreille. Je ne sais pas comment je parviens à contenir l’envie qui me secoue, mais j’ai besoin de la sentir se défaire de son armure pour ne plus être seul dans ce dédale d’émotions. Elle ne m’arrête pas, alors je continue à me rapprocher de cet ouragan qui n’attend qu’à se déchaîner.
– Et ça…
J’aspire la peau fine de sa nuque entre mes lèvres. Un courant électrique me parcourt jusqu’au bout des doigts. Elle demeure silencieuse, je recule la tête pour la regarder mais ses paupières sont fermées.
– Elvis ?
– Hum ? elle prononce sans les ouvrir.
– Je vais t’embrasser.
– Comme toujours, elle répond en ouvrant les yeux.
Ce que j’y lis fait céder le dernier barrage qui me retenait. Ma main libre recouvre sa joue et ma bouche tombe sur la sienne, avec une ardeur que je ne cherche pas à contrôler. Elle ne se contient pas non plus et mon grondement vibre entre nos dents. Si l’idée de départ était de l’embrasser, le projet prend une tout autre dynamique quand mes doigts quittent le mur et se retrouvent tout à coup aimantés à sa cuisse découverte. Ma paume s’enflamme, ma langue s’affole, mon cœur aussi. Jusqu’à ce qu’elle mette fin au baiser.
Pantois, je la scrute avec une frustration évidente alors qu’elle me contemple d’une façon incompréhensible. Comme si j’étais à la fois un inconnu et quelqu’un qu’elle a côtoyé toute sa vie. Elle réfléchit trop !
OU TOI PAS ASSEZ ?
J’ai envie de plus, j’ai envie d’elle à me damner, mais je n’arrive pas à être sûr qu’elle veuille continuer, alors je puise en moi la force de patienter. L’idée qu’elle puisse me repousser creuse un sillon dans ma poitrine, qui se referme lorsque, d’une impulsion, elle noue ses bras autour de mon cou et me donne un nouveau baiser torride. Elle s’abandonne et met fin à mes doutes. C’est le coup d’envoi d’un feu d’artifice. Je la serre contre moi et remonte sa robe pour empoigner ses fesses. La douceur de sa peau me tire un râle animal. Ma dernière relation sexuelle date de plusieurs semaines, mais ce n’est pas le manque qui me met dans cet état de transe. C’est elle.
Quand ce n’est pas moi qui la plaque au mur, c’est elle. Quand ce n’est pas elle qui me débarrasse de mon tee-shirt, c’est moi qui lui arrache sa robe. Dans une sorte de danse survoltée, nous atterrissons sur le lit et je me réserve une poignée de secondes pour la détailler et me protéger. Elle n’a absolument rien de la gamine que j’avais en tête à Los Angeles. C’est une putain de nana dont les courbes viennent de signer mon arrêt de mort. Je suis foutu. Je tombe sur elle et, de fil en aiguille, nos corps s’accordent, glissent et s’échauffent. J’ai besoin d’être en elle pour ressentir physiquement l’étau brûlant qui se referme autour de mon âme.
Elle m’intriguait et m’attirait, mais quand elle m’accueille entre ses cuisses, elle m’obsède. Ses chairs m’étranglent, je ferme les yeux pour ne pas me laisser souffler par le vent de pur plaisir qui se lève. Elle balbutie mon prénom en s’ouvrant davantage, ses réactions m’excitent plus encore. Je l’embrasse partout en allant et venant, avant de m’ancrer à ses mains.
Lorsqu’un de ses gémissements retentit plus fort que les autres, je colle mes lèvres aux siennes entrebâillées pour le sentir migrer de sa bouche à la mienne. Je ralentis mes mouvements, la laisse redescendre, mais rattrape le fil de son plaisir avant qu’il ne retombe complètement. Je n’ai pas envie que ça s’arrête et elle non plus, car elle redémarre au quart de tour en enfonçant une langue farouche entre mes dents. Elle enroule ses jambes autour de mes hanches et se cambre. C’est encore meilleur que ce que je pensais. Ce n’est pas la fille la plus entreprenante que j’aie eue entre mes bras, mais je la trouve chaque fois au bon endroit avec une spontanéité qui me rend fou. Mes mains ont besoin de la tenir, de la toucher. Je veux l’entendre s’essouffler, la sentir se mouvoir, percevoir son odeur qui mélange plusieurs fragrances. C’est une bombe pour chacun de mes sens et mon excitation subit d’étonnantes déflagrations. Nos ébats durent un temps infini. Et infiniment bon. J’oublie qui nous sommes, j’oublie qu’elle bosse pour moi et qu’elle me déteste la moitié du temps.
Le désir et le plaisir prennent toute la place jusqu’à ce que je m’effondre sur son corps transpirant. Je reste de longues secondes le nez plongé dans son cou, à haleter et retrouver mon continuum espace-temps. Puis je bascule sur le dos et m’assieds au bord du lit pour me débarrasser du préservatif. Je galère à le nouer tant mon adrénaline est encore à son paroxysme. Mes doigts tremblent, c’était dément. Je me frotte le visage et jette un coup d’œil par-dessus mon épaule, curieux de lire ce que ses traits expriment.
– Tout va bien ?
POURQUOI TU LUI DEMANDES ÇA ? T’AS L’AIR CON.
– Oui.
Agrippée au drap qu’elle a remonté sous son nez, elle me regarde avec de grands yeux brillants, qui papillonnent comme si elle était en état de choc. Merde, c’est bon signe ou pas ? Elle déporte son attention sur le plafond en prenant une longue inspiration. Elle est redevenue la Elvis que je connais. Je la devine en pleine réflexion, mais elle ne prononce aucun autre mot. Moi non plus, je ne sais pas trop quoi dire, mes émotions sont encore si vives que je pourrais lui demander de partir vivre avec moi en Alaska.
Je lorgne le réveil et hallucine qu’il soit déjà 2 heures du matin.
– T’as soif ? je murmure en quittant le matelas.
– Non, ça va, merci.
J’enfile mon jean et traverse la suite plongée dans le noir. J’avance à tâtons jusqu’à la pièce principale, en quête d’un verre d’eau. Sans surprise, j’en trouve un laissé sur le dossier du canapé, encore plein. Je le vide d’une traite et le pose sur la table en souriant. Il n’y a qu’Elvis pour réussir à les faire tenir en équilibre n’importe où.
Je m’approche ensuite de la fenêtre et observe les lumières de la ville en me concentrant sur la sensation nouvelle de bien-être qui se diffuse en moi. Cette journée a été exceptionnelle à tous points de vue, mais toujours grâce à Elvis. Est-ce que je la rejoins ? Est-ce que je retourne dans ma chambre ? J’ai épousé Emily sur un coup de tête après une nuit de débauche, c’est le genre de bêtise qu’on ne commet pas deux fois.
ELLE N’A RIEN EN COMMUN AVEC EMILY, ET TU NE VAS PAS TE TIRER COMME UN VOLEUR !
Je tergiverse encore et me décide sur un compromis honnête : aller lui souhaiter une bonne nuit. Demain, j’aurai les idées plus claires pour aborder ce qu’il s’est passé ce soir.
Le temps que je revienne près du lit, elle s’est endormie dans l’exacte position dans laquelle je l’ai laissée. Bon, ça simplifie les choses, non ? Je m’approche doucement pour retirer le drap de son nez et de sa bouche, puis repousse une mèche rebelle de son front. Penché au-dessus d’elle, je regrette déjà ma décision de ne pas m’allonger à sa gauche. J’ai l’impression diffuse que le meilleur rôle de ma vie pourrait être celui-ci.
1. Fantôme du folklore anglo-saxon, qu’on pourrait rapprocher de la dame Blanche.
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