Fan Squad (French Edition)

C. S. Quill · Chapitre 14 sur 57

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Fan Squad (French Edition)

13 - Elvis

13

 

 

ELVIS

 

Croix de bois, croix de fer, si je réponds à Oxton Briggs,

je vais en enfer.

 

J’ai craché sur Oxton Briggs. Si j’avais dû lister les pires façons de faire connaissance, lui cracher de l’eau à la figure serait certainement arrivé en troisième position. Juste après « le renverser en voiture » et « lui vomir dessus ». Ajoutez à ça mon indélicatesse vis-à-vis de son instrument et me voilà cataloguée.

Rita voudrait pouvoir se débarrasser de moi.

TU ES UN MONSTRE, ELVIS, UN MONSTRE !

Quand Mira a énoncé les raisons pour lesquelles ce pauvre garçon s’est fait licencier, ma personnalité de groupie a avalé de travers et… j’ai craché sur Oxton Briggs. Vu la façon dont le chanteur m’a dévisagée ensuite, je suis certaine qu’il me déteste. Ces prochains mois vont définitivement être un calvaire. Même si je ne diffuserais aucune info secrète, ils ne doivent jamais découvrir que je suis fan, moi aussi.

Alors que Mira me briefe sur les réseaux sociaux des Unfool, je ne peux pas m’empêcher de lancer des coups d’œil sur celui qui roupille en face de moi. La dernière fois que je l’ai vu de si près, il avait dix ans de moins. Il a changé, bien sûr, mais je ressens encore cette aura qui le caractérise. Il est toujours aussi beau, même avec son masque de nuit, si bien que je n’arrive pas à le regarder plus de quelques secondes.

– Le vol dure environ une heure, tu penses avoir pris tes marques sur les comptes du groupe d’ici l’atterrissage ? me demande l’attachée de presse sans lever le nez de son PC. C’est court, mais on a du pain sur la planche, j’ai besoin que tu sois efficace tout de suite. Et, d’après la proposition de ton agence, tu devrais également créer des comptes personnels pour Oxton, c’est ça ?

– En effet. Aucun problème pour la durée de prise en main.

– Tu me donneras les accès, on ne sait jamais ça peut être utile. Je les filerai aussi à Ox, qui sait, tu vas peut-être lui donner le goût du digital.

– Compte là-dessus, il grommelle alors que je le croyais endormi.

– Bien sûr, madame Palmer, je vous transmets ça dès que c’est opérationnel.

– Si tu continues à m’appeler « madame », je te jure d’agir comme Riley et de fredonner des chansons du King chaque seconde. Même au pied de ton lit.

– Il pourrait faire ça ?

– Je te laisse le découvrir.

Je reste un instant la bouche ouverte, imaginant la scène.

RILEY MOORE AU PIED DE SON LIT, QUI N’EN RÊVERAIT PAS ?

Moi, Rita, l’idée est carrément flippante !

– Bon, sinon, ton agence nous a envoyé un document totalement imbitable sur les stratégies social media préconisées… Tu peux m’expliquer ça concrètement ? Quand tu auras créé un compte perso pour Oxton, il y aura forcément des retombées…

Je lui tends les notes présentant mes idées. Elle les lit à toute vitesse en hochant la tête.

– OK, ça au moins, c’est limpide. Si tu veux mon avis après des années à fréquenter ces trois-là, il te manque simplement un quotidien avec eux pour mettre le doigt sur les détails qui pourront faire la différence. J’espère que t’as du caractère parce que, crois-moi, il en faut !

Oh ça, oui ! Il s’est un peu fait la malle cette semaine, mais j’ai dû me forger un tempérament à toute épreuve avec ma mère. Ce qui me fait défaut pour l’instant, c’est la formule magique me permettant de côtoyer le groupe sans risquer de laisser échapper un hurlement hystérique de groupie. Je mise sur Rita pour lui bloquer le passage.

À QUOI JE SUIS RÉDUITE !

Je prends mes marques dans la Unfoolsphere et, avant que l’avion n’entame sa descente et que je ne puisse plus me déplacer, je me lève pour aller aux toilettes. Ma petite sacoche sur l’épaule, je vais en profiter pour vérifier mon taux de sucre, vider ma vessie et pousser un cri silencieux pour me calmer.

Lorsque je reviens à ma place, plus légère d’un demi-litre mais pas plus sereine, Oxton m’observe comme si j’allais à nouveau m’en prendre à lui. Il va falloir que je fasse un point sur notre collaboration, mais après le coup de la guitare et celui de l’eau, ma langue reste collée à mon palais. Je tenterais bien un sourire aimable pour commencer, mais mon capital confiance est encore trop bas pour que je sois certaine de ne pas afficher un rictus flippant, aussi, je choisis l’ignorance.

Ma jambe qui tressaute au sol accroche le rabat de ma sacoche et révèle le contenu de cette dernière. L’attention de Miranda se focalise sur l’appareil photo qui y est rangé.

– Dis donc, joli ! Un paparazzi ne serait pas mieux équipé. Moi qui pensais que les CM ne se servaient que de leur téléphone.

– La plupart, oui… Mais pour certains posts, je préfère varier.

– Intéressant ! D’ailleurs, à ce sujet, sache qu’Ox est au courant que tu vas le mitrailler sous tous les angles à partir de maintenant afin d’alimenter son futur feed perso.

– Pardon ? intervient le concerné.

– Il va te faire croire que c’est faux, mais c’est dans le contrat.

– C’est faux.

– Tu vois, elle réplique. Tu as dû remarquer que le contenu du groupe posté jusque-là est très peu centré sur lui, ce qui est invraisemblable vu son ego hors du commun. Si tu t’y prends bien, il finira par y prendre goût.

– Compte là-dessus, il la contre encore.

Elle doit avoir l’habitude de ce sujet de conversation, car elle poursuit après avoir haussé les yeux au ciel :

– Tu comprendras rapidement que cette personne pense pouvoir faire évoluer sa carrière sans se mouler à ce que le public réclame : une fenêtre sur sa vie. Je voulais attendre un peu avant de t’en parler, mais t’as l’air sympa, je préfère te prévenir tout de suite. Il va être chiant. Très chiant.

– Je me fous de vos conneries de réseaux sociaux et de vos merdes commerciales. Le public aime ma musique !

– Et éclaire-moi, ce que tu vises en tant qu’acteur, c’est tourner dans des comédies musicales ? Non ! Donc ta musique, c’est très bien, mais ça ne suffit plus. Les producteurs s’en moquent pas mal. Au contraire, ça te dessert dans ce domaine. Ils ne te font pas confiance.

Elle chope une barre de céréales sur la table, ouvre l’emballage et mord avidement dedans. Je suis sûre qu’elle imagine le bras du chanteur à la place. Lui paraît à deux doigts d’exploser.

– Sois mignonne, Elvis, reprend Mira, la bouche pleine. Dis à ton nouvel homme objet qu’avoir des fans ne suffit pas pour s’imposer au cinéma.

– Avoir des fans ne suffit pas, je répète sans la quitter des yeux.

Elle me pince le menton entre son pouce et son index et fait pivoter mon visage en direction du chanteur.

– Essaie plutôt par là, elle précise.

Il m’inspecte d’un air hautain, me mettant au défi de lui tenir tête.

VAS-Y, VI ! scande Rita.

Facile à dire pour toi qui te terres derrière moi !

Je prends une vive inspiration et me racle la gorge.

– Votre attachée de presse a raison, je commence en me concentrant sur chaque mot. Il est important de… Je…

… n’arrive pas à mettre de l’ordre dans mes idées quand mon interlocuteur est Oxton Briggs et qu’il m’observe comme si j’étais un escroc essayant de l’arnaquer. J’ai déjà dû expliquer à d’autres clients l’intérêt d’un compte Instagram ou Snapchat correctement alimenté, et j’y crois vraiment, mais là, tout ce que mes neurones sont capables de m’envoyer comme informations, c’est la largeur de ses épaules, son parfum et cet épi au sommet de son crâne qui fait rebiffer une de ses mèches.

– Tu… ?

Zut, j’en étais où ?

– L’impact des réseaux sociaux n’est pas à prendre à la légère, j’ajoute.

Sa bouche se tord, il hoche la tête.

– Waouh ! Tu es aussi convaincante que les types qui viennent sonner à ta porte pour te prédire la fin du monde. Non, en fait, tu es même moins convaincante qu’eux. C’est dommage, je me sentais un peu faiblard aujourd’hui, j’crois que t’aurais pu réussir à me vendre ton truc. Ça promet pour la suite. J’avais raison de mettre en doute l’intérêt d’embaucher une community manager, d’autant plus tout juste sortie du lycée.

EH OH ! FAUT PAS EXAGÉRER !

J’adore mon travail, qui est bien plus complexe et intense que le maigre crédit qu’il lui apporte avec son timbre dédaigneux. Le choc de son affront me prend au dépourvu.

– Est-ce que vous essayez de jouer au musicien capricieux ? Si c’est l’idée, en plus de vos réseaux sociaux, il va aussi falloir bosser votre talent de comédien.

Une turbulence fait subitement trembler la carlingue et, face à moi, je vois deux sourcils se relever, puis se froncer dangereusement. Quelque part loin dans mes oreilles, j’entends Rita hurler à la mort. Qu’est-ce qu’il vient de se passer ? Ce n’est quand même pas moi qui ai dit ça ? Non, impossible ! Le jet a été aspiré dans une dimension alternative et nous allons nous crasher sur une île mystérieuse.

– Enfin un recrutement sensé ! souffle ma voisine en levant les pouces.

À en juger par la satisfaction peinte sur le visage de Miranda et l’expression opposée sur celui d’Oxton, c’est bien moi l’auteure de cette poésie. Mon intervention cinglante a au moins l’avantage de lui clouer le bec, puisqu’il se contente de changer de siège pour rejoindre ses amis. Il l’avait bien cherché, mais il est mon client. C’est quoi, mon problème ?

– Bien joué, Elvis, me félicite ma nouvelle collègue de travail.

– Est-ce qu’il va me virer ?

– Oh non ! Il ne fait pas ça comme ça, sauf quand c’est moi qui le lui demande. Il est plutôt du genre à transformer ta vie en enfer pour te pousser à démissionner. Mais tu viens de démontrer que tu n’as pas froid aux yeux, tu devrais tenir bon.

Son timbre chantant me laisse à penser qu’elle n’est pas sérieuse. Et puis, c’est d’Oxton Briggs qu’il s’agit, il n’a rien d’un tel connard.

T’EN ES SÛRE ? ON NE PEUT PAS DIRE QU’IL SE SOIT MONTRÉ TRÈS ACCUEILLANT JUSQUE-LÀ.

Je garde le silence jusqu’à l’atterrissage et m’empresse de me diriger vers la sortie dès que Diana nous informe que nous pouvons y aller. Asher, Kassim et Riley ouvrent la marche, je les suis sagement tout en me répétant que ma présence ici doit être le résultat d’un coma dans lequel je suis plongée depuis une semaine.

PEUT-ÊTRE PLUS QUE ÇA ! QUI DIT QUE TU N’ES PAS DANS UN HÔPITAL SORDIDE DEPUIS UNE DÉCENNIE ET QUE LES UNFOOL NE SONT QU’UNE CRÉATION DE TON CERVEAU RAMOLLI ?

Mais oui, Rita, rien que ça.

– C’est toi qui l’as rendu tout ronchon ? me souffle Riley en regardant au-dessus de mon crâne.

– Non ! je me défends. Je crois qu’il a eu peur des trous d’air.

Oh ! Mais qu’est-ce que je raconte ?

Riley se marre en me couvant d’un regard satisfait.

– Je crois plutôt qu’il devient naturellement plus désagréable chaque année. De toi à moi, depuis qu’il est entré dans la trentaine, c’est pire. Et cette histoire de cinéma n’arrange rien…

Sa tonalité s’est altérée, révélant une note de sincérité.

– T’inquiète, en ce qui me concerne, c’est tout l’inverse ! il se reprend en tapant du poing sur mon épaule. Plus je vieillis, plus j’aime mon prochain. D’ailleurs, tu veux bien que je sois ton meilleur ami ?

Il bat des cils en me montrant ses dents, j’avale ma salive difficilement. Pour cause, quand je monte des scénarios dans ma tête avant de m’endormir, il y a une base fixe : Oxton tient le rôle de mon mari transi d’amour qui souffle des pétales de rose vers moi, Asher et Riley, celui des grands frères dont j’ai toujours eu terriblement envie. L’un protecteur, l’autre déconneur. Mais tout ça fait partie de mon imaginaire d’adolescente et certainement pas d’un but à atteindre. Voilà pourquoi je ne voulais pas de ce travail ! S’il y a bien une chose que je partage avec ma mère, c’est l’idée que la vraie vie est bien moins sympa que celle qu’on se crée d’une façon ou d’une autre. Elle a choisi le crack, moi, les courts-métrages nocturnes. C’est bien moins dangereux, en tout cas jusqu’à aujourd’hui.

– Ce suspens est intenable !

– Désolée, monsieur Moore, la place est déjà prise.

– Merde. Ta meilleure amie alors ? Asher dit que j’ai un timbre un peu féminin.

– Ce poste aussi est pourvu.

– D’ordinaire, je n’ai pas tant de mal à me faire accepter comme ami. Le côté rock star, tout ça tout ça…

– Ce n’est pas trop difficile à encaisser ? je me surprends à rétorquer.

– J’écrirai une chanson triste à ce sujet, il soupire en saluant Diana qui est plantée à l’avant du jet. Ce sont celles qui fonctionnent le mieux. À défaut de me rendre heureux, tu me rendras riche.

Il passe la porte et s’engage dans l’escalier. Je me prends une rafale de vent chaud dans la figure alors que j’en fais autant.

– Hello Vegas ! Elvis est de retour en Terre sainte ! il s’exclame en sautant les trois dernières marches.

Il atterrit sur la piste en levant les bras. Quand est-ce qu’il va arrêter avec ça ?

– Tu te sens émue ? il m’envoie en faisant trembler sa lèvre inférieure.

À vrai dire, c’est la première fois que je viens dans cette ville. En dehors de Los Angeles où j’ai vécu toute ma vie, je n’ai voyagé que dans deux États grâce à mon travail : l’Ohio pour rencontrer mes clientes Hope et Prudence, et New York, pour faire la connaissance du joueur de NBA Donovan Wolinski.

– Alors, ça te fait quoi ? il revient à la charge.

Tandis que j’atteins l’ultime marche, un frottement dans mon dos me fait tourner la tête. Quand je comprends à qui appartient l’avant-bras qui a frôlé ma colonne vertébrale, je perds l’équilibre, mon pied s’emmêle dans la lanière du sac que je porte à bout de bras et je m’affale à genoux sur le tarmac.

– Ça me fait mal, je réponds malgré moi à la question de Riley.

 

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