Fan Squad (French Edition)

C. S. Quill · Chapitre 16 sur 57

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Fan Squad (French Edition)

15 - Elvis

15

 

 

ELVIS

 

Si tu aimes Oxton Briggs tape dans tes mains. Si tu le

détestes, tape sur ton front.

 

Miranda m’entraîne au bout du salon, vers des marches transparentes qui mènent à l’étage. Là-haut, alors que le vaste couloir se scinde en deux ailes circulaires qui semblent se rejoindre au fond, la démesure poursuit son œuvre. Nous passons devant quatre premières chambres dont les portes ouvertes me laissent apercevoir des espaces immenses baignés de lumière.

– Voici ta piaule, m’indique l’attachée de presse lorsque nous atteignons l’extrémité arrondie. La mienne est juste à côté, si tu m’entends crier pendant la nuit ne t’inquiète pas, les hormones de grossesse me provoquent des cauchemars impossibles.

– J’ai l’habitude.

– Oh ! Toi aussi, tu hurles « à l’assassin » en plein milieu de la nuit ?

– Non, mais j’ai toujours eu des voisins plutôt bruyants.

À commencer par ma mère et ses super potes qui vivaient la nuit et dormaient le jour.

– Nickel, je t’adore déjà ! J’ai besoin d’une douche et d’un peu de calme pour conclure le problème « Gregory ». Profites-en pour t’installer, manger un morceau et préparer le concert de ce soir. Rendez-vous au salon à 14 h 30, tu accompagneras les gars aux répétitions.

– Ça roule.

– D’ailleurs, t’as déjà assisté à un de leurs shows ou pas ?

Dilemme ! Je n’ai pas envie de lui mentir.

– Ouais… mais c’était il y a un bail, je choisis de répondre en agitant ma main comme si ça remontait à un siècle.

– Tu vas voir, ils sont géniaux ! Mais si tu leur répètes que j’ai dit ça, je viendrai répandre mes fuites urinaires sur ton drap.

– C’est noté…

Elle entre dans sa chambre, j’en fais autant dans la mienne et referme derrière moi.

 

Ma valise a été déposée près de la baie vitrée. Avant de découvrir mon fief pour ces prochaines nuits, je lâche mon sac sur le lit et farfouille à l’intérieur. J’attrape ma pochette à insuline et file dans la salle de bains attenante. Par chance, je ne devrai pas la partager avec qui que ce soit.

Je me lave les mains en observant mon reflet dans le miroir. J’ai une drôle de tête, que je reconnais à peine. Je suis tellement concentrée sur l’idée d’avoir l’air normal que je ressemble à une coquille vide. Je fais des grimaces pour détendre mon visage, puis me pince les joues pour leur donner un peu de couleur. Mon teint n’étant pas très frais, je m’empresse de contrôler mon taux de sucre. Lorsque le résultat s’affiche, je comprends mieux. Je m’administre rapidement de l’insuline et retourne dans la chambre m’allonger sur le matelas. Je dois être vigilante, le stress n’est pas copain avec le diabète. J’écarte les bras et les jambes et scrute le plafond.

Je suis en tournée avec les Unfool. Je me répète cette phrase en boucle, dans l’idée que ça devienne une notion tout à fait anodine. Ce n’est pas encore gagné, mais je suis de nature optimiste. J’observe ensuite ma chambre : un joli bureau laqué blanc, un écran de télévision et un dressing bien trop grand pour ce que j’ai apporté. Sur une petite table ronde nappée de blanc, un déjeuner est disposé sous une cloche. Je me retourne et m’appuie sur mes coudes. Qui dort dans un lit rond, sans déconner ? À coup sûr, je vais finir par terre cette nuit. Un traumatisme crânien me rendra peut-être moins imprévisible face aux musiciens.

– C’est pas le moment de faire une sieste, proteste soudain une voix.

Je pousse un cri et me propulse sur le côté. Je rencontre le sol plus vite que je l’aurais cru, mon foutu grand front amortit ma chute, ainsi que la moquette molletonnée. Pas de commotion, seulement une bonne dose de ridicule vu la position que j’offre à… Oxton Briggs. La moitié de mes jambes est encore sur ce matelas du mal. Avec mes fesses relevées et ma joue par terre, je n’ose pas imaginer à quoi je ressemble. Bon sang, mais qu’est-ce qu’il fiche ici ? Je ne m’attendais pas à ce qu’il se pointe dans ma chambre.

– Y’a-t-il un souci avec ta mobilité ? il me balance mollement. Deux fois en une heure, tout de même.

Charmant ! En réponse, toujours dans la même position, je tends un bras en avant, ferme le poing et frappe lentement le sol.

– Toc, toc, je commente en poursuivant ma démonstration.

C’est quand même pas compliqué de frapper avant d’entrer, qu’on soit une célébrité n’y change rien. Chez ma mère, des intrus se pointaient systématiquement dans ma minuscule cabine sans s’annoncer, si bien que j’ai développé un rejet épidermique pour ces mauvaises manières. Dans le contexte actuel, si je dois, en plus du reste, appréhender que le chanteur fasse irruption dans ma chambre sans crier gare, je suis bonne pour une cellule capitonnée ou une prison sécurisée.

– Qui est là ? il rétorque avec condescendance.

– Les bonnes manières, je marmonne dans ma barbe – ou dans la moquette, en l’occurrence – avant de rouler sur le dos.

Je me relève, tire sur mon tee-shirt et croise les bras sur ma poitrine en rivant mon regard au sien. Je l’étudie attentivement, cherchant celui que je m’attendais à rencontrer. À savoir, un être divin foulant gracieusement la surface terrestre en distribuant amour et bienveillance sur son saint passage. Certainement pas ce type mal élevé qui entre ici comme s’il était chez lui et se fout de moi en prime.

MAL ÉLEVÉ, MAIS BEAU COMME UN DIEU, LÀ-DESSUS, PAS D’ERREUR SUR LA MARCHANDISE !

Effectivement, aucune surprise de ce côté-là, mais ce critère futile n’efface pas son caractère de cochon. Je m’emploie à rejeter l’once de déception qui m’assaille. Je ne veux pas abîmer l’image réconfortante que j’ai modelée de lui. Face à moi, le leader cligne une fois des yeux.

– On… peut… s’y… mettre ?

Il ponctue sa phrase par des pauses entre chaque mot. Je sens mon sang migrer vers mon front, pour l’encourager à donner un coup vif en avant. Cela dit, vu notre différence de taille, mon attaque le prendrait au mieux en pleine gorge. Ce serait plutôt fâcheux pour un chanteur.

– Eh oh ?

Deux doigts claquent devant mon visage. C’est à mon tour de cligner des yeux pour me ressaisir, puis d’afficher un sourire professionnel.

– En quoi puis-je vous aider, monsieur Briggs ?

– Vous êtes combien à cohabiter dans ton crâne ?

– Nul ne le sait.

Il y a seulement Rita, en théorie, mais vu qu’elle-même a régulièrement plusieurs personnalités, il m’est impossible de répondre à cette question. Et difficile pour lui de rétorquer quoi que ce soit, si ce n’est un « hum » qui peut signifier un million de choses. Il demeure immobile et silencieux un long moment.

– En quoi… puis-je… vous aider ? je répète en reproduisant sa précédente tonalité.

Est-ce que je cherche à me faire virer ? Cette réflexion me tire un rire crispé, qu’il traduit malheureusement sans encombre. Il plisse les yeux comme pour me mettre en garde, je me racle la gorge.

– Oublie, je ne me sens pas rassuré d’être seul avec toi dans une chambre. On fera un point sur ton boulot devant témoins. Si on peut appeler ça un boulot.

Et il repart comme il est venu, dans un courant d’air qui me laisse pantoise. Et sidérée. Et remontée comme un coucou.

Pour éviter de lui courir après afin de lui faire dévaler l’escalier tête la première, je tire la chaise, m’installe à table et mange le repas encore chaud. À chaque coup de fourchette, j’imagine la main d’Oxton Briggs à la place du morceau de viande. Pourquoi est-ce qu’il dénigre autant mon travail, alors qu’il ne m’a même pas laissé le temps de lui montrer ce que je peux faire ? Il se conduit comme si je m’étais imposée, pourtant je suis ici pour l’aider, nom d’un chien !

Pour me vider la tête, je remplis mon estomac. Quand il ne reste rien sur le plateau, je migre vers le bureau et me mets à travailler pour me changer les idées. Enfin, si on veut, puisque les Unfool sont partout sous mes yeux. Je planche sur un planning détaillé des posts à publier dans les prochains jours, crée des templates de visuels pour gagner du temps à l’avenir, réponds aux questions de certains fans… De fil en aiguille, lorsque je relève le nez, il est déjà l’heure de me préparer à partir. Je fonce sous la douche, m’habille d’un slim et d’un tee-shirt noir et glisse mes pieds dans des Vans de la même couleur.

Tandis que je descends les marches vers le salon, Oxton et Miranda sont en plein débat. Je longe le mur discrètement et me poste hors du champ de vision du leader.

– Tu ne viens pas, Mira.

– Il faudra me passer sur le corps !

– Pas besoin d’en arriver là.

– On est d’accord, ça me dégoûte rien que d’y penser.

– J’ai une meilleure idée : tu es virée.

– Vraiment ? Super ! J’ai déjà calculé les frais de licenciement. Bouge pas, je t’envoie ça.

– Comment ça, tu les as déjà calculés ?

– Tu passes ton temps à vouloir virer tout le monde, je suis quelqu’un qui anticipe tout, tu devrais le savoir !

Son index tape frénétiquement l’écran de son portable, celui d’Oxton émet un bip trois secondes plus tard.

– 79 000 dollars ? il tique en fronçant les sourcils.

– Oui. Et chaque jour qui s’écoule fait augmenter la somme, elle le provoque calmement.

– OK, tu viens. Mais j’te jure que si tu accouches au milieu des coulisses, tu te débrouilles.

– Affaire conclue ! C’est toujours un plaisir de négocier avec toi, Briggs.

Sa voix triomphante me tire un rire étouffé, qui n’échappe pas au chanteur.

– Et toi ? C’est combien si je te vire ?

Ça me coûtera plus cher qu’à lui, ça, c’est certain.

– Fous-lui la paix ! le rabroue Riley en se matérialisant à côté de moi.

Il cale un bras sur mon épaule, je me raidis, et ça le fait marrer.

– T’inquiète pas, Elvis ! Si ce grand con se débarrasse de toi, je t’engage. Je suis vachement plus photogénique que lui, et tu pourras m’inscrire à tous les concours que tu veux pour faire gagner mon corps sur les réseaux.

– C’est… généreux.

– Allez, on décolle ! ordonne Miranda. Elvis, tu montes avec les gars, je vous rejoins plus tard, j’ai un point presse à caler.

Elle me tend un badge d’accès au concert.

– Je t’ai envoyé par mail les deux places VIP pour le concours, je te laisse t’occuper de les transmettre aux gagnantes.

– C’est génial, merci.

Tout le monde se met en route vers le parking souterrain. Je garde le nez sur mon téléphone pour ne pas lancer un nouveau round avec mon client. Je me serais bien passée de monter en voiture avec eux, mais je dois accepter que c’est comme ça maintenant.

Je monte dans un gros van aux vitres teintées, sur la dernière rangée de sièges à l’arrière. Les trois musiciens occupent la même rangée devant moi. J’enfonce mes écouteurs dans mes oreilles et, alors que je m’apprête à enclencher une playlist Unfool, Oxton se retourne vers moi. Je l’ignore volontairement, aussi bien parce qu’il m’impressionne toujours autant que parce qu’il me cherche sans relâche. Je préfère m’enfermer dans un monde merveilleux où sa voix, lorsqu’il chante, m’emporte très loin. Ses lèvres remuent, il essaie d’attirer mon attention, mais je feins la concentration, tout en imaginant ces mêmes lèvres me fredonner le morceau que j’écoute.

FAR AWAY, BABYYY ! s’égosille Rita de son côté.

Mon cerveau va exploser. Deux doigts claquent devant mon nez, j’oriente mes yeux vers celui à qui ils appartiennent sans bouger la tête et retire l’une de mes oreillettes.

– Oui, monsieur Briggs ?

Il ouvre la bouche pour enchaîner, mais le son qui provient de mes écouteurs l’interrompt dans son élan.

– Qu’est-ce que tu écoutes ?

– Les Unfool. Je m’immerge dans votre univers, tout ça tout ça, je me justifie maladroitement.

Il me détaille avec une telle force que ma température corporelle augmente.

– Mieux vaut tard que jamais, il commente sans cesser son inspection.

LA CONDESCENDANCE INCARNÉE !

– Oui, je sens que mon existence prend un tournant majeur.

Je me mords la langue, trop tard une fois de plus. C’est pas vrai, cette nouvelle manie de lui tirer dessus à bout portant dès qu’il me pousse dans mes retranchements ! Contre toute attente, il me surprend en laissant échapper un souffle rieur qu’il ravale aussitôt. Il porte son regard vers la vitre, revient sur moi, avant de reprendre son masque impassible.

 

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