Fan Squad (French Edition)
11 - Elvis
11
ELVIS
Note à moi-même : 0/20
Je laisse ma carrière thaïlandaise avortée derrière moi alors que je franchis les portes automatiques en hurlant mentalement : « I’m on the
highway to hell 1 ! » Je décide de mettre mon inquiétude en sourdine et continue à chanter par-dessus dans ma tête. « Hey Satan, Payin’ my dues ;
Playin’ in a rockin’ band 2 ! »
Je zigzague entre les voyageurs, mais mon sens de l’orientation est perturbé par mon angoisse qui essaie de crier plus fort qu’AC/DC. Il me faut vingt-cinq minutes avant de me présenter devant le comptoir indiqué dans mon mémo.
Je me trouve dans la zone dédiée aux jets privés, dans laquelle je ne me sens pas du tout à ma place. Autour de moi, je ne vois que des costumes trois pièces et des tailleurs cintrés. J’ai tout de même fourni un effort vestimentaire, mais ça se limite à avoir enfilé un jean non troué et des sandales. Pas de chapeau ni de lunettes, cette fois. Il fait chaud pour porter un pantalon, mais c’est pratique pour absorber la sueur qui me coule le long du dos.
– Bonjour, je lance poliment à la jeune femme assise derrière son écran.
Elle avise les documents que je lui tends, tique sur mon passeport, me scrute avec étonnement avant de saisir son talkie-walkie. Elle prévient son interlocuteur de ma présence, tout en continuant à m’observer avec insistance. Je devine un regard envieux derrière ses lunettes de vue.
– L’agent d’escale arrive, elle m’informe après avoir coupé la communication. Vous pouvez l’attendre là-bas.
Elle m’indique une rangée de sièges en cuir. Je la remercie et pars m’asseoir dans un fauteuil près de l’immense vitre. La climatisation me rafraîchit et je parviens à prendre trois longues inspirations sans avoir envie de vomir. Je regarde les pistes d’atterrissage qui s’étendent à l’infini et le ballet des jets. Cette vie ne m’a jamais attirée, mais j’avoue que ça doit être cool d’avoir son propre avion. Échapper au gosse de 7 ans qui fout des coups de pied dans son siège est une bénédiction, sans oublier le combat d’accoudoir avec son voisin.
– Mademoiselle Calloway ?
Je tourne la tête vers celui qui vient d’appeler mon nom et lève le bras comme à l’école. Il me rejoint d’un pas pressé.
– Vous êtes en retard ! Suivez-moi.
BONJOUR À VOUS AUSSI !
Il attrape ma valise et part à toute allure dans le long couloir en marbre rosé. Avec ses grandes jambes, il va si vite que j’ai l’impression qu’il vole, je dois presque courir derrière lui.
On passe plusieurs sas de sécurité, j’écope d’une fouille en bonne et due forme et débouche sur une dernière porte qui s’ouvre directement sur la piste. Dès que j’aperçois Riley Moore près d’un jet flambant, entouré de deux types plus que costauds, l’appréhension frappe fort dans ma poitrine. J’ai beau savoir ce qui m’attend depuis cinq jours, la réalité prend tout à coup le dessus. Par réflexe, je cherche une issue de secours.
COURS SUR LA PISTE ! IL N’EST PAS TROP TARD POUR FUIR !
– Mademoiselle Calloway, il faut y aller, s’impatiente mon guide en se rendant compte que je me suis figée.
– Oui, oui.
Mes jambes me portent tant bien que mal. À mesure que la distance se réduit entre l’avion et moi, mon cerveau s’emmêle les pinceaux. Je trébuche à deux reprises et oublie de respirer trois fois. Heureusement que ce n’est pas Oxton Briggs qui se tient là, même si le répit s’annonce de courte durée.
– Salut ! me lance Riley Moore dès que je l’atteins.
Il me tend la main, j’essuie discrètement ma paume moite sur mon pantalon et la lui serre. Ma voix intérieure s’étouffe à ce contact et, avant qu’elle n’émette un cri hystérique qui pourrait m’échapper, j’étrangle la poigne de mon client comme si c’était le cou de Rita.
– Bonjour.
– Tu veux bien lui laisser la vie sauve ? il me demande, faussement contrit, en désignant sa main d’un geste du menton.
– Oh ! Oui.
– Merci, il rit en la secouant. Content de te revoir, on n’attendait plus que toi ! J’ai cru que ta mésaventure au Ang’Hell t’avait fait décamper.
Si seulement !
– Je vous prie de m’excuser, monsieur Moore, je n’ai pas trouvé facilement la zone VIP.
– Je t’autorise à m’appeler Riley, on va passer pas mal de temps ensemble.
Nom de Dieu ! Son attitude aussi accueillante me rend toute chose. Plus jeune, j’ai souvent rêvé d’un moment comme celui-ci, où les Unfool viendraient me sortir de mon trou. Ça devrait me combler, pas me donner envie de prendre mes jambes à mon cou.
– J’apprécie, mais ce n’est pas…
– Elviiis !
Je m’interromps en entendant une voix familière hurler mon prénom.
– Elviiis !
Je me tourne lentement vers l’origine de ce bruit. J’ai le soleil dans les yeux mais… Bon sang ! Je localise enfin Addison, qui sautille derrière un haut grillage un peu plus loin, Chester à côté d’elle. C’est pas vrai !
– Elviiis !
– Tu crois qu’elle a perdu son chien ? interroge Riley en cherchant du regard aux alentours.
Addi continue à crier mon prénom en agitant maintenant sa main, dans la mauvaise direction.
– Est-ce que ce sont des fans ? s’étonne mon voisin.
J’hésite à lui dire que oui, dans l’espoir qu’il balance ses deux gorilles à leurs trousses, mais lorsque Chester la fait pivoter du bon côté et m’envoie à son tour un salut amical, je culpabilise.
– Ce sont mes amis. Je ne sais pas comment ils ont réussi à se poster à cet endroit, je marmonne en leur faisant signe moi aussi.
Signe de dégager. À tous les coups, Addi est parvenue à se faufiler et l’autre imbécile n’a pas su l’en dissuader. Il m’a pourtant promis qu’il était capable de refréner ses idées folles.
ON A LES AMIS QU’ON MÉRITE, IL PARAÎT.
Riley ouvre de grands yeux et scanne mon visage avec un air stupéfait.
– Donc tu t’appelles… Elvis ? il articule, incertain.
– On dirait bien.
– C’est un pseudo ou un truc du genre ?
– C’est mon prénom. Vous avez le droit de rire, je vous en prie.
– Non !
Je suis persuadée qu’il en a envie.
– Allez-y, j’insiste en hochant le menton. J’ai l’habitude, ça arrive tout le temps quand les gens découvrent mon prénom.
– Je ne vais pas me moquer de toi ! C’est plutôt atypique, voilà tout.
À qui le dites-vous, monsieur Moore ? Il y a beaucoup de choses atypiques chez moi, à commencer par mon prénom. Je suis issue d’une mère droguée et d’un X qui n’a probablement pas même l’idée d’avoir engrossé une strip-teaseuse rachitique. Elle m’a mise au monde dans un squat, entouré de ses copains de came fans d’Elvis Presley. Quand il a fallu me trouver un prénom, ils n’ont pas cherché plus loin, que je sois une fille n’est pas non plus un détail qui les a freinés. On peut dire que j’ai eu de la chance dans cette histoire, parce que s’ils avaient été des inconditionnels de Chuck Norris… Bref, Elvis, ce n’est pas si mal.
– Allez, on décolle ! s’exclame le pianiste en claquant ses mains. Let’s go, Elllviiis !
OK, ce prénom est un enfer. Pourquoi faut-il que tout le monde le prononce en prenant cette fameuse intonation insupportable ? Dieu merci, il m’épargne le déhanché qui va avec.
Il avance vers le jet et… au temps pour moi, il a à peine gravi les six marches menant à l’intérieur de l’avion que ma joie d’y avoir échappé se fait expulser par son coup de hanche. J’imagine que le faire tout en montant un escalier était trop risqué.
– Oh yeah ! Oh yeah ! Oh yeah !
Il répète cette maudite phrase à chacun de ses déhanchés. Mon côté groupie est surpris lorsque j’envisage de lui enfoncer un pieu entre les omoplates. Je jette un ultime coup d’œil dans mon dos, ressentant toujours l’envie de m’échapper, mais les deux gardes du corps qui ferment la marche m’obligent à avancer. L’un d’eux me scrute avec sérieux, comme s’il avait lu dans mes pensées et estimait mon degré de dangerosité. J’étire mes lèvres dans un sourire auquel il ne répond pas.
Je reporte mon attention sur Riley, qui envoie un salut à l’hôtesse, debout devant un rideau tiré. Elle sourit poliment en l’ouvrant pour nous. Elle doit être habituée à ses frasques, car elle m’adresse une œillade compatissante.
– Bienvenue à bord, mademoiselle.
Je n’ai pas le temps de la remercier que Riley lui lance :
– Elle s’appelle Elvis. J’te le dis, car tu vas la revoir souvent. Oh yeah !
– Je comprends mieux son attitude, elle souffle en secouant la tête. Ne vous inquiétez pas, c’est sa façon de vous accueillir chaleureusement.
– J’imagine que je dois me sentir honorée, je bredouille.
– Bon sang, je kiffe cette nana ! s’exclame la réincarnation du King.
Pour la seconde fois, il interprète mes propos comme de l’indifférence quant à leur notoriété. Je vais peut-être bien m’en tirer, au final.
– Bon vol, Elvis, ajoute l’hôtesse. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, faites-moi signe, mon prénom est Diana.
– Mais on l’appelle Lady Di, précise Riley. Je suis entouré de gens incroyables !
Il m’invite à le suivre et reprend son numéro. J’avoue qu’il maîtrise bien le mouvement et je sais de quoi je parle : toute ma vie, j’ai eu droit à cette réaction.
OUI, MAIS C’EST RILEY MOORE QUI LE FAIT, LÀ ! RILEY MOORE !
J’en ai conscience et j’aurai tout le loisir de me rejouer cette scène ubuesque ce soir. Parce que, pour l’instant, je suis trop occupée à canaliser ma démarche, mes pensées, la gravité, la pomme que j’ai avalée en me levant ce matin et qui menace de remonter… Bref, tout ce sur quoi la proximité croissante d’Oxton Briggs a un impact.
Je n’étais jamais entrée dans un jet, et je suis sidérée par ce que je vois. Même si je m’en suis bien tirée vu l’endroit où j’ai démarré, j’ai des goûts modestes. Le luxe ne m’a jamais donné envie et tout ce que j’ai sous les yeux à cet instant est si ostentatoire que je me sens mal à l’aise. Cet avion est un salon volant fait de cuir et de bois. Des fauteuils et une banquette, une table et un écran plus grand que ma télévision.
ET OXTON BRIGGS LÀ-BAS, AU FOND !
Si Rita a déjà repéré l’objet de notre obsession, pour ma part, je repousse au maximum la seconde où je serai forcée de m’adresser à lui. Je fais courir mes yeux partout pour l’ignorer. L’avantage, c’est que ce jet contient plus de passagers que ce à quoi je m’attendais. Sans compter Riley – qui se prend encore pour Presley –, il y a deux hommes installés devant un match de basket, ainsi qu’une femme enceinte en train de s’exciter après un grand blond blafard. Il était au Ang’Hell, mais j’ai oublié son prénom. Les seuls que je reconnais sont le manager du groupe et Asher, qui croise justement mon regard. J’adresse à ce dernier un sourire poli, mais sa réaction me fait froncer les sourcils. Il se redresse tout à coup sur son siège, ouvre grand ses paupières et s’accroche à sa bouteille d’eau de manière anxieuse, comme si j’allais la lui voler. Au même instant, les moteurs se mettent en route et je m’agrippe à ma sacoche.
C’EST PARTI !
– Les amis, on dit bonjour à Elviiis ! s’exclame alors Riley.
Oui, c’est parti…
1. Si l’on traduit : « Je suis sur l’autoroute pour l’enfer. » Paroles d’une chanson du groupe
AC/DC. Highway to Hell (1979).
2. « Hey Satan, j’ai payé ma dette, je joue dans un groupe de rock. »
OceanofPDF.com