Fan Squad (French Edition)

C. S. Quill · Chapitre 10 sur 57

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Fan Squad (French Edition)

9 - Elvis

9

 

ELVIS

 

Je me dévoue, je passe la première. Comme ça tout le monde

pourra voir ce qu’il ne faut pas faire.

 

Debout au milieu de ma chambre, je pose la dernière touche à ma tenue, à savoir mes chaussures, dont il m’a fallu dix minutes pour dénouer les satanés lacets. C’est définitivement très bizarre de me préparer pour aller au Ang’Hell, presque dix ans après en avoir franchi la porte pour la dernière fois. Et c’est surtout terrifiant ! Avant, je restais sagement assise au comptoir derrière mon verre de Coca, ce soir, je dois travailler pour les Unfool, et notamment pour leur chanteur. Oh ! Bon sang, c’est surréaliste ! J’ai envie de rester roulée en boule sous ma couette. Si je dois échanger ne serait-ce qu’un mot avec Oxton Briggs, il y a de fortes chances que je déclenche une tempête cosmique quelque part dans une autre dimension.

TU VAS VRAIMENT TE FRINGUER COMME ÇA ? me questionne Rita.

Dans la caravane où je vivais à l’époque, ma chambre – si on peut l’appeler comme ça – était plus petite que ma salle de bains actuelle. J’étais obligée de monter sur mon lit pour espérer voir mon reflet dans le miroir piqué d’usure accroché sur le seul bout de mur disponible. Aujourd’hui, je n’ai pas besoin d’escalader quoi que ce soit pour savoir que mon attirail est ridicule. Passe encore mon jean large et le tee-shirt rentré à la taille, mais la casquette et les lunettes de soleil que j’ai prévu d’enfiler dès que j’aurai poussé les portes du Ang’Hell ne pourraient pas être considérées comme une nouvelle mode cool par qui que ce soit.

Je fourre quelques affaires dans un sac et quitte mon appartement. Un taxi m’attend déjà en bas quand j’arrive sur le trottoir. Je m’engouffre à l’intérieur, folle d’angoisse. Je baragouine l’adresse, le chauffeur doit me faire répéter avant de saisir ce que j’essaie désespérément de lui dicter. Je croise les doigts pour tomber dans un interminable embouteillage, ce sera une bonne excuse pour faire une apparition éclair. Vu le contrat que j’ai reçu ce matin et que j’ai dû renvoyer signé dans la minute, il est trop tard pour espérer m’en sortir, j’ai vendu mon âme au diable. Mais j’essaie tout de même de grappiller des minutes de liberté.

Je m’enfonce dans la banquette et regarde les rues défiler en inspirant et expirant. Je dévore la moindre peau sur mes lèvres, si bien que j’ai un goût de sang dans la bouche quand mon conducteur arrive devant le Ang’Hell. Déjà ?

– Vous pouvez refaire quatre tours du pâté de maisons, s’il vous plaît ?

– Pourquoi ?

– C’est une superstition. Si vous ne le faites pas, nous périrons tous les deux dans d’affreuses circonstances.

– Si ça vous fait plaisir, c’est votre argent, après tout.

Il s’exécute en levant les yeux au ciel.

Alors qu’il approche à nouveau de ma destination, je me dépêche de m’équiper. Casquette, lunettes, OK.

– Vous êtes arri… il commence en se retournant vers moi.

Lorsqu’il découvre mon nouveau look, ses sourcils se haussent et se froncent lentement à mesure qu’il m’observe. Il fait assez moche aujourd’hui, sans compter qu’il fera bientôt nuit, mon apparence n’est carrément pas en adéquation avec le moment. Plutôt que la fermer, je me sens forcée de me justifier auprès de ce type qui ne m’a pourtant rien demandé.

– J’ai le cuir chevelu et les rétines sensibles.

– C’est fâcheux, il commente par politesse en se radossant à son siège.

– En entrant dans votre voiture, j’ai tout de suite senti que vous étiez quelqu’un de compréhensif.

BOUCLE-LA ET TIRE-TOI !

– Et moi, je me sentirai mieux quand vous en serez sortie, je le devine marmonner.

Je me détache, lui tends trois billets et quitte le véhicule.

– Bonne soirée, je lance par la fenêtre passager ouverte.

Le son de sa pédale d’accélérateur est la seule réponse que j’obtiens.

 

Je me retourne et lève les yeux vers l’enseigne. Tout a commencé là entre les Unfool et moi, c’est drôle d’entamer cette nouvelle histoire ici. Je demeure un moment face à la devanture du bar, beaucoup de souvenirs refont surface. J’aimais tellement cet endroit, pourtant je n’y suis jamais revenue après que le groupe a entrepris sa tournée. Leur départ m’a laissé un vide immense, je me suis sentie abandonnée. Quand on est gamine, tout prend vite un aspect insurmontable, surtout dans un quotidien déjà chaotique.

Je me demande si Sally est toujours la propriétaire. Je l’adorais, mais j’espère qu’elle a vendu son affaire à quelqu’un d’autre. Je n’ai pas du tout envie qu’elle dévoile à tout le monde que je suis une groupie de la première heure. Ça m’est égal que le groupe apprenne que j’aime ce qu’ils font, mais je refuse qu’on leur rappelle cette ado bizarre cachée sous leur table, quémandant de partir en tournée à leurs côtés. Dire qu’il y a dix ans, je les suppliais de m’emmener ; aujourd’hui, je voudrais les implorer du contraire.

– La file d’attente pour le concert, c’est là-bas !

Je sursaute et découvre sur ma droite un grand type balèze à l’air sévère.

– Ah ! Non, mais je fais partie du groupe, je bafouille.

– Sans rire ? Et tu fais quoi ? Du triangle ?

– Je fais partie du staff du groupe, je corrige en me molestant intérieurement. Je suis Mlle Calloway. Je viens d’être recrutée comme community manager des Unfool et on m’a demandé de venir ce soir pour…

Il lève la main pour faire cesser ma diarrhée verbale, saisit un talkie-walkie à sa ceinture et cherche à se faire confirmer l’information. Il vérifie ensuite ma carte d’identité et me conduit jusqu’à l’entrée. La pression monte, la panique aussi.

– C’est gentil, merci beaucoup. Je suis sûre que ça va être une super soirée parce que je ne sais pas si vous êtes au courant mais, déjà y’a dix ans, ça se remplissait à vue d’œil et le public…

– Tu parles trop, j’ai du taf, par pitié tais-toi et entre.

En effet, quand je stresse, mes paroles coulent comme une source intarissable et forment des phrases infinies.

 

La lourde porte en bois claque dans mon dos. J’ai l’impression d’avoir laissé mes poumons sur le trottoir. Je pénètre dans le bar. Hormis quelques personnes, il est encore vide de clients, mais l’atmosphère qui y règne est la même qu’à l’époque. D’ailleurs, ça n’a pas beaucoup changé et j’éprouve une drôle de sensation dans la poitrine. Un mélange de joie nostalgique et d’angoisse. Pour rien au monde je n’aimerais revenir à cette période de ma vie, mais le souvenir apaisant qui imprègne ce lieu me fait chaud au cœur, jusqu’à ce que je reconnaisse Sally qui gesticule près de la scène. Et que je me jette derrière un large pilier. Au revoir, bien-être éphémère, me revoilà au summum du stress.

– Salut !

Je fais un bond lorsqu’un homme apparaît sur ma gauche. Sa mèche blonde recouverte de cire doit peser dix kilos sur son crâne.

– Je peux vous aider ? il me questionne en matant ma casquette et mes lunettes.

– Je suis la CM des Unfool, leur manager m’a demandé de venir ce soir, histoire de rentrer dans le vif du sujet comme c’est mon premier jour.

Je parle encore trop et trop vite.

REPRENDS TON SOUFFLE, VI !

– Ah ! Oui ! On m’a prévenu de ton arrivée. T’as l’air en totale angoisse, bienvenue au club.

Il rigole fort et longtemps. Je colle ma paume contre le pilier pour ne pas la plaquer sur sa grande bouche bruyante.

– Je m’appelle Gregory, je suis l’attaché de presse qui remplace Miranda le temps de son congé maternité.

– Enchantée, je m’app…

– C’est ma première fois sans mon chaperon, il m’interrompt en mettant ses mains sur ses joues. Je suis terrifié et excité à la fois ! J’hallucine d’avoir décroché ce job. Les Unfool, c’est du rêve en barre, t’es pas d’accord ?

Je devine en lui des hormones de fan, qui jaillissent jusqu’à moi. Ça réveille soudain une envie de sautiller sur place en tapant des mains, mais Rita me refrène.

FAIS PROFIL BAS, SOLDAT !

– Oui, c’est une chance, je récite sur un ton posé.

– Grave ! Viens, je vais te présenter au groupe. Oxton, Riley et Asher sont en coulisses, et je ne sais jamais quelle excuse trouver pour discuter avec eux, tu tombes à pic.

– Je vais d’abord faire pipi ! je crie presque.

Je ne suis pas encore prête !

– OK, OK, mais fais vite, ça va commencer d’une minute à l’autre.

Il s’éloigne. Depuis ma cachette, je vérifie que la voie est libre vers les toilettes. Je serai plus à l’aise une fois fondue dans la masse dès que les spectateurs auront empli la salle. D’ici là, je vais me planquer. Je liste les obstacles sur ma route et trace dans mon esprit l’itinéraire le plus sûr pour esquiver Sally. Quand je sens une ouverture, je fonce tête baissée. Ma rotule bute dans une chaise, mais je serre les dents jusqu’à débouler dans le couloir. Merde, l’agencement a changé, les toilettes ne sont plus là où elles étaient ! Je tourne sur moi-même et, alors que des voix résonnent non loin, j’entre dans la pièce la plus proche et me hâte de fermer la porte derrière moi. Mon attitude est insensée, je me laisse submerger, mais rien à faire, je suis incapable de me raisonner. Je préfère patienter quelques minutes avant de sortir.

Je me retourne, dos contre le battant, pour respirer et trouver la paix. Mes yeux tombent aussitôt sur un objet sacré, posé sur un trépied devant quatre caisses noires. Une guitare électroacoustique d’un joli brun clair, sur laquelle sont collés deux stickers facilement identifiables.

C’EST CELLE D’OXTON BRIGGS !

Il la traîne partout depuis le début et j’en ai une reproduction miniature chez moi, dégotée sur eBay.

MAIS CELLE-CI, C’EST LA VRAIE ! PROFITES-EN !

Je m’en approche d’un pas cérémonieux et me penche à distance respectable pour la scruter en détail. Ado, j’aurais adoré pouvoir suivre des cours de guitare dignes de ce nom mais, sans argent, je me suis rabattue sur Elio, un habitant du camp de caravanes qui jouait des morceaux dans le métro. Six uniques morceaux, à vrai dire, qu’il a tenté de m’inculquer sans succès. Il faut avouer qu’un professeur sous acide, persuadé d’entendre les molécules lui parler, n’est pas particulièrement attentif à la progression de son élève, qui plus est pas très douée. Bref, j’ai abandonné l’idée, mais avoir l’instrument d’Oxton Briggs à quelques centimètres de moi me donne la folle envie d’y toucher.

C’EST PRESQUE UNE RELIQUE ! VAS-Y !

Je tends l’oreille pour vérifier que personne n’approche et comble la distance avec la guitare.

FAIS PAS TA TIMIDE ! JE VEUX JUSTE LA SENTIR SOUS MES DOIGTS UNE MINUSCULE MINUTE !

Je caresse le bois et, avant de pouvoir dire « Ne fais pas ça, malheureuse ! », je la tiens calée contre moi. Elle est plus grande et plus lourde que ce que je pensais mais, waouh ! J’ai sa guitare entre les mains ! Ayant oublié les accords laborieusement inculqués par Elio, je me contente de passer mon pouce sur les six cordes. Le son est immonde, mais Rita est aux anges de manier l’instrument.

Prise d’une frénésie fanatique, je passe une dernière fois mon ongle sur les cordes en lâchant un « yeah » d’une fausseté légendaire. C’est là, au comble de ma gloire avortée de musicienne, que la porte s’ouvre à la volée dans mon dos.

– Qui que tu sois, j’espère que tu as une excellente raison de poser tes pattes sur ma gratte.

La voilà, la fameuse tempête cosmique !

 

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