Fan Squad (French Edition)
21 - Oxton
21
OXTON
J’aurais dû prendre l’escalier. Pousser quelqu’un dans
l’ascenseur ne sert à rien.
Cette nana est une vraie plaie ! Je l’ai ignorée durant le trajet du retour, puis au déjeuner. Maintenant, seul dans l’ascenseur de l’hôtel, je n’arrive toujours pas à me l’enlever de la tête, même après une heure de musculation intensive. Elle a été embauchée depuis moins d’une semaine, mais elle excelle à déjouer mes plans, me surprend quand je pense être sûr de moi et s’emploie à mettre le doigt sur ce que je préfère garder enfoui. Le plus dingue, c’est qu’elle a l’air de faire tout ça très naturellement. D’abord son intrusion dans l’Ultra Arena, puis son attaque de fans et maintenant son aptitude à courir dans le désert sans défaillir. Sans compter ses reparties bien senties. Quand est-ce que j’aurai le dernier mot ? Elle m’exaspère autant qu’elle m’intrigue, au point que j’en viens à la détester une heure sur deux. Elle est intelligente, spontanée, piquante, ce qui me rend encore plus incertain de ce qu’elle m’inspire.
Habituellement, je vois clair dans le jeu des autres. Je suis dans un mauvais trip en ce moment, y’a pas à dire ! D’abord mes rêves de cinéma qui se révèlent ardus à atteindre, et maintenant cette fille qui me résiste à sa manière. Ça me donne envie de la pousser dans ses retranchements, de fissurer la façade blindée qu’elle renvoie continuellement. Un nombre incalculable de gens gravitent autour de moi, pourquoi Elvis se démarque de cette façon ? J’en ai ras le bol de me sentir aussi vulnérable depuis des mois.
– Mec, tu es une star internationale adulée de tous que rien n’atteint ! je profère à l’attention de mon reflet dans le miroir.
– Vous vous répétez ça tous les matins ?
Tellement accaparé par mes pensées, je n’ai pas entendu les portes s’ouvrir ni aperçu Elvis derrière moi. La bouche tordue par un rire qu’elle essaie de retenir, elle pince son menton pour donner le change.
– Qu’est-ce que tu fais dans mon ascenseur ? je rétorque sans me retourner.
– Je suis consciente que les gens comme moi prennent l’escalier pour laisser aux gens comme vous l’usage de l’ascenseur, mais j’ai naïvement songé pouvoir braver les règles sans être prise en flagrant délit.
Elle reste plantée là, si bien que les portes ne font que s’ouvrir et se refermer.
– T’attends quoi pour entrer ?
– Je peux ? Vraiment ? Merci, ô grande star internationale adulée de tous !
Garce ! Une jolie garce par-dessus le marché.
– Pas de tous, apparemment, je pointe en la couvrant d’un regard entendu.
Cette facette d’elle aussi aiguise mon intérêt. Elle me traite comme un type banal et, loin de me vexer, ça démultiplie mon envie de la faire vaciller.
Alors qu’elle se cale dans le coin opposé de la cabine, je me tourne vers elle et lui adresse un clin d’œil. Elle se racle la gorge. Est-ce que ça fonctionne ?
– Dis-moi, Elvis…
– Dites-moi, monsieur Briggs… elle entame en même temps.
– Honneur aux dames.
– J’ai pensé à quelque chose concernant les fans de votre groupe. Ils sont nombreux, c’est indéniable, mais je trouve leur engagement assez limité.
– C’est-à-dire ?
– Ils sont là, mais ils n’interagissent pas suffisamment avec vous. Du coup, je me demandais si vous seriez d’accord pour qu’on leur crée une identité à eux aussi.
– C’est une passion chez toi ?
– Comment ça ?
– Créer des identités aux autres ?
– C’est une passion chez vous de créer des chansons ?
– Évidemment, c’est mon métier.
– J’aime quand vous faites les questions-réponses, elle conclut. Donc, j’étais en train de vous dire que j’ai imaginé un nom pour votre communauté. La Fan Squad, elle ajoute en se mordant la bouche.
Elle est mignonne quand elle prend cet air penaud. Nous atteignons l’étage de notre suite, elle marche devant moi en attendant ma réponse.
– Et en quoi cette Fan Squad va servir mes intérêts ? je l’interroge sérieusement.
– Ce sont eux qui vont donner de l’ampleur au changement.
– Et moi, dans cette histoire ? À quel moment je prends les commandes de ma vie ?
Mon ton excédé la freine alors qu’elle s’apprêtait à ouvrir la porte.
– Lorsque vous aurez compris pourquoi je suis là et qu’on pourra travailler dans le même sens, je vous assure que vous serez seul maître à bord.
Elle passe la carte magnétique de la suite sur le lecteur et entre. Elle commence à monter l’escalier avant de pivoter vers moi.
– Vous ne m’avez pas répondu. Vous êtes d’accord pour la Fan Squad ?
Oui. J’ai envie de lui dire oui, mais je ne me résous pas encore à lâcher du lest.
– Vas-y, j’m’en fous, fais ce que tu veux.
– On progresse ! Cet entrain me remplit d’amour pour vous.
– C’est le but caché, je rétorque. Te séduire pour faire de toi un membre de cette Fan Squad.
– Me séduire ? Vos outils de séduction sont sans commune mesure. Sincèrement, vous vous y prenez comme un manche.
– Ah oui ? Qu’est-ce que je devrais faire, d’après toi ? je susurre pour la mettre mal à l’aise.
Elle plisse le nez et avale sa salive.
– Je suis community manager, pas love coach. Débrouillez-vous !
– Pardonne-moi, en général je n’ai pas d’efforts à faire dans ce domaine. Ça m’angoisse.
– Alors, concentrez-vous sur le domaine qui m’intéresse et qui devrait être votre priorité.
Elle s’accroche à la rampe comme pour se retenir de sauter à pieds joints sur ma tête.
– Donne-moi un indice, Calloway. Des fleurs ? Du maquillage ? Une robe ?
– Une arbalète et des flèches empoisonnées.
Bizarrement, je l’imagine très bien la manier pour me faire regretter ma provocation. Hors de question de m’arrêter en si bon chemin, cet échange futile vient de m’ouvrir l’appétit.
– Je trouverai bien comment atteindre ton cœur, Elvis.
Mon ironie bute contre l’air qui flotte soudain sur son visage.
– Il y a quelques jours, je vous aurais accordé le bénéfice du doute. Dommage.
Elle m’envoie un sourire crispé avant de s’en aller et je reste trois bonnes minutes à scruter la marche sur laquelle elle se tenait.
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