Fan Squad (French Edition)

C. S. Quill · Chapitre 7 sur 57

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Fan Squad (French Edition)

6 - Elvis

6

 

 

ELVIS

 

J’ai toujours pensé que Las Vegas rimait avec maracas.

J’avais tort, ça rime avec : « Salut Elvis, je te présente

Satanas. »

 

J’adresse à la porte une flopée d’insultes mentales en m’imaginant mettre des coups de boule à Davenport. Les amis de ma mère m’ont toujours dit que j’ai un grand front, je suis certaine que je pourrais lui causer de graves dommages. Cela dit, puisque c’est illégal de tabasser son boss, l’alternative serait de me cogner la tête très fort contre le battant, afin de m’offrir une amnésie totale. Je ne suis cependant pas aussi courageuse.

– Pssst !

Tiens, j’entends même mon cerveau se dégonfler comme un ballon de baudruche.

– Pssst ! Vi !

Ah non, c’est Sarah. Sarah ! C’est elle qui a soufflé mon nom à Davenport, aucun doute.

– Sarah ! je grogne en faisant volte-face.

– Tu l’as eu ? elle chuchote sur un ton surexcité.

Je n’ai pas besoin de lui répondre, elle décrypte parfaitement ma mine assassine. Elle me détaille encore quelques secondes, pas certaine de ma réaction à son égard. J’avise mes Converse, ses escarpins, mes Converse à nouveau. J’ai l’avantage. À l’instant où elle saisit que j’ai dans l’idée de la courser pour lui régler son compte et qu’elle ne pourra pas m’échapper, elle lève les mains devant elle.

– Tout doux ! Pas d’esclandre ici.

J’avance vers elle d’un pas sévère, attrape son bras et l’entraîne à ma suite jusqu’à l’ascenseur. Dès que nous sommes enfermées dans la cabine, je la relâche, appuie sur le bouton d’arrêt d’urgence et me retourne face à elle. Mon index s’agite devant son visage au rythme des mots qui se bousculent sur ma langue sans que je parvienne à les formuler.

– Connasse ! j’arrive finalement à articuler.

Stupéfaite, elle ouvre la bouche avant d’éclater de rire.

– Je suis tellement touchée, je ne t’avais jamais entendue insulter qui que ce soit.

– Tu ne m’as jamais vue étrangler qui que ce soit non plus, j’ajoute en plissant les yeux.

– Non mais je rêve, je te dégote le contrat de la décennie et tu ne trouves rien de mieux à faire que me menacer de mort. Ingrate !

Son visage est tout proche du mien. J’abats ma paume sur son front et la repousse en arrière.

– Je pars en tournée avec eux ! je vocifère.

– Quoi ?

– Vendredi. À Las Vegas. Et je ne sais où ensuite.

– Ah !

Je pointe un doigt vers son nez.

– Attends, mais c’est génial ! J’en connais qui vont mettre un contrat sur ta tête.

Son effervescence n’est pas contagieuse. À l’inverse, le stress me saisit et je tombe assise par terre.

– Non, c’est un cauchemar, je grommelle en cachant mon visage dans mes mains. Les Unfool, Sarah…

– Tu sais combien d’employés ici vendraient père et mère pour obtenir un client comme ça ?

– J’peux leur faire un bon prix.

– Sois plus explicite, je ne comprends toujours pas pourquoi ça te met dans un tel état.

J’ai besoin de lui raconter de vive voix. Avec un peu de chance, elle réussira à me convaincre que j’en fais tout un monde et que je suis capable d’y arriver. Je m’installe en tailleur et prends une vive inspiration.

– Ce groupe est très important pour moi, je commence en plaçant mes mains sur mes genoux. Leurs chansons m’ont aidée à passer des moments très difficiles. Disons qu’ils sont comme un gilet de sauvetage douillet et rassurant, suffisamment fiable pour me faire braver n’importe quelle tempête.

– Mais tu devrais être aux anges si tu les aimes tant.

– Tu oublies que je suis montée à l’envers… Alors non, ça ne me fait pas plaisir. J’aime le fantasme que j’ai tissé autour d’eux et ça me suffit. Sans compter que grâce à mon entrée en scène pourrie, ils pensent tous que je les connais à peine ! Je vais devoir les côtoyer en faisant semblant que tout est parfaitement normal et me convaincre chaque jour que croiser Oxton Briggs matin et soir n’est pas un effet secondaire de la drogue que ma mère a prise pendant qu’elle était enceinte de moi.

Merde, mes mots sont sortis trop vite et j’entends la salive de Sarah passer de travers.

– Pas de question, je balance avant qu’elle ne formule la moindre parole. C’est vraiment pas le moment.

– D’accord.

– Oh ! J’oubliais ! Davenport m’a ordonné de cacher mon diabète coûte que coûte. Ça va être génial de me piquer en douce et de prier tous les saints pour qu’ils ne se rendent compte de rien. Au mieux, je vais passer l’arme à gauche ; au pire, ils vont se méprendre et croire que je suis une camée, qui se pique tous les jours dans les chiottes d’hôtels luxueux.

– Ton sens des priorités est…

– Tais-toi.

Je cogne l’arrière de mon crâne contre la paroi de l’ascenseur et reprends mon souffle.

– Je suis désolée, murmure alors Sarah. Je ne pensais pas t’embarquer dans un plan aussi compliqué. Et je n’aurais jamais cru que Davenport te demande quelque chose qui mette ta santé en danger.

Son timbre est sincère.

– Je l’ai fait pour toi. Avec des conditions de travail comme ça, tu vas te faire une réputation de malade et toucher un plus gros salaire.

– Je sais. C’est ce que je me suis dit au moment où j’allais enfoncer un AK 47 dans la poupée vaudoue à ton effigie.

– Tu veux que je parle à Davenport ?

– Non, c’est trop tard. Si je me défile maintenant, il va péter les plombs et je perdrai tout. Mais je te préviens, quand j’aurai quand même tout fait foirer et qu’il m’aura virée, tu devras m’accueillir chez toi, subvenir à mes impérieux besoins et financer mon insuline.

– Tu te sous-estimes, Vi. Tu vas tout déchirer.

Ce n’est pas comme si j’avais le choix. Alors oui, je vais profiter de ces cinq prochains jours pour me blinder à coups d’autohypnose et me donner le courage de remplir ce contrat. Six semaines de tournée. Ça sonne à mes oreilles comme une éternité, mais j’ai survécu à un enfer pire que celui-là.

– Je vais tout déchirer, je scande à mon tour en me remettant debout.

Si je me répète ça un nombre incalculable de fois, peut-être que ça va fonctionner.

J’actionne le bouton Marche de l’ascenseur et, lorsque les portes s’ouvrent, j’avance mollement jusqu’à mon bureau. Je réunis mes affaires et lève le nez en sentant des regards insistants au-dessus de la cloison qui sépare mon espace de travail de ceux de mes collègues. Super, la nouvelle a déjà circulé ! La dernière envie que j’aie est bien celle de discuter avec eux, alors je me dépêche de remplir ma sacoche avec tout ce que j’ai sous la main. Mon appareil photo, un stabilisateur et même un drone, je n’écarte aucun outil.

Avant de prendre le large, je fais une halte devant le bureau de Sarah.

– Adieu, je soupire en remontant la lanière sur mon épaule.

– Je veux des nouvelles tous les jours, elle rétorque en m’adressant un sourire encourageant.

Je hoche la tête et redescends au pied de l’immeuble. J’enfourche mon vélo et, à mesure que mes coups de pédale accélèrent, je me prépare mentalement à ce qui m’attend. Je vais tout déchirer.

 

Une fois arrivée chez moi, je constate que mon sens de l’autopersuasion ne s’est pas subitement amélioré, et je ne parle pas des quatre tentatives qu’il me faut pour déverrouiller la porte d’entrée. Je pose mes affaires près du canapé et me laisse tomber dessus.

– Qui va là ? j’entends une voix tonner depuis la chambre d’Addi. Je vous préviens, je manie l’épée et la magie comme personne.

– C’est moi.

– Cool !

Ma meilleure amie sort de son antre en se faisant une queue-de-cheval.

– T’es déjà là ? Tu pouvais pas m’avertir ? J’ai cru qu’un vil criminel s’introduisait chez nous.

– Et tu penses vraiment que ce genre de menaces l’aurait fait fuir ?

Il faut que tu canalises ton obsession pour 1 The Witcher, parce que le jour où tu seras réellement face à un criminel, tu n’auras que ta canne blanche pour te défendre.

– Je suis un ninja ! elle s’écrie en agitant ses mains dans tous les sens.

Manque de bol pour sa plaidoirie, son attaque soi-disant maîtrisée fait voler en éclats le verre d’eau que j’ai laissé traîner sur la commode.

– Waouh ! C’est impressionnant… je l’applaudis mollement.

– Ce verre était menaçant, elle réplique en haussant les épaules. Je suis peut-être aveugle mais quoi que Ches et toi en disiez, j’ai d’autres sens hyper-développés. Mon radar est infaillible.

– On sait, toi et moi, que ton radar est bidon…

– Houlà ! Qu’est-ce qu’il s’est passé au boulot pour que tu sois aussi désagréable ? Je n’ai pas besoin de te voir pour imaginer ta tronche renfrognée.

– Tu te trompes, je suis plutôt désespérée.

– Raconte !

– Je…

– Attends, elle m’interrompt en sortant son portable de sa poche. Je vais lancer ta playlist des Unfool, ça va te détendre.

– Non !

Je hurle si fort que mon amie se remet à donner des coups de pied et de poing dans le vide.

– Pourquoi tu cries ? Qui va là ?

Bon sang, comment va-t-elle se débrouiller sans moi ?

– Addison, viens là au lieu de gesticuler. Personne n’est sur le point de nous attaquer !

J’esquive sa chaussette qui passe à un cheveu de ma tempe, attrape le bas de son tee-shirt et tire dessus pour la faire asseoir à côté de moi. Elle est particulièrement intenable aujourd’hui.

– T’as mangé quoi au petit-déjeuner ? De l’ecstasy ?

– Pourquoi t’as crié ? elle me lance en me frappant avec un coussin. J’te rappelle que j’y vois rien, alors si tu beugles, je me sens en danger.

– Tu écoutes trop de films d’horreur, Addi. Je n’ai juste pas envie d’entendre parler des Unfool, c’est tout.

Elle lâche le coussin tandis que sa mâchoire se décroche. En huit ans d’amitié, c’est la première fois que je prononce un truc pareil.

– T’as de la fièvre ? elle fait mine de s’inquiéter en posant sa main sur mon visage.

– Mon front est plus haut, j’articule alors que ses doigts s’enfoncent dans ma bouche.

– J’le savais !

Elle fait remonter sa paume sans douceur, étalant ma salive jusqu’à la racine de mes cheveux.

– Rha ! Addi, je ne suis pas malade, je grogne en la repoussant.

– Alors, dis-moi ce qu’il t’arrive !

J’entame des explications et, lorsque j’entre dans le vif du sujet, elle pousse un hurlement strident. Hurlement qui redouble quand je mentionne le showcase au Ang’Hell demain soir. J’ai fait en sorte de ne pas y penser depuis que je suis sortie du bureau de Davenport, mais cet événement est clairement la première épreuve que je vais devoir affronter. Parce que même si je n’y suis pas retournée depuis une éternité, je connais très bien cet endroit.

 

1. Série télévisée diffusée sur Netflix. Adaptation à l’écran de la série romanesque d’Andrzej

Sapkowski, Le Sorceleur.

 

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