Fan Squad (French Edition)
32 - Oxton
32
OXTON
Si regarder quelqu’un dans les yeux pendant cinq minutes
suffit pour le séduire, imaginez ce que pourrait donner de lui
mettre un doigt dans l’oreille.
Redevenir l’Oxton d’il y a quinze ans m’a déstabilisé, je me suis senti vulnérable face aux caméras. J’ai eu besoin de m’éloigner une minute et, maintenant, je suis en proie à un autre bouleversement. Est-ce que c’est moi qui l’ai embrassée ? Ou elle ? Je n’en ai aucune idée, mais au fond, il importe peu de savoir qui de nous deux est à l’initiative de ce baiser, je l’aurais volontiers approfondi. J’ai un goût d’inachevé sur les lèvres. J’ai envie de faire demi-tour et de la plaquer contre un mur. Qu’est-ce qui m’arrive ?
S’il y a un truc certain, c’est que j’ai le tympan humide. Cette cinglée a enfoncé son doigt dans mon oreille. Qui fait des choses pareilles, sans déconner ?
– Tout va bien, Oxton ?
Posté près d’une haute barrière, mon garde du corps mange tranquillement une barre chocolatée.
– C’est maintenant que tu te manifestes, Travis ? je le cingle.
– Pourquoi ? J’ai loupé quelque chose de périlleux ? il feint de s’angoisser.
– Toi, tu vas…
– On peut s’y remettre ? me hèle la réalisatrice qui n’a pas assisté à ce qui vient de se passer. Tu penses pouvoir gérer ou pas ?
En excluant la sensation des lèvres d’Elvis, ce qu’elles ont prononcé est vrai. Je sais pourquoi je suis là, pourquoi j’ai décidé de revenir vers cette première passion. Vas-y, Ox ! C’est le moment d’être de nouveau complet.
– Ouais !
– Alors, go. T’as du potentiel, une belle gueule et du charisme, mais ça ne suffit pas. Lâche-toi, sinon on n’y arrivera pas dans un timing aussi serré.
– Go, je me contente de rétorquer.
Je reviens au milieu du décor et, cette fois, malgré l’accueil un peu froid de ma partenaire, mes doutes ne se manifestent pas. Elvis les a mis KO. Et, même si je vais réfléchir à un moyen de lui faire payer la manière dont elle s’y est prise, j’admets que ça m’a remis les idées en place. Mieux que ça : je me jette dans le bain et prends un pied d’enfer. Je ne suis plus l’Oxton Briggs des Unfool, même si je tourne un clip pour le groupe ; pas vraiment « juste Oxton » non plus puisque je joue le rôle d’un autre, pourtant je me sens plus près de moi-même. Je touche du doigt ce que j’espérais trouver et ça me soulage d’une entrave invisible qui m’étouffait depuis un certain temps.
Les heures et les scènes défilent, l’actrice qui m’accompagne est nettement plus agréable qu’au départ et je ne parle pas de la réalisatrice qui m’envoie des paillettes avec ses yeux.
– C’est fini pour aujourd’hui, elle crie justement. Si on fait pas dix millions de vues avec ça, je change de job !
Tout le staff applaudit, je reçois des accolades et des félicitations, même Kassim me secoue l’épaule avec une sorte de ferveur nouvelle.
– Ox, tu m’as scotché. J’étais sceptique, je suis désolé.
– Tu sauras bien comment te faire pardonner.
– Comment va ton oreille, au fait ?
Je cherche Elvis des yeux mais ne la trouve nulle part.
– Elle s’est enfuie loin de toi et de tes représailles, raille Kass.
Quoi ? Est-ce qu’elle a filé tout de suite après notre échange épique ? J’espère que non, j’ai très envie d’avoir son ressenti sur ce tournage.
– Elle est où ? je me tends.
– En train de nous attendre dans la voiture. Elle est partie s’y réfugier dès que la réal a lancé son « Coupez ! ». Sois pas trop hard avec elle, hein !
– T’as vu son geste ou quoi ? je rétorque, soulagé.
– Oh oui ! Je l’admire, j’ai rêvé de te déstabiliser un nombre incalculable de fois. Être témoin de ça…
– Ferme-la ! je me marre sans pouvoir me retenir. Ma vengeance sera terrible.
– Tu peux plutôt la remercier. Pour aujourd’hui, pour cette idée de clip…
Pour sa confiance, son énergie, son humour. J’en suis parfaitement conscient, elle est…
– Allons-y, je me secoue.
Nous montons dans la voiture et filons en direction de l’hôtel.
À côté de moi, presque encastrée dans la portière pour mettre le plus de distance possible entre nous, Elvis n’a pas ouvert la bouche depuis que je me suis assis. Elle est concentrée sur son portable, mais je la soupçonne de faire semblant. Je prends un malin plaisir à la scruter, je sais qu’elle sent le poids de mon attention sur son visage, mais elle ne bronche pas.
– Hum, hum.
Rien.
– Hum, hum, je recommence plus fort.
Nada. J’opte pour une autre méthode.
– 1 Let’s rock. Everybody let’s rock. Everybody in the whole cell block…
C’est le refrain d’un tube d’Elvis Presley, j’entonne le couplet en augmentant le volume quand elle réagit enfin en se tournant vers moi. Encore en mode acteur, je lève un bras devant ma figure, comme si je me protégeais de sa nouvelle frappe imprévisible. Elle pourrait me foutre un doigt dans le nez.
OU T’EMBRASSER !
Je baisse le bras aussitôt.
– Je ne vais pas te cogner !
– Qu’en sais-je ?
J’ai envie d’évoquer son baiser, mais pas devant Travis et Kassim.
– Tu avais besoin d’un électrochoc. Ça a fonctionné, non ? elle a le culot d’arguer. Je t’ai trouvé parfaitement dans ton rôle, ensuite.
– Un encouragement classique aurait suffi. T’as un sacré doigté, je crois que t’as touché ma cervelle, j’ai failli perdre connaissance.
– Toujours dans l’exagération. Je suis désolée, tu perdais tes moyens, c’est le premier truc auquel j’ai pensé.
– Le premier, t’es sûre ?
OK, c’était trop tentant comme sous-entendu et sa réaction vaut le détour.
– C’était vous ! elle s’étrangle en prenant une teinte cramoisie.
– C’est le rouge à lèvres nude, c’est ça ? T’as voulu en tester la douceur ?
Elle tord la bouche et bat des cils.
– Pitié, ne parlons plus de ça. Jamais ! On peut faire la paix pour l’histoire du doigt ?
– Tu essaies de gratter mon amitié, maintenant ?
– Sûrement pas ! J’ai déjà deux amis et c’est amplement suffisant. À partir de trois, ça devient chiant.
– Riley va avoir le cœur brisé en l’apprenant.
– Tu lui diras que j’en suis navrée.
– Mills aussi, j’ajoute en feignant l’innocence.
– Lui et moi, ce n’est pas une histoire amicale.
– Quoi ?
Je n’ai pourtant rien vu entre eux quand je les filais hier.
– J’ai bien réfléchi à ta suggestion tout à l’heure et tu as raison, j’crois que je vais lui avouer mes sentiments en rentrant. Je suis amoureuse de lui, pourquoi lutter ?
Elle termine par un rire, elle se moque de moi. J’ai chaud tout à coup, j’ai horreur de mes réactions.
– Quoi qu’il en soit, je veux être sûre de ne pas écoper d’une revanche à la Oxton Briggs, elle ajoute d’une voix normale. Ça partait d’une bonne intention.
J’expire pour me débarrasser de ma nervosité soudaine.
– Je vais prendre le temps de la réflexion. D’ici là, qu’est-ce que t’as pensé de cette première journée de tournage ?
– J’ai du mal à visualiser le rendu, mais ils ont mis le paquet. Le truc avec le feu, c’était impressionnant !
Tout en disant ça, elle remue ses mains et gonfle ses joues avant de relâcher tout l’air dans un « boum » théâtral. Elle est d’un naturel vivifiant qui me donne le sourire.
– Tu sais quand on pourra visionner le résultat ? elle poursuit.
– Kass ?
– D’ici un bon mois, il nous indique depuis le siège passager. Puis il sera diffusé fin septembre.
– Ça marquera un tournant, appuie ma voisine.
– C’est le but, acquiesce mon manager. Mira bosse déjà sur le lancement presse, Elvis, tu vas devoir tout donner sur les réseaux.
– C’est pour ça que je suis là ! elle répond avec conviction.
– T’as intérêt à faire trembler Internet, je l’avertis. Après la correction que tu m’as assénée, ce serait un bon moyen de payer ta dette.
Je lui fais confiance, elle fera quelque chose de génial. Ouais, j’ai confiance en elle et ce n’est pas un constat anodin. Elle me tire la langue, et je réprime la pulsion de l’embrasser. Cette fois, aucun doute que ça viendrait de moi.
CETTE FOIS, AUCUN DOUTE, UN TRUC SE TRAME EN TOI.
J’ai envie de discuter avec elle, mais son portable sonne, alors je l’écoute bavarder avec une dénommée Addison. Ça doit être la fameuse amie dont elle m’a parlé. Elle ne mentionne pas le tournage, je suis juste à côté, mais j’ai étonnamment foi en sa discrétion sur mes activités… Ça doit être cool d’avoir une Elvis dans son existence. D’ordinaire, la vie des autres me passe au-dessus, plus par manque de temps que par réel manque d’intérêt, mais Elvis a cette faculté d’attiser ma curiosité. À quoi ressemble-t-elle en sortant de la douche ? Qu’est-ce qu’elle aime écouter comme musique ? Est-ce qu’elle a un tatouage ? Je me pose mille questions sur elle et ça me donne le tournis, d’autant plus quand elles deviennent moins futiles. Quelle est l’odeur de sa peau ? Quel bruit feraient ses soupirs si je l’embrassais dans le cou ? Je n’arrête pas de la regarder de biais pour tenter de comprendre ce qui a pu changer tout à coup ou ce que j’ai loupé au début.
Elle reste au téléphone jusqu’à ce que nous nous séparions dans le couloir de l’hôtel qui dessert nos chambres, elle me lance un bref salut de la main avant de s’engouffrer dans sa suite. Je prends une longue douche, l’eau sur mon visage ne parvient pas à effacer la sensation de sa bouche sur la mienne. Je bouillonne en imaginant plus.
– Bordel, elle m’a envoûté ou quoi ? je grogne en enfilant un bas de jogging et un tee-shirt.
Je m’occupe un peu en textotant avec Asher et Riley, réponds à deux mails de Miranda et un de Darell, qui évoque un possible rendez-vous avec un directeur de casting canadien. Difficile de déterminer si Elvis m’a influencé, mais mon agent me revient de moins en moins. Son ton pue le je-m’en-foutisme à peine dissimulé. Je regrette d’avoir emmerdé Elvis à son arrivée, au final elle est la seule à me mettre un coup de pied au cul.
À ce sujet, je me demande ce qu’elle est en train de faire et si elle a des projets pour la soirée. On n’a rien programmé, mais c’est stupide d’être chacun isolé dans son coin. Je pourrais l’inviter à dîner, même si j’ai en tête une autre idée que je m’imagine mal mettre en œuvre de but en blanc. Toc, toc. Je peux te rouler une pelle pour voir si ta langue est aussi bonne que tes lèvres ? Merde, j’ai pas lu un conseil séduction à ce sujet ?
TU T’ES GRILLÉ LÀ-DESSUS, MEC !
Elle mérite un moment de repos, elle se montre plus que disponible depuis le début, mais… je tourne en rond dans ma suite et elle pourrait m’aider à répéter une dernière fois pour demain, non ? Ouais, c’est logique ! Parfait !
Je sors de ma chambre, celle d’Elvis est pile en face. Après deux enjambées, je toque à sa porte. Des pas étouffés me parviennent et le battant s’ouvre. Elle s’est changée et arbore une robe grise toute simple qui lui va bien. Elle est très jolie.
– Oui ?
– Viens dans ma chambre.
En m’entendant prononcer ça, mon cerveau se transforme en scénariste fou. Il imagine mille possibilités.
– Excuse-moi ?
– En règle générale, quand je dis ça à une nana, la seconde qui suit, je la trouve à poil sur mon lit.
Elle me sourit et me claque la porte au nez. OK, j’y suis allé un peu fort.
– Je plaisantais, Elvis !
Même si l’image qui se faufile soudain dans mon esprit n’a rien d’une plaisanterie. Le battant s’ouvre à nouveau, je cache mon trouble derrière une énième provocation.
– Enfin, ce que je viens de dire est vrai, mais…
– Ma paume me démange.
– Heureux de voir que tu me préviens, maintenant.
– Je suis occupée à répondre à vos fans hystériques, est-ce qu’on peut conclure ?
– Ah ! Ben tu vois…
J’intercepte la porte avant qu’elle ne se referme.
– OK, OK, j’arrête ! Est-ce qu’on peut réviser ensemble les scènes qui seront tournées demain ?
– Encore ?
– Ton index a touché mon cerveau, qui a cogné contre ma boîte crânienne. Depuis, je souffre d’une légère amnésie. C’est donc ta faute si j’ai besoin de me remémorer le script. Fais-toi pardonner et après, je t’invite à dîner. Tu gagnes sur tous les tableaux !
Elle plisse les yeux et soupire.
– Si tu veux, mais ensuite, toi et moi, on sera quittes, elle souffle en traversant le couloir vers mon antre.
Elle y entre et s’arrête au milieu de la pièce.
– Ma chambre est deux fois plus grande que la tienne, elle s’étonne en tournant sur elle-même.
– C’est vrai ? C’est un scandale ! C’est moi la vedette, merde !
Pour être honnête, je voulais que nos chambres soient proches l’une de l’autre et il ne restait que ces deux-là. J’ai personnellement demandé à Kassim de filer à Elvis la plus confortable des deux. Elle ne le saura jamais.
Je lui tends un verre d’eau qu’elle accueille en souriant et nous entamons cette répétition improvisée qui, tout compte fait, n’est pas inutile. Je bute sur le même passage depuis dix minutes.
– Tu connais mieux ce foutu texte que moi ! je râle en plaquant mes cheveux en arrière.
– J’ai bonne mémoire, et en plus…
– Oui ?
– Non, rien. Continuons.
– En plus quoi ? j’insiste.
– On a déjà vu ces scènes au moins vingt fois ces derniers jours. T’arrives à chanter des dizaines de chansons sans fourcher, c’est quoi le problème avec ça ?
– Je ne l’ai pas écrit ?
– Ouais, certes. Bon, tu le relis une bonne fois pour toutes en t’imprégnant de chaque mot, je vais faire pipi.
– Enco…
– Ttt ttt ! elle m’interrompt en anticipant ma remarque sur sa vessie.
– Quand je reviens, tu me joues le meilleur rôle de ta vie, elle assène.
Lorsqu’elle me parle comme ça, j’ai envie de dire oui à tout.
Elle reprend sa place et son personnage d’un soir.
– Stop, elle s’agace. Pourquoi tu louches quand tu essaies de me séduire ?
– Personne ne s’est jamais plaint de mon regard de braise.
– Une vie entière dans le mensonge, ça doit faire mal… Recommence !
Je me soumets à son autorité qui, sans l’ombre d’un doute, me bouscule dans mon jeu. Nos dialogues s’enchaînent, elle est à fond alors qu’on attaque la scène finale. Celle qui se conclut par un baiser. Elle se tient devant moi, ses paumes contre ma poitrine et ses prunelles agrafées aux miennes pendant qu’elle énonce sa partie. Je suis complètement dans mon rôle, mais je mentirais en disant qu’un certain pourcentage de mon esprit n’est pas conscient que ces lèvres toutes proches sont les siennes. Un gros pourcentage ! Je mentirais aussi en disant que je n’avance pas volontairement la bouche. C’est dans le script, on pourrait croire que je suis juste un élève studieux, mais la vérité, c’est que j’ai très envie de l’embrasser.
On a déjà travaillé ce passage en Floride, mais sans jamais le finaliser. Je vois ses yeux s’arrondir quand elle remarque que ce soir, je respecte la moindre ligne du scénario et ne m’interromps pas à l’endroit habituel. Je lui offre une poignée de secondes pour choisir de reculer, mais elle ne bronche pas. Ses prunelles oscillent entre mon regard et ma bouche, ses doigts encore arrimés à mon tee-shirt froissent le tissu au niveau de mon torse. Je me penche sur elle et un désir vertigineux me fauche. Il n’est pas précisé combien de temps doit se prolonger ce baiser, ni si ma langue est requise, mais je prends cette liberté qu’Elvis ne me refuse pas. Le script ne compte plus, comme pas mal d’autres choses, d’ailleurs. Je cale ma main derrière sa nuque et l’embrasse plus profondément. L’avidité qui me saisit allume une étincelle dans mes sens et le léger gémissement qui s’échappe de sa bouche la transforme en incendie. Je m’oblige à y mettre fin presque aussitôt, avant de ne plus pouvoir m’arrêter. Parce que ce baiser a beau avoir duré de brèves secondes, mon cœur pulse fort. Mon corps entier pulse fort. Je libère sa nuque et recule de plusieurs pas. Elvis, quant à elle, avec ses joues rouges et son souffle chaotique, me dévisage comme si je venais de la mordre.
– Je crois que je suis prêt pour demain, je lance pour maintenir l’illusion que je ne suis pas sens dessus dessous.
1. Paroles de la chanson Jailhouse Rock, interprétée par Elvis Presley.
OceanofPDF.com