Fan Squad (French Edition)
31 - Elvis
31
ELVIS
Nouveau commandement : tu ne mettras point ton doigt dans
l’oreille de quelqu’un.
Nous avons atterri à l’aéroport de La Nouvelle-Orléans il y a une demi-heure et nous sommes en voiture, Kassim, Travis, Oxton et moi, en direction du plateau de tournage. Mon client et son manager discutent ensemble, Travis est au volant comme d’habitude, je suis donc seule dans mon coin.
J’ai toujours eu envie de découvrir la Louisiane, alors je profite du trajet pour observer le paysage qui défile. À ce rythme, suivre Oxton Briggs où qu’il aille me fera bientôt faire le tour des États-Unis, ce dont je n’aurai certainement plus jamais l’occasion quand ce contrat sera terminé.
Je quitte la route des yeux un instant et me rends compte que le leader des Unfool me regarde. Il se détourne aussitôt. Il agit bizarrement depuis hier, ça doit être l’appréhension, je ne vois que ça. Après ma balade en ville, je ne l’ai pas croisé de la soirée et ce matin, c’est à peine s’il a ouvert la bouche, hormis pour me balancer un « On y va, Calloway ». C’est du lui tout craché.
Travis se gare devant le lieu où le clip va être tourné. Le bâtiment qui me surplombe est gigantesque, c’est un hangar très haut et très long dans lequel il me tarde de pénétrer. Nous passons l’entrée bien gardée, Travis nous talonne, Kassim est devant et nous guide sous une large tente blanche.
– Attends-moi là, Ox, je reviens. Elvis, tu m’accompagnes ou tu restes ici ?
– Elle reste, répond Oxton à ma place.
– Elle reste, je répète en prenant une grosse voix.
Kassim hoche la tête et nous laisse. Oxton se prépare un café avec la machine, puis fait les cent pas en gonflant sa poitrine. Il boit une gorgée avant d’éloigner le gobelet de sa bouche.
– Pardon, t’en veux un ?
TIENS DONC, IL REDEVIENT SYMPA !
– Non merci.
– Un beignet ?
UNE BOMBE DE GLUCOSE ?
– Sans façon.
Il recommence à arpenter la tente de long en large, puis se ressert un expresso.
– T’es déjà allée sur un tournage ? il me lance alors.
Il veut faire la conversation pour éviter de penser à ce qui va suivre, ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Je préfère ça à son silence.
– Je vis à Los Angeles, j’en ai aperçu en passant dans la rue, mais je n’ai jamais participé comme ça. C’est cool d’être une spectatrice privilégiée.
– Ouais, j’aimais bien ça, moi aussi. Bon, ça remonte à un paquet d’années… Je ne sais pas si tu es au courant, mais j’ai été marié à une actrice.
Damnation ! Évidemment que je suis au courant. La traîtrise de ma vie, à l’époque. J’avais 17 ans, c’est la seule période durant laquelle j’ai refusé d’écouter le moindre titre des Unfool. J’ai eu le cœur brisé quand les tabloïds ont commencé à placarder des photos de leur couple partout.
– Emily Morris, il précise, prenant mon silence pour de l’ignorance.
EMILYYY MORRISSS… JE LA DÉTESTE ENCORE.
– On a divorcé au bout d’un an, il poursuit sans soupçonner que Rita s’acharne contre son ennemie numéro 1.
Je me suis toujours demandé si mes mauvais sorts avaient fonctionné.
– Une erreur de jeunesse ? je le cingle.
– C’est peu de le dire, mais au moins, ça m’a servi de leçon.
– C’est pour ça que vous n’avez plus eu de relations sérieuses après ?
– Qu’est-ce qui te fait croire que j’en ai pas eu ?
BOULETTE !
– Vous venez d’expliquer que ça vous a servi de leçon, je l’ai déduit. N’ai-je pas un esprit de synthèse absolument prodigieux ?
– J’ai une vie qui va à deux mille à l’heure, c’est juste plus simple comme ça, je suppose. Mais t’en fais pas pour moi, je trouve de quoi occuper mon célibat.
– Ouais, donc vous flippez, en somme.
Il lâche son gobelet des yeux.
– N’importe quoi ! Mais dans ce milieu, il y a beaucoup de faux-semblants et de gens qui ne sont pas ce qu’ils prétendent être.
Mon pouls s’emballe et un sentiment de culpabilité m’étreint. Je ne suis pas d’une nature à travestir qui je suis. J’ai une grande capacité d’adaptation, mais pas au détriment de moi-même. Ses mots sont un rappel désagréable du jeu que je mène avec lui et les autres. J’ai tout à coup envie de tout lui raconter, mais ce n’est pas le meilleur moment pour ça.
– Tu as eu des relations longues, toi ? il m’interroge alors.
– Vous vous intéressez à ma vie ? je rigole en rougissant.
– Je m’impose au minimum une fois par jour de ne pas parler que de moi. Ça tombe sur toi aujourd’hui.
– Je me sens si favorisée ! Et la réponse est non… Plus jeune, je n’avais pas beaucoup de succès auprès des garçons. Sauf ceux qui pensaient obtenir de la came gratis, ça va sans dire.
Il me scrute gravement, et se remémore certainement l’article à mon sujet. Je m’attends à ce qu’il me pose des questions sur mon enfance, mais il me prend de court.
– T’as jamais été amoureuse ?
– Si, une fois, je bredouille. Mais…
Mon sang s’échauffe, je ne peux pas m’empêcher de le dévisager en me rappelant les sentiments que j’avais pour lui lorsque je vivais dans mon petit monde merveilleux. Enfin, pour l’Oxton que j’avais imaginé et idéalisé. Étrangement, quelque chose tire dans ma poitrine à cette pensée.
– Mais ?
– C’était un garçon inaccessible.
– Qu’est-ce qu’il est devenu ?
J’ai pris conscience qu’il s’agissait d’un mirage.
– Aucune idée.
Je suis sincère. Qu’est devenue ma version d’Oxton Briggs maintenant qu’il est devant moi en chair et en os, avec ses imperfections et… autre chose que j’apprécie malgré tout au fil des jours ?
– Pourquoi tu ne sors pas avec Mills ?
HEIN ? C’EST QUOI CE SUJET QUI DÉBARQUE DE NULLE PART ?
– C’est clair qu’il serait partant ! il insiste.
– Euh… C’est l’appréhension qui vous fait dire des trucs bizarres ?
– Quoi ? Il te plaît pas ?
– J’en sais rien, c’est pas comme si j’avais eu le temps de me pencher là-dessus.
C’est quoi son délire ?
– T’as eu le temps hier après-midi.
– On est sortis faire du vélo, vous en parlez comme d’un rencard.
– C’en était pas un ?
– Non. Et en quoi ça vous importe, d’abord ?
– Il a du style, il est séduisant.
– Oxton Briggs, chanteur, acteur et entremetteur ? j’énonce comme une speakerine. C’est quoi l’étape suivante ? Jongleur ? Est-ce que je vous demande pourquoi vous ne sortez pas avec l’hôtesse de l’air, moi ?
– Tu pourrais. Et je te répondrais que primo : Diana est mariée. Deuzio : depuis cet hiver, j’ai mis en stand-by ce genre de passe-temps. Je suis pas d’humeur.
– Sans blague ? Qui voudrait d’un râleur ? je ricane derrière ma main.
– Je t’ai entendue ! Ça m’arrive d’être de bonne compagnie.
– Désolée, je n’ai pas l’expérience nécessaire pour en attester. Mais vous avez l’air convaincant en le disant, alors… soit vous êtes réellement un excellent acteur, soit vous êtes un menteur.
– Ça revient au même, non ?
– Ce décor est très joli, je feins de m’émerveiller en lorgnant derrière lui.
– Monsieur Briggs, on vous attend pour le maquillage, nous interrompt une femme.
– Tu viens ? il me propose en se levant.
– Partez devant, je minaude en agitant mollement une main. Je vais lancer un direct et je déboulerai par « surprise » dans votre loge, telle une diva des réseaux sociaux.
– OK.
Je me retrouve seule et, comme prévu, j’affiche mon plus beau sourire et déambule en offrant à la communauté l’envers du décor.
– Salut les amis ! Je suis sur le plateau de tournage du prochain clip des Unfool et, croyez-moi, vous n’êtes pas prêts pour ce qu’Oxton vous prépare ! Regardez-moi ça, perso, ça me donne l’eau à la bouche.
Ce n’est pas une heure de grande écoute, mais l’audience n’est quand même pas mal.
Une fois ma tâche bouclée et la star du jour maquillée, les choses sérieuses commencent. L’équipe se met en place, ça court dans tous les sens et, à côté de moi, Oxton respire bruyamment en lâchant des œillades à la ronde. Riley et Asher ne sont pas là, même s’ils ne figureront pas dans ce clip, j’imaginais qu’ils viendraient. Oxton m’a fait comprendre qu’il préférait être seul, c’est dommage, car quoi qu’il en dise, il a besoin de l’appui de ses meilleurs amis.
– À quoi tu penses ? il me demande alors qu’il attend le signal de la réalisatrice.
– Au reste de la bande. Je persiste à affirmer qu’ils auraient été utiles pour vous permettre de décompresser.
– J’suis pas stressé !
– Vous surveillez les alentours comme un chien abandonné par son maître.
– Tu es là, toi, gratte-moi sous le menton au lieu de te tourner les pouces.
– Pour me faire mordre ?
Il claque des dents, j’éclate de rire.
– C’est cool que tu sois là.
Vraiment ? Je l’observe à la dérobée, il est effectivement agréable quand il met fin à ses mauvaises manières. Il se frotte les mains, fourrage dans ses cheveux, plaque sa barbe, je lui découvre un côté anxieux, très loin de ce qu’il m’a montré jusqu’ici ou de ce que j’avais pu façonner dans mon esprit. Pour une fois, ce n’est pas décevant, c’est même l’inverse.
DIS DONC, ELVIS, TU SERAIS PAS EN TRAIN DE…
– Vous allez tout déchirer ! je surjoue pour le rassurer et couvrir la voix de Rita.
– J’ai l’impression que tout le monde me regarde en se demandant ce que je fous là.
– Mais non ! C’est parce que vous portez cet affreux rouge à lèvres nude, je le taquine.
– Il me fait les lèvres toutes douces.
– Vous m’en direz tant.
CELA DIT, ÇA LUI FAIT UNE JOLIE BOUCHE…
Qu’est-ce qui nous prend, Rita ?
La réalisatrice se matérialise entre nous, pose sa paume dans le dos de son acteur du jour et l’emmène. Lorsqu’il me lance un coup d’œil par-dessus son épaule, je souris et lève deux pouces encourageants. Je suis contente pour lui, il entame enfin le concret. Le sourire qu’il me renvoie fait fondre mon pôle Sud et l’ours polaire qui gardait ma forteresse se tire sans se retourner.
MERDE, LE RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE, ÇA CRAINT !
Je cherche le coin idéal pour photographier Oxton, tout en suivant ce qui se passe. J’adore visionner des making-of et c’est encore plus excitant en vrai. En dehors d’un tout petit détail : mon client n’arrive toujours pas à composer avec son anxiété et c’est comme si nos heures de répétitions n’avaient jamais existé. Il est nul.
– Coupez ! beugle la réalisatrice pour la sixième fois. Oxton, quel est le problème cette fois ?
Il lève une main pour s’excuser et faire signe qu’il en a pour une minute. Il trace jusqu’à une table un peu plus loin, aussitôt rejoint par Kassim. Alors que son manager s’adresse à lui de manière assez vive, il descend un verre d’eau d’une traite et capte mon regard. Merde, on atteint le level supérieur, il est en train de paniquer. Il me lance un appel à l’aide muet, comme si je détenais les clés de sa survie.
FAIS QUELQUE CHOSE !
Oui mais quoi ?
BOUGE !
Mes jambes s’activent, je fonds sur lui d’un pas décidé. À mi-chemin, je croise Kassim qui repart vers l’équipe de tournage.
– T’exerces une bonne influence sur lui, débrouille-toi pour qu’il lâche prise, sinon il va se griller.
Dès que j’arrive sous le nez d’Oxton, je l’observe pour déterminer la meilleure façon de lui remettre les idées en place.
– Putain, je suis merdique, il s’énerve. J’ai rien à faire là, j’me complique la vie. Demande à Travis de faire tourner le moteur et attendez-moi dans une ruelle.
Les vannes ouvertes à fond, il continue à débiter son flot d’âneries. Rita perd aussi le contrôle.
DIS UN TRUC RASSURANT ! SOURIS ! SECOUE-LE !
Le résultat n’est jamais bon quand elle me mitraille. Je contracte la mâchoire, remue la tête en quête d’une solution tombée du ciel et mes plombs disjonctent. Je le pointe d’un doigt menaçant, l’attrape par le col et tire dessus pour que sa figure touche presque la mienne.
– Tu la fermes, maintenant !
– Je te demande pardon ? il articule en lorgnant ma bouche toute proche.
Je m’oblige à ignorer la sienne, qui exerce subitement un magnétisme inattendu.
– Tu connais les raisons qui te poussent à être ici. Ça fait des mois que tu as ce but en tête, alors tu vas arrêter tes idioties tout de suite, sinon…
SINON JE TE FRAPPE DANS LES COUILLES OU JE TE METS LA GIFLE DE TA VIE !
– Sinon quoi ?
Rita est trop violente, je cherche.
– Sinon…
Sans prévenir, nos visages entrent en collision et nos lèvres se rencontrent avant que je puisse terminer ma phrase. Elles se pressent, se chevauchent et je me recule en ouvrant de grands yeux choqués. Oh bon sang ! Est-ce que c’est moi qui l’ai embrassé ? Je passe un doigt sur mes lèvres humides, lui me scrute sans laisser filtrer la moindre émotion.
– Sinon ? il a l’audace de redemander d’une voix râpeuse.
Je suis comme hors de mon corps, ce qui explique certainement ce qui se produit. Parce que si mon esprit était connecté, jamais je ne lécherais mon index, avant de l’enfoncer dans son oreille en guise de « sinon ». C’est son tour d’écarquiller les yeux.
– Tu te fous de ma gueule ?
Il me repousse en grimaçant et se frotte l’endroit que j’ai profané en jurant. Je tourne les talons. Dieu du ciel ! Je marche droit devant moi, le cœur battant à mille à l’heure tandis que je prends conscience de ce que je viens de faire.
AVEC TA BOUCHE OU TON DOIGT ?
Ah ! Ne dis pas ça comme ça !
HEUREUSEMENT, PERSONNE NE VOUS A VUS… ENFIN, JE CROIS.
– C’est ça ta technique ? m’envoie un Kassim hilare.
– Ce n’est pas moi ! je me défends en pensant au baiser.
– C’était bien ton doigt dans son oreille, je suis formel. Tu es une personne très bizarre, mais apparemment les résultats sont là.
Je découvre ce qu’il me montre, Oxton est reparti sur le plateau d’une démarche plus souple.
– Dites Kassim, vous qui avez du réseau, vous connaissez quelqu’un au programme de protection des témoins ?
– J’ai une cabane cachée dans les montagnes. 1 Mi casa es tu casa.
Dans d’autres circonstances, j’apprécierais la sympathie grandissante du manager à mon égard, mais pour l’heure, je réfléchis à l’organisation de mes obsèques.
1. Ma maison est ta maison (en espagnol).
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