Fan Squad (French Edition)
26 - Oxton
26
OXTON
Je n’aime pas reconnaître mes erreurs mais… Non, rien.
Le poing sous le menton, assis dans le jet qui nous fait quitter Tucson après un énième concert, je scrute le front plissé d’Elvis Calloway tandis qu’elle tape à toute vitesse sur son clavier. Quelque chose en elle a changé depuis notre dernier jour à Vegas, mais je ne la connais pas assez pour déterminer quoi. Elle m’intriguait déjà avant, maintenant plus encore. Sa façon de réagir à l’article et son attitude à Hollywood nous ont tous scotchés, moi le premier. Cette discussion que nous avons eue sur la terrasse de l’hôtel me laisse pensif et un peu con, parce que ses mots ont provoqué un écho en moi. Aussi inattendu que ça puisse l’être, elle m’a touché. Je l’avais cataloguée comme une gamine inutile, une fana des réseaux sociaux déconnectée de la réalité, qui s’évertuerait à me briser les burnes. Oh ! Elle me les brise toujours, hein ! Mais il y a autre chose.
Mes a priori ont été mis à mal par ces détails à propos de son passé et la manière dont elle s’est imposée avec courage et assurance à cette avant-première. N’importe qui aurait flippé, ou aurait adoré être exposé ainsi. Je peux dire sans hésitation qu’elle a détesté ça, vu la façon dont elle me le fait payer depuis. D’autant que sa prestance dans sa jolie combinaison bleue n’est pas passée inaperçue des journalistes. Moi aussi, je l’ai remarquée. L’avantage, c’est que ça a étouffé dans l’œuf les effets qu’aurait pu avoir ce foutu torchon médiatique. En un claquement de doigts, elle s’est imposée comme le lien entre les fans et nous. La reine de la Fan Squad.
Depuis l’avant-première, il s’est écoulé cinq jours, deux concerts à Phoenix et un à Tucson, cinq jours à me tirer la tronche dès qu’elle interrompt ses directs. OK, elle est plus cool que prévu mais… C’est une vraie peste !
– Pourquoi tu la mates comme ça ?
La question de Riley me la fait quitter des yeux. On était en train d’évoquer le prochain album, je ne sais plus à quel moment j’ai décroché.
– T’as développé une dépendance à l’Elvox ?
– On dirait le nom d’un médoc, je me marre.
– Si tu dépasses la dose, tu pourras plus t’en passer, il me taquine.
– Pas plus de deux fois par jour, c’est bien ça ?
– Ouais ! En plus, elle t’a dans le collimateur, Ox. Tu cherches la merde ?
– Non, je cherche la gloire et les fans.
– Mais bien sûr, tout le monde sait que tu as besoin de ça.
– C’est comme ça qu’on me l’a vendue, j’te signale. Vous me l’avez tous collée dans les pattes, je respecte vos attentes.
Ça m’emmerde de me l’avouer – et pas moyen de le dire à Riley – mais malgré la nature électrique de la plupart de nos échanges, je me sens enclin à lui donner une vraie chance. J’aime sa mentalité. Au fond d’elle, je ne ressens pas de jugement sur mes nouveaux objectifs, juste une volonté de faire ce pour quoi elle est ici sans s’économiser. Une sacrée volonté quand on sait d’où elle vient et ce que j’ai provoqué avec ma photo stupide.
– T’es tellement chiant, mec, continue Riley sans se douter de mes pensées. On a déjà eu cette conversation. Tu devrais arrêter de faire une fixette là-dessus et te concentrer sur ce que tu veux.
– Ouais.
– Elle est sympa, en plus. Elle me fait marrer. C’est cool d’avoir une nana qui tienne tête au grand Oxton Briggs, sans tomber en pâmoison dès que tu ouvres le bec.
Effectivement, son répondant n’est pas désagréable. J’ai multiplié les fausses techniques de séduction pour la titiller, mais elle demeure hermétique. J’aime ça.
Je perçois du mouvement, c’est justement elle qui repousse son ordinateur et s’extrait de son siège en cuir molletonné. Elle tire sur son tee-shirt, inspire profondément, puis marche jusqu’à moi en parlant toute seule.
– Est-ce que vous auriez un moment à m’accorder ? elle me demande poliment.
– Qui êtes-vous, madame ? Si on s’était déjà rencontrés, je me souviendrais de tant d’amabilité.
Riley fait claquer sa langue.
– J’ai des cachets dans ma valise si t’as besoin d’aide pour côtoyer ce grand con, il lui propose. J’en prends depuis qu’on se connaît, effet garanti !
– C’est très gentil, mais j’ai déjà un traitement pour étouffer ma voix intérieure. Elle me somme d’éradiquer l’espèce humaine et j’ai dû doubler les doses ces derniers jours. J’ai peur que ce soit un cocktail détonnant.
Ça va ? Je ne vous dérange pas ? Ces deux-là s’entendent bien, je ne saurais pas dire pourquoi ça me gonfle.
– C’est à quel sujet ? je balance sèchement.
Elle adresse une œillade à mon ami, il perçoit sa demande silencieuse et s’éclipse. J’apprécie qu’elle fasse la part des choses entre les enjeux du groupe et les miens.
Une fois que nous sommes seuls, elle s’installe face à moi et croise ses mains devant elle.
– Votre carrière.
– Elle te fout des paillettes dans les yeux, hein ? je la taquine en avançant mon buste pour que nos visages se fassent face. Tu veux un autographe ?
Elle cille plusieurs fois et mord ses lèvres comme pour s’empêcher de riposter.
– Elle est incroyable, oui, elle place calmement. On pourra faire votre rétrospective en grande pompe quand le moment s’y prêtera, mais là, ce qui m’intéresse, c’est de faire mon job.
Toujours la même rengaine.
– Tu fais la gueule depuis presque une semaine, il était temps que tu te mettes à la tâche.
– Non mais… c’est à peine si j’ai dormi tant il y a eu de choses à gérer autour de la soirée à Los Angeles ! Vous savez le temps que ça prend d’analyser les retombées et d’essayer d’anticiper les tendances à ne pas louper ?
– Non, j’croyais que ton taf consistait à poster des photos de moi, je la pique.
Je ne connaissais pas ce métier et à force de la voir sur tous les fronts, je commence à en découvrir toute la complexité. Mais ça, je ne le lui dirai pas, j’aime trop l’emmerder.
– Ce dont tu parles a l’air chiant à mourir, j’enfonce le clou.
– Vous pourriez embaucher n’importe qui pour…
Elle ferme les yeux et murmure ce qui ressemble à un « Rita, mange-moi de l’intérieur ». Mais je dois mal comprendre, car ça n’a aucun sens.
– Restons professionnels, d’accord ? elle articule.
– J’espérais encore que tu cèdes. Je misais énormément sur le mug personnalisé que je t’ai offert mais je dois me rendre à l’évidence, notre relation est strictement professionnelle.
– Je prie chaque soir pour qu’il y ait même moins que ça, elle maugrée. Donc, côté pro.fe.sio.nnel, je me suis rendu compte que nous n’avions pas eu de véritable discussion, vous et moi.
– J’ai pourtant l’impression qu’on bavarde comme deux vraies pies, tous les deux.
– De discussion constructive, elle précise. Quel est votre réel objectif côté cinéma ? Et comment voyez-vous les choses ?
– La transition est rude. Je préfère quand tu me gonfles et que je t’énerve en retour.
Elle s’empare d’une bouteille d’eau et la porte lentement à ses lèvres. OK, j’ai saisi la menace, je lui fais signe de continuer.
– Darell m’a adressé les contacts qu’il a commencé à identifier, jusque-là c’est son boulot, pas le mien. En ce qui me concerne, j’aimerais savoir ce que vous désirez, vous. Ici, elle ajoute en posant deux doigts sur sa poitrine. Oublions une minute ce que votre statut de vedette implique, pourquoi vouloir être acteur ?
C’est la première fois qu’on me demande ça. Bon, les gars se sont déjà interrogés, mais pas de cette manière. Elvis patiente, je reste de marbre en apparence. Son air concerné me délie la langue.
– J’ai toujours aimé ça. Si j’avais pas percé dans la musique, j’aurais étudié le théâtre.
Je brode un peu autour de la vérité, d’accord.
– Ah bon ! J’en savais rien, elle souffle en fronçant les sourcils.
– Faut dire que tu sais pas grand-chose des Unfool ou de moi, je la pique sans arrière-pensée.
– Euh… elle s’empourpre.
Elle oscille d’une émotion à l’autre en un battement de cils, c’est phénoménal.
– Je te taquine, relax. Même la plus grande fan serait pas au courant de ça, j’te pardonne.
– Merci, elle souffle, un peu gênée. Et donc…
– Ma carrière de musicien a pris toute la place ces dix dernières années, j’ai vécu le truc à fond et je suis chanceux d’avoir eu l’opportunité de faire tout ça. Mais peut-être que j’ai fait le tour…
– Et qu’il vous manque cette deuxième facette de vous ?
Ma facette, pas celle de mon père en superposition.
– Oui.
– D’accord. Qu’est-ce qui vous attire, comme style ? À première vue, Darell vous oriente principalement vers le film d’action, c’est votre volonté ?
– Il pense que c’est une meilleure porte d’entrée.
– Donc ce n’est pas ce à quoi vous songiez, elle décrypte sans peine.
– Je préférerais quelque chose de plus profond, de plus sombre…
Je me sens gêné et ça me crispe.
– Mais j’ai conscience que des concessions seront sûrement nécessaires.
Elle éclate de rire.
– J’étais pas prête à vous entendre prononcer le mot « concession », mille excuses.
– Et à m’entendre épeler le mot « virée » ?
– On en est encore au stade de la menace, monsieur Briggs ?
– On est revenu au stade du monsieur, toi et moi ? je la contre.
– Pourquoi ça vous perturbe autant ?
– Quand je collabore avec quelqu’un, on se passe de ces formalités.
Elle joint ses paumes avec cérémonie et lève les yeux vers le plafond.
– Collabore, elle articule. Amen !
– Ça ne signifie pas que je serai un client facile, je précise en voyant clair dans son jeu.
– Évidemment ! Mais on progresse, et c’est important que je sache tout ça si on veut pouvoir vous donner une image en adéquation avec celui que vous êtes.
– Je ne te laisserai pas faire de moi ce que je ne suis pas.
– Rassurez-vous, je ne vais pas vous rendre aimable, je ne suis pas magicienne !
En réponse à sa provoc, je lui adresse un doigt d’honneur.
– J’ai eu une idée, elle reprend plus sérieusement sur le ton de la confidence. Vu que les producteurs sont encore réticents, pourquoi ne pas commencer par un clip sous forme de film ? C’est un format de plus en plus courant, ça pourrait vous mettre le pied à l’étrier.
– On en a fait quelques-uns qui ne sont pas si éloignés, tu les as visionnés ?
– Je les ai vus un paquet de fois, elle balance avant de se racler la gorge. Enfin, depuis que j’ai signé le contrat, quoi. C’est pas comme si j’avais eu le temps de les… Bref, oui, je les ai visionnés. Ils sont cool, mais j’imaginais quelque chose de beaucoup plus visuel, où vous seriez l’acteur principal. Avec un scénario qui met la lumière sur vous.
Son idée n’est pas mauvaise mais tourne encore et toujours autour du groupe.
– Qu’est-ce qui vous déplaît ? elle remarque. On peut tout se dire, allez-y.
Cette fois pas de sarcasmes dans sa voix, elle est vraiment à l’écoute.
– Que l’identité Unfool soit associée à ça.
Elle fronce les sourcils.
– Est-ce que cette carrière d’acteur est l’outil de votre émancipation ?
– Non, je réponds spontanément. J’veux pas arrêter la musique si c’est ta question.
– Quel est le problème, alors ?
– Je ne suis pas qu’un musicien.
Elle se mordille un ongle en hochant la tête. Elle cherche sincèrement à me comprendre, ça me fait un bien fou.
– Je résume : vous voulez déployer une seconde passion, dissociée de l’actuelle. Deux Oxton bien différenciés.
– Ouais.
– Je vois. Mais ce n’est pas tout à fait compatible avec votre notoriété. C’est pas impossible, hein, mais que vous le vouliez ou non, les gens vous connaissent comme Oxton Briggs, le leader des Unfool. On ne peut pas appuyer sur la touche Reset. Il y a une transition à mener en douceur pour que le public élargisse la vision qu’il a de vous.
Elle fait une pause et pointe un doigt dans sa direction.
– C’est pour ça que je suis là, elle chuchote. Je préfère le préciser, au cas où ce serait encore obscur pour vous.
– Continue.
– Sans compter que c’est un atout à ne pas sous-estimer. Vous êtes connu et reconnu, vous avez une longueur d’avance sur quelqu’un qui débarque de nulle part. Alors oui, la musique vous colle à la peau, mais…
Elle pince les lèvres et remue sur son siège.
– Mais ?
– Bougez-vous !
Emportée dans son plaidoyer, elle a haussé le ton. Riley et Asher penchent la tête vers nous, amusés.
– J’ai entendu tous vos arguments, elle poursuit plus bas, mais vous savez ce qui bloque ? Votre passivité. Vous manifestez cette envie mais vous n’engagez rien derrière.
– J’ai un agent pour ça…
– Hum.
– Quoi « hum » ?
– Rien.
– Ne me dis pas rien, j’ai vu la tronche que t’as tirée. Une remarque à formuler sur Darell ?
– Le soleil de la République dominicaine lui va bien au teint.
– Calloway…
– Il bosse pour vous depuis quand ?
– Ça doit faire quatre ou cinq mois.
– Et qu’est-ce qu’il vous a proposé de concret pour l’instant ?
– Un rôle de musicien que j’ai refusé et quelques rendez-vous ici et là. Rien de concluant.
– Hum.
– Tu vas continuer longtemps comme ça ? Balance le fond de ta pensée. Promis, j’lui dirai pas que tu peux pas le blairer.
J’ai haussé le ton, moi aussi, plusieurs des gars nous jettent un coup d’œil.
– Taisez-vous ! elle s’empourpre encore. On ne parle d’aucun d’entre vous, elle leur envoie ensuite.
Elle se focalise à nouveau sur moi et se met à chuchoter. Je suis tenté de lui dire que c’est pire si elle essaie de ne pas attirer l’attention, mais je suis curieux de connaître son avis sur Darell, alors je la ferme.
– Ce n’est pas que je l’aime pas. J’ai juste pas l’impression qu’il vous prend au sérieux quand je l’entends parler de « cette histoire de cinoche ».
Elle mime des guillemets et jette un regard de biais vers l’auteur de ces mots. Ce n’est pas la première fois que ce mec étale son doute sur le bien-fondé d’une nouvelle carrière, mais il a bonne réputation.
– Il vous faut un agent qui soit plus convaincu que vous-même. Et quand je vois ce que vous manifestez jusqu’à maintenant, ça n’aurait pas dû être si compliqué à trouver.
– J’ai aussi embauché une CM, j’te rappelle.
Elle pince les lèvres, l’air de dire : « Ouais, bien sûr, embroché plutôt, non ? »
– C’est pas moi qui vous transformerai en acteur. Ni même Darell. Ce n’est personne d’autre que vous ! Je vais faire de mon mieux pour coudre de jolies choses autour de tout ça, mais il faudra que vous soyez le moteur. Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai vu que votre mauvaise humeur et vos défenses. Éblouissez-moi, nom de Dieu !
Cette dernière phrase recèle un je-ne-sais-quoi qui m’interpelle.
– Quelle fougue, Calloway !
– C’est pas ma faute si je semble plus motivée que vous.
Et bim, un point pour elle.
– Je ne manque pas de motivation… j’ai juste aucune idée de par où commencer.
C’est tellement personnel et enfoui depuis si longtemps…
– Alors faites ce clip dont je vous parle. Qu’est-ce que vous avez à perdre ?
Je porte le regard sur les autres passagers de l’avion. Inexorablement, j’ai le sentiment d’être tributaire d’eux.
– Si vous pensez avoir les épaules pour devenir acteur, faites-vous confiance ! Votre manager semble être quelqu’un d’encourageant, proposez-lui un nouveau single exclusif, un truc sombre et profond, et le tour sera joué !
Cette nana me sidère par sa spontanéité qui flirte avec la naïveté et le génie.
– Je vais y réfléchir, je pèse mes mots pour ne pas afficher un air trop conquis par cette idée.
– OK, mais j’vous préviens, monsieur Briggs, dès que vous aurez posé un pied hors de ce jet, estimez que votre période de probation est définitivement terminée.
– Tu fais flipper.
– Ah oui ? elle souffle en souriant.
Sa fossette plus marquée à gauche et ses légères taches de rousseur lui confèrent une moue enfantine. Je repense alors à cet article de journal et l’imagine des années en arrière, vivant dans une caravane au sol jonché de seringues. C’est dingue, rien ne transparaît au premier abord. Je lui souris en retour, ses yeux s’arrondissent et elle change de figure illico.
– Quoi ? je m’étonne.
Je n’ai fait que lui sourire, elle me dévisage comme si deux longues canines venaient de me pousser.
– Rien, j’ai… envie de faire pipi.
Elle se volatilise en un claquement de doigts. Je pouffe nerveusement face à cette sortie de scène particulière. Elle est définitivement spéciale mais je ne retiens qu’une chose de notre échange : je suis remonté à bloc.
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