Fan Squad (French Edition)

C. S. Quill · Chapitre 50 sur 57

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Fan Squad (French Edition)

49 - Elvis

49

 

 

ELVIS

 

Le King peut bien aller se rhabiller.

 

– C’est quoi cette tête ?

Sur le point de franchir la porte de la caravane de Wilfred, je me fige et lui adresse une œillade désabusée. Je viens de me faire violence pour sortir de chez moi, je ne l’ai plus revu depuis mon départ en tournée et le voilà qui m’accueille comme un sauvage.

– Bonjour à toi aussi, espèce de vieil antipathique.

– On dirait que tu sors de la morgue.

DE MIEUX EN MIEUX !

Certes, j’erre comme une âme en peine depuis ma sortie de l’hôpital, mais j’ai fait l’effort de mettre du fond de teint et du blush avant de venir.

– J’ai fait un détour de trente minutes pour trouver tes fichues céréales préférées. Je regrette. Très fort.

– Celles au caramel ?

J’acquiesce en arquant un sourcil, avant de lui tendre deux sacs de courses.

– Merci, mon petit. N’empêche que tu as vraiment une sale tête aujourd’hui.

– Toi aussi tu m’as manqué, Wil, j’ironise. On en parle, de cette chemise ? je tique tout à coup. Elle vient d’où ?

Depuis que je connais Wilfred, je l’ai toujours vu porter de vieux tee-shirts à l’effigie d’Elvis Presley. Pas besoin de se demander qui a trouvé mon prénom la nuit où ma mère m’a mise au monde dans cet endroit ! Aujourd’hui, à mon grand étonnement, il porte une chemise noire impeccable.

COMME CELLES D’O…

Hey ! Qu’est-ce qu’on a dit, Rita ?

– Elle me va bien, hein ? il me sourit en la lissant avec ses paumes.

– Un peu grande, mais elle te donne une certaine classe. C’est une occasion particulière ou tu t’es enfin décidé à séduire Miss Delmey ?

– Cette sorcière de la 21 ? Plutôt perdre mes dents ! Je suis persuadé qu’elle a tué ses trois maris.

Je rigole en rejoignant l’évier, me lave les mains rapidement et ressors m’asseoir sur un transat élimé. Wilfred me suit avec deux bouteilles de bière, m’en file une, puis se laisse tomber sur un autre transat en grognant.

– Bon, il reprend en étendant ses jambes. Raconte.

Je me doutais qu’il ne lui faudrait qu’une seconde pour comprendre que quelque chose cloche. Il habitait ici avant ma mère, il me connaît depuis que je suis née. Il m’a nourrie plus d’une fois et maintenant c’est mon tour de lui rendre la pareille dès que je le peux. Derrière ses airs d’ours mal léché, il tient à moi.

– Mon diabète m’a joué des tours. Je n’ai pas été sérieuse et j’ai fini à l’hôpital.

Je m’attends à ses réprimandes, mais il hoche simplement la tête, sans m’interroger davantage. Il est bizarre aujourd’hui. Je porte la bouteille à mes lèvres en le scrutant.

– T’es malade ? je m’inquiète.

– Non, pourquoi ?

– Je viens de te dire que j’ai déconné, que je suis passée à rien de me voir pousser deux ailes blanches et tu restes stoïque. Je m’attendais à ce que tu me balances ta bière à la figure.

– J’ai soif.

Il avale une rasade.

– Et il a déjà gâché une bière avant que t’arrives.

Le ciel me tombe sur la tête. Derrière Wilfred, celui qui a parlé fait passer ma gorgée de travers. Je m’étouffe et recrache tout sur mes cuisses.

– Merde ! je tousse en sautant sur mes pieds. Merde ! je répète en pointant Oxton Briggs. Merde ! je réitère en fusillant Wil du regard. C’est quoi ce bordel ?

– Eh oh ! Surveille un peu ton langage ! me reprend ce dernier d’un ton bourru.

QU’EST-CE QU’OXTON BRIGGS FICHE ICI ?

J’ai les jambes coupées. Et humides ! Je ne m’attendais pas à le trouver ici avec sa barbe en pagaille et ce tee-shirt… Ce tee-shirt usé où figure un portrait du King. Mes yeux passent de l’un à l’autre de ces deux hommes que tout oppose.

– Tu portes sa chemise ? je lui demande, stupéfaite. C’est quoi ce délire ?

Mon vieil ami hausse les épaules. C’est Oxton qui m’éclaire.

– J’ai dû la lui filer pour qu’il m’autorise à t’attendre ici. Tu es entourée de gens durs en affaires.

– T’es sur mon territoire, scande Wilfred comme un roi, sur son transat. N’entre pas qui veut ! Encore moins quelqu’un comme toi, il ajoute comme s’il connaissait toute l’histoire.

Depuis combien de temps est-il là ? Est-ce qu’il lui a tout raconté ? Le rythme de ma respiration accélère à mesure que je prends conscience de ce qui se passe. Sans nouvelles de sa part depuis ma crise il y a deux semaines, je m’étais fait une raison, je ne le reverrais plus. Et le voilà devant moi, à m’observer comme du lait sur le feu. Rita n’ose pas se réjouir, quant à moi, sa présence dans ce lieu où je l’ai imaginé mille fois m’empêche de réfléchir correctement.

– Salut, Calloway.

– Monsieur Briggs.

– Tu reprends les vieilles habitudes ?

– J’aurais mieux fait de garder celle-ci, je le contre plus vite que mes pensées.

Sa présence me met dans tous mes états, je suis en proie à une myriade d’émotions.

– Pourquoi t’es là ? je m’entends lui demander.

– Je suis passé chez toi et Addison m’a dit où te trouver.

– Aussi simplement que ça ?

Ça me surprend nettement plus que le fait qu’il se soit pointé chez moi.

– Non, elle n’est pas commode. Elle m’a forcé à chanter dans le couloir avant de me rencarder. Après ça, en arrivant ici, j’étais plus à une chemise près.

Je ne perçois aucune animosité en lui, pourtant je marche sur des œufs.

– Ça n’explique pas ce que tu fabriques ici.

– J’t’ai connue plus maligne que ça, Elvis, me lance Wilfred.

Choquée par l’irruption d’Oxton, je l’avais oublié.

– Le gamin est là pour te faire la cour, il précise.

– Retourne au e XIX siècle, l’ancien, je rétorque, déstabilisée.

J’ai du mal à croire qu’il soit là pour ça. Il me déteste.

– Tu penses que je lui aurais donné mon tee-shirt préféré s’il était venu pour autre chose ? insiste Wil.

– Ça ne s’est pas tout à fait déroulé comme ça, souffle Oxton.

– Ne me contredis pas, sale petit ingrat.

– Mais j’vous aurais même filé mon pantalon et mes pompes s’il avait fallu.

– Vraiment ? Je regrette de pas avoir été plus gourmand…

– Je vous enverrai une garde-robe tout entière.

– T’es un chic type.

Cette conversation ressemble à une pièce de théâtre ubuesque.

– Vous vous entendez à merveille, c’est très touchant. Ça me donne envie de me mettre au volant d’une de ces caravanes, direction le Brésil.

Sans roues et sans permis, certes.

POURQUOI TU VEUX PARTIR, ESPÈCE D’IDIOTE ? TU CHIALES DEPUIS QUE TU T’ES RÉVEILLÉE DU COMA ET MAINTENANT QU’IL EST LÀ, TU MENACES DE TE BARRER ? RESTE, OU JE FERAI DE TA VIE UN ENFER !

C’est vrai que d’ordinaire, t’es d’une compagnie délicieuse !

J’attrape ma bouteille, et la vide d’une seule traite, avant de la lancer dans la poubelle.

– Tu bois une bière ? m’interpelle Oxton sur un ton de reproche. Tu sors de l’hôpital, c’est pas prudent.

Ma première envie est de lui répondre qu’il ferait mieux de s’occuper de sa barbe affreuse, mais il a l’air sincèrement inquiet.

– C’est de l’eau, je lui indique. Wilfred n’accepte de parler qu’avec des buveurs de bière, alors y’a toujours une bouteille vide ici pour moi, qu’il remplit d’eau.

– Hum, d’accord.

– Bon, moi je vais bouffer mes céréales, grommelle Wilfred en s’extirpant de son siège. J’croyais que les jeunes étaient cool mais vous m’ennuyez.

– Tu te tires comme ça ? je panique tout à coup. J’vais venir avec toi, t’aider avec… avec ton… avec ta… sonde urinaire.

Il se retourne, outré, dresse un majeur hargneux, puis boite jusqu’à sa caravane et s’y enferme. Reviens ! Ma supplique télépathique ne franchit pas son fichu crâne de béton.

Je n’ai plus le choix, je vais devoir tout mettre à plat avec Oxton. D’ailleurs, j’entends ses semelles fouler le sol derrière moi. Il s’approche, me contourne lorsque je ne me retourne pas et affiche une moue… sadique ?

CONTRITE !

Accusatrice ?

SYMPATHIQUE !

Voilà, je panique et tout s’embrouille ! Il ouvre la bouche pour parler le premier, la mienne le devance sans prévenir.

– Je ne t’ai pas menti en ayant une idée derrière la tête. Je ne voulais pas de ce contrat, j’ai même tout fait pour l’esquiver. La simple idée de te croiser me faisait trembler ! L’image parfaite que je m’étais façonnée toutes ces années me suffisait très bien, j’aimais vivre dans un monde idéal où le chanteur des Unfool ne venait pas taper à ma porte pour m’obliger à courir avec lui à 6 heures du matin !

J’ai débité tout ça sans le préméditer, sans introduction, et sans reprendre mon souffle. Résultat : c’est confus. Pire, je manque d’air et me plie en deux pour en aspirer le plus possible. Les poumons à nouveau opérationnels, j’essaie de contrôler mon flot verbal, sans succès.

– Je n’avais pas prévu que ça tourne ainsi, je n’ai jamais couché avec un client et encore moins imaginé le faire avec toi ! Je ne me cherche pas d’excuse, mais y’a eu une espèce de concours de circonstances dès le départ. Riley qui a mal interprété mon attitude, puis Gregory qui s’est fait virer parce qu’il était fan des Unfool, sans compter ton horrible caractère et le parallèle avec ta mère et…

Rebelote, ma réserve d’oxygène est dans le rouge.

MAIS TU VAS LA FERMER ? T’ES BIDON POUR LES CONFRONTATIONS !

– Je craignais que notre discussion soit compliquée, je suis heureux de voir que tu fais tout le boulot, commente Oxton, un brin amusé. Du coup, je pense qu’on a fait le tour, donc je vais t’embrasser…

Il se penche en avant, j’ouvre des yeux horrifiés en plaquant ma paume sur sa figure. Non mais, c’est une blague ?

– Tu te moques de moi ? Déjà, en excluant tout le reste juste une seconde, j’te signale qu’approcher mon visage de cette masse poilue qui sent le tabac, c’est mort ! Tu ressembles à un vendeur de pipes qui a passé trop de temps dans une tribu louche d’Amazonie.

– C’est intéressant comme image.

– Asher t’a laissé vivre avec ça ? Quoique, ce revanchard borné a dû se dire qu’avec un peu de chance, tu me refilerais une maladie exotique et qu’il serait débarrassé de moi !

– Tu seras étonnée d’apprendre que tu manques aussi à Asher, il se contente de répliquer.

– Et ensuite ? Tu crois que je vais céder aussi facilement devant monsieur la star de… De quoi, d’ailleurs ? Musique ? Cinéma ? J’ai rien vu passer sur tes réseaux ces deux dernières semaines. Rien ! Tout mon travail réduit à néant…

TU RECOMMENCES À TROP PARLER, VI…

– T’as regardé mes réseaux ?

– Va te faire voir ! Après tout, tu mérites le néant numérique. Tu m’as virée devant le monde entier, tu t’es servi de ma mère pour me poignarder, puis tu m’as bouclée dans une loge comme une criminelle en garde à vue et…

– J’ai failli te tuer, il ajoute en changeant complètement d’attitude.

Mon timbre excédé cède la place à la confusion.

– D’abord tu ne termines pas mes phrases ! Et j’allais pas dire ça. Tu n’as rien à voir avec ma crise de diabète.

– Je t’ai enfermée dans la loge et tu es tombée dans le coma.

– Qu’est-ce que tu racontes ? Ça n’a aucun rapport ! J’ai négligé mes repas et mon traitement, voilà ce qui a déclenché la crise. Manque de bol, j’étais coincée quand mon corps a déraillé, mais la seule coupable dans l’histoire, c’est moi.

Ses yeux jusque-là ancrés aux miens dérivent sur le côté. Je comprends alors qu’il vient de passer deux semaines à se reprocher ça.

– Si je n’avais pas aussi caché mon diabète, rien ne serait arrivé. Je suis désolée pour ça, je ne p…

– Je suis au courant, il m’interrompt. Je m’occuperai de Davenport en temps voulu.

– Inutile, j’ai un rendez-vous téléphonique avec le service RH cet après-midi et ils veulent forcément me virer à leur tour. Deux licenciements dans le même mois, si mon karma ne se régule pas avec ça ! Bon, j’en étais où ? Je déroule ma liste de reproches et me voilà en train de te soulager de ta culpabilité !

– C’est parce que je suis ton idole.

Je hausse les sourcils.

– Quoi ? C’est trop tôt pour ça ?

– Définitivement trop tôt ! je m’exclame. Et je te l’ai déjà dit mais je vais en remettre une couche : oui, j’ai été fan de toi pendant dix ans, mais en deux jours tu m’as prouvé que tu n’as rien à voir avec l’Oxton Briggs de mes fantasmes !

– J’aime quand mon prénom est dans la même phrase que « fantasme ».

Je remue mes poings sous son nez.

– Tu ne peux pas avoir un ton aussi débonnaire après ce qu’il s’est passé.

Il aspire sa lèvre inférieure entre ses dents et tire ses cheveux en arrière.

– Je suis désolé. J’ai toujours été merdique pour m’excuser.

– Effectivement, je me souviens de ce câlin flippant à Vegas.

– J’ai cru qu’il te ferait plaisir.

– À ce moment-là, j’aurais préféré qu’un aigle royal plante ses serres dans tes épaules et t’emporte au sommet d’une montagne.

– Ah ! Carrément.

Il me jauge sans ciller, je m’oblige à soutenir son regard mais le tremblement de mes paupières rend l’acte difficile. Il arbore toujours ce magnétisme radioactif qui atteint le cœur de mes cellules.

DIS-LUI QUE TU L’AIMES !

Non !

– Tu veux bien me montrer la caravane dans laquelle tu as grandi ? il me demande tout à coup.

Il va me rendre cinglée. J’ai déjà du mal à suivre l’ordre de mes pensées et sa requête me déstabilise encore plus.

– Euh… C’est déjà bizarre que tu sois là… Je sais pas si…

– S’te plaît. Je tiens à visualiser l’endroit où la mini-Elvis Calloway vivait quand elle est tombée amoureuse de moi.

C’est déconcertant d’en parler aussi librement, mais ça diffuse également une onde agréable dans ma poitrine. C’est l’occasion d’exterminer tous les non-dits. Je ne suis pas sûre de ce qu’il a en tête ni des conclusions qui seront tirées ici, mais je lui fais signe de me suivre. Nous bifurquons d’abord à droite, puis deux fois à gauche, jusqu’à nous arrêter devant cette caravane bleu clair familier. Plusieurs locataires se sont succédé depuis le départ de ma mère, mais il est inoccupé aujourd’hui.

– Voilà, je souffle. C’était ma maison.

Oxton la détaille un long moment, avant d’aller s’asseoir sur une chaise en plastique dont la solidité m’interroge. Il cale son menton dans ses paumes et se plonge dans ses pensées. C’est si irréel qu’il soit là, difficile de déterminer si ça me donne envie de rire ou de pleurer.

 

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