Fan Squad (French Edition)

C. S. Quill · Chapitre 24 sur 57

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Fan Squad (French Edition)

23 - Elvis

23

 

 

ELVIS

 

Parfois j’imagine le karma comme une grande brune badass

habillée en cuir. Il me semble l’avoir aperçue me filer le train

ces temps-ci.

 

L’étape à Vegas touche à sa fin, demain matin nous prendrons la direction de Phoenix, mais avant ça, nous avons enfin une soirée libre et j’ai bien l’intention de fuir loin d’Oxton Briggs. Il n’a toujours pas abandonné son idée d’« opération séduction » et je commence à croire que son objectif est de me faire déguerpir. Si seulement je pouvais ! Ma vie me manque, même penser à Davenport me rend nostalgique.

Je suis dans ma chambre depuis deux bonnes heures, à préparer le lancement de cette Fan Squad maudite. Je ne suis pas loin de brûler ma carte de membre avant même sa création. Plus vite j’aurai terminé, plus vite je pourrai aller me promener. J’ai besoin d’un break. Le rythme est dur à suivre, malgré ma condition physique. Dire que les Unfool vivent comme ça depuis dix ans ! Moi, en trois jours, j’ai déjà le sentiment d’avoir entamé mon espérance de vie. Sans compter les repas qui se prennent sur le pouce ou à des heures indécentes, si je survis à ça, j’en serai la première étonnée.

Je glisse mes pieds dans des sandales, mets des lunettes de soleil et descends au rez-de-chaussée. Je crois d’abord être seule, mais je découvre tout à coup la table de travail occupée par Kassim, Riley, Asher, Miranda, et Oxton… Ils suspendent leur échange en me voyant. Leurs yeux sont agrafés à moi comme si j’étais en train de léviter en marmonnant des paroles en latin.

– Pourquoi j’ai l’impression d’interrompre une discussion cruciale ?

Au même instant, mon portable que je tiens en main se met à sonner. C’est mon boss. Il ne m’appelle jamais directement, cela dit, c’est mon premier gros contrat, c’est peut-être normal. Ou bien il y a un problème, vu l’atmosphère ambiante impossible à ignorer. Je remonte mes lunettes sur mes cheveux et passe d’un visage à l’autre. Ils sont tous bizarres, mais c’est la figure d’Oxton Briggs qui m’inquiète le plus.

– Qu’est-ce qu’il y a ? j’articule en piétinant de gêne.

Mon téléphone sonne encore, une légère angoisse se loge dans mon ventre. Pas moyen que je décroche avant de savoir ce qu’il arrive.

NOSTALGIQUE, TU DISAIS ?

– On a un problème, entame Mira en se mordant la lèvre.

Elle fait glisser vers elle la tablette positionnée au milieu de la table et l’oriente vers moi. Je ne vois rien de là où je me trouve, j’avance donc vers eux. À mesure que mes yeux discernent ce qui figure sur l’écran, ma démarche ralentit. C’est un article de presse et c’est mon portrait qui l’accompagne. Où ont-ils dégoté cette photo ? Puis je lis le titre et j’en reste interdite.

 

« Elvis, drogues & rock’n’roll. »

Je cligne des paupières et sens un poids monumental me tomber sur les épaules. Je relève spontanément la tête vers mon client. Pas besoin qu’il m’en dise plus, j’ai déjà compris ce qui se joue. Il a attiré l’attention sur moi avec le selfie, il n’en fallait pas plus pour alimenter des journalistes en manque de matière. Il se lève de sa chaise et ouvre la bouche, je le pointe du doigt pour l’intimer au silence.

– Vous… vous…

J’avale ma salive pour éviter de l’insulter, puis survole à nouveau les quatre autres personnes qui m’observent avec un air grave. Ce qui figure dans ce torchon médiatique doit concerner mon enfance dorée.

Davenport persiste à m’appeler, je l’imagine, le teint violacé par la colère. Lui qui misait sur une employée sans accroc, il a dû tomber de son siège. À tous les coups, il me téléphone pour me virer.

– Fais voir, je parviens à dire à Miranda.

J’effectue un pas de plus, attrape la tablette et fais défiler la page. Rien de ce que je lis ne m’est inconnu. En trois pavés, le journaliste déballe la vie rêvée d’Elvis Calloway. Une jolie caravane, une mère proche de ses petites aiguilles, quelques courts passages en foyer. Il n’y a aucun scandale affreux mis en lumière ici, mais voir son passé étalé ainsi est franchement blessant. Il y a peu de détails, mais je me demande bien qui leur a balancé tout ça.

Mes émotions tourbillonnent, j’ai besoin de m’éloigner de ce public mutique.

– Je reviens.

Je sors de la pièce, traverse le living et m’isole sur la terrasse. J’empoigne la rambarde avec hargne et pousse un cri brutal. Ce n’est même pas cet article qui me bouleverse, mais l’enchaînement d’actions qui en est à l’origine. En décrochant ce contrat, je m’attendais à galérer, mais j’étais très loin du compte. Je pensais devoir me méfier de moi, je découvre à mes dépens que la menace vient de celui que j’ai porté aux nues toute ma vie. J’ai surmonté une enfance franchement compliquée grâce à Oxton Briggs et le voilà qui fait voler en éclats ma vie d’adulte.

TERMINÉ L’ADULATION, TERMINÉ !

C’est plus complexe que ça, Rita.

Je me sens trahie et les larmes coulent toutes seules. Ce type est en fait un abruti doublé d’un connard égoïste. À cause de lui, cet article va me griller. Personne ne voudra m’embaucher après ça. Et ce foutu téléphone qui ne cesse de sonner. Davenport ne lâche rien. Plus je repousse le moment de décrocher, plus il doit criser, mais tant pis.

Des pas claquent dans mon dos, je me contente de jeter un coup d’œil rapide en arrière.

– Si vous venez me virer, faites ça vite et bien ! je crache en essuyant mes larmes du revers de la main. Y’en a un qui attend son tour, j’ajoute en désignant mon portable, et je suis certaine qu’il est plus compétent que vous pour faire ça.

– Pourquoi je ferais ça ? il demande d’un ton qui semble sincèrement surpris.

OH ! MONSIEUR N’EST PEUT-ÊTRE FINALEMENT PAS UN SI MAUVAIS ACTEUR QUE ÇA…

– Comme s’il vous fallait une raison pour vouloir m’éjecter ! En tout cas, si vous en cherchiez une, elle est toute trouvée. Bien joué ! Vous pouvez jubiler, allez-y.

Il respire fort quand il pose ses avant-bras à ma gauche et rive ses yeux à mon visage encore humide.

– Je suis désolé.

BEN VOYONS !

– Vous êtes désolant, je corrige. Je me suis jointe à vous pour vous aider dans vos projets, mais vous êtes incapable de vous remettre en question. C’est quoi votre problème, à la fin ? Faites-vous soigner, bordel !

Mon téléphone recommence à hurler. Je m’apprête à le jeter dans le vide, mais il s’en empare sans que je puisse l’en empêcher.

– Qu’est-ce que vous… Ne décrochez pas !

Il décroche. J’aimerais qu’une rafale l’emporte dans le désert !

– Oxton Briggs à l’appareil.

J’entends la voix grave de mon patron résonner, mais je ne discerne pas ses propos.

– Comment allez-vous, monsieur Davenport ? Je peux vous appeler Trent ?

J’approche d’abord ma main pour lui arracher mon bien, il la repousse comme une mouche. J’approche alors ma tête pour tendre l’oreille, mais sa large paume se colle à mon front et me repousse en arrière. Je rêve ! Je frappe son poignet et écope d’un regard d’avertissement.

– Donnez-moi ça ! j’articule sans prononcer le moindre son.

Il secoue la tête de gauche à droite, puis se met à arpenter la terrasse, concentré sur sa conversation avec mon patron. Ils doivent préparer mon licenciement en duo. Je ne leur ferai aucun cadeau. Il s’immobilise à plusieurs mètres de moi et me scrute à distance d’une façon si indéchiffrable que mon souffle manque une inspiration. J’essaie de lire sur ses lèvres, mais à moins qu’il soit en train de dire : « Il est urgent que je monte à cheval », je suis nulle.

– Ce ne sera pas nécessaire, je l’entends prononcer alors que je marche vers lui.

– …

– J’en fais mon affaire, rassurez-vous.

– Votre affaire ? je siffle. Je vais…

Cette fois, il crochète ma nuque avec son bras, ramène mon dos contre son torse et me bâillonne avec ses doigts. Il se fout de moi ? Alors qu’il poursuit sa discussion téléphonique sans être perturbé par la situation, je lève mon pied et l’enfonce d’un coup sec dans le sien, avant de mordre ce qui obstrue ma bouche.

– Put… Je dois vous laisser, il grogne dans le combiné en m’étouffant presque. Nous sommes attendus. Excellente journée, Trent.

Il interrompt la communication et me repousse en avant.

– Tu m’as mordu ?

– J’espère que j’ai la rage.

– Ce ne serait pas une surprise.

– Rendez-moi mon téléphone ! Vous vous prenez pour qui ? Ça ne vous a pas suffi de m’humilier devant le monde entier, il faut aussi que vous preniez plaisir à bavarder avec mon ancien patron ?

Je suis à bout de nerfs et je ne contiens pas une nouvelle tournée de larmes. Elles représentent tout le désarroi provoqué par le véritable Oxton Briggs et je n’ai aucun pansement à mettre là-dessus pour le moment. Son corps tressaute et sa main se tend en avant comme si elle avait le réflexe de vouloir me toucher.

– Vous voulez bien me foutre la paix ? je renifle en retournant m’accouder à la rambarde. J’aimerais me recueillir sur ma défunte intimité.

Rien ne me prépare à ce qui se déroule ensuite. Oxton tire sur mon coude, me fait pivoter face à lui et me prend dans ses bras. Entourée de sa chaleur et de son odeur, je sens ma vanne d’oxygène se bloquer, mon corps devenir aussi droit et rigide qu’une baguette chinoise. Si mon cœur ne battait pas à tout rompre, je pourrais croire que je suis morte.

– Je suis sincèrement désolé, Elvis. J’ai pas réfléchi quand j’ai posté cette photo. J’connais ce milieu pourtant, mais je te jure que j’ai agi sans penser aux conséquences et j’étais loin d’imaginer que… Je n’ai pas cherché à te faire du mal. Je peux être sacrément con, mais je ne suis pas un tel enfoiré.

Son changement de ton me coupe l’herbe sous le pied. Même s’il a défié toutes mes attentes, là, il est sincère. Pour autant, la façon qu’il a de m’étreindre, en me tapotant l’arrière du crâne comme si j’étais un petit chien, me donne des fourmis dans le cervelet. Plus jeune, je me suis figuré très souvent une scène dans laquelle je lui racontais toutes ces choses. Il m’écoutait attentivement, puis me serrait contre lui et caressait mes cheveux en fredonnant l’une de ses chansons.

UN MYTHE EST MORT AUJOURD’HUI !

– D’accooord… Si je vous pardonne immédiatement, est-ce que vous me lâcherez ?

Il recule sa tête pour me regarder.

– Le leader des Unfool est en train de te consoler et tu n’apprécies pas ? il feint d’être outré sans me libérer pour autant.

– J’imagine que ce serait le plus beau jour de ma vie si je ne venais pas de me faire virer à cause de vous.

– Davenport est toujours ton patron, et moi aussi. Tant que tu touches pas à ma gratte ou à une bouteille d’eau, tu perdras pas ton job.

– Quel soulagement ! je ris nerveusement. Je perdrai juste la vie par déshydratation…

L’instant s’étire, ça devient gênant alors je tapote maladroitement sa poitrine.

– Monsieur Briggs…

– Oxton ! il m’interrompt en se renfrognant.

À sa façon de me regarder, je vois qu’il est réellement contrarié par ce qu’il a provoqué.

IL Y A DU PROGRÈS !

Nos prunelles restent rivées les unes aux autres et je n’entends plus que Rita qui psalmodie.

– J’ai sous-estimé ce que peuvent générer ces réseaux sociaux, il confesse. C’est compliqué de…

– C’est pas faute d’avoir tenté de justifier ma présence à tout bout de champ.

– Ouais, toi aussi, je t’ai sous-estimée.

Je me défais de son étreinte, indisposée par sa nouvelle façon de me scruter.

– Oh ! S’il vous plaît, gardez votre pitié si vous ne voulez pas finir en bouillie cinquante-deux étages plus bas !

Ma menace lui tire un souffle amusé.

– C’est pas de la pitié, Calloway, c’est de la culpabilité.

ÉVIDEMMENT ! QU’EST-CE QUE JE CROYAIS ?

– Je vous libère de votre fardeau, je déclare sur un timbre solennel.

– Aussi facilement ? Tu m’as habitué à plus de rebondissements, je suis un peu déçu.

– J’ai eu suffisamment de rebondissements pour aujourd’hui. Et puis, comme j’ai toujours un boulot, je garde mon énergie pour ça.

– Waouh ! Un câlin magique et ça repart déjà pour toi ?

Je lève les yeux au ciel.

– J’ai été prise de court, je me justifie pour ne pas dévoiler la véritable raison de mon craquage, mais j’me fous de cet article.

– Quoi ? Je t’ai consolée pour que dalle ? il fait semblant de s’indigner.

– J’aurais préféré que ma vie ne soit pas étalée sur Internet, mais je n’ai pas honte de mon passé. Y’a des milliers d’enfants qui vivent des choses comme ça, et d’autres bien plus graves. OK, ma mère était toxico, j’ai dormi sur un matelas douteux au fond d’une caravane qui aurait fait convulser Asher, mais que voulez-vous que les gens fassent de ça ?

Il quitte la ville des yeux et tourne son profil vers moi. Pour ma part, je persiste à lorgner cette voiture bleue tout là-bas.

– J’ai déjà subi des moqueries, des jugements, mais moi, je sais qui je suis. J’ai appris à passer au-dessus de ça, à me définir autrement que par ce reflet que les autres pensent percevoir. Tant pis pour ceux qui ne voient qu’un minuscule morceau de moi.

Je n’ai pas contrôlé mon flot de paroles, je me sens tout à coup un peu gênée. Je me résous à regarder vers mon voisin, qui me scrute intensément.

– Enfin, voilà, quoi, je conclus en forçant un sourire. Puisque je bosse toujours pour vous, est-ce qu’on va pouvoir s’y mettre à présent ? je lui demande alors qu’il continue à m’examiner. Non, en fait, c’est pas une question, à partir de maintenant, vous allez charbonner sans broncher.

– Ouais. Hum, on va d’abord s’occuper de contrer cet article.

D’une impulsion des coudes, il se redresse, puis quitte la terrasse. C’est sa marque de fabrique, les départs fulgurants.

 

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