Fan Squad (French Edition)
19 - Elvis
19
ELVIS
La vengeance est un plat qui se mange sans sucre.
Une fois ma riposte organisée, je quitte ma cachette pour faire des photos de la salle et des gradins qui se chargent à vue d’œil. Je me fais discrète, aussi bien pour ne pas tomber sur la sécurité que pour éviter tout contact avec mon client. À choisir, je préfère être sortie d’ici manu militari par trois chiens de garde vexés.
Je me plonge à fond dans ma tâche pendant de longues heures, aidée par l’effervescence qui crépite autour de moi et qui éloigne ma mauvaise humeur. J’observe l’envers du décor avec intérêt. Je n’ai jamais eu de contrat avec une telle célébrité, c’est donc la première fois que je découvre les backstages. C’est une énorme machine.
– Hey, Elvis !
Cette voix masculine non identifiée me provoque un début d’arrêt cardiaque. Sans réfléchir, je me jette derrière un épais rideau noir. Ils m’ont localisée ! Je ne bouge plus, cachant mon visage sous mes paumes. Je sens un mouvement d’air et entends un rire.
– Qu’est-ce que tu fabriques, exactement ?
J’entrouvre mes doigts et découvre l’air amusé de Mills, l’ingénieur son. Alors qu’il me détaille, le ridicule de la situation me saute aux yeux, mais pas question de me dégonfler.
– Oh ! Salut. Quoi de neuf ?
– La routine, il entame en appuyant sur ses mots. Des réglages, des répets, une fille cachée derrière un rideau…
– Ta vie paraît si cool !
D’un mouvement de tête éloquent, il m’invite à expliquer ce que je fais là.
– Je joue à cache-cache.
– Qui compte ?
– Bon OK, disons que je suis plus ou moins une criminelle activement recherchée.
– À combien s’élève la récompense sur ta tête ?
– Une fortune, j’espère !
– As-tu encore craché sur Oxton ?
– Non ! C’est une pulsion menstruelle, la prochaine se produira donc dans vingt-sept jours.
– Euh… Et sinon, tu…
Mes yeux soudain exorbités le poussent à s’interrompre. Je tire à nouveau le tissu devant moi pour disparaître.
OXTON BRIGGS À L’APPROCHE !
– Elvis ?
– Ccchhh !
– Tu fous quoi, Mills ? j’entends la voix du chanteur l’interroger.
Ne lui dis pas !
– Hum… ce que je fais ? il articule. J’analyse…
Merci !
– Tu analyses ? Un rideau ?
– Non, la résonance de la salle, la façon dont le son percute la matière, se vaporise dans l’espace.
Le gars est très fort, j’y croirais presque.
– Des délires d’ingé son, quoi ! il conclut en se marrant.
– Je vois. Dans ce cas, pourrais-tu aller vérifier la vaporisation depuis ton poste ? C’est bientôt l’heure.
– Ouais ! Pas de soucis, Ox. Tu vas tout déchirer, mec !
– Si tu te mets à bosser.
– J’y vais maintenant.
– C’est très gentil à toi.
Je vois que je ne suis pas la seule à qui il réserve ce timbre impérieux.
– Ox, t’es d’une humeur de merde ! je reconnais Riley lancer à son pote. Je suis forcé d’être deux fois plus sympa avec les gens que tu martyrises.
– T’as vu Elvis ?
– Nope ! C’est drôlement électrique entre vous, comment ça se fait ?
Ils s’éloignent, m’empêchant de percevoir la réponse. Dommage !
J’étouffe sous ce velours poussiéreux et retiens une quinte de toux le plus longtemps possible. Dès que je suis presque certaine que la voie est libre, je quitte ma planque et recrache les acariens logés dans ma trachée.
Je balance des stories à la pelle et, lorsque le concert est sur le point de démarrer, je me trouve une place dans les coulisses d’où j’ai une vue directe sur la scène. Les musiciens vont entrer par le côté opposé, je suis donc sûre de ne pas croiser mon bourreau. Je prends garde à ne pas trébucher sur les dizaines de câbles qui courent partout et, dès lors que je suis certaine de ne gêner personne, je m’appuie contre un pilier et pose une bouteille d’eau à mes pieds.
Armée de mon portable, je lance un direct qui se retrouve très vite suivi par des milliers de personnes. Le compteur monte encore quand une musique d’introduction explose dans les amplis et une nuée de cœur se déverse lorsque les Unfool font leur entrée sur scène. La foule hurle si fort que mes os tremblent et les cris assourdissent mes pensées négatives, n’en laissant passer qu’une alors que le chanteur fend la scène avec assurance. Vas-y, mec, casse-toi la figure devant des milliers de spectateurs ! Mon aplomb perd en vigueur, Oxton approche sa bouche du micro pour saluer le public en transe. La chair de poule s’imprime sur ma peau, comme si je redevenais tout à coup pleinement la fan que j’étais jusqu’à hier.
Le dernier concert d’eux auquel j’ai assisté remonte à près de deux ans. Chester et Addi avaient économisé pour m’offrir un billet et j’aurais pu mourir ce jour-là tant cette soirée a été extraordinaire. Je me sens soudain excitée et j’accueille avec plaisir ce sentiment familier. Debout derrière son clavier hors norme, Riley entame No Smell For Pain et je me liquéfie. Les voir ainsi est si phénoménal que j’oublie instantanément mes doutes et mon envie de déguerpir. Leur musique me tape dans la poitrine, comme un tremblement de terre qui remuerait tout sur son passage. Je manque une inspiration quand la voix d’Oxton s’élève, sa rudesse s’efface et il redevient l’idéal qui m’accompagne depuis dix ans. La musique des Unfool me happe et je perds toute notion du temps. Voilà leur superpouvoir, je l’avais presque oublié ces derniers jours : faire disparaître le mauvais, au moins l’espace d’un instant.
Mes yeux s’agrafent à Oxton Briggs et durant plus d’une heure, je ne ressens pour lui que cette éternelle fascination qui me rassure. Heureusement qu’il fait sombre là où je suis, personne ne peut lire sur mon visage ce qui me trahirait.
L’ultime chanson touche à sa fin et la magie du moment me fait subitement douter de ce que j’ai prémédité. Je suis peut-être allée trop loin avec les deux groupies sauvages. Il n’est pas trop tard pour tempérer la suite des événements. Je prépare mon discours en marchant vers le point de rendez-vous que je leur ai donné. Sans surprise, Roxana et Mélanie sont déjà là, surexcitées. Elles portent chacune un tee-shirt sur lequel le visage d’Oxton est imprimé en grand et sautillent d’un pied sur l’autre en s’extasiant sur le show auquel elles viennent d’assister. Je m’apprête à me présenter, mais apparemment ce n’est plus nécessaire.
– Regarde, c’est Elvis ! s’écrie celle que je reconnais comme étant Mélanie.
– Oh ! Yeah ! vocifère l’autre.
Sur ma lancée, je n’ai pas le temps de ralentir, ni même de m’enfuir en courant. Elles me rejoignent avant que je ne puisse dire « Enfoiré de Briggs » et m’inondent de questions et de commentaires sur la fameuse photo. Que le sol s’ouvre et les aspire ! J’ai envie de saisir leurs deux têtes pour qu’elles s’assomment l’une l’autre. Cela dit, tout ça est la faute d’un autre et j’ai plus que jamais besoin d’elles, finalement. Si j’hésitais à aller au bout de mon plan, ce petit rappel ravive illico ma volonté. Adieu sérénité !
Je fournis un effort surhumain pour ne pas être désagréable, ignore leurs interrogations et tape dans mes mains.
– Je suis la community manager, j’assène malgré tout en espérant qu’elles diffuseront l’info à la planète entière.
La community manager !
– Le concert vous a plu ?
– C’était un bonheur suprême ! s’émerveille l’une d’elles.
– Génial, je souris. J’ai une surprise pour vous… Suivez-moi, Oxton vous attend par ici.
Leurs yeux sortent de leurs orbites, leurs mâchoires se décrochent et elles poussent un long cri en chœur, en se sautant dans les bras. J’ai bien choisi, elles sont encore mieux que ce que je pensais.
Je les guide dans les coulisses et lorsque nous arrivons devant la loge des Unfool, je prends une profonde inspiration et toque trois fois contre la porte.
– Entrez ! éructe la voix de Miranda.
J’appuie d’un coup sec sur la poignée et repousse le battant d’un mouvement du bras. J’ai une vue directe sur le canapé dans lequel Oxton était assis tout à l’heure et qu’il occupe à nouveau. Il relève le nez, croise mon regard et un sourire victorieux se dessine sur ses lèvres.
– Tu as un succès fou, il se vante en me montrant son portable.
ATTENDS DE VOIR LE TIEN, ET DE TRÈS PRÈS !
– Tu te fous de moi, Briggs ? s’excite Miranda, rouge de colère. Je vais te faire regretter ça !
On dirait bien qu’elle n’apprécie pas non plus ce que cette satanée photo peut déclencher.
– Vous avez de la visite, j’annonce sur un ton trop aimable pour être honnête.
Le sourire forcé du chanteur se fane, je me détourne vers les deux jeunes filles qui trépignent derrière moi.
– C’est le grand moment !
D’un signe du menton, je donne le coup d’envoi de la deuxième mi-temps. Tel un tsunami, Roxana et Mélanie entrent en trombe dans la pièce en hurlant leur joie d’être si proches de leur idole. Elles se ruent sur lui et débitent tant de mots à la minute que je vois le leader blanchir et manquer d’air. Il oscille de l’une à l’autre en ouvrant et fermant ses paupières.
BIEN FAIT ! RIRA BIEN QUI RIRA LE DERNIER !
Je sens un feu irradier mes joues – l’enfer qui me guette certainement. Je suis tellement fière de ce que j’ai orchestré pour laver mon honneur que l’envie de sauter sur la table en lâchant un « Baaam » me dévore de l’intérieur.
– Je vous laisse profiter, les filles, je reviens vous chercher dans quinze minutes.
Ou peut-être vingt. Ou peut-être pas.
Travis, le garde du corps posté devant la loge, m’observe un instant avant d’entrer à son tour. Je me penche en avant pour saisir la poignée et referme lentement le battant. Alors qu’il ne reste qu’un minuscule interstice, je capte le regard noir d’Oxton.
– Soyez sages, j’articule avant de claquer la porte.
Je mime un signe de croix pour repousser la malédiction que vient certainement de formuler mon client à mon égard et éclate de rire. On est à égalité, j’espère qu’il a compris à qui il a affaire et que nous allons pouvoir travailler tranquillement à partir de maintenant.
Je dessine un deuxième signe de croix, juste au cas où, et prends la direction de la sortie. Qu’il se débrouille avec ses groupies, tout compte fait, cette journée m’a lessivée et je rêve de me coucher dans un lit, peu importe qu’il soit rond.
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