Fan Squad (French Edition)
20 - Elvis
20
ELVIS
Courir après Oxton Briggs ou mourir de soif dans le désert ?
Pourquoi choisir ?
Un bruit non identifié me tire d’un rêve, où je cours nue dans une allée de supermarché remplie de fans des Unfool qui hurlent mon prénom.
– Elvis !
Je me redresse dans mon lit, touche ma poitrine pour vérifier que je porte un tee-shirt, puis décolle mes cils en frottant mes paupières. La porte de ma chambre est ouverte et diffuse une légère lumière. Je cligne des yeux pour y voir clair, je discerne seulement une grande silhouette dans l’embrasure. Elle essaie de communiquer avec moi mais il n’y a rien à faire, je ne suis pas suffisamment réveillée pour tout connecter.
– Hein ? je lâche d’un ton pâteux.
– Debout, je veux que tu me photographies pendant mon footing, ordonne la voix d’Oxton depuis l’encadrement.
Immobile, je tente d’analyser cette phrase. Plaît-il ? Je me laisse retomber aussi sec sur l’oreiller, en riant doucement. Je suis encore en train de rêver ! Je tourne le dos à cette illusion en me blottissant sous la couette. Décidément, mes songes sont à la hauteur de mon étrangeté et… Le lustre au-dessus de ma tête s’allume.
– J’ai dit debout ! T’as cinq minutes pour me rejoindre en bas.
Cette fois, je suis complètement réveillée. Plus que ça, je suis sidérée. Je roule sur le côté et m’appuie sur un coude. Mon client, bien réel, est toujours posté au même endroit et me dévisage avec une décontraction affolante.
– Non mais sortez !
Au fil des années, j’ai perdu l’habitude de m’enfermer à clé, mais c’est déjà la deuxième fois qu’il s’invite dans mon espace sans me demander l’autorisation, il est donc urgent que je remédie à ça.
– Sortez de ma chambre ! je répète en sautant hors du lit.
Mon pied s’emmêle dans le drap, je le secoue en pestant avant de revenir sur l’intrus qui m’observe.
– Techniquement, je ne suis pas à l’intérieur, il me provoque calmement.
FOUS LE CAMP !
Je me mords la langue pour contenir l’acidité de Rita. Je dois rester le plus professionnelle possible. Moi !
– Je suis très en colère contre vous, je n’ai pas envie de vous adresser la parole avant au moins 11 heures.
– Joli pyjama, il en jette grave, il se moque.
Il se fiche de ce que je raconte, il m’énerve !
– Vous voulez le prendre en photo pour l’exhiber sur les réseaux, histoire de bien tout foutre en l’air ?
Il passe sa langue sur ses lèvres comme pour goûter cette petite attaque matinale et reprend :
– Je pars faire mon jogging quotidien et tu vas m’accompagner.
– Ah, ah ! Pour quoi faire ?
– Primo parce que c’est bon pour la santé, deuzio parce que tu vas dorénavant me suivre où que j’aille, tertio pour créer du contenu.
Il a prononcé ce dernier mot sur un ton récité en mimant des guillemets, comme s’il avait bien appris sa leçon avant de faire irruption ici. Il est là pour relancer les dés, c’est sûr. Ça ne lui a donc pas suffi ?
Je fronce les sourcils en guise d’intimidation.
– Primo : mon job ne se cantonne pas à créer du contenu. Et je suis d’ailleurs étonnée que ça vous intéresse. Deuzio : ma santé est au beau fixe sans vous. Même mieux ! Tertio : combien de temps va encore durer ce petit jeu ? je balance en croisant les bras sur ma poitrine.
– On ne joue pas, il a le culot de rétorquer. C’est ton travail, je te paie pour ça.
Il passe une main dans son dos et extrait de sa poche un paquet de feuilles roulées.
– J’ai étudié ton contrat cette nuit… il commence en le parcourant rapidement.
– Waouh ! Vous avez des nuits torrides, c’est dingue.
– Si t’es sage, je te ferai participer, il répond du tac au tac en me lorgnant derrière ses cils.
Rita déglutit lorsqu’une image fugace me traverse l’esprit.
DIS OUI !
– Non merci.
– Sûre ? Peut-être que ça détendrait nos rapports. En tout cas quelques heures puisque, ensuite, je serais obligé de te virer.
– Quelques heures ? je pouffe en levant les yeux au ciel.
QUELQUES HEURES ! PRENDS-LES !
Rita a dû dormir trop près de mes hormones, elle divague complètement. On est en colère !
– Tu doutes de mon endurance ?
Merde, mais c’est quoi son problème ce matin, avec ses allusions scabreuses ?
– Vous n’êtes pas du tout à mon goût, je débite. On peut en revenir à cette histoire de contrat ? Le reste ne m’intéresse pas.
POURTANT JE ME SOUVIENS TRÈS BIEN DE CERTAINS FANTASMES…
Tais-toi, Rita !
– Bien sûr. Je te signale que c’est toi qui as mentionné mes nuits torrides… Bon, j’en étais où ? Ah oui, ici, il est écrit que tu dois participer à toutes les activités qui me concernent. Finalement, on tourne autour du même sujet, il ajoute sur un ton tendancieux.
– Il ne s’agit pas de vos hobbies ! je réfute en essayant de lui arracher son dossier des mains.
– Le jogging n’est pas un hobby, il me corrige en arborant cet air supérieur qui me révulse. Mon métier me demande une excellente condition physique.
Nom d’un chien, il a préparé toutes ses réponses !
– Il est 6 heures du matin, j’argue alors. Que dit ce foutu contrat sur mes heures de travail ?
– C’est bien que tu en parles.
Lentement, il porte un doigt à ses lèvres et le lèche, avant de tourner les pages en me scrutant par intermittence. Il joue diablement bien avec mes nerfs.
– Pour toute la durée de la tournée, Mlle Calloway sera disponible sans limite contractuelle de jours ou d’horaires, à la seule condition qu’elle puisse jouir…
Il s’interrompt.
– Continuez ! je siffle face à sa figure mutine.
– …d’un temps de repos minimal de six heures consécutives.
Il prend une nouvelle pause, puis poursuit :
– Tu as quitté ma loge avant minuit hier.
Il me jauge, je lis dans ses yeux que ce qui s’est passé dans cette fameuse loge après mon départ devait valoir son pesant d’or. Je regrette presque d’avoir loupé ça.
– Il est 6 h 03, tu as officiellement ton quota légal de sommeil, il assène avec sadisme.
– Montrez-moi ça !
– Tu ne l’as pas lu avant de le signer ? il me questionne en levant le contrat au-dessus de nous.
– Comme si on m’avait laissé le choix, de toute façon !
Ma remarque le décontenance, il arque un sourcil et penche la tête sur le côté.
– Tu ne voulais pas bosser pour moi ?
On dirait presque que ça lui fait plaisir.
– Bien sûr que si, j’articule avec politesse. Qui ne rêve pas de travailler pour Oxton Briggs ?
– Riley avait donc raison. Maintenant, sachant que tu es ici contrainte et forcée, je me demande d’autant plus si tu vas faire du bon boulot.
Son jugement hâtif me vexe, je comble la distance entre nous et, sans me contrôler, j’enfonce mon index dans son épaule pour manifester mon mécontentement.
– Hey ! Vous me prenez pour qui ?
Ses yeux vont et viennent entre mon doigt courageux et ma bouche pincée. Je le range dans mon dos et avale ma salive en reculant un peu.
– Je suis sérieuse et impliquée, j’ai beaucoup à vous apporter si vous ne vous employez pas à me barrer la route constamment et à dénigrer tout ce que j’entreprends ! J’aime ce que je fais et j’en suis fière, alors ne me faites pas passer pour une petite fille qu’on a punie en l’envoyant à la mine. Ça vous fait plaisir quand les producteurs vous rient au nez ? Non ! Donc arrêtez de vous comporter comme eux !
Ma pique fait mouche, je discerne sa mâchoire qui se contracte.
– Rien que ça ? il articule.
– Rien que ça.
Je viens de taper du pied ? Que le sol m’avale tout entière !
– D’accord, il acquiesce simplement.
Comment ça, d’accord ?
– Enfile ta plus belle tenue de sport, Calloway. C’est ta chance de me démontrer tout ce que tu as à m’offrir sur la distance.
Il ne me donne pas le temps de répliquer, je l’entends dévaler l’escalier.
– Non mais… argh !
OK. Il veut qu’on coure ? C’est moi qui vais le faire cavaler ! Je file vers mon armoire et en sors un legging, un débardeur en Lycra et mes baskets. Quand on souffre d’un diabète de type 1, il est important de pratiquer une activité physique régulière. J’ai donc emporté mes affaires de running et de yoga, sans imaginer une minute que je m’en servirais avec mon idole infernale.
TON IDOLE, T’ES SÛRE ?
Plus trop, Rita… Mais ce n’est pas plus mal pour faire mes preuves tranquillement, non ?
Sur le point de descendre, je rebrousse chemin jusqu’à l’armoire pour en sortir le drone que j’ai emprunté à l’agence. Dommage que ce ne soit pas un modèle avec l’option létale. La vision d’Oxton poursuivi par un drone tueur me met en jambes. J’enfonce l’appareil dans mon sac à dos puis, parée pour affronter mon bourreau, je quitte ma chambre, saute les trois dernières marches transparentes de l’escalier, et me réceptionne dans le grand salon. Assis sur l’accoudoir du canapé, Oxton sursaute et me détaille de la tête aux pieds d’une drôle de façon. Près de lui, son garde du corps, Travis, n’a pas cillé.
– Allons-y, lance ce dernier.
Je les suis jusqu’au parking souterrain et m’étonne de les voir monter en voiture.
– Hum… Je n’étais pas tout à fait réveillée, mais il était question d’un footing, non ?
– J’ai une tête à courir sur le Strip ? m’envoie le chanteur en fermant la portière avant. Tu veux te retrouver au milieu d’une émeute ?
Je monte à l’arrière et boucle ma ceinture.
– La majorité des humains sont encore au lit à cette heure-ci. Même ceux qui vous adulent !
– Ne sois pas si naïve.
Ni vous si égocentrique !
– Quand on est un bon coureur, on échappe à la foule en délire, non ? je pointe avec ironie.
– Tu veux tester ? Vu le succès de ta photo sur les réseaux…
Il souhaite parler de ça maintenant ? Je préférerais vivre dans le déni de cette horreur quelques heures de plus.
– J’ai créé votre profil pour amener progressivement votre communauté dans une nouvelle direction, pas pour que vous postiez tout et n’importe quoi ! Vous vous rendez compte que vos fans pensent qu’il y a un message caché derrière cette publication ?
– Miranda s’est employée à me le faire comprendre, oui. Ça ne te plaît pas d’être mon hypothétique petite amie ? il ajoute en se retournant vers ma banquette.
Les battements de mon cœur s’affolent. Oxton Briggs vient de prononcer les mots « petite amie », en parlant de moi. Même Rita en reste sans voix.
– Non.
Je ne peux pas dire mieux et ma réponse le laisse pensif. Il entame une conversation avec Travis, je me cale contre la vitre et observe d’un œil inquiet la ville de Vegas se transformer en un paysage plus désertique.
Après vingt minutes de voiture, mes baskets habituées à l’asphalte foulent un sol fait de pierres et de sable. Heureusement qu’il est tôt, le soleil ne tape pas trop fort. Oxton pose une casquette sur son crâne et étire ses jambes. Qu’est-ce que je fabrique ici ? Je suis community manager, merde !
– Tu devrais t’échauffer, Calloway.
Maintenant qu’il a lu mon contrat, il utilise mon nom de famille à tout-va. Je préfère ça à mon prénom, ça sonne moins intime, mais sa façon de le prononcer me donne envie qu’un vaisseau extraterrestre apparaisse au-dessus de lui et le kidnappe.
ON EST DANS LE NEVADA, ILS CONNAISSENT LE CHEMIN !
Il donne le top départ et nous nous élançons tous les trois. Je profite du silence pour apprécier le cadre. En temps normal, j’ai presque toujours les Unfool dans les oreilles quand je cours. Je suis tentée de demander à leur leader de pousser la chansonnette mais toute conversation avec lui dérive systématiquement sur une escalade de sarcasmes. Et dans un lieu pareil, cela pourrait se transformer en escalade au sens littéral du terme.
Comme s’il pouvait lire mes pensées, Oxton accélère, jette un coup d’œil par-dessus son épaule et augmente encore sa vitesse en comprenant que je tiens la distance. Il reproduit son cirque plusieurs fois. Je devine qu’il est étonné par ma condition physique, au point qu’un voile de déception passe sur sa figure. Il espérait me voir suffoquer, ou projetait de me perdre dans le Red Rock Canyon.
DANS LES DENTS !
– Tu as l’habitude de courir ? il finit par m’interroger en réduisant son rythme pour venir à mon niveau.
– Par la force des choses puisque, c’est connu, l’une des grandes missions d’une community manager est de courir après ses clients pour les photographier en train de faire un footing dans le désert à 6 h 49 du matin.
– Tu arrives même à larguer une longue phrase sans cracher tes poumons !
– Vous n’imaginez pas ce que je pourrais cracher d’autre, par contre, je siffle en allongeant ma foulée.
Je pique un sprint et, lorsque j’ai plusieurs centaines de mètres d’avance sur lui, je gravis un rocher qui surplombe la piste et accède au caprice de la star : j’extrais le drone de mon sac, le paramètre rapidement et le pose à plat pour préparer son décollage.
– Qu’est-ce que tu fous avec ça ? il me questionne en passant en dessous de moi.
– Vous allez voir. Un conseil, gardez une foulée constante. Si vous ralentissez, il se pourrait que ce petit bijou de technologie vous ouvre le front accidentellement.
Il évalue le degré de véracité de ma mise en garde, puis reprend sa course en marmonnant.
– Essayez de ne pas avoir l’air de souffrir, je crie alors qu’il s’éloigne.
Il m’envoie un doigt d’honneur. J’attends qu’il l’ait baissé pour activer la caméra et faire décoller l’engin. J’adore manier cet appareil, d’autant plus quand il s’agit de filer Son Altesse en imaginant viser son crâne avec un flingue. Sur l’écran que je tiens entre mes mains, les prises de vues sont à couper le souffle. Cet endroit est magnifique.
Sans cesser de guider mon espion, je redescends de mon rocher et marche vers le point de départ. À la fin de la boucle qui lui prend près d’une heure trente, je suis contente de moi. Je remballe mon matos, sors une brique de jus d’orange de mon sac et la bois à petites gorgées. Il faudrait que je surveille mon taux de sucre mais la situation ne s’y prête pas. Assise par terre, la paille dans la bouche, j’épie le chanteur pendant qu’il étire ses muscles avec son garde du corps.
Quand ce dernier s’installe derrière le volant, Oxton me surprend en me rejoignant. Il s’assied à côté de moi, et je me concentre sur un buisson pour ne pas penser à sa proximité.
– Tu étais censée courir, toi aussi.
– Faux, vous avez exigé que je vous suive pour filmer vos exploits sportifs, nuance. Mission réussie. J’vous signale que j’ai tout de même parcouru trois bornes sans rechigner.
– Tu t’es bien débrouillée.
Je m’étouffe avec mon jus de fruits.
– Serait-ce de la déception dans votre voix ?
– Même quand je te complimente, tu n’apprécies pas ?
– Je ne suis pas si naïve, je rétorque en reprenant ses mots de tout à l’heure. Vous vouliez me voir souffrir.
– Ton coup bas d’hier soir méritait une offensive matinale.
– Bien essayé. Ai-je besoin de faire remarquer que c’est à nouveau vous qui aviez commencé ?
Son silence anormal attire mon attention sur lui. Qu’est-ce qu’il… ? La chaleur ambiante doit assécher mon cerveau et altérer ma vue parce qu’Oxton Briggs ne peut pas être en train de… bloquer sur mon décolleté !
– Qu’est-ce que vous regardez ?
Il relève la tête d’un coup sec. Il ne garde son air coupable qu’un millième de seconde, mais cela suffit à me faire suffoquer.
– J’te mate pas ! il réfute de lui-même avec véhémence.
Mes yeux perplexes font un aller-retour entre ma poitrine et ses iris.
– C’est pas ce que tu crois, j’ai jamais vu une nana transpirer autant, c’est tout.
Un bref rire ironique sort de ma bouche. Il sait que je l’ai pris en flagrant délit, heureusement pour lui, je n’ai aucune envie de m’étaler sur le sujet. Pas question de me laisser atteindre par ce que ça génère en moi. À Rita de se démerder avec ça.
– C’est l’argument le plus improbable qu’il m’ait été donné d’entendre. Monsieur Briggs, vous suez comme un bœuf, vous aussi !
– Tu peux m’appeler Oxton, il élude en jouant avec des cailloux.
– Y a-t-il un alinéa à ce sujet dans mon contrat ?
– Non, mais je peux le faire ajouter.
– Vous n’avez pas mieux à faire ? Vous lancer dans le cinéma, par exemple ?
Il détourne son attention du sol et m’adresse une œillade sévère. Qu’est-ce que j’ai dit ?
– Je ne te demande pas ton avis.
Sa voix a repris cette intonation désagréable. Il est cyclothymique, ma parole !
– Ça tombe bien, je ne vous l’ai pas donné. Vous pouvez bien faire ce qui vous chante !
– Je suis capable de faire autre chose que chanter, justement.
– Oh ! Mais je l’ai remarqué, et vous savez quoi, je m’en cogne ! Moi, je suis juste là pour partager vos auréoles de sueur avec le monde entier.
NE PARLE PLUS DE TRANSPIRATION !
Il a un réel problème avec son envie de s’émanciper de sa carrière actuelle. Il lève ses fesses de diva et file jusqu’à la voiture. Je le soupçonne d’être capable d’avoir l’indécence de dire à Travis de mettre les voiles sans m’attendre, alors je me rue à sa suite. J’ai eu un sursaut d’espoir durant de brèves minutes, mais ce mec est définitivement une vraie plaie.
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