Fan Squad (French Edition)
2 - Elvis
2
ELVIS
Il n’est jamais trop tard pour apprendre à voler. Genre
maintenant. Saute.
Assise en culotte sur le rebord de ma baignoire, je cherche au fond de moi le noyau sacré de ma motivation. Bredouille, j’inspecte aussi le siphon, sans plus de succès. C’est définitif, je n’ai pas envie d’aller bosser aujourd’hui, mais je ne peux malheureusement pas me permettre le luxe de sécher. Le pire, c’est que mon activité est tout à fait compatible avec un pyjama informe, un plaid et un canapé. Je suis community manager. Je gère les réseaux sociaux de plusieurs marques, d’un basketteur professionnel et de jumelles nonagénaires alors, du moment que j’ai accès à Internet et au moins deux doigts à chaque main, je peux effectuer une grande partie de mon travail n’importe où. Mais c’est sans compter mon patron capricieux, qui exige d’avoir ses troupes à portée de voix.
Pour signifier mon humeur en ce lundi matin, j’enfile un jean délavé et la paire de Converse que je traîne depuis que mes pieds ont arrêté de grandir. Après quatre pulvérisations de shampoing sec et un coup de mascara, je rejoins ma petite cuisine et me poste devant la cafetière. Je la scrute comme si j’étais en mesure de la réparer par la seule force de ma pensée, avant d’abandonner en me servant un verre de jus d’orange.
DÉCIDÉMENT, TU BAISSES VITE LES BRAS, CE MATIN ! raille Rita.
Réglée comme une horloge, je contrôle mon taux de sucre et me rends compte qu’il est encore trop haut pour survivre à cette journée.
PAS ÉTONNANT QUE T’AIES L’ÉNERGIE D’UNE LARVE.
Dès que j’ai effectué mon injection d’insuline, je pénètre dans le salon sur la pointe des pieds. Addi et Ches sont endormis sur le canapé alors, sans faire de bruit, j’attrape mon téléphone, ma batterie externe et mes écouteurs, puis je descends devant mon immeuble.
Ce mois de juin à Los Angeles est particulièrement chaud et je transpire avant même d’avoir grimpé sur mon vélo. Je m’assieds sur la selle avec une flemme de l’enfer, ouvre ma playlist MotivaFion et m’élance sur la route. L’activité physique est conseillée pour les gens comme moi mais, bon sang, ce que j’aimerais m’affaler à l’arrière d’un taxi en me goinfrant de gros beignets. Dommage pour moi, d’une part je n’ai pas les moyens de me déplacer en taxi, d’autre part je suis diabétique. Chienne de vie !
J’attache mon vélo à côté des autres, près de l’entrée de mon boulot, et progresse vers les grandes portes automatiques. L’enseigne « Jones Media Community » occupe la moitié de la façade et, malgré toute ma mauvaise volonté du jour, je dois reconnaître que j’ai de la chance de bosser pour l’une des agences les plus en vue dans le domaine de la notoriété digitale.
En approchant, je m’étonne de remarquer que Tom, le vigile habituel, est accompagné de deux gorilles à l’air sévère. Nous accueillons régulièrement des personnalités qui ont bien compris l’intérêt d’être épaulées par des professionnels de la gestion de leur image, mais l’information de leur venue dans nos locaux circule normalement bien en amont. Là, personne ne m’a prévenue d’une quelconque visite.
D’un hochement de tête, Tom fait signe à ses nouveaux copains que je suis autorisée à entrer. Je lui adresse un regard appuyé en espérant grappiller une petite info, auquel il répond par de gros yeux ronds excités. OK, nous recevons donc un gros bonnet. Peut-être ce mannequin que nous et tous nos concurrents essayons de nous arracher. Après des années à poser en petite tenue, et une grossesse ultra-médiatique ayant bouleversé ses projets d’avenir, madame s’est mis en tête de devenir ambassadrice pour l’Unicef. Le challenge est énorme pour celui qui bossera sur l’évolution de son image, et la somme à la clé, tout aussi colossale. Tous les coups sont donc permis.
Le domaine du social media est un champ de bataille sanglant, Dieu merci j’ai un patron et son armée de peigne-cul pour gérer les compétitions organisées entre agences et signer les contrats. De mon côté, j’ai déjà bien assez de travail pour comprendre les stratégies validées par ma supérieure avec les marques ou les personnalités, réfléchir à des lignes éditoriales qui répondent aux objectifs fixés, et développer des contenus adaptés. Tout ça sans compter les investissements média à mettre en place, dont il faut suivre les retombées au jour le jour pour affiner les campagnes. Voilà comment j’en arrive à chercher ma motivation jusqu’au fond des canalisations de mon appartement le lundi matin. Et oui, devoir me farcir une analyse de trois heures pour découvrir que telle publicité pour des baskets performe mieux auprès des 18-25 ans entre 22 heures et minuit qu’entre 14 heures et 16 heures n’est pas la partie de mon job qui me passionne le plus.
Je pénètre dans le hall, salue les deux réceptionnistes, et entre dans l’ascenseur bondé. Pas d’effervescence cette fois, le secret est donc bien gardé. Une chose est sûre, j’en saurai plus dès que j’aurai mis un orteil dans le bureau de mon amie Sarah. Rien ne lui échappe.
Je traverse l’open space où se situe mon espace de travail. Tout au fond, dans une pièce vitrée, Sarah est en pleine visioconférence. Avec son statut de social media manager, elle bénéficie de son propre bureau. Celui d’à côté va bientôt se libérer, je croise les doigts très fort pour obtenir cette promotion. Dès qu’elle m’aperçoit, elle agite une main pressante pour me dire de venir. Je pose mes affaires sur ma chaise et me dirige vers elle. Au moment où ma semelle foule la moquette de son antre, elle referme son ordinateur et m’ordonne silencieusement de fermer la porte derrière moi.
– Tu interromps ta réunion comme ça ?
– Ils sont en boucle sur le même sujet depuis vingt minutes, j’en peux plus. Et puis, je te signale que je t’attends. J’étais à deux doigts de venir te chercher chez toi !
Elle se penche au-dessus de son bureau et m’observe des pieds à la tête.
– J’aurais dû, tout compte fait, elle ajoute en grimaçant. C’est quoi, cette tenue ? T’as tes règles ?
– Je ne vois pas bien le rapport.
– C’est un jean menstruel, elle m’assène avec sérieux. La seule raison de porter ce genre de fringue est d’avoir les ovaires en guerre.
– Est-ce qu’on peut changer de registre et passer directement à ce que tu trépignes de me raconter ? Il y a un lien avec les deux golgoths qui montent la garde en bas ?
– Oui, elle souffle avec une lueur flippante dans les yeux.
Cette fille est habitée.
– Nous sommes sur le point de décrocher un contrat énorme, Vi. Énorme, elle insiste. Le leader d’un groupe de musique qui souhaite entamer une carrière au cinéma.
– Un changement de trajectoire ? Intéressant !
– Ses fans ne sont pas au courant, c’est un exploit que rien n’ait encore fuité ! D’autant qu’il a déjà un agent censé lui dénicher des contrats côté acting. Mais pour l’instant, c’est le calme plat. Les producteurs ne sont carrément pas chauds pour lui donner sa chance. C’est là qu’on entre en action : on doit faire évoluer son image pour que son arrivée à l’écran devienne incontournable. Celui qui sera en charge de ce dossier devra d’abord gérer la partie musique, puis aller chercher un nouveau public, et basculer ensuite sur la partie cinéma. Sans compter que tout est à faire, monsieur n’a même pas de compte perso sur les réseaux sociaux. Une page blanche sur laquelle on peut s’éclater !
– Ça donne envie.
– Ça donne surtout une place de choix pour obtenir le bureau juste à côté !
– D’accord. Et c’est quel artiste ? je me renseigne, intéressée.
– Rien de moins que le chanteur des Unfool.
Mon cerveau se retourne sur lui-même et reste tétanisé. Coincée en dessous, Rita étouffe. Sarah continue à déblatérer mais je ne l’entends plus. Qu’est-ce qu’elle a dit ?
UNF… UNFOO…
– Tramfgrocharz…
– Excuse-moi ? elle s’interrompt en arquant un sourcil.
J’avale ma salive et tente un reboot neurologique.
– Qui ça ? j’articule.
– Le leader des Unfool, elle répète en insistant sur les deux syllabes. Ils sont arrivés tôt ce matin. Tu aurais dû voir les gens courir partout, c’était très divertissant.
À nouveau, mes neurones convulsent.
– Ils sont ici ?
– Oui.
– Non.
– Si ! D’ailleurs, je…
– Oh ! Merde ! je l’interromps malgré moi.
– Quoi ?
Une alarme retentit sous mon crâne. Fuir ! Tout de suite ! Je regarde autour de moi en réfléchissant à toute vitesse. J’ai une manie singulière chaque fois que je suis dans un bâtiment, qui consiste à repérer les issues de secours, y compris les plus improbables, dans le cas où je devrais prendre mes jambes à mon cou. Par exemple, j’ai déjà visualisé la meilleure manière de sortir de mon étage sans franchir la porte. En l’occurrence, option 1 : passer par la fenêtre, sauter sur le convecteur de la clim, longer la façade jusqu’au rebord à droite, glisser le long de la gouttière et me réceptionner sur la rambarde de l’étage du dessous. Option 2 : les types qui lavent les vitres sont là, je me réfugie sur leur nacelle et les supplie de me redescendre au sol, quitte à leur montrer mon soutien-gorge.
FONCE ! hurle Rita dans mon crâne.
– Vi ! crie ma collègue en comprenant que je suis en lutte avec mon cerveau bizarre. Écoute ma voix et reviens sur Terre. J’allais te dire que…
– Le conduit d’aération, je réponds en levant la tête vers le plafond.
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– Les laveurs de vitres ne sont pas là et il y a trop de vent pour longer la façade, je récite sans prêter attention aux sourcils froncés de Sarah.
– Hein ? J’ai l’impression que tu organises un plan d’évacuation, mais je ne saisis pas la raison.
– Pousse ton ordinateur, je rétorque en commençant à grimper sur son bureau pour atteindre le plafond.
– Descends de là, espèce de tarée !
Elle me frappe le genou avec son agenda, m’obligeant à sauter en arrière.
– Qu’est-ce qui te prend ? elle s’agace.
– Pas question de les croiser !
– Les Unfool ? Pourquoi ? Tu les connais ?
– Oui ! Enfin, non. Je dois y aller.
– Quand t’auras fini ta crise, tu m’expliqueras, mais pour l’instant, relax ! Ils sont en salle de réunion avec Davenport depuis un moment déjà. Ils ne vont pas faire une visite guidée du bureau.
– Peut-être que si. Peut-être que l’un d’eux aura envie de faire pipi et qu’il va se tromper de couloir, tourner dans la mauvaise aile, pousser la mauvaise porte et atterrir ici. Je vais le regarder, il va me regarder, il va me demander où sont les toilettes et je vais continuer à le dévisager.
– Dans ce cas, va t’enfermer dans les toilettes pour femmes.
– Bonne idée !
– Je plaisantais, elle lance alors que je m’échappe déjà. Elvis !
Je me mets à courir, hésite à faire un roulé-boulé sur la moquette en traversant l’open space et prends un virage serré devant le bureau de David.
– Salut El…
J’agite les bras pour qu’il la ferme et, une minute plus tard, je déboule dans les WC, hors d’haleine. Je m’enferme dans la cabine du fond, claque le battant de la cuvette et tombe assise dessus, essoufflée et en sueur.
Ils sont là. Les Unfool sont là ! Quelque part, dans le même immeuble que moi.
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