Fan Squad (French Edition)
29 - Elvis
29
ELVIS
Agiter sa saucisse devant tout le monde n’est-il pas puni par
la loi ?
Des pas lourds dévalant l’escalier me font sursauter et perdre la sucette que j’ai dans la bouche. Elle s’écrase par terre et se casse en petits morceaux. Sérieux ? Pour une fois que je peux manger un bonbon sans risque ! Oxton apparaît à côté du canapé sur lequel je suis allongée sur le ventre depuis plus d’une heure. Avachie serait plus exact. Je m’empresse de faire un roulé-boulé pour reprendre une position plus décente et repousse la mèche folle qui me tombe sur le nez.
– Vous m’avez fait peur ! Vous n’êtes pas parti avec les autres tout à l’heure ? je balance en guise de salut.
– Bien sûr que si, je suis avec eux, ce que tu vois là n’est qu’une projection de mon corps astral.
– Ah, ah.
Il me jauge. Depuis qu’il m’a fait écouter sa nouvelle chanson, il est d’humeur inégale.
J’ai couru avec lui ces quatre derniers matins. À ce rythme, je vais devoir me payer une paire de baskets et des séances de cryothérapie pour aider mes muscles à faire face. En dehors de ces temps merveilleux, lui et les autres ont été très pris par l’enregistrement final du morceau à paraître. J’ai pu enfin en découvrir la version définitive hier soir, cachée sous mon drap. J’ai eu l’impression de redevenir l’Elvis adolescente, qui s’endort avec ses écouteurs dans les oreilles. Je le connais déjà par cœur, même s’il a une saveur différente maintenant que je côtoie personnellement les Unfool. Mon cerveau a cependant appris à compartimenter : les musiciens d’un côté, les êtres humains de l’autre. J’ai au moins un pied dans la réalité, j’imagine que ce n’est pas plus mal ainsi.
– Viens m’aider, Calloway, ordonne Oxton.
LA VOILÀ, TA RÉALITÉ !
Je fais exprès de lever lentement la tête vers lui, en affichant un air qui clame clairement : « Euh, excusez-moi, vous pensez vraiment que c’est une façon de demander ? » Histoire d’appuyer encore un peu l’effet, je cligne des yeux à intervalles réguliers. Il frotte sa barbe, fait claquer sa langue et prend une forte inspiration.
– Mademoiselle Calloway, auriez-vous s’il vous plaît l’obligeance de bien vouloir m’apporter votre aide ?
Je suis persuadée que cette formulation lui entaille l’intérieur des joues.
– Monsieur Briggs, il serait opportun de m’indiquer la nature de votre requête avant que je ne vous donne mon accord. Peut-être ne suis-je pas disposée à accéder à votre demande. Peut-être ne suis-je pas la personne adaptée. Peut-être ne…
– J’ai reçu le script du clip.
Je perds aussitôt de ma superbe en remarquant dans sa main une liasse de feuilles roulées, et jette ma tablette sur le côté.
– Sérieux ? Montrez-moi ça !
Il arque un sourcil et reproduit parfaitement l’air que j’affichais il y a dix secondes.
– S’il vous plaît.
– J’ai envie de me caler dans le jardin, suis-moi.
Appâtée, je cours derrière lui jusqu’aux transats. Il s’assied en biais sur l’un d’eux et je m’installe en face de lui. Dans cette position, nos genoux se touchent.
– Vous l’avez lu ? j’attaque aussitôt.
– Ouais.
– Ça vous plaît ?
– Ouais.
– Bon sang, vous me donnez envie de sauter dans la piscine et de retenir mon souffle pendant vingt minutes. Donnez-moi ça, espèce de rabat-joie !
Je lui arrache le script, le pose sur mes cuisses et entame ma lecture. Le pied du chanteur bat la mesure, ses doigts pianotent, mais ça ne me déconcentre pas.
– Lis plus vite, il s’impatiente au bout de cinq minutes à peine.
– Vous voulez bien aller me chercher un verre d’eau, s’il vous plaît ?
La minute suivante, une bouteille se matérialise sous mon nez, je la vide presque entièrement et poursuis ma lecture. J’adore ! Mais je ne laisse rien transparaître devant un Oxton en ébullition. Je fais exprès d’afficher plein de mimiques contradictoires, juste pour le rendre fou. Sentant que ça fonctionne, je cache mon rire derrière une quinte de toux. Lorsque je tourne l’ultime page, il tape une fois dans ses mains.
– Alors ?
– Une minute, je vais aux toilettes.
– Tu joues avec mes nerfs volontairement ?
– J’ai envie de faire pipi, j’énonce avec évidence. C’est un besoin naturel qui n’a rien à voir avec Sa Seigneurie. Je peux me retenir de faire beaucoup de choses. Croyez-moi, j’en refoule un tas vous concernant ! Mais pas ça.
– Si tu arrêtais de boire autant, tu n’irais pas pisser toutes les cinq minutes.
– Oh ! Certes. C’est aussi simple que de s’empêcher de respirer.
– Essaie pour voir.
– Si je meurs, vous ne saurez pas ce que je pense du script. Et vous n’aurez plus personne à malmener. Votre vie redeviendra un puits d’ennui sans fond.
Je raconte n’importe quoi, mais étonnamment, il ne pipe pas mot et fait avorter notre bataille.
– Bouge-toi, il finit par grogner.
Je marche jusqu’à la salle de bains d’un pas si lent que je reçois la bouteille d’eau vide dans le dos. Je fais volte-face, faussement outrée, avant d’éclater de rire.
– OK, j’me dépêche !
Je reprends ma place en moins de trois minutes, lui n’a pas bougé. Il a le menton sur les poings, et ses prunelles avides me font culpabiliser.
– Je ne suis pas une spécialiste, mais… c’est de la bombe atomique ! Honnêtement, je ne savais pas à quoi m’attendre et c’est trop bien.
Ses traits se détendent spontanément, il en tombe même sur le côté, allongé sur le transat.
– Je suis rassuré.
– C’est juste mon avis, je bafouille.
Il me décoche une œillade indéchiffrable.
– Je vais devoir apprendre tout ça, il reprend.
– Vous avez déjà pris des cours de théâtre ?
– Quand j’étais gosse, oui. J’ai arrêté au lycée pour la musique. J’aimerais bien en suivre à nouveau à la fin de la tournée, après notre retour à L.A.
– Très bonne idée ! Vous voulez que je vous aide à répéter ? je m’entends ajouter.
– Pourquoi tu ferais ça ? il s’étonne.
J’ai tout à coup honte d’avoir proposé une telle idiotie sans réfléchir. Après tout, ce n’est pas mon travail, qu’est-ce qui me prend ?
– Laissez tomber, j’sais pas pourquoi j’ai dit ça. Je n’ai aucune qualification dans le domaine, en plus.
Je saute sur mes pieds pour fuir loin de ma honte.
– Je vais finir ce que j’étais en train de monter, à plus tard.
– Non, attends. Reste là, j’ai envie que tu m’aides !
Je me retourne à moitié vers lui, déconcertée.
– Ah bon ?
– J’ai pas envie de faire ça avec des gens que je connais bien, mais pas non plus avec d’illustres inconnus. Tu es l’entre-deux parfait et je suis à l’aise avec toi, alors…
OH.MON.DIEU ! C’EST LA CHOSE LA PLUS SYMPA QUE J’AIE ENTENDU SORTIR DE SA BOUCHE DEPUIS VOTRE PREMIÈRE RENCONTRE !
Je prends une grande inspiration et retiens mon souffle pour canaliser Rita et mon pouls par la même occasion. Il m’a eue par surprise, il me faut plusieurs secondes pour recouvrer mes esprits.
– J’osais pas te demander, mais si t’es OK alors je le suis aussi.
– Vous n’osiez pas ? je pouffe.
– Je pensais pas que tu accepterais, parce que ça implique de passer davantage de temps seule avec moi.
– C’est vrai qu’endurer votre présence peut-être terriblement… insupportable, je raille. Mais après lecture du script, j’ai l’envie irrépressible de vous voir pleurer au milieu d’une rue déserte. Ça compensera l’effort.
– En fait, oublie. Où avais-je la tête ? Tu vas en profiter pour te foutre de ma gueule !
– Je vous taquine. Le tournage commence quand ?
– Dans deux semaines.
– Quoi ? Déjà ?
– Kassim et ses contacts… J’avoue que je pensais avoir plus de temps, ça va très vite.
– C’est mieux comme ça. Au moins, vous en passerez moins à cogiter, grogner, douter, marmonner…
– T’as fini ?
– J’ai d’autres verbes en stock, je me sens frustrée d’arrêter en si bon chemin.
– Tu es dure.
– Mais vous voulez mon aide, je réplique avec un petit sourire en coin.
– On est de retour et on a apporté à bouffer ! crie soudain Riley depuis la terrasse. Venez manger !
Oxton roule le script et me fait signe de le suivre.
Je n’aime pas quand on m’impose un menu sans me consulter, c’est toujours un casse-tête de calculer discrètement ce que je peux ingérer ou non. Je m’isole un instant dans ma chambre pour me piquer le doigt et redescends m’asseoir à leur table. Miranda et Kassim sont en pleine discussion sur le tournage à venir. Quant à Asher et Riley, ils échangent avec Oxton sur le contenu du script qu’ils ont également reçu. Je profite de ce que personne ne fasse cas de moi pour observer ce qu’il y a sur la table. Ce n’est vraiment pas terrible. Purée de pommes de terre, steak baignant dans une sauce grasse, nuggets, saucisses, hamburgers… Tout ici est réuni pour m’empoisonner. Bon OK, j’exagère un peu, mais je suis très pointilleuse sur mes repas, d’autant plus au vu de l’instabilité de ces derniers dans le cadre de ce contrat.
– Ça te plaît pas ? m’interpelle Oxton.
– Si, si.
– Pourquoi tu grimaces ?
Merde !
– C’est mon visage naturel, ne soyez pas désobligeant !
Ma réponse le fait rire. Je vois Riley lui lancer un regard amusé.
– Quoi ? lui demande Oxton.
– Rien. Je suis juste ébahi par la facilité avec laquelle Elvis arrive à te rendre agréable. C’est quoi, son secret ?
Oxton lui adresse un doigt d’honneur pendant que Kassim enchaîne.
– Je suis d’accord, tu es moins chiant depuis qu’elle est là.
L’atmosphère devient gênante, je remue sur ma chaise alors que tout le monde nous observe l’un et l’autre.
– Tu es donc heureux de ne pas l’avoir virée ?
– Je reconnais que ça aurait été une erreur, il admet en me faisant un clin d’œil.
L’attitude du manager envers moi évolue chaque jour, sans que je sache pourquoi. Il y a trois semaines, il voulait se débarrasser de moi, mais depuis peu, il me soutient face aux piques du chanteur… On dirait qu’il m’a adoptée dans l’équipe et ça me fait plaisir.
– Désolée de briser vos espoirs, mais il est moins chiant avec vous seulement parce qu’il se réserve pour moi, je balance alors. Quand je ne serai plus parmi vous…
– Foutez-moi la paix, m’interrompt Oxton.
– Changeons de sujet, embraie Miranda en croquant dans un nugget. Elvis, j’ai une proposition à te faire.
– Hum… J’ai détesté chacune de tes propositions jusqu’ici.
– Ils font la paire, tous les deux, elle réplique en levant les yeux au ciel.
Elle pioche une frite, la trempe dans la mayonnaise et poursuit :
– J’arrive à terme dans sept semaines, il va falloir que je me ménage.
– Ça, c’est clair, valide Asher.
Elle braque ses iris noirs sur lui, il la scrute sans rien dire. Je sens mes joues s’enflammer.
NE LEUR MONTRE PAS QUE TU AS DÉCOUVERT LEUR SECRET !
– J’ai reçu plusieurs candidatures pour mon remplacement, est-ce que tu voudras bien me donner ton avis ?
– Euh… Oui, si ça peut être utile, mais pourquoi ?
– T’es le boss de la Fan Squad, j’ai confiance en ton radar. Pas moyen d’écoper d’un deuxième Gregory.
Pour le coup, j’admets volontiers que je sais reconnaître un adepte des Unfool quand j’en croise un.
– D’accord.
– Tu t’y prends comment pour identifier nos fans ? Tu les renifles ? rigole Riley.
– Mange, ça va être froid, m’envoie Oxton.
Quand il se montre prévenant de cette façon, il ressemble davantage à l’image que j’avais de lui. C’est si rare que je mets ça sur le compte d’un instant de faiblesse.
SANS OUBLIER QU’IL A BESOIN DE TOI POUR SON CLIP !
– Merci, je souffle.
Je reprends mon inspection des plats devant moi et entame un calcul mental.
– Tu comptabilises les calories ou quoi ? il m’interroge.
C’est pas vrai, il ne peut pas s’occuper de son assiette ?
TROUVE UN TRUC ! N’IMPORTE QUOI !
– Ah voilà ! je fais mine de me révolter. Je suis une nana donc forcément, je m’inquiète des calories. Non, monsieur Briggs, peut-être que je fais simplement face à des aliments qui ne me correspondent pas. Est-ce qu’une femme peut choisir son repas ou est-ce un privilège masculin ? J’en ai marre, de subir les diktats d’une société patriarcale !
C’EST ÇA TON EXPLICATION, VRAIMENT ?
– Euh… Désolée, j’ai kiffé ton discours, mais c’est moi qui ai passé commande, grimace Miranda.
– Tu sais juste pas quoi prendre, me taille Oxton.
À court d’arguments, je lui tire la langue et me rabats sur une saucisse et de la salade verte, histoire de lui faire fermer son clapet et, accessoirement, de ne pas attirer l’attention sur ma façon de manger.
Kassim avale sa bouchée et pointe sa fourchette sur moi.
– Au fait, Elvis, j’ai zappé de t’envoyer le script final du clip, je le fais tout à l’heure.
– D’accord, je réponds sans oser admettre que je l’ai déjà lu avec Oxton.
Je ne suis pas certaine qu’il ait envie que j’en parle devant tout le monde.
– Je t’ai pas attendu pour le lui faire lire.
Bon, apparemment, ça ne le gêne pas.
– Ah ? Et t’en as pensé quoi ?
Je tempère la groupie qui voudrait hurler partout à quel point c’est génial. Les fans vont être comme des dingues si le résultat est aussi cool sur un écran que sur papier.
– Pour ce que ça vaut, j’ai adoré, je récite en jouant avec… une saucisse pour me donner une contenance.
Je fiche la paix à ce morceau de cochon grillé et continue :
– Je suis impatiente de le découvrir à la télé.
– À la télé ? tique Oxton. Tu as conscience qu’avant ça, tu m’accompagnes sur le tournage ?
– Elvis a le droit de venir et pas nous ? s’indigne Riley.
– Ça fait partie de son taf.
– Vous n’êtes pas du voyage ? je m’étonne.
– Nope, vous irez rien que tous les deux, susurre le pianiste. Je sais pas ce que tu fais pour te rendre à ce point indispensable, il ajoute sur un ton tendancieux.
– N’importe quoi ! C’est logique, je suis community manager, il y aura un tas de contenus à créer là-bas.
– Tu peux arrêter de brandir cette saucisse à chacun de tes mots ? Ça me met mal à l’aise.
Merde, voilà que je recommence !
– Je brandis cette saucisse si ça me chante, je réplique en mangeant un morceau.
– Et une saucisse qui chante, ça te tente ? il questionne en posant son bras sur les épaules d’Oxton.
À cette proposition inattendue, ma gorge se contracte autour de ce que je suis en train d’avaler. Résultat : je m’étouffe, me plie en deux et manque de vomir.
– Désolée Oxy, ce n’est pas la réaction que j’espérais.
J’ai les larmes aux yeux lorsque je me redresse, le visage d’Oxton est un peu flou mais son air me laisse perplexe.
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