Fan Squad (French Edition)
22 - Elvis
22
ELVIS
Je teste actuellement dix conseils infaillibles pour se
débarrasser d’une vedette insupportable. Retour d’expérience
asap.
Après un autre concert complet à Vegas hier soir – sans groupies diaboliques, et avec un Rody un peu rancunier mais qui m’a tout de même laissé entrer –, j’entame une nouvelle journée dans un monde où, pour la deuxième fois consécutive, je trottine derrière un Oxton Briggs en tenue de sport.
J’avais prévu de barricader ma chambre avant de me coucher, j’ai été déçue quand il m’a simplement informée à la fin du show qu’il m’attendrait à 6 heures pétantes à l’entrée de la suite. Sans drone, il a tout de même précisé. L’entendre s’exciter derrière ma porte close est donc un doux rêve avorté.
Lancé sur un rythme tranquille, il semble avoir compris qu’il ne servait à rien d’inciter au duel son cardio et le mien. Cela dit, il regorge d’imagination dans la provocation, j’en ai fait les frais hier, lorsqu’il s’est mis à me parler de séduction. Heureusement que j’étais déjà échaudée, parce que la Elvis naïve n’aurait pas su comment réagir face à cette espèce de Roméo sadique. Je le dérange, je le vois bien, et il cherche comment me rendre la pareille.
Derrière moi, Travis, reste en retrait, assurant la sécurité du chanteur à distance. À vrai dire, j’imagine mal une horde de fans débouler du canyon, mais on n’est jamais trop prudent quand on est le leader d’un groupe phare.
– Je sais comment tu es entrée, vendredi soir.
Cette phrase est la première qu’Oxton m’adresse depuis le lever du soleil. Bonjour à vous aussi ! J’ai bien dormi, merci ! Son silence ne me dérangeait pas, mais son ton vainqueur me tire un sourire.
– Vous avez remarqué la corde qui m’a servi à escalader la façade ?
– Tu es parvenue à te jouer de trois types de la sécurité, c’est impressionnant.
– Vous admettez m’avoir sous-estimée ?
– Ne prends pas cet air satisfait.
– Vous me tournez le dos, qu’est-ce que vous savez de mon air ?
Tandis qu’il me jette un coup d’œil par-dessus son épaule, je m’empresse d’afficher une moue ordinaire.
– Vous devriez regarder devant vous, sinon…
Je n’ai pas le temps de terminer ma mise en garde qu’il trébuche sur une pierre. Sa cheville se tord et il se casse la figure.
– Mon Dieu, je suis médium, je souffle, une main devant la bouche.
Il roule sur le côté et me toise depuis le sol. J’ai beau être au-dessus de lui, il n’en reste pas moins impressionnant, même après une chute ridicule. Travis arrive à notre niveau et regarde spontanément aux alentours.
– Je crois qu’une fan sniper est cachée quelque part du côté de ce gros rocher, j’annonce très sérieusement. Il s’est effondré tout à coup.
– Tu te fous de moi ? siffle le chanteur.
– Je n’oserais pas. Ça arrive à tout le monde de s’étaler par terre et je vous ai trouvé très gracieux. Une chute digne de votre rang.
KARMA, OUAIS !
– Tu m’as porté malheur.
– Oh ! Vous m’avez percée à jour ! À mes heures perdues, je suis Elwitch, une sorcière qui lance des sorts plus vite que son ombre.
Mes piques sont toujours aussi inspirées, je les débite avec une rare facilité. Il me dévisage, perplexe, puis regarde son garde du corps.
– Elle te fait rire, Travis ?
– Absolument pas, monsieur.
Du coin de l’œil, je devine un rictus très discret sur le visage de ce dernier, qu’il cache en tendant une main généreuse vers son client pour l’aider à se relever. Une fois debout, le chanteur dépoussière son jogging et reprend sa course. Je soupire et me tourne vers Travis.
– Vous veillez sur lui depuis combien de temps ?
– Six ans.
– Waouh ! Le courage à l’état brut ! Et qui veille sur vous ?
– À peu près tous les saints que je trouve à prier.
J’éclate de rire. Derrière sa carrure et son masque de mercenaire, cet homme cache de l’humour. Je l’aime bien.
– On devrait y aller, il poursuit avec un hochement de tête. Sinon il va nous licencier tous les deux.
– Il me virera la première quand je lui demanderai de prendre la pose entre deux rochers.
Ce merveilleux jogging matinal terminé, nous sommes de retour dans la suite. J’ai obtenu mes photos sans rébellion. Finalement, je me suis inquiétée pour rien, on dirait que mon laïus porte ses fruits. Le temps de formuler cette pensée réconfortante et d’ouvrir la porte de ma chambre, la voilà qui part en fumée. L’espace d’une seconde, je crois m’être trompée de pièce, mais c’est bien mon soutien-gorge qui est pendu à la chaise.
– Qu’est-ce…
Sur mon lit, des pétales de rose rouges forment un immense cœur au centre duquel trône une boîte de chocolats. En forme de cœur, elle aussi. En prime, un parfum masculin flotte dans l’air.
– Tu aimes ?
La voix d’Oxton est si proche de mon oreille que je pousse un cri guttural en opérant un demi-tour. Les mains en appui sur l’encadrement, il prend toute la place.
– C’est un hurlement de joie ? il m’interroge.
– C’est une manie chez vous ? je crache en même temps que mon dernier souffle.
– Les fleurs et le chocolat ? il fait semblant de ne pas comprendre. Non, j’ai surfé sur Internet et je suis tombé sur « dix conseils infaillibles pour séduire une femme ». C’était le numéro 3, il sourit en désignant mon lit.
Ce sourire est machiavélique. Bon sang, il en est toujours à cette histoire de séduction dans le seul but de me faire craquer. Enfin, criser !
– J’ai hésité avec le numéro 6, il continue en frottant sa barbe. Mais c’est encore trop frais entre nous, ça risquait de te faire peur que je me dévoile autant.
– Parce que cette mise en scène-là n’est pas flippante ? Votre odeur est partout !
– Tes joues sont toutes rouges et tes yeux brillent. Je vois que tu es émue.
– Vous êtes à côté de la plaque, arrêtez ça tout de suite. En plus, vous n’aurez pas assez de dix conseils pour parvenir à vos fins !
DOUZE, PEUT-ÊTRE…
Méfie-toi, Rita ! Je peux retenir mon souffle pour te faire perdre connaissance !
– C’est ce qu’on verra, il riposte en se frottant les mains.
Je lui claque la porte au nez et pousse un nouveau cri en y découvrant son portrait épinglé. J’entends son rire résonner de l’autre côté.
– Vous êtes malade ! je siffle en rouvrant la porte.
– Conseil numéro 7. Ou 8, j’ai un doute.
– Cet article est destiné aux psychopathes. Tout ce que vous allez obtenir, c’est une femme habillée en blanc qui…
– En blanc, tu dis ? Comme pour un mariage ?
– Qui vous fera une piqûre dans la fesse tous les jours. Je ne pense qu’à l’asile dans lequel vous allez finir !
– J’ai une grande force mentale.
– C’est ce qu’on verra, j’ironise en repoussant le battant entre nous.
Je verrouille, fonce vers mon lit et rassemble ces fichus pétales. J’ai déjà en horreur ce genre de trucs en temps normal. Qu’est-ce que j’ai fait afin qu’il déploie autant d’énergie pour me pousser à bout ? Je n’ai jamais vu ça, même chez mes clients les plus chiants.
Forcée de rejoindre Miranda qui m’attend en bas, je redescends dans la grande pièce principale. Sur la terrasse, les Unfool boivent leur café. Ça n’a rien d’un dimanche habituel avec une Addison qui renverse les verres d’eau que je laisse inexorablement traîner partout.
– Bordel ! Qui laisse traîner ses verres d’eau partout ?
Ah ! Au temps pour moi, cette partie-là ne varie pas. Asher a quitté ses amis et son coude vient de buter dans l’un d’entre eux. C’est une vilaine manie que je ne parviens pas à contrer. Je bois énormément d’eau, c’est typique de ma maladie, et j’avoue utiliser un nouveau verre quasi systématiquement. Personne n’est parfait.
– Désolée ! Je le cherchais, je ne me souvenais plus où je l’avais laissé.
J’attrape une pile de serviettes en papier et accours dans sa direction pour éponger la flaque à ses pieds.
– Y’en a deux autres là-bas, il me juge en désignant des endroits improbables.
– Vous avez l’œil, je tente de lui sourire. J’oublie toujours où je les pose.
– Ça me dégoûte.
Son visage écœuré me jauge, puis il disparaît à l’étage. C’est juste un verre d’eau ! Ou peut-être quatre ou cinq, mais rien à voir avec un vieux pansement émanant d’une plaie purulente. Il est vraiment spécial.
– Elvis ! me hèle Miranda depuis le canapé sur lequel elle s’est installée pour travailler.
J’essuie rapidement les dernières gouttes, balance les serviettes détrempées dans une poubelle et rejoins l’attachée de presse. Je repousse un coussin et m’assieds à sa gauche.
– Oui ?
– Cette photo enflamme la toile, elle soupire en appuyant sur le côté de son ventre. Dire que je devrais être en congé, à m’empiffrer de crèmes glacées ! Enfoiré de Gregory !
Elle me montre l’écran de son ordinateur, j’évalue avec horreur l’impact croissant de cette connerie made in Oxton Briggs. Nous n’avons pas eu l’occasion d’en parler, elle et moi, elle a été aux abonnés absents toute la journée d’hier, et moi, j’ai préféré m’occuper des images capturées au drone pour reporter l’inévitable.
– Cet idiot a pris la photo sans me laisser le temps de l’assommer et je ne pensais pas qu’il la balancerait sur Internet !
– Je le sais, Elvis. Même si je te côtoie depuis à peine quarante-huit heures, j’ai perçu que ça ne te ressemblait pas. Et la rencontre VIP à laquelle j’ai assisté ensuite a fini de me convaincre. Bon, je t’avais dit de ne rien organiser de tel, mais il l’avait bien mérité.
Elle lève le nez de son PC et m’adresse un sourire complice.
– Mélanie et Roxana, tu les as choisies, hein ?
– Nooon… C’était un tirage au sort des plus classiques ! On appelle ça le karmasard… je murmure d’une petite voix qui ne la dupe pas.
– Ce fut un si beau spectacle ! J’avais envie de le brûler vif au moment où ces filles sont entrées, j’ai même cru accoucher de nerfs. Elles ont illuminé ma soirée ; au détriment de mes tympans, certes. Cela dit, je me dois de te mettre en garde, je ne suis pas certaine que ça lui serve de leçon.
– Il me fait courir chaque matin pour me le rappeler, je réponds. Il est comme ça avec tout le monde ou c’est un privilège qu’il m’octroie ?
Elle tord sa bouche et tripote le tissu tendu de son débardeur.
– Je connais Oxton depuis très longtemps. Il était déjà porté aux nues et adulé quand j’ai commencé à bosser pour lui, même s’il est vachement plus aimé depuis que je suis à son service…
– Bien sûr, je pouffe.
– Mais il avait conservé une espèce de recul appréciable et sain.
Elle l’observe à travers la baie vitrée, en poussant un soupir inquiet.
– Depuis quelque temps, il est plongé dans un brouillard négatif et je ne saisis pas pourquoi. Rien n’a changé, il compose toujours, je perçois le plaisir qu’il prend sur scène… Mais il est constamment sur la défensive, c’est incompréhensible.
Son analyse fait naître en moi une sorte d’apaisement. Il n’est peut-être pas si loin de ce que j’imaginais, finalement. S’il est dans une période difficile, ça pourrait expliquer certaines choses.
– Et s’il était juste fatigué ?
TU LUI CHERCHES DES EXCUSES, SANS DÉCONNER ?
– J’y ai pensé et je les ai tous les trois obligés à prendre des vacances l’hiver dernier. J’ai aussi poussé Ox à consulter une psy et, résultat des courses, ça n’a provoqué que l’émergence de sa lubie cinématographique. J’aurais jamais dû lui donner du temps pour réfléchir, elle conclut en secouant la tête.
– Tu es contre son projet ? je m’étonne.
Je n’aime pas entendre Miranda dire ça, mais je le garde pour moi.
ON N’AIME PLUS OXTON ! revendique une Rita encore outrée d’avoir dû courir deux fois dans le désert.
– C’est un bon chanteur et un musicien génial. Mais vouloir subitement devenir acteur… On dirait qu’il cherche à résoudre quelque chose et je crains qu’il s’enfonce davantage. Bref, tout ça pour t’expliquer qu’il était déjà tendu avant que tu sois recrutée et qu’il m’a tout l’air de t’avoir choisie comme bouc émissaire de sa frustration.
– Génial, je maugrée en lorgnant la star.
Doté d’antennes ultra-sensibles, il quitte Riley des yeux et croise mon regard à travers la vitre. Il le soutient plusieurs secondes, avant de m’envoyer un baiser. Je secoue la tête et me détourne.
– Pour en revenir à cette photo de merde, reprend Miranda, il faut qu’on réagisse sans attendre. J’ai reçu un paquet de demandes d’interview. Je n’ai pas le temps pour ça, sans compter que ce n’est pas le bon moment pour que les nanas qui bavent sur lui le croient en couple.
– Ne m’en parle pas. Ce nouveau profil devait me servir à faire monter la tension, puis à le positionner comme l’acteur à côté duquel les studios d’Hollywood seraient passés jusqu’à maintenant. La future lady Gaga, en d’autres mots. Adulé sur scène, salué derrière l’écran. Je dois trouver une parade au plus vite. Si on alimente les ragots, c’est dans une téléréalité qu’on va finir par lui proposer de tourner.
– Je pense que nous devons t’introduire officiellement. J’ai activé mon réseau et les médias nous suivront si nous leur fournissons une info à se mettre sous la dent.
– Tu m’angoisses, là… je l’interromps. Laissons couler, j’ajoute en sachant très bien que c’est impossible.
– Elvis… Oxton ne poste jamais rien et le voilà qui jette un selfie avec une nana devant des millions de disciples. Tu n’es pas dupe, ce genre de chose ne coule pas, ça forme un bouchon visqueux dans le tuyau, ça remonte et inonde la baraque.
Elle fait une pause et gonfle ses joues.
– Ça fait beaucoup parler… Y’a une chose sur laquelle capitaliser et nous devons mettre le doigt dessus.
– Il me tarde de connaître tes idées, mais par pitié, ne me fais rien faire de tape-à-l’œil. Si j’ai choisi ce travail, c’est justement pour rester confortablement cachée derrière mon écran.
– Beaucoup de gens aiment se retrouver sur le devant de la scène, elle me taquine en battant des cils.
– Pas moi. Et pour ta gouverne, mieux vaut que personne ne découvre ma bizarrerie. Tu aurais davantage à rattraper qu’un selfie désastreux.
– Tu aiguises ma curiosité, elle murmure en se frottant les mains. J’ai toujours eu un faible pour les individus atypiques.
– Tu m’en diras tant !
– Et puis, tu t’appelles Elvis, je t’assure que ça claque et reste en mémoire.
– Ouais, ben je préfère me faire oublier !
– Tu saurais pas chanter, par hasard ? J’imagine un duo…
Elle part dans son délire en remuant les mains devant elle comme si elle créait un tableau.
– Je suis la pire chanteuse dans un rayon de dix mille kilomètres, ne gâche pas ton énergie dans cette direction.
– Je vais m’occuper de toi, elle conclut en jouant des sourcils.
– T’es enceinte de combien, exactement ? Juste pour savoir si j’ai le droit de souhaiter que tu accouches très bientôt.
– Désolée, il me reste encore deux mois et demi avant la délivrance !
– Déception.
Une de plus.
– Bon, j’ai du contenu à créer. Plus vite j’aurai ajouté un millier de photos au compte de M. Briggs, plus vite la mienne sera oubliée.
Je vais chercher mes affaires dans ma chambre et reviens m’installer dans le salon, un peu à l’écart. Je dispose sur la table tout ce dont j’ai besoin pour officier, enfile mes écouteurs et me plonge dans l’univers merveilleux des Unfool. Comme je viens de le dire à Miranda, je dois me dépêcher de multiplier les publications pour que notre selfie ne soit plus aussi visible. Bon sang, il y a beaucoup trop de likes et de commentaires ! Mais le deuxième post sur le compte du chanteur ne peut pas être créé à la va-vite. Puisqu’il veut se démarquer des Unfool, j’écarte directement les clichés que je peux avoir de lui avec Riley ou Asher. Je préfère aussi éviter tout lien avec la musique. Les photos des concerts seront réservées au compte du groupe. Je réfléchis un moment à la meilleure solution. Il me faut quelque chose qui suscite la curiosité tout en dévoilant Oxton plus qu’il ne l’a fait jusque-là. OK, je sais !
J’ouvre mon logiciel de montage vidéo et récupère les images capturées grâce au drone. Sur fond de musique intrigante, je crée une capsule qui montre Oxton en train de courir. Après un gros plan sur ses foulées, puis un arrêt sur son air pensif alors qu’il scrute l’horizon, il devient de plus en plus petit à l’écran, pour finir par se perdre au milieu de la terre ocre du désert. Après quoi court-il ? À quoi pense-t-il ? Voilà la question que tout le monde va se poser. Parfait !
Satisfaite de mon montage, je le mets en ligne aussitôt, puis bifurque sur le compte du groupe. Il n’y a pas une grande régularité dans les publications, et objectivement, si le rendu est loin d’être catastrophique, il fait preuve d’un amateurisme qui ne rend pas justice aux Unfool. La forme est trop scolaire et le fond, inconsistant. Je ne m’étonne d’ailleurs qu’à présent de ne pas avoir effectué de transition avec celui qui tenait les comptes avant moi. S’est-il fait renvoyer, lui aussi ?
– Au fait, Miranda, qui alimentait les réseaux avant mon arrivée ? je me renseigne auprès de l’attachée de presse.
– Asher.
– Sérieux ?
– Pourquoi ça t’interloque autant ?
– Eh bien… Difficile à dire.
– Tu sais, Ash est plus…
Son regard dérive quelque part durant plusieurs secondes, puis elle cligne des paupières en se raclant la gorge.
– Tu devrais échanger avec lui à ce sujet, je suis certaine que ça pourrait t’être utile.
– Tu rigoles ? Il se comporte avec moi comme si j’avais un zona géant ultra-contagieux, il n’acceptera jamais !
– Never say never 1, Elvis !
– C’est pas le titre d’une de leurs chansons ?
– Ma préférée, elle conclut avec un clin d’œil.
1. Ne jamais dire jamais.
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