Fan Squad (French Edition)
4 - Oxton
4
OXTON
Mon café de ce matin m’a menti, il ne rend pas cette matinée
supportable.
Cette carrière au cinéma s’avère plus complexe à mettre en œuvre que je l’imaginais. Jusqu’à maintenant, j’ai toujours obtenu facilement ce que je désirais, mais il semble que cette fois, ce soit différent. Lorsque j’ai finalement réussi à convaincre Kass de me trouver un agent, un contrat a été bouclé en trois jours avec Darell County, talent émergeant aux résultats déjà stupéfiants. Ça partait bien… Mais la majorité des producteurs ont accueilli l’idée avec une réserve à la limite de la moquerie.
Des semaines se sont écoulées jusqu’à ce qu’on me propose enfin un rôle. J’ai goûté l’euphorie environ sept secondes avant de déchanter. Un musicien névrosé, voilà la seule image que je parviens à donner, apparemment. Au grand dam de Darell, j’ai décliné. J’aspire à quelque chose de plus profond, mais personne n’arrive à voir au-delà de celui que tout le monde connaît comme le leader des Unfool. Si au moins on me laissait la chance de faire des essais. Mais non. Je suis déjà catalogué. De déceptions en désillusions, voilà comment je me retrouve ici aujourd’hui, contraint et forcé, autour d’une longue table de bureaucrate, dans une pièce décorée avec un goût de merde inégalé.
« On n’a pas le choix, Ox ! Il va falloir convaincre le public et les médias pour que tu puisses à ton tour convaincre les professionnels. On doit recruter un community manager. » Kass et Darell m’ont rebattu les oreilles avec ça pendant des jours. Et bien sûr, notre attachée de presse a approuvé. Community manager, je ne connaissais même pas ce mot et je déteste cette idée.
Je joue à celui qui ignorera le plus longtemps possible le regard perçant de Kassim. Mon manager mise beaucoup sur ce rendez-vous et s’emploie à me le faire comprendre par télépathie. On a déjà eu plus d’une conversation à ce sujet, mais il flippe que je laisse ma mauvaise humeur faire déraper son projet. Justement, c’était supposé être mon projet, une quête personnelle pour retrouver celui que je suis vraiment. Une fois de plus, ça tourne à l’affaire de groupe. Si au moins on pouvait donner du lest à ma laisse, je me sentirais moins étranglé. J’aime Ash et Riley comme mes frères, il ne s’agit pas de couper les ponts avec eux ou d’arrêter notre musique, simplement de développer un axe individuel en parallèle. Voilà dix ans que nous vivons comme si nous ne formions qu’une même entité et j’étouffe.
Dans le fond, je comprends les arguments de mon manager, mais j’ai passé l’âge de faire la cour aux followers. Je ne suis pas fait pour ces conneries. Encore moins pour supporter ce Trent Davenport qui nous assomme de chiffres vantant les mérites de sa boîte. Elle peut être la plus influente sur le marché, ce type me tape sur les nerfs. Deux heures qu’il nous emmerde avec son PowerPoint qu’il fait défiler en actionnant une petite télécommande que je rêve de lui enfoncer dans l’œil.
Clic. Clic. Clic clic clic.
– Putain, c’est un enfer… je grogne en direction d’Asher.
Lui s’en contrefout. Il tape du pied contre le marbre noir, tout en frappant le rebord de la table avec ses index. Un maudit batteur plein de tocs.
– Tu crois que ce mec va nous présenter combien de ses employés ? je soupire en consultant ma montre.
– Aucune idée. J’ai bien aimé le quatrième.
– Tu dis ça parce qu’il a fanfaronné en citant un batteur anglais.
– Je dis ça parce que je m’en tape. C’est pour toi qu’on est là, démerde-toi, monsieur Je Vais Faire Du Cinéma.
Son ton n’est pas méchant, plutôt désintéressé. Lui et Riley ne saisissent pas ce qui se joue en moi, logique, vu que j’ai moi-même du mal à en parler. Ils voient ça comme une crise de la trentaine et je n’ai pas l’énergie de développer davantage le sujet. J’en suis au stade où je préfère qu’on me foute la paix.
– Tu vas ronchonner encore longtemps ? je le taquine en léchant le bout de mon pouce avant de le poser sur sa joue.
Effet assuré, mon petit Monk 1 fait un bond sur sa chaise et abat son poing sur ma poitrine. Je me marre en le voyant sortir son paquet de lingettes désinfectantes et frotter son visage. Le silence dans la salle me fait tourner la tête pour observer devant moi et je me rends compte que notre échange n’est pas passé inaperçu lorsque je croise le regard noir de Kassim. Je m’apprête à inviter le maniaque du clic à continuer, quand une voix nasillarde s’échappe d’un haut-parleur intégré à son pupitre.
– Mlle Calloway est là.
– Ce n’est pas trop tôt ! il répond en enfonçant un bouton. Faites-la entrer immédiatement.
– Bien sûr, monsieur. Tout de suite, monsieur.
Génial, c’est reparti pour un tour !
– J’ai pu préciser vos besoins depuis le début de la réunion, il reprend avec un sourire tendu. Le profil de Mlle Calloway me semble très intéressant.
Ça pourrait être convaincant s’il n’avait pas dit exactement la même chose pour les deux d’avant.
Le teint rougi par la pression de ce contrat, il lorgne la porte, s’attendant à ce qu’elle s’ouvre pour donner du relief à son ton théâtral. Crispé par l’échec cuisant de sa mise en scène, il pose enfin sa télécommande et traverse la pièce d’un pas pressé. Il ouvre la porte à la volée, baragouine une flopée de mots à l’attention d’une nana qui nous tourne le dos, avant de lui dire d’entrer. Ordre que tout le monde ici a saisi sans problème, sauf elle. Ça promet ! Il retourne vers son pupitre, mais la fille ne bouge toujours pas.
– Calloway ! Ai-je besoin de vous envoyer une notification Instagram pour me faire comprendre ? Entrez, nom d’un chien.
Elle se décide enfin à se mettre en mouvement et rejoint son patron en lâchant un vague bonjour à l’assemblée. Contrairement à ses collègues qui se sont succédé depuis ce matin, elle scrute un point droit devant elle et ne nous adresse pas un regard. Je la quitte très vite des yeux en apercevant Riley entrer derrière elle. Il est mort de rire alors qu’il reprend sa place à ma droite.
– C’est pisser qui te met de si bonne humeur ?
– Prends cette fille-là, mec, il rétorque avec un hochement de tête.
Je reporte mon attention sur la petite nana et observe ses Converse défoncées.
– Tu m’as déjà dit ça pour celle d’avant.
– Ouais, mais c’est parce qu’elle avait une jolie paire de fesses.
– Je savais que ça ne servait à rien de vous emmener aujourd’hui.
– Je ne suis pas d’accord ! Tu es foireux pour faire les bons choix.
– C’est clair, commente Ash.
Parce que je n’ai jamais l’impression de les faire seul.
– Celle que tu vas engager va nous coller aux basques pendant des semaines, renchérit Riley. Pas moyen d’écoper de quelqu’un que tu auras sélectionné tout seul.
– Celle ? Qui te dit que ce sera pas un mec ?
– Je te dis que ça doit être elle, il insiste en la désignant d’un mouvement de tête. Tu reprochais aux candidats précédents d’avoir des étoiles plein les yeux alors qu’elle, mon pote, j’peux te jurer que c’est le vide intersidéral.
– Hum… Vachement convaincant.
– C’est pas ce que je voulais dire. Elle m’a dévisagé comme si j’étais un vendeur de caleçons biodégradables. Je suis sûr qu’elle sera très bien.
– De caleçons b… T’as pris des cachets ou quoi ?
– Excusez-moi, monsieur Briggs ?
Oh ! Oui. La réunion. Je me tourne vers Davenport pour lui faire comprendre qu’il peut reprendre.
– Je vous présente donc Mlle Calloway.
Elle ramène ses cheveux derrière ses oreilles et envoie un sourire fugace à Kassim avant de reporter son attention sur son boss. Pas un coup d’œil vers nous, c’est plutôt rare.
– C’est un très bon élément, qui m’apporte une entière satisfaction ! Mademoiselle, voici les membres du groupe Unfool. Je n’ai pas besoin de vous les présenter, ce nom éveille forcément des choses en vous.
– Ça n’éveille rien du tout ! elle se défend comme si elle était accusée de meurtre.
– Qu’est-ce que je disais, ricane Riley en hochant la tête.
– Exactement, rebondit habilement Davenport sans se démonter. C’est précisément là que je voulais en venir.
Il est vraiment bon. Si je n’étais pas habitué aux faux-semblants, je serais tombé dans le panneau. Cette fille, quant à elle, a au moins le mérite d’être transparente.
– Messieurs, je vous propose une community manager qui saura développer avec brio une stratégie digitale adaptée à vos besoins.
Il conclut sa phrase par une moue confiante puis, à mon grand désespoir, il reprend sa télécommande et projette un énième diagramme aux couleurs criardes. Son baratin m’ennuie, je fais semblant d’écouter tout en observant la fameuse Calloway. Avec son jean destroy et son air absent, cette fille-là ressemble à une lycéenne qui aurait oublié que c’est le jour de son exposé.
– Quel âge elle a, d’après toi ? je questionne Riley en penchant la tête. Elle est jeune.
Il fait basculer son siège en arrière pour s’adresser à Asher.
– Ash, c’est toi le pro de l’estimation, t’en penses quoi ?
– Vingt-quatre ans, il lâche sans même la détailler.
– Vous avez envie de vous encombrer d’une gamine, vous ? je leur chuchote.
En réponse, Riley lève les yeux au ciel.
– Mec, t’as 30 ans et tu parles comme un vieux con. Celle d’avant était trop exubérante, le grand roux, trop bavard… Écoute-moi et choisis-la, elle. J’ai une bonne intuition, elle m’a tout l’air d’une super community manager.
– Mec, tu connaissais pas ce mot la semaine dernière, alors ne joue pas à celui qui a du flair.
– Et toi, ne joue pas à la starlette blasée. Il nous faut juste quelqu’un qui gère les réseaux pour que tu puisses lécher le H de Hollywood avec ta grande langue râpeuse.
Je savais que mon ambition de devenir acteur ne laisserait pas mes acolytes de marbre, mais je ne pensais pas que ce serait à ce point. Ash et Riley sont mes meilleurs potes depuis le lycée, l’explosion de notre groupe et la célébrité qui s’est ensuivie n’ont jamais ébranlé notre amitié. Pourquoi est-ce qu’ils sont si hermétiques à mon envie de voir autre chose ? Ce n’est pas comme si je voulais arrêter la musique, j’ai juste besoin d’un peu de renouveau dans notre quotidien et j’ai toujours été attiré par le cinéma. Je planifiais de faire des études là-dedans jusqu’à ce que j’apprenne qui était mon père.
– On serait pas là si on ne te soutenait pas, reprend Riley comme s’il venait de lire dans mes pensées.
Je suis crevé.
– Tu veux cette fille-là ? je soupire, lassé par l’ampleur que tout ça prend.
– Je veux que cette matinée se termine pour qu’on puisse se détendre avant le concert de Vegas.
– Je valide, enchérit Ash.
Ils n’ont pas tort, de toute façon, elle ou une autre, je m’en cogne. Cette toute-puissance des réseaux sociaux, je n’y crois pas une seconde. Kassim et Darell exigent quelqu’un pour gérer ça, allons-y. J’ai perdu assez de temps, qu’on en finisse.
– OK.
– OK ? ils s’étonnent tous les deux d’une même voix.
– OK ! je répète plus fort pour que tous ceux qui sont présents m’entendent. Mlle Calloway est embauchée.
Riley cligne des yeux, quant à Kassim, il se brise presque la nuque en se retournant vers moi. On était censés décider ensemble, ça lui fera les pieds.
Contre toute attente, la concernée éclate de rire, attirant tous les regards sur elle. Un rire très étrange, pour lequel je ne trouve aucun adjectif.
– Alors, en fait, ça ne va pas être p… elle entame.
– C’est parfait ! exulte Davenport en devenant écarlate. Je vous avais dit que j’avais mieux cerné vos besoins.
– Non mais… elle tente de reprendre.
– Votre manager m’a fourni votre planning, l’interrompt encore Davenport. Je vous ferai parvenir une proposition dans l’après-midi.
– Regarde-la, insiste Riley. Aucune effusion de joie, elle est parfaite.
– Oui, oui, c’est génial, mec.
Au moins, ils ne pourront pas me reprocher quoi que ce soit si elle s’avère insupportable.
Davenport réunit ses papiers et éteint le rétroprojecteur. Liberté !
– Vous verrez, vous allez adorer notre collaboration ! N’est-ce pas Calloway ? Calloway ?
– Oui, je sais ! elle crie alors, sans raison apparente de hausser le ton.
J’adresse un regard de biais à Riley qui rit dans sa barbe, avant de revenir sur la fameuse Calloway. Elle a pâli et, sans pression, elle attrape le verre d’eau posé devant Kassim et le descend d’une traite. À côté de moi, j’entends Ash hoqueter de dégoût. Heureusement qu’elle n’a pas fait ça avec son verre, auquel il s’accroche soudain de peur qu’elle récidive. La pauvre, elle vient de se griller auprès de lui, parce qu’il n’acceptera jamais de la laisser graviter dans son espace vital. Il en fera des angoisses terribles. Je me tourne vers lui et lui offre un large sourire démoniaque.
1. Héros d’une série télévisée du même nom. Détective privé atteint de troubles du
comportement, dont la peur extrême des germes.
OceanofPDF.com