Fan Squad (French Edition)
48 - Oxton
48
OXTON
Certains chantent dans les couloirs du métro, d’autres dans
un couloir tout court.
J’ai démarré au quart de tour, mais Riley est plus rapide que moi et atteint l’ingé son avant moi. Il fait barrage entre nous et me repousse du plat de la main.
– Elvis et toi, tu oublies direct ! je crache par-dessus mon pote.
– De quoi tu parles, Ox ?
– Toi, ton père, ton frère ou ton cousin, personne n’y touche !
– Riley, intervient Asher. Sérieux, t’attends quoi pour lui dire ? Qu’il dégaine son crochet du droit ?
– J’avoue que sa testostérone m’a tout émoustillé ! Ça m’a happé, je crois que je me découvre un faible pour les hommes dangereux.
– Moore, c’est quoi l’embrouille ? flippe Mills en reculant d’un pas.
– T’as choisi ton moment pour arriver, il soupire.
– C’est toi qui m’as dit de passer quand on s’est eus au téléphone ce matin.
– Tu vas passer sous mes roues ! je gueule.
– Tout doux, Ox. Mills est blanc comme neige, range ton flingue, souffle Riley.
– Quelqu’un peut m’expliquer ? s’impatiente l’ingé son.
– Asher t’a légèrement…
– Asher et Riley ! corrige le batteur.
– …utilisé pour filer un coup de pied dans le cul de cet imbécile qui nous fait face.
Je secoue la tête et me frotte les yeux. Ils ont fait quoi ?
– Mills tourne pas autour d’Elvis. Hein, Mills ?
– Ben j’ai tenté ma chance à Miami, mais elle m’a gentiment éconduit.
Mon rictus satisfait le met mal à l’aise.
– On voulait juste te secouer un peu et ça a fonctionné, m’explique Riley sans remords.
– Au-delà de nos espérances, raille son complice.
– Vous êtes deux chiens galeux ! je siffle. Vous me fatiguez, je vous vire du groupe.
– D’accord, acquiesce Riley avec un demi-sourire. On en formera un autre avec Ash. J’ai toujours rêvé de chanter, j’ai cru que tu te barrerais jamais.
Je lève mon poing sous son nez. Ces deux-là sont insupportables, mais force est de constater que leur piège a fonctionné. Adieu la chèvre apathique, je me sens comme un lion qui a trop longtemps tourné dans sa cage. Je ne peux pas rester ici. Ça reviendrait à accepter d’être un abruti sans essayer de m’améliorer. Ma mère m’a dit de suivre mon cœur. J’ai commencé à le faire en reprenant la voie du cinéma, je dois continuer dans cette direction.
– J’y vais, je tranche en chopant les clés de la voiture.
– Merci quiii ? ricane Riley dans mon dos.
Je lui envoie un doigt d’honneur et croise le regard satisfait d’Asher.
– Si tu m’aides à faire revenir Elvis, c’est qu’elle n’est finalement pas si terrible, je lui balance.
– Tu t’es pas lavé depuis des jours, Ox, ça me démange rien que d’y penser. J’ai simplement le sens des priorités.
– Tu tiendras le même discours si je réussis à tout arranger ?
Je ne lui donne pas le temps de répondre et claque la porte.
Assis dans la voiture, je me rends compte que je n’ai pas l’adresse d’Elvis. Je passe un coup de fil à Kassim pour qu’il me la donne et traverse Los Angeles, musique à fond. Tout au long du trajet, je prépare mon discours en tâchant d’anticiper tout ce qu’elle pourrait m’opposer. Elle est forcément en colère après moi.
Lorsque j’arrive devant son immeuble, je pousse la porte et monte l’escalier. Je me souviens qu’elle a mentionné le deuxième étage. Il y a cinq portes sur le palier, heureusement une petite étiquette portant son nom me permet de ne pas ameuter tout le voisinage.
– Allez, Ox ! je m’encourage en me donnant une gifle.
Je fais craquer mes doigts, ma nuque et frappe trois coups. Puis deux supplémentaires quand personne ne se manifeste. Je commence à désespérer lorsque la porte s’ouvre enfin. Mon souffle s’accélère, mais retombe aussitôt. Ce n’est pas Elvis, c’est sûrement sa colocataire. Comment s’appelle-t-elle déjà ?
– Madison ?
Elle lâche un hoquet dédaigneux et me claque la porte au nez. Génial, ça commence bien. Je toque à nouveau.
– Qui va là ? elle m’interroge en réapparaissant.
Son regard me survole plus ou moins, apparemment elle ne me reconnaît pas.
– Je suis Oxton Briggs.
Ses sourcils se lèvent.
– Ah oui ? Prouve-le.
– Pardon ?
– Le dernier gars qui s’est pointé prétendait être Tom Cruise, je ne vais pas me faire avoir deux fois ! Et pour info, c’est Addison.
OK, elle est super bizarre. Je prends mon portable, tape mon nom dans la barre de recherche et oriente l’écran vers elle.
– C’est moi, tu vois ?
– Si je vois ? elle articule. Si tu étais Oxton Briggs, tu saurais tout sur mon compte ! Elvis parle de moi tout le temps, à tout le monde. Je suis aveugle, espèce d’idiot !
Elle est sérieuse ? Je remue les doigts devant son visage, elle lève les yeux au ciel.
– T’as bientôt fini ? J’espère que c’est ta main que tu agites sous mon nez, parce que si c’est une autre partie de ton corps, j’te jure que je peux devenir très dangereuse.
Elle claque des dents pour illustrer sa menace. C’est une caméra cachée ?
– Est-ce qu’Elvis est là ?
– J’attends toujours que tu me démontres ton identité. Chante, elle ordonne avec sérieux.
– Tu rigoles ?
– Chante, la diva.
Bon sang, je m’étais préparé à un tas d’obstacles, mais certainement pas à celui-ci.
– Je commence à m’impatienter… elle soupire en tapant du pied.
Et moi donc !
– Bon, tu veux quelle chanson ?
– Peu importe, à mon grand regret je les connais toutes !
Je me retrouve à pousser la chansonnette au deuxième étage d’un immeuble, devant une nana qui fait rempart entre Elvis et moi. À vrai dire, pour qu’elle me laisse passer, je serais même prêt à lui offrir la chorégraphie qui va avec.
– OK, OK, c’est bien toi, elle m’interrompt à la fin du refrain. T’es pas mauvais a cappella.
– Je peux parler à Elvis, maintenant ?
– Qui ça ? Connais pas !
– Arrête ! Son nom est inscrit ici.
– Si tu parles de ma nouvelle colocataire déprimante, qui traîne en pyjama depuis son retour, alors cette fille-là n’a pas besoin de te parler. Je crois que tu lui as suffisamment fait comprendre qu’elle avait déconné, j’vois pas l’intérêt d’en rajouter une couche.
Ma poitrine se comprime douloureusement.
– J’ai pas l’intention d’en rajouter. Est-ce qu’elle peut au moins m’écouter ?
– Elle n’écoute même plus tes chansons, elle réplique avec acidité. Depuis la minute où je suis devenue amie avec Vi, je ne l’ai jamais vue passer une journée sans ta musique en fond sonore ou dans ses écouteurs. Toi et tes petits copains, vous étiez importants dans son équilibre et tu as tout cassé. Alors oui, elle vous a pas dit qu’elle vous aimait, mais il y a pire dans la vie. Elle voulait même pas travailler pour toi, alors qu’est-ce que ça peut foutre qu’elle aime votre musique ?
– Pourquoi elle a accepté ce contrat ?
– Tu crois que son boss lui a laissé le choix ?
Décidément, il faut vraiment que je règle son compte à cette enflure.
– Ce type est une merde, mais c’est lui qui lui verse son salaire. Donc si elle veut pouvoir continuer de payer le loyer, quand il lui dit de faire quelque chose, elle le fait. De plus, la prime qui allait avec lui aurait permis de se payer une pompe à insuline. Elle n’a certainement pas accepté ce contrat pour venir lécher ta brosse à dents en cachette ou renifler tes slips ! Elle te l’aurait elle-même expliqué si tu lui en avais donné l’occasion plutôt que l’afficher devant tout le monde.
Elle s’interrompt et respire fort. De mon côté, je me rends compte qu’avoir réagi avec autant d’impulsivité et de débilité envers Elvis m’a fait atteindre le niveau au-dessus du mec le plus nul au monde. Lors de mes recherches, j’ai lu ce qu’est cette « pompe à insuline », je me souviens parfaitement de son intérêt et surtout de son coût.
TU ES UN CONNARD.
– Tu devrais réfléchir à ça et arrêter de lui en vouloir, elle reprend. Franchement, c’est débile de se prendre la tête pour si peu. Si tu continues comme ça, je vais lui trouver un nouveau groupe de musique et hasta la vista les Unfool !
– C’est pour ça que je suis là, donc si tu pouvais me laisser passer…
– OK, vas-y.
Elle s’efface pour que je puisse entrer. Je repense à ce jour au bord de la piscine, où Elvis m’a décrit son appart. J’espère pouvoir retrouver la quiétude de ce moment. Tout était simple et parfait. J’enfonce mes mains dans mes poches, gonfle mes joues et scanne la pièce en relâchant l’air. Je suis plus stressé que lors de mes premiers shows à guichets fermés.
Addison rejoint le plan de travail et se prépare un café. Je tends l’oreille en quête de la présence d’Elvis, mais ne perçois aucun bruit. Au bout d’une longue minute, je perds mon peu de patience.
– Elvis ?
Silence.
– Elvis ? je répète plus fort.
Toujours rien.
– Elle est là, au moins ? j’interroge Addison.
– Je suis aveugle, elle rétorque comme si ça pouvait tout expliquer.
Elle se fout de moi ?
Sans demander la permission, je fais le tour de l’appartement et reviens au salon.
– Tu m’as fait galérer dix minutes à l’entrée alors qu’elle n’est même pas là ? je balance, ahuri.
– Je suis confuse. Maintenant que j’y repense, elle est partie quelques minutes avant ton arrivée. Pas de chance.
– Tu m’as obligé à chanter dans le couloir pour que dalle ?
– Oh pardon ! Monsieur a l’habitude de se produire dans des endroits plus chics…
Je crois rêver.
ENTRE SON POTE SECOURISTE ET CETTE CINGLÉE, ELVIS SAIT CHOISIR SES AMIS !
– Tu sais où elle est, au moins ?
– Oui, mais je suis pas certaine que ce soit un endroit sûr pour une rock star.
– Écoute, j’suis juste un mec qui essaie de retrouver la…
J’avale ma salive et inspire.
– La ?
– La fille dont il est tombé amoureux, je confesse en expirant.
– J’te préviens, elle mérite quelqu’un d’incroyable. Il doit être gentil, drôle, aux petits soins…
Elle se lance dans une longue liste de qualités, qui s’étire à l’infini. Chaque fois que je pense l’énumération terminée, elle reprend son souffle et repart.
– J’crois que j’ai fait le tour, elle conclut enfin. Ah non ! J’ai oublié riche, évidemment. Ça, c’est mon petit bonus spécial, car je rêve de vivre à ses crochets et j’estime avoir trop longtemps ravalé mes goûts de luxe.
Malgré son accueil flippant, je l’aime bien.
– Je vois… Et si j’ai envie d’être ce gars-là ?
– Alors fonce, elle conclut en tendant son doigt derrière moi.
– Tu pointes le miroir, pour info.
– Je sais ! C’est un objet maléfique qui aspire l’âme de ceux qui s’en approchent.
– Je comprends mieux…
– Pars.
– J’y vais.
Je marche jusqu’à la porte en me marrant. Cette rencontre imprévue aura au moins eu le mérite de me détendre un peu.
– Au fait, tu m’as toujours pas dit où je dois aller, je percute en tirant sur la poignée.
– Elle rend visite à une vieille connaissance.
Elle me dicte l’adresse du camp de caravanes où Elvis a grandi, et je reprends la route sans attendre. Je n’ai pas oublié les mots horribles que je lui ai crachés au sujet de sa mère toxico et je compose avec ma honte durant tout le trajet. Aussi bizarre que ça puisse paraître, il me tarde de la découvrir dans l’environnement qui l’a façonnée en partie. Sans filtre et sans attentes. Enfin si, j’en ai une. Si l’idée qu’elle ne soit pas celle que je croyais m’a miné depuis le dîner avec Sally, maintenant je veux tout connaître d’elle.
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