Fan Squad (French Edition)
27 - Oxton
27
OXTON
A-t-on déjà vu une planète réussir à se débarrasser de son
satellite ? Armageddon dans 5…4…3…
Depuis que j’ai écouté Elvis me prodiguer ses conseils dans cet avion, dix jours sont passés, pendant lesquels elle m’a donné le temps de mûrir ses idées et de les digérer. Elle continue à graviter autour de moi de façon rapprochée mais pas étouffante, me photographie un peu trop à mon goût et m’adresse de petites piques bien senties dès que mes grognements s’intensifient, ce qui arrive assez souvent vu mon humeur de ces deux derniers jours.
– Putain, mais c’est pas vrai !
L’inspiration n’est pas là. Plus je la cherche, plus elle se barre. Pourtant, je devrais être rempli d’énergie artistique. Avec les gars, on profite d’une pause dans la tournée pour bosser sur un nouveau titre, et pas n’importe lequel : celui qui est destiné à ce fameux clip que Kassim, Ash et Riley ont validé. Il n’a pas été simple de leur proposer ça, cela dit, ils ont accepté bien plus rapidement que ce à quoi je m’attendais. Elvis n’avait pas tort, il était nécessaire que je m’impose davantage.
Nous voilà donc dans une villa floridienne dotée d’un studio d’enregistrement, en train de finaliser des paroles, tout en balançant des accords récalcitrants.
– Non ! grogne Riley en faisant un doigt d’honneur à son clavier.
Il pianote, s’interrompt, recommence… Avant de lever encore une fois son majeur.
– Y’a un truc qui déconne, je tique en me frottant le visage. Bordel, ça vient pas.
C’est peut-être l’enjeu sous-jacent ou je ne sais quoi d’autre, mais effectivement, nous ne sommes pas musicalement efficaces aujourd’hui. Je ne ressens pas cette adrénaline qui se diffuse en moi chaque fois que je suis sur la bonne piste. Fait chier !
– Mills, file-moi une bière s’te plaît !
Derrière son panneau de contrôle, il hoche la tête et s’exécute. Je la décapsule d’un coup sec sur le coin de la table et bois une grosse rasade. Je vais péter un plomb.
– On devrait peut-être faire une pause, propose l’ingé son en offrant des bouteilles à Ash et Riley.
– On devrait plutôt picoler pour de vrai, je grogne à l’attention de mes potes.
– La dernière fois qu’on a fait ça en pensant être plus créatifs, je me suis réveillé avec ta bouche dégoulinante de bave sur le front, oppose Asher. Plus jamais.
– T’es une putain de rock star en carton, mec !
Il hausse les épaules. J’aperçois Mills sourire en regardant derrière moi. Je me retourne au moment où Elvis passe la porte du studio, son appareil photo dans la main.
– Ça va ? il s’intéresse avec un peu trop d’entrain à mon goût.
Il vit chaque instant avec nous depuis qu’on a posé nos sacs dans cette villa, j’ai eu tout le loisir de le voir apprécier la présence de ma community manager. Lui aussi…
– Oui, et toi ? elle répond avec un large sourire.
– Très bien, merci.
– Cool ! J’ai le droit de faire une photo pour la postérité ?
– Bien sûr, il accepte.
– C’est pas toi qu’elle veut photographier, sombre idiot, je le tacle. Retourne tripoter ton joujou au lieu de faire les yeux doux à ma CM.
Il lance une expression amusée à Elvis et se tire en la gratifiant d’un clin d’œil en bonus. Je la scrute pour estimer son degré de sensibilité au charme de Mills et, dès qu’elle croise mon regard, je pointe du doigt son appareil photo.
– C’est mort.
– J’ai demandé par politesse, elle m’informe sans gêne en le levant devant elle.
– Tu interromps un grand moment de création. Sors d’ici.
Contrairement à son habitude, elle tourne les talons sans répliquer. Merde, j’ai pas envie qu’elle se tire, en fait. Je cherche un truc à dire, mais Riley me rend service en tapant du poing sur son instrument.
– Pourquoi tant d’agressivité envers ce pauvre piano ? elle lui demande en se figeant.
– Il ne produit rien de bon, ce matin. Comme nous tous.
– Un grand moment de création, hein ? elle se moque.
– Ouais, bon, on galère.
– Plus que ça, je sens mes cellules se nécroser, geint Asher.
– Ça ne vous arrive jamais ?
– Si, bien sûr, mais là, on doit se bouger pour boucler l’enregistrement. Kassim a activé son réseau pour organiser ce clip au plus vite. Il est capable de débouler ici dans vingt minutes, en nous disant que le tournage commence demain.
– Je suis sûre que vous allez réussir. Y’a pas un élément nouveau qui vous parasite ?
– Maintenant que t’en parles, je commence en me grattant le menton, tu es l’élément nouveau. Je te soupçonne d’agir sur mon transit artistique.
– C’est donc de cette partie de votre corps que sortent de si jolies chansons ?
– Tu as toujours réponse à tout ?
– J’essaie. Avec vous, ça me vient si naturellement.
– Hey, Asher, chuchote Riley sans discrétion. Toi aussi, ces deux-là émoustillent ta fibre créatrice ?
– Si le feu sacré vous revient déjà, monsieur Moore, je peux filer ! elle conclut en levant les pouces.
– Attends, je lance. Tu restes pour nous dire ce que t’en penses ?
Elle est interloquée, comme tout le monde dans cette pièce.
– Non merci.
– J’ai demandé par politesse, je réponds en utilisant ses mots de tout à l’heure. On a besoin d’une oreille neutre.
– Hum… Je vois pas comment je peux vous aider.
– Ouais, c’est vrai que tu nous écoutes même pas, je ricane, exprès pour la faire enrager.
Et ça fonctionne, je maîtrise de mieux en mieux la technique.
– Et alors ? elle riposte. J’accepte de rester, elle ajoute avec défi.
Gagné !
– Tu deviendras peut-être enfin fan de nous. Il n’est jamais trop tard pour rejoindre la lumière.
Pour seule réponse, elle secoue la tête.
– Allez, on s’y remet.
Elle part s’installer dans un des canapés qui bordent le mur du fond, ramène ses jambes sous ses fesses et cale un coussin contre son ventre. Nous reprenons nos essais. À chaque combinaison de notes que ma guitare émet, je lorgne son visage dans l’espoir d’y déceler une quelconque émotion. Au bout de dix horribles minutes, elle n’a toujours rien manifesté et nous, on en est au même point. Mort.
– T’en penses quoi, Elvis ? je l’interpelle.
– Vous pouvez refaire le tananitanananinani ?
– Plaît-il ? se marre Riley.
Je repositionne ma gratte et accède à sa demande que, aussi étonnant soit-il, j’ai comprise. Elle quitte le sofa et s’approche de nous en prenant un air concentré.
– Ça te raconte quoi ? je m’enquiers en reproduisant le même accord une deuxième fois.
Elle regarde devant elle bizarrement. Je suis curieux de savoir ce qui lui passe par la tête.
– Je vois du vide dans ses prunelles, s’angoisse Asher. Comme dans la salle de réunion. Si elle s’approche de moi ou de ma bière, je vous jure que…
– Relax Ash, elle est simplement d’accord avec nous, c’est de la merde, s’esclaffe Riley.
– Absolument pas ! elle se récrie. C’est pas mauvais, c’est juste que…
Elle plisse les paupières, comme pour puiser plus loin dans son esprit. Elle appuie sur ses tempes, retrousse son nez et tape du pied. Soudain, elle ouvre de grands yeux et claque des doigts.
– Est-ce que cette mélodie n’est pas vachement similaire à celle de Call me Now ?
Mes acolytes et moi échangeons un long regard. Je remue la tête de plus en plus vite à mesure que son commentaire fait son chemin dans mon cerveau. Je fredonne tout bas et…
– Mais t’as raison !
Je fredonne plus fort, gratte les cordes, puis pousse un profond soupir.
– Putain, c’est pour ça que j’y arrive pas ! J’ai l’écho de Call me Now en arrière-plan, j’avais pas percuté mais maintenant que tu le dis, c’est limpide.
– Ouais, me rejoint Riley en fermant les yeux. C’est dingue !
Ses doigts bougent sur les touches alors qu’il confirme cette révélation.
– Bien vu, se contente de valider Asher.
– Attends, comment tu as fait pour penser à cette chanson ? je m’étonne tout à coup. C’est pas un morceau très connu.
Elle devient rouge comme une pivoine et recule d’un pas comme si on l’accusait d’un crime.
– Je suis une personne consciencieuse, elle argue en prenant un air vexé. Qu’est-ce que vous croyez ? Que je vais manœuvrer dans le monde des Unfool sans connaître leurs chansons ?
Elle reprend son souffle et brandit son index devant elle.
– Trois semaines que je vous écoute jour et nuit !
– Mieux vaut tard que jamais, ricane Riley en appuyant ses mots par un court air au piano.
– Je me sens libéré d’un poids, je poursuis en posant mes doigts sur les cordes. Reprenons tout à zéro, les gars. Calloway, si tu as une autre illumination, ne la garde pas pour toi.
J’agrémente mes paroles par un clin d’œil reconnaissant. Elle déglutit et hoche la tête. Elle retourne se lover dans le coin du canapé et je plonge entièrement dans l’élaboration de ce nouveau titre.
Nous ne voyons pas les heures défiler et quand l’épuisement nous incite à interrompre la session, on a tellement bien avancé que notre bonne humeur est partagée.
– Putain, ça fait du bien ! baille Riley en s’étirant. Je suis à sec mais heureux.
– C’était bon, je confirme. J’sais pas si c’est la perspective du clip en filigrane mais, une fois le blocage passé, ça a fusé comme un feu d’artifice. Je vous suis sincèrement reconnaissant d’avoir accepté de le tourner.
Je reçois une boulette de papier dans la tronche, lancée par Asher.
– Y’a que toi qui t’es mis en tête que ça nous poserait un problème. C’est pourtant pas compliqué, tu veux faire du cinéma, eh ben vas-y.
Je suis crevé par l’effort, mais je regorge d’énergie.
– Alors Calloway, je lance en me tournant vers le canapé.
Je me tais instantanément. Elle est profondément endormie, recroquevillée sur le flanc, les mains jointes sous sa joue. Vu son air détendu, elle doit pioncer depuis un bail.
– Merde, on est si soporifiques ? je chuchote aux autres.
– Elle semble pas avoir souffert, elle a un sourire d’ange.
Je pivote vers Riley, qui la couve d’un regard attendri.
– Qu’est-ce que j’ai dit pour que tu me mates de travers ?
– Elle est trop jeune pour toi, je grommelle en me levant.
Une fois posté au-dessus d’elle, j’évalue la possibilité de la porter jusqu’à sa chambre. Qu’est-ce que tu fous ? Je chope un plaid sur le fauteuil voisin et la couvre. Qu’est-ce que tu fous ?
– Elle est trop jeune pour toi aussi, vieux.
– Ferme-la, Moore. Dis pas de conneries.
– Toi d’abord, il riposte sur un ton malicieux.
Je sors de la pièce et grimpe à l’étage me faire un café. Cette journée défie mes attentes, à tout point de vue. Le groupe, le clip, Elvis. Je vois les gars remonter à leur tour, je n’aime pas la savoir toute seule endormie en bas. Sans réfléchir, j’attrape une banane et retourne dans le studio désert. Je risque de la réveiller si je la porte, alors je me pose sur le deuxième canapé perpendiculaire au sien. Je finis par m’allonger de façon à l’avoir dans mon champ de vision et l’observe dormir paisiblement. Elle ne bouge pas d’un millimètre, sa poitrine se relève doucement, ça n’a strictement rien d’un spectacle distrayant, pourtant je mange mon fruit sans la quitter des yeux. Qu’est-ce que tu fous ?
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