Fan Squad (French Edition)
16 - Elvis
16
ELVIS
Quel fil est-il conseillé de couper pour désamorcer la bombe
Briggs ? Trop tard !
Oxton retrouve sa position face à la route sans rien ajouter. Il est infernal, c’est la deuxième fois qu’il entame une discussion et y met fin sans aller au bout. Après seulement quelques heures en sa présence, je me sens comme un chewing-gum qu’on aurait mâché, collé sur le coin d’une table puis mâché à nouveau. Je repositionne mon écouteur et observe la circulation qui se fait plus dense à mesure que nous approchons de la salle de concert du Mandalay Bay.
La voiture franchit une barrière automatique et se gare dans une allée privée, loin de la foule devant laquelle nous venons de passer en contournant l’Ultra Arena. Les portes n’ouvrent que dans quatre bonnes heures, mais les spectateurs sont déjà nombreux à patienter. Je préférerais me trouver parmi eux, tandis qu’ils donneraient certainement tout pour prendre ma place.
La porte du van coulisse, les gars commencent à sortir, Oxton tend une jambe dehors puis se fige.
– Petite précision au sujet de ton concours débile. Hors de question que des groupies débarquent dans ma loge. J’ai pas de patience avec les gamines ennuyeuses.
Il me toise par-dessus son épaule en prononçant ces derniers mots, qui me sont clairement directement destinés. Waouh ! Du mépris maintenant, de mieux en mieux ! Et la gamine t’emmerde ! En plus de briser mon fantasme amoureux, il m’impose une attitude infecte à laquelle je n’étais pas préparée. Je vois bien qu’il attend ma réponse, mais sur ce coup, rien ne me vient. Le cœur battant, blessée par son irrespect, je le laisse s’éloigner. J’ai besoin qu’il sorte de mon espace vital avant de causer trop de ravages.
Je compte jusqu’à dix, quitte à mon tour le véhicule et baisse le nez sur mon portable pour clôturer ce foutu concours que je regrette déjà d’avoir lancé.
DU NERF, VI ! NE LE LAISSE PAS TE DÉGOÛTER DE TON ACTIVITÉ.
Facile à dire, on ne se débarrasse pas si aisément de son « doudou », même quand celui-ci se transforme en ourson cannibale.
Complètement absorbée par mes pensées, je prends soudain conscience que je suis seule au milieu d’un grand parking. Je scrute les environs et repère un vigile qui garde une double porte. Je me dépêche d’aller à sa rencontre.
– Désolée ! J’étais en train de finir un truc, j’ai pas suivi le groupe, je lui explique en cherchant le badge que m’a confié Miranda au fond de mon sac.
Je l’attrape par la cordelette et le lève devant moi. Il parcourt d’un coup d’œil rapide la liste qu’il tient entre ses mains.
– Désolé, mademoiselle, vous n’avez pas le droit d’entrer.
Pardon ?
– Il doit y avoir une erreur, j’ai un badge…
Je lui colle mon laissez-passer sous le nez, il le lorgne un instant avant de revenir sur sa fameuse liste.
– Vous n’avez pas l’autorisation d’entrer, il répète sur le même ton.
C’est quoi, cette connerie ? Les nerfs en pelote, je garde difficilement mon calme.
– Je fais partie du staff des Unfool, évidemment que j’ai l’autorisation !
Derrière lui, je remarque soudain un visage que je reconnaîtrais entre mille.
– Monsieur Briggs ! je le hèle en agitant ma main. Eh oh !
Il me jette un regard et je jurerais voir un sourire fugace passer sur sa figure.
– Vous pouvez dire à cette personne que je travaille pour vous ?
Il pince ses lèvres comme s’il cogitait, puis avance vers nous avec une lenteur intenable. Arrivé au niveau du videur, il lui tend la main.
– Comment ça va, Rody ?
– Très bien, Oxton. C’est toujours un plaisir de bosser quand vous vous produisez ici.
– Ta femme est en forme ?
– Oh oui ! il se marre.
Bon, c’est bien gentil et touchant leurs retrouvailles, mais j’aimerais bien me mettre au boulot.
– Monsieur Briggs, pourriez-vous dire à Rody ici présent que je travaille pour vous, s’il vous plaît ?
Il me toise de la tête aux pieds, une lueur machiavélique dans les iris.
– Je suis débordé et j’ai le crâne rempli de mélodies, mais je me souviens quand même parfaitement des gens qui bossent pour moi.
– C’est tout à votre honneur, je grince en sentant son mauvais coup arriver.
– Et aussi de ceux qui sont sous le joug d’une injonction d’éloignement à mon égard. Bon boulot, Rody, il reprend en tapant sur l’épaule du molosse. Elle est maligne avec son faux badge.
Quoi ?
– À votre service, Oxton !
Sur ce, le chanteur tourne les talons.
– Vous vous moquez de moi ? je crie, furieuse.
– Appelle la police si elle fout le bordel, il lance en s’éloignant. Peut-être qu’un séjour en prison l’empêchera de me harceler.
Non mais je rêve ! Il ne va pas me faire ça ?
– Allez, circulez, mademoiselle. Estimez-vous déjà heureuse d’avoir vu votre idole de si près.
– Mon idole ? je siffle en sentant mon cœur frapper fort contre ma poitrine.
Oh non, je ne suis pas fan d’un type comme ça, c’est clair !
– Allez-vous-en tant que je suis encore d’humeur charitable. Et faites-vous soigner.
Nul besoin de négocier avec ce Rody. Sidérée, je m’éloigne hors de sa vue et me pose contre un mur pour réfléchir. Mes oreilles sifflent et mes poings me démangent. Je persiste à lorgner la porte que garde Rody, persuadée que le leader va réapparaître en me lançant un « T’as aimé ma blague ? Allez, rentre ! ». Mais les minutes s’égrènent et il ne revient pas me chercher.
– Non mais quel connard ! j’éructe. C’est quoi son problème avec moi ?
Je m’octroie une minute pour fulminer, avant de réfléchir à une contre-attaque. Pas question de me laisser faire de la sorte sans rien tenter. On ne m’a jamais fait un coup bas pareil, mais j’ai de la ressource.
J’organise mieux mes pensées en marchant, j’arpente donc la rue perpendiculaire dans laquelle je me suis réfugiée en échafaudant un plan. La première option serait d’attaquer un spectateur pour lui voler sa place.
MOUAIS, PAS TERRIBLE.
La seconde serait de trouver quelqu’un qui vende des billets sous le manteau, mais ça va coûter un bras et je n’ai pas la somme nécessaire sur moi – ni sur mon compte d’ailleurs.
Je ressens soudain un besoin de sucre facilement identifiable, je fouille dans ma sacoche, à la recherche d’une brique de jus d’orange, et la bois à petites gorgées, en agrandissant mon périmètre autour du bâtiment. Une autre porte bien gardée par un mastodonte attire mon attention. Une idée fuse dans mon cerveau. C’est de la folie, mais je tente le tout pour le tout.
– Hey, vous ! je crie tout à coup en courant vers lui.
Assis sur deux caisses empilées, il se redresse et bande les muscles.
VAS-Y, ELVIS ! T’AS FRÉQUENTÉ DES TYPES TOUT AUSSI IMPRESSIONNANTS !
Je ne me démonte pas et me façonne un masque confiant.
– Un problème, mademoiselle ?
– Pas moi ! C’est Rody ! Il est aux prises avec un groupe hors de contrôle ! Je fais partie du staff Unfool, on était en train de bavarder quand ces cinglés ont déboulé. Il m’a envoyé chercher de l’aide, c’est la folie là-bas.
Je brandis mon badge et joue si bien la fille affolée mais sûre d’elle, qu’il fonce sans même s’interroger. Je fais claquer mes semelles pour qu’il croie que je me lance à sa suite et, une seconde avant qu’il ne bifurque dans la ruelle gardée par le pauvre Rody faussement en galère, je m’élance vers la porte dénuée de surveillance. J’attrape la poignée, tire d’un coup sec et me jette à l’intérieur. Découvrant un énième homme dans le couloir, je conclus ma comédie en me penchant vers l’extérieur.
– Dis à Rody qu’on se fait une bière après le concert ! je balance à un interlocuteur inexistant.
Je claque le battant et affiche un sourire confiant vers celui qui m’observe.
– Vous pouvez venir avec nous, si le cœur vous en dit ! Je suis la community manager des Unfool, je précise en lui présentant mon autorisation. Je paie ma tournée, c’est la coutume.
– Génial ! il s’émerveille à l’évocation d’une pinte gratis.
– Top ! À plus !
Je m’empresse de traverser le couloir, sans savoir où aller, mais tant pis. Je dois m’éloigner avant que ma mascarade n’éclate au grand jour.
Débordant d’adrénaline telle une espionne qui s’infiltre à ses risques et périls, je détache mes cheveux pour modifier autant que possible mon apparence. Je passe les mains entre mes mèches pour leur donner du volume. Pas sûre que ce soit d’une grande efficacité, mais c’est mieux que rien.
C’EST PATHÉTIQUE, ricane Rita.
Je fais le sprint de ma vie dans un labyrinthe infini, grimpe deux volées de marches et soudain, victoire ! Je débouche dans une véritable ruche remplie de techniciens qui zigzaguent en braillant dans leurs oreillettes. J’approche du but.
– Excusez-moi ! j’interpelle une femme qui passe devant moi. Je suis la CM des Unfool et je me suis perdue dans ce dédale. Pouvez-vous m’indiquer leur loge ?
Elle pose ses yeux cernés sur mon badge, hoche la tête et me répond en articulant à peine. Je n’ai pas le temps de la remercier qu’elle s’est déjà volatilisée. Armée d’une bonne mémoire et d’un sens de l’orientation soudain aiguisé par l’adrénaline, je parviens à trouver ma route. Le groupe dispose d’un salon privé, vide quand j’y pénètre. Parfait, ça me laisse l’occasion de retrouver un rythme cardiaque normal. Il faudrait que j’aille faire des photos de la scène et de la salle prête à se remplir pour alimenter les réseaux, mais je tiens absolument à être tranquillement posée dans ce petit fauteuil en velours bleu marine au moment où Oxton Briggs franchira la porte. Je veux qu’il me voie, installée comme une reine de retour dans son royaume après l’avoir repris aux mains de l’ennemi. Je suis peut-être une fan inconditionnelle, mais certainement pas une proie facile.
Je les entends arriver avant de les voir, leurs voix se rapprochent jusqu’à ce que le leader pousse la porte entrebâillée. Je suis ravie qu’il ouvre la marche, j’ai tout le loisir d’observer son visage lorsqu’il m’aperçoit. Rita jubile tellement de son air stupéfait que je meurs d’envie de me joindre à elle, mais je me contrôle et accorde à mon client un sourire éclatant.
– Tu fais quoi, Ox ? Avance ! s’impatiente Riley dans son dos.
Il sort de sa transe et, sans me quitter des yeux, s’approche d’un sofa. Il s’y assied avec la lenteur d’un prédateur. J’ai déjà baissé le regard depuis un paquet de secondes, faisant mine d’être très absorbée par ma tablette. L’abus d’écran, c’est mal, mais qu’est-ce que c’est pratique pour échapper aux attaques télépathiques !
– Oh ! Elvis ! T’étais où ? me lance Riley en posant ses fesses sur mon accoudoir.
– De-ci, de-là, j’élude avec ironie.
– T’es pas censée nous suivre partout pour prendre des photos ? m’envoie Oxton sur un timbre piquant.
– Vous savez, mon métier ne consiste pas uniquement à multiplier les clichés, mais vous aurez plusieurs occasions pour vous en apercevoir. De looongues semaines, j’ajoute sur un ton railleur. Quoi qu’il en soit, ça me fait chaud au cœur de vous avoir manqué, monsieur Briggs. Rassurez-vous, je suis là même quand on s’attend à ce que je ne le sois pas.
ET TOC !
Ses lèvres s’ourlent d’un rictus carnassier, je pressens qu’une bataille s’amorce entre nous et je suis subitement assaillie d’une légère angoisse. À force de vouloir cacher ma vraie nature de fan, est-ce que je n’alimente pas une attitude à l’exact opposé ?
IL T’A BLACK-LISTÉE POUR QUE TU RESTES SUR LE TROTTOIR, EN TE FAISANT PASSER POUR UNE MENACE !
T’as raison, Rita, sur ce coup, je n’exagère pas.
En réponse, j’affiche une moue identique.
QUE LE COMBAT COMMENCE !
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