Fan Squad (French Edition)
12 - Oxton
12
OXTON
Qui crache sur Oxton le premier jour sera heureux pour
toujours.
Les coudes posés sur la table, j’assiste au déversement de colère de notre attachée de presse. Heureusement pour moi, cette fois, je ne suis pas la victime de son flot de paroles ininterrompu. Son visage est tout rouge et si son index furieux pouvait se détacher de sa main, il irait s’enfoncer dans la gorge de Gregory pour écourter sa vie.
– Du calme, Miranda, j’interviens dans la pause de deux secondes qu’elle laisse dans son monologue excédé. Dans une heure, tu seras officiellement en congé, tu veux bien t’asseoir et effectuer tes exercices de respiration ?
– Ces exercices sont censés m’aider à mettre mon enfant au monde, ils n’ont pas vocation à m’empêcher de commettre un meurtre !
– Ça pourrait les rentabiliser. C’est pas justement l’un de tes mots favoris ? je poursuis.
– Ce n’est vraiment pas le moment.
Avec son tempérament de feu, je suis étonné qu’elle n’ait pas accouché prématurément. C’est son dernier jour avec nous, et j’aimerais autant qu’elle n’expulse pas son mini-double diabolique dans l’avion. Égale à elle-même, elle se fout royalement de ce que je lui recommande.
– Je vais rester debout jusqu’à ce que ce bouffon disparaisse de mon champ de vision ! À ce moment-là, peut-être que je me calmerai, elle débite à toute allure. À quoi tu pensais, bordel ? elle lance ensuite à son remplaçant.
Enfin, Gregory était supposé la remplacer, mais vu la tournure des événements, il va nous falloir un nouvel attaché de presse. Je connais Miranda depuis cinq ans, jamais elle ne le laissera s’en tirer comme ça, ce qui me va. La tête de ce dernier ne me revient pas.
Je m’apprête à ouvrir la bouche pour prendre les choses en main, quand la voix de Riley résonne devant moi.
– Les amis, on dit bonjour à Elviiis !
Je penche la tête vers l’allée centrale et hausse un sourcil. Qu’est-ce qu’il fout, à remuer comme s’il était le King ressuscité ? Derrière lui, je repère une fille qui avance en regardant autour d’elle avec attention. OK, j’ai compris, il fait son show pour impressionner notre nouvelle spécialiste des réseaux sociaux. Celle qui a touché à ma guitare comme si tout lui était permis. Je la détaille rapidement. Maintenant qu’elle ne porte plus sa casquette et ses lunettes de soleil, je remarque à quel point elle est jeune. Ou bien c’est moi qui vieillis. Quoi qu’il en soit, elle n’a pas intérêt à me les briser. J’avais déjà un a priori sur son job, autant dire que son attitude mardi n’a rien arrangé.
Riley arrive à mon niveau et écarte les bras pour donner de l’ampleur à son annonce.
– Ox, dis bonjour à celle qui va faire de toi un nouvel homme ! il proclame en se décalant sur le côté.
Rien que ça ?
Il passe son bras tendu au-dessus de la tête de la nana, qui a le réflexe heureux de se pencher pour éviter un coup de coude dans le front. Lui ne s’en rend pas compte et poursuit son manège en posant une main sur son épaule pour la pousser un peu en avant. Je cherche le contact visuel pour qu’elle lise tout de suite dans mes yeux que je ne serai pas sa marionnette, mais n’obtiens qu’un profil à demi tourné vers mon pote.
– Elvis, voici Oxton Briggs, le légendaire chanteur des Unfool.
Il vient de parler comme s’il s’adressait à quelqu’un qui se réveillerait d’un coma de dix ans. À vrai dire, vu son visage impassible, c’est peut-être le cas. Il a dit qu’elle s’appelait comment, déjà ?
– Sal…
– Ces foutues hormones m’ont affaiblie ! s’excite Miranda, toujours dans son délire. J’aurais dû sentir que tu manquais de professionnalisme quand j’ai validé ta candidature.
J’étais sur le point de croiser le regard de cette fille, mais ses yeux sont à présent scotchés à la moue meurtrière de Miranda.
– Qu’est ce qui se passe, Mira ? s’inquiète Riley en comprenant qu’ils débarquent en plein milieu d’une crise.
– Il se passe qu’on a embauché une commère doublée d’un adulateur !
Ses globes oculaires sortent quasiment de leurs orbites alors qu’elle prononce ce dernier mot. Elle est terrifiante et Gregory flippe à mort.
– C’était trop beau de penser que je pourrais partir l’esprit en paix !
– Non mais d’accord, j’adore ce que vous faites et je vous trouve exceptionnels…
J’ai horreur de ce type de personnage, ces fans qui essaient de nous infiltrer pour se sentir exister. Comme l’a fait ma mère avec mon géniteur…
– Bon, prends tes affaires et tire-toi, j’interromps Gregory pour mettre fin à cette conversation.
Il ouvre de grands yeux interloqués.
– Vous n’allez quand même pas me virer pour ça ? Juste parce que j’adore votre musique !
– À ce niveau, c’est elle qui commande et tu t’es grillé.
Je l’aurais viré aussi, rien que pour sa mèche blonde gominée, mais j’aime faire porter le chapeau à Miranda. Ça fait partie des missions d’une attachée de presse, non ?
– Pour ça ? Espèce d’abruti ! elle s’énerve en soufflant fort. Regarde ! elle poursuit en lui collant presque l’écran de son portable sous le nez. Je t’ai donné carte blanche au Ang’Hell et tes bavardages de comptoir font déjà le tour de la toile.
– Je suis désolé, répond ce dernier. Je ne savais pas que ce type était blogueur.
– Mais on s’en fout qu’il soit blogueur, boucher ou laveur de vitres ! Ton rôle implique de tenir ta langue, pas de discuter avec des fans ou avec n’importe qui d’autre.
Elle pousse une espèce de grognement hystérique, puis joint ses mains comme si elle priait pour qu’il brûle éternellement en enfer, avant d’interpeller mon garde du corps.
– Travis s’il te plaît, jette-moi ce sac de vomi dehors !
– Les moteurs tournent, balbutie Gregory.
– Estime-toi heureux qu’on ne soit pas dans le ciel ! elle rétorque, amère.
Elle va me manquer.
Travis se lève et l’escorte jusqu’à la sortie. Miranda tombe enfin assise sur son siège et étend ses jambes sous la table.
– Pousse tes pieds de là, Briggs ! Mes chevilles sont si gonflées que tu vas devoir me porter sur ton dos jusqu’à la voiture en arrivant.
Je me décale à l’autre extrémité de ma banquette pour qu’elle puisse s’installer à sa guise. Dans sa position semi-allongée, seul son ventre rond l’empêche de glisser sous la table.
– Tu te sens mieux ? je lui demande.
Paupières closes, elle prend de longues inspirations. Le calme avant la tempête.
– Dans une heure, j’aurais dû partir l’esprit léger, elle grommelle. Une heure !
– Tu vas arrêter de bosser comme prévu.
– Jamais de la vie ! C’était déjà le pire moment pour passer la main, autant te dire que je ne supporterai pas de partir alors qu’il n’y a plus personne pour prendre le relais. Au fait, où est la community manager ?
– Juste là, l’informe Riley. J’essaie de te la présenter depuis cinq minutes mais je suis certain que tu l’as traumatisée maintenant.
– Bonjour, prononce la concernée d’une voix timide.
– Tu vois, elle est toute chamboulée ! il réprimande Mira. Ne t’inquiète pas, mon enfant, il fait mine de rassurer la nouvelle, je ne la laisserai pas te jeter dans le vide si elle en a après toi.
– Va voir ailleurs si j’y suis, Moore ! T’as pas des mélodies inédites à composer au lieu de polluer mon air ?
– J’ai presque fini celle sur laquelle je bosse et j’ai même un titre ! Le morceau s’intitulera « Miranda s’est échappée des Enfers pour détruire l’univers ».
– Je l’adore déjà, elle le cingle.
Elle lui offre son rictus diabolique avant de porter son attention sur la pauvre fille coincée entre eux. D’ici, je la trouve plutôt inconsistante, ça m’étonnerait qu’elle tienne le rythme qui nous attend ces prochaines semaines. L’avantage, c’est qu’elle n’a pas l’envergure d’une emmerdeuse, mais la perspective de me traîner un boulet touche-à-tout me gonfle d’avance.
– Comment tu t’appelles ? se renseigne Mira.
– Elvis Calloway.
– Elvis ? C’est un pseudo ? elle s’étonne en écho à mes pensées.
– Non, c’est mon prénom, elle répond sur un ton qui révèle le nombre incalculable de fois où elle a dû entendre ça.
En même temps, c’est un blase inattendu, surtout pour une petite nana comme elle.
– Oh ! OK ! C’est original. Moi, c’est Miranda Palmer.
– Beaucoup moins stylé, chuchote bruyamment Riley.
Je sais maintenant pourquoi il a traversé l’avion en poussant des « Oh yeah ».
– Je suis l’attachée de presse maudite de ce groupe de malheur.
– Elle fait semblant de nous détester, mais elle nous aime d’un amour indéfectible, souffle toujours le même.
– C’est faux. Tout ce qui m’arrive est leur faute.
Allez, c’est reparti !
– Sois sur tes gardes, Elvis. Si tu ne fais pas gaffe, tu finiras comme moi : sourde et enceinte !
Son interlocutrice fronce les sourcils. J’attends qu’elle me lâche une œillade interrogative, mais c’est vers Riley qu’elle se retourne.
– On n’a pas encore percé le mystère de celui qui l’a fécondée, mais aucun de nous trois n’est le père de cette petite chose, il répond sans qu’elle ait formulé quoi que ce soit.
– Je trouve la chose en question plutôt énorme vu le périmètre de son bide, je la taquine.
J’écope d’un coup de pied dans le tibia et d’un regard noir.
– Assieds-toi et sors ton matos, Elvis, elle enchaîne aussi sec, insensible au fait qu’elle m’a probablement fracturé la jambe.
– Tu crois que c’est une allusion sexuelle ? me susurre Riley.
Il est en forme aujourd’hui, je me demande si c’est à cause du concert de ce soir ou de la recrue.
– Ferme-la, elle a l’air de se détendre un peu, je l’interromps avant qu’il poursuive sa blague nulle.
La nouvelle s’installe à côté de Mira, pile en face de moi.
– Je vais te donner les accès Insta du groupe, annonce notre attachée de presse. Il faut qu’on rebondisse sur les conneries de Gregory.
– Qu’est-ce qu’il a fait exactement ? s’enquiert la soi-disant pro en sortant une bouteille d’eau de son sac.
Elle la débouche et la porte à sa bouche, attentive à la suite.
– Pile ce qu’il faut éviter ! Il a balancé des infos confidentielles, à commencer par le nom des hôtels où nous allons loger. Je dois tout réorganiser et je m’attends au pire maintenant ! Quand on bosse pour des personnalités publiques, ce genre de débordement est intolérable. On ne doit pas trop les aimer, encore moins les aduler. Crois-en mon expérience, c’est pourtant facile avec eux !
La seconde qui suit, j’entends un gargouillis inquiétant, suivi d’une attaque d’eau tiédasse qui m’arrive en pleine figure. Elle vient vraiment de me cracher son eau dessus ? Sans déconner ? Je cligne des paupières lentement, jusqu’à scruter le visage écarlate et coupable qui me fait face. OK, ça continue. D’abord ma gratte, maintenant ça.
– Oh ! Je suis désolée !
Riley est mort de rire, quant à Miranda, elle pleure et ce ne sont pas les hormones, pour une fois. J’attrape une serviette sur le plateau de rafraîchissements et m’essuie sans quitter mon agresseur des yeux.
– Je t’avais dit que c’était la bonne, se marre encore mon foutu ami. Oh yeah !
– Je me sens déjà un peu mieux, enchérit Mira. Tu connais le fameux dicton, Elvis ?
– Euh… non, elle bredouille.
– Qui crache sur Oxton le premier jour sera heureux pour toujours.
– J’en connais un autre qui dit : « Recommence et t’es virée », je rétorque avec acidité.
– Les dictons sont pas censés rimer ? se moque Mira.
Je lui adresse un doigt d’honneur, mes iris quant à eux sont rivés sur sa voisine. Elle ne soutient pas mon regard – à vrai dire, elle m’ignore complètement – et s’affaire à paramétrer nos comptes sur les réseaux sociaux, à partir de son téléphone et de l’ordinateur portable qu’elle a sorti de son sac. Il y a chez cette nana un truc qui me dérange, mais je n’arrive pas à l’identifier. Cela dit, sa simple présence m’agace. Mira, quant à elle, se met à bosser très facilement avec la seule autre fille du staff. Vu son caractère, j’imagine que c’est bon signe, mais rien à faire, cette community manager ne me revient pas.
L’avion décolle, j’enfonce mes écouteurs dans mes oreilles pour ne plus entendre leurs échanges soporifiques et ferme les yeux. Sans savoir pourquoi, j’entrouvre un œil après quelques minutes et observe la fameuse Elvis. Son téléphone dans une main et sa bouteille d’eau dans l’autre, elle est à nouveau en train de boire. Elle sent probablement mon angoisse soudaine qu’elle me crache dessus une deuxième fois, car elle lève le nez de son écran, le goulot au bord des lèvres. Contrairement à tout à l’heure, elle ne se détourne pas immédiatement et j’en profite pour lui adresser un avertissement silencieux : « Tiens-toi tranquille. » Ses iris marron sont insondables tandis qu’elle reste immobile plusieurs secondes, avant de baisser lentement son arme.
Dès lors que je suis hors de danger, je me réfugie sous un masque de nuit et allonge mon dossier. Les concerts à Vegas sont toujours harassants et avec tout ce que j’ai déjà en tête, mieux vaut que je me repose. Quand j’arrive à dormir, mon esprit se calme un peu.
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