Fan Squad (French Edition)
1 - Elvis
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ELVIS
C’est l’histoire d’une diabétique, d’une aveugle et de Tu Sais
Qui.
À quatre pattes sur le sol de ma chambre, je tends le bras sous mon lit pour essayer d’attraper mon stylo à insuline rebelle. Il a délibérément sauté de ma main pour se réfugier sous le sommier, pile au milieu bien sûr, histoire que je ne puisse pas l’atteindre sans me déboîter l’épaule. C’est la deuxième fois que ça se produit ce week-end, je commence à penser que les éléments célestes se sont concertés pour mettre un terme à mon existence.
– Viens là, nom de Dieu !
Ce n’est peut-être pas le meilleur moment pour dire un truc pareil. Sans compter qu’il y a peu de chances que mon ordre soit entendu par un objet inanimé en plastique. Inanimé, mon cul ! Résignée, je me redresse et tire sur mon lit, suffisamment pour pouvoir me faufiler dans l’espace créé entre le mur et lui. Je recommence mon cirque et parviens enfin à mon but.
– Tu croyais pouvoir m’échapper ? je fulmine en le menaçant du regard. Ton temps est compté, profite de tes dernières heures de tranquillité !
– Est-ce que tu parles à ton vagin ?
L’irruption de ma colocataire me fait sursauter, je manque de lâcher le stylo. Ah, non !
– Je ne vois pas pourquoi je lui dirais un truc pareil, je réponds en remettant mon lit à sa place.
Je me désinfecte les mains et m’administre rapidement l’insuline.
– J’ai pas de rencard prévu dans les prochaines heures, donc aucune chance que la tranquillité de mon vagin soit dérangée.
– Je te rappelle que Chester va arriver d’une minute à l’autre, elle rétorque.
– Pourquoi est-ce que tu tiens absolument à me caser avec lui ?
– Parce que je suis aveugle.
– Combien de fois je vais devoir te dire que cette excuse ne peut pas marcher avec tout ?
– N’empêche que ça fonctionne dans un tas de situations. N’élude pas le sujet principal.
– Chester est comme mon grand frère, ça n’arrivera jamais.
– OK. Et le voisin du troisième ?
– Non plus ! Arrête de projeter ta frustration sexuelle sur mon humble personne.
La sonnette retentit. Je dépasse Addison et trottine jusqu’à la porte d’entrée. J’ouvre sur Chester et les deux boîtes de pizza posées sur sa main gauche.
– Salut Ches, je l’accueille en le débarrassant des cartons encore chauds.
Il m’embrasse sur le front et pénètre dans le salon.
– Ça va, les filles ?
– Par pitié, dis-moi que tu viens les mains pleines de trucs sucrés, s’écrie Addison en avançant vers lui. J’en peux plus de vivre avec une diabétique !
– Affirmatif !
– Fais-moi sentir, elle s’excite, furetant autour d’elle.
Chester m’adresse un regard amusé, avant d’ouvrir un sachet de bonbons acidulés et de le remuer sous les narines dilatées d’Addi.
– Oh ! Oh ! Oui !
– Elle a joui, j’énonce en lorgnant les sucreries.
J’évalue rapidement qu’au mieux j’aurai le droit d’en manger deux aujourd’hui. Fiesta !
– J’en veux un tout de suite ! exige ma meilleure amie.
Elle essaie de s’emparer du paquet, mais elle n’est pas assez rapide. Elle continue à balancer ses bras partout, mais Chester reste insensible à ses suppliques.
– Oh ! Allez ! Rien qu’un.
– Ce sera pour la fin de soirée, il refuse en partant vers la cuisine.
– Pas la peine de les cacher, maintenant que je les ai sentis, je suis capable de les localiser sans problème.
– Arrête ton char, tes autres sens ne se sont toujours pas surdéveloppés, je lui rappelle sur un ton taquin.
– Tu es une affreuse amie ! elle assène en pointant son doigt à côté de moi.
– Je suis là, je l’informe en attrapant son index pour le diriger dans la bonne direction.
– Tu fais exprès de bouger en silence pour que je me trompe !
– Tu sais très bien que non, mais si ça peut te rassurer, tu m’as presque visée pour une fois. Tu t’améliores.
– Un jour, je serai capable de t’entendre respirer à l’autre bout de la rue, elle déclare en portant une main solennelle à sa poitrine.
– J’en suis sûre.
Ben voyons !
– Merci, mais tu es quand même une affreuse meilleure amie. Et je te signale que je fais exprès de progresser très lentement parce que sinon tu ne me serais plus d’aucune utilité et ça te provoquerait une profonde dépression.
– J’aime ton côté altruiste et je suis triste d’avance en pensant que tu n’auras plus besoin que je te fasse remarquer le Nutella que tu as dans les cheveux. Est-ce que c’est du Nutella, au moins ?
– Je ne te crois pas.
– Comme tu veux.
Elle résiste environ onze secondes avant de fourrager dans ses mèches auburn. J’irai en enfer comme punition pour l’avoir autant titillée.
– Garce ! elle siffle en me faisant un doigt d’honneur.
Bizarrement quand il s’agit de dresser son majeur à tout-va, elle vise toujours à la perfection.
– De toute façon, d’ici là, je serai mariée à un grand brun musclé, avec des yeux vert amande et une décapotable noire, elle annonce avec sérieux. Il prendra soin de mes cheveux, mon radar le sait.
– Addison, tu es si superficielle ! Peut-être qu’il aura des cheveux blonds, des yeux marron et une Pontiac Aztec, et tu n’en sauras jamais rien.
– Je suis aveugle mais pas stupide, je peux encore faire la différence entre une Aztec et un cabriolet.
– Peut-être qu’il enclenchera la clim à fond pour te faire croire que c’est le vent.
– Tu es malade, elle conclut avant d’exploser de rire.
– Vous ressemblez à un vieux couple, se marre Chester en revenant dans le salon.
On est carrément un vieux couple. On se connaît depuis l’âge de 16 ans et on a un lien très spécial. On est meilleures amies et je suis ses yeux en prime. Quand je l’ai rencontrée, elle n’était pas encore aveugle, mais savait déjà que ça n’allait pas tarder, à cause d’une maladie dégénérative incurable. Sa vue s’est détériorée au fil des ans, jusqu’au noir complet quelques jours avant ses 21 ans. On a naturellement décidé de vivre ensemble. Je suis là pour elle, autant qu’elle l’est pour moi : je veille à ce qu’elle ne mette pas son sac dans le frigo, et elle s’assure que je n’oublie pas de mesurer ma glycémie. Un binôme de folie !
EH OH ! JE SUIS LÀ, MOI AUSSI !
Évidemment. Comment ne pas mentionner Rita, ma voix intérieure hors de contrôle ?
– C’est quoi le programme, ce soir ? nous demande le dernier membre de notre petite bande.
Chester est entré dans ma vie un an avant Addison. J’avais 15 ans, lui fêtait sa majorité dans une boîte de strip-tease. J’attendais que ma mère ait fini de bosser dans ce même établissement et, quand il est sorti fumer une clope sur le trottoir, on a sympathisé. Avec Addi, il est le seul à connaître les détails de mon enfance plutôt atypique.
– Vu que t’as toujours pas de petite amie, ce sera plateau télé avec tes deux copines !
– Comment voulez-vous que je garde une nana avec vous deux ?
– La mauvaise foi ! s’indigne Addi. Les filles te larguent parce que tu es d’un ennui mortel, c’est tout.
– Dès que je vous les présente, elles ne donnent plus signe de vie. Je me demande même si vous n’êtes pas des tueuses en série.
– J’avoue que l’avant-dernière m’a donné des envies de strangulation, j’approuve en hochant la tête.
– Moi, je t’ai déjà dit que je voulais un meilleur ami gay, comme dans les films. Ramène-nous un homme et je lèverai la malédiction sentimentale que j’ai lancée sur toi.
– En parlant de film, quelle est ma peine aujourd’hui ? Par pitié, tout mais pas…
– Twilight ! l’interrompt Addison en mettant ses mains autour de sa bouche.
– Damnation !
– Non ! C’est Fascination !
– Merde, Vi, elle a vu ce film une centaine de fois, fais quelque chose, il me supplie.
– Justement, elle l’a déjà vu, celui-là. Tu préfères une nouveauté ? je m’étonne. Tu as vraiment envie de passer une heure quarante-cinq à lui décrire chaque scène en détail ? Ou peut-être Cinquante nuances de Grey en audiodescription ?
– En fait, j’ai changé d’avis, intervient Addi en croisant les bras sur sa poitrine. Je veux deux meilleurs amis aveugles, eux aussi.
– Mais non, tu nous aimes trop pour nous remplacer.
– Ça reste à démontrer. Mais tant que je te porte encore dans mon cœur, aie l’obligeance de me servir une part de pizza, Vi. Je crève la dalle.
– Oui, madame. Tout de suite, madame.
J’accède à ses désirs et sers également Chester.
À peine à la moitié du film, le fameux paquet de bonbons est déjà bien entamé par mes deux amis, qui se chamaillent pour déterminer qui mangera le dernier Dragibus noir du sachet. Je sais d’avance qui va l’obtenir.
– Prends-le, se dévoue Chester comme prévu.
Assise contre l’accoudoir du canapé, j’ignore les roucoulades sur l’écran et fais défiler les publications de mon compte Instagram. Je note deux trois idées sympas à réexploiter, lâche une dizaine de likes avant d’immobiliser mon doigt sur l’un des rares posts de mon groupe de musique favori.
– Viii… Je te vois, m’interpelle Addi en faisant claquer sa langue.
– Tu as recouvré la vue, c’est un miracle !
– Arrête de scroller et concentre-toi.
– Je suis concentrée.
– Pas sur le film ! J’ai entendu ton soupir transi d’amour et je sais qu’il n’est pas réservé à Edward. Maintenant, tu coupes ton portable et tu fantasmes avec moi sur une vie éternelle dans la forêt.
– Tu détestes la forêt.
– Parce qu’il y a toujours une foutue racine qui surgit sous mes pieds ! Mais une fois transformée, j’y verrai encore mieux qu’avant.
– Tu…
– Chut ! C’est mon passage préféré.
Je pose mon téléphone sur la table basse et cale ma tête contre l’épaule de Chester.
Lorsque le film se termine, ni lui ni Addi n’ont envie d’aller se coucher, si bien qu’ils sont étonnamment d’accord pour une fois et lancent la suite.
– Je bosse demain, je vous laisse avec les loups-garous et vous souhaite une bonne nuit.
– N’oublie pas…
– De contrôler mon glucose, je finis à la place d’Addi.
– Fais de beaux rêves de Tu Sais Qui.
RÊVER DE VOLDEMORT ? PLUTÔT MANGER LES DRAGÉES GOÛT CROTTE DE NEZ DE BERTIE CROCHUE ! PAR CONTRE, UN CERTAIN OX…
Stupefix, Rita !
Chester m’embrasse sur la joue et je file me préparer pour Morphée.
Si je n’ai plus d’angoisses nocturnes depuis plusieurs années, j’ai conservé une de mes habitudes pour m’endormir : j’attrape la télécommande de ma chaîne hi-fi et déclenche la lecture du CD numéro 2. Dès que l’intro commence, je ferme les yeux en souriant. J’ai écouté cet album un millier de fois mais je ne m’en lasse pas. Les Unfool et la voix de leur chanteur ont un effet apaisant inégalable.
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