Fan Squad (French Edition)

C. S. Quill · Chapitre 6 sur 57

Pages du PDF

Fan Squad (French Edition)

5 - Elvis

5

 

 

ELVIS

 

Puisse le sort vous être favorable.

 

« Mlle Calloway est embauchée. » Mlle Calloway. Oxton Briggs vient de prononcer mon nom. Oxton Briggs vient de valider le fait que je deviens officiellement leur community manager. Non, non, non !

PAS DE KATNISS EVERDEEN 1 EN VUE POUR SE PORTER VOLONTAIRE À TA PLACE ! DÉSOLÉE.

En quelques heures, je suis passée de ma petite salle de bains sans fenêtre à une salle de réunion occupée par les Unfool. D’une absence d’envie de bosser à une absence d’envie d’exister. Pire, je viens de passer d’une vie tranquille à un ouragan. L’ouragan Unfool. Ça pourrait presque en jeter si ça n’impliquait pas autant d’emmerdes.

Les trois musiciens sont assis à quelques mètres de moi, mais il m’est impossible de poser les yeux sur eux. Mon regard reste collé à la super-glu à mon patron. Je découvre la forme bizarre de son oreille gauche.

EST-CE QUE CELLE DE DROITE EST AUSSI ÉTRANGEMENT IMPLANTÉE ?

Stop ! Il faut que je me concentre !

Rita est au taquet, elle parle à toute vitesse dans mon esprit et je redouble d’attention pour ne pas dire à voix haute ce que je lui réponds.

DIS NON, VI ! DIS NON !

J’aimerais bien, mais je ne peux pas. Pour une raison très simple : si je refuse, je perds mon job ; si je perds mon job, je perds mon salaire ; si je perds mon salaire, je meurs. Ça semble extrême, mais ça ne l’est pas puisque travailler me sert à financer mon insuline.

TANT PIS, MEURS !

Après tout, pourquoi pas ? Si je n’existe plus, je ne travaillerai pas pour les Unfool ! Merde, je panique et divague complètement.

PAS LES UNFOOL, VI !

– Oui, je sais !

Cela m’échappe pile au moment où Davenport vient de me parler. Je n’ai pas écouté un traître mot de ce qu’il a dit mais vu son air interloqué, ce n’était pas la réponse attendue.

TU CRAINS, VI !

Oh ! Mais ferme-la, Rita !

Il me faut de l’eau pour noyer mon double hystérique, alors j’attrape le premier verre à portée et le descends. Il me semble percevoir un gargouillis étranglé quelque part, j’imagine que j’ai atteint mon but. Adieu Rita !

– Bon, puisqu’on est d’accord, on va y aller, j’entends sa voix lancer.

Non, on n’est pas d’accord ! Mais oui, allez-vous-en !

Leurs chaises raclent le sol. Le bruit qu’elles produisent est très vite remplacé par celui de leurs pas. Je me rends alors compte que pour atteindre la sortie, ils vont devoir passer à côté de moi. Missile en approche !

Je répète, missile en approche ! Avoid 2 ! Avoid !

– Kass, on te laisse gérer la paperasse, on doit passer chez Blake. On se retrouve plus tard.

Entendre la voix d’Oxton Briggs encore plus proche est une épreuve.

– À quoi tu joues, Ox ? murmure le manager d’un ton énervé.

– Bienvenue dans l’aventure, mademoiselle Calloway, termine le chanteur en ignorant totalement la question.

Son timbre ne semble pas très chaleureux.

Baby Shark, doo, doo, doo, doo, doo, doo… Je fredonne mentalement cette chanson du démon en espérant pouvoir m’en tirer sans répondre quelque chose de poli.

Je devine sa main se tendre dans ma direction.

N’Y TOUCHE PAS !

Je dois rester un minimum professionnelle, alors je fais coulisser mes semelles centimètre par centimètre vers mon nouveau client, forçant ma bouche à afficher un sourire avenant. Son regard brun qui me transperce dès que je suis face à lui assèche ma bouche instantanément. L’avantage, c’est que mes lèvres sont comme plâtrées et conservent leur sourire de circonstance. Au secours !

Un halo lumineux semble apparaître autour de ses cheveux et de saintes louanges résonner quelque part. J’ai contemplé son visage un million de fois sur des photos ou des vidéos, mais l’avoir en chair et en os juste là ne me fait pas du tout le même effet. Il s’est écoulé dix ans depuis la dernière fois où je l’ai vu en vrai. Oh ! Merde ! Est-ce qu’il se souvient de moi ? J’espère que non. J’ai pris des centimètres, ma silhouette a changé, mes cheveux ne sont plus entièrement blonds et il a croisé un million de personnes entre-temps.

HEY, CONCENTRE-TOI, IL ATTEND TOUJOURS QUE TU LUI SERRES LA MAIN !

C’est vrai ! Qu’est-ce qu’il m’a dit, déjà ? Bon sang, mes neurones sont tout emmêlés, impossible de me souvenir de ses derniers mots, c’est donc ainsi que je sors la réponse la plus inspirée qui soit.

– D’accord.

– D’accord ?

Et évidemment, plutôt que serrer sa main, je lève les deux pouces en l’air avant de détourner les yeux pour les poser sur Riley Moore. Ce n’est pas la panacée, mais c’est bien moins difficile.

– Elle est d’accord, il lance en filant un coup de coude à son chanteur. J’ai hâte qu’on puisse parler de nouveau de ces fameux objets biodégradables, il ajoute avec un clin d’œil complice.

– Je vois que le courant passe déjà très bien ! exulte Davenport.

Sa jubilation transpire par chacun de ses pores, mais je le couvre d’amour d’interrompre cette conversation.

– Nous allons affiner notre proposition en fonction de nos avancées du jour et je la ferai parvenir à votre manager, il poursuit.

– Faisons ça, valide le fameux manager. Je vous retrouve à la villa, il dit ensuite aux musiciens, et plus particulièrement au chanteur.

 

Un compte à rebours commence dans ma tête à mesure que les Unfool s’éloignent vers la sortie. Trois, Asher Johansson passe l’encadrement. Deux, Riley Moore me fait un petit coucou de la main avant de disparaître à son tour. Un, je ferme les yeux. Zéro, je les rouvre et ils sont tous partis.

– Une magnifique collaboration s’engage aujourd’hui, monsieur Abad, recommence à s’exciter Davenport en tendant sa main au manager.

– J’espère que vous avez les reins solides, jeune fille, répond celui-ci à mon intention. Vous êtes jeune, ces prochains mois vont être intensifs et M. Briggs n’est pas un client comme les autres.

À l’aide !

– Je dois passer quelques coups de fil, il enchaîne sans me laisser le temps de ricaner bêtement. Trent, je vous retrouve dans votre bureau d’ici une dizaine de minutes.

Dès qu’il est sorti à son tour, je tombe – dignement – sur la chaise qu’il vient de quitter. Mes membres sont tout engourdis.

– Suivez-moi, Calloway. Profitons de cet aparté pour discuter rapidement.

Mon répit est de courte durée. Mes jambes tremblent, mais je me remets debout illico et trottine derrière mon boss jusqu’à me poster devant son imposant bureau en acajou de Cuba. Il s’installe sur son siège de dictateur et braque son regard sur moi.

– Je vous retire les dossiers O’Meyer, Havaya et Pumpiz. Je vous laisse les jumelles et Wolinski, qui n’accepteraient jamais quelqu’un d’autre que vous.

– D’accord.

– Votre social media manager sera chargée de vous présenter le dossier en détail quand nous l’aurons validé. Mais si je dois résumer, Oxton Briggs veut devenir la nouvelle coqueluche du cinéma américain. À vous de travailler sa notoriété digitale pour lui faciliter les choses. Pour commencer, vous avez cinq jours pour ingurgiter le plus d’informations possible sur les Unfool et surtout sur leur leader. Cinq jours pour être opérationnelle.

– Aucun problème.

Aucun, oui. J’en sais autant à leur sujet – si ce n’est plus – que leurs propres mères.

– Oh ! Un autre détail, Calloway.

– Oui, monsieur ?

– Je vous demande de ne pas évoquer vos problèmes de santé avec nos clients. Je vous ai présentée comme une employée sur qui on peut compter en toutes circonstances, il n’est pas question que votre diabète vienne entacher cette image parfaite.

Un détail ? Il est sérieux ? Je suis à peu près certaine que cette injonction est illégale et je ne vois pas en quoi mon diabète est un problème.

– C’est un énorme contrat pour la société, il insiste en trifouillant sa cravate en soie. J’attends de vous une attitude exemplaire. Je n’ai pas besoin de vous faire une dissertation sur ce que vous pourrez obtenir si vous m’apportez entière satisfaction sur ce dossier.

Une promotion. Un poste de manager. Une augmentation de salaire me permettant enfin de financer la pompe à insuline qui me changera la vie.

– Bien sûr, monsieur.

– Parfait ! Je vous donne quartier libre cette semaine, pour que vous puissiez vous organiser avant votre départ vendredi matin.

– Pardon ? Vous avez dit mon départ vendredi ? je m’entends répéter d’une voix aiguë.

– C’est ça. Les Unfool sont en pleine tournée et donnent un concert à Vegas vendredi soir.

Ça, je le sais, mais ça ne me dit pas pourquoi mon patron évoque mon départ. Enfin si, une horrible idée tourne soudain en boucle dans ma tête, mais ça ne peut pas être ça.

– Je ne suis pas sûre de saisir. Vous insinuez que je dois me joindre à eux à Las Vegas ?

– Vegas et toutes les dates qui suivront. Il leur reste un mois et demi de tournée durant lequel vous serez comme leur ombre. À l’issue de ces six semaines, vous serez de retour à L.A. et vous vous concentrerez sur Oxton Briggs et sa nouvelle lubie cinématographique.

– Mais enfin je ne… je ne… ne peux pas les accompagner, je bafouille lamentablement.

– Oh que si ! Vous le pouvez, vu le bonus non négligeable que vous allez empocher.

Je reste muette, la bouche ouverte, parlementant avec moi-même sur le montant que ce bonus non négligeable devrait atteindre pour faire taire mon refus épidermique de suivre le groupe. Non, c’est non. Même toute la fortune de Jeff Bezos ne suffirait pas !

– Un mois, Calloway ! Ce n’est pas la mer à boire, reprend Davenport. Vous allez descendre dans les meilleurs hôtels du pays, tous frais payés, vous assisterez à des festivals qui sont à guichets fermés depuis une éternité…

– Qui va nourrir mon chat ? je l’interromps sans réfléchir.

Il tique un quart de seconde, plisse les yeux, puis ouvre un tiroir derrière lui. Il feuillette les dossiers suspendus, avant d’en extraire une pochette sur laquelle figure mon portrait. Je ne suis définitivement pas photogénique. Il farfouille à l’intérieur et en sort une double feuille que je reconnais au premier coup d’œil.

– Vous n’avez pas de chat, il rétorque en pointant une ligne sur le document.

Rha ! Foutu questionnaire annuel que j’ai rempli la semaine dernière. Je me suis toujours demandé ce que ces petites questions anodines disséminées parmi d’autres plus utiles pouvaient bien lui apporter. J’ai ma réponse. Note à moi-même : à l’avenir, mentir sans scrupule quand on me demandera si je détiens un animal de compagnie.

– Qui va nourrir ma colocataire aveugle ? je l’interroge aussi sec.

Cette fois, je ne mens pas. Mais j’aurais dû commencer par là, parce qu’il ne me croit pas une seconde. Il cligne des yeux, quitte son trône pour venir poser ses fesses sur son bureau, tout près de moi, et s’éclaircit la voix.

– Je comprends ce qui vous arrive, il reprend alors en me couvant d’une œillade bienveillante qui ne lui ressemble pas. C’est inattendu et précipité, ça met beaucoup de pression sur vos jeunes épaules, avec à la clé un enjeu extraordinaire.

Oui, un enjeu de taille : conserver ma santé mentale déjà aléatoire. Sa sympathie me donne un regain d’espoir.

– Mais je crois que nous nous sommes mal compris : je ne vous laisse pas le choix. Si vous refusez cette mission, vous pouvez aller chercher vos affaires et quitter cette société pour de bon.

Vlan ! Au temps pour moi, adieu espoir, je bats en retraite. Son sourire satisfait quand il comprend que je capitule me donne envie de lui briser les dents.

– Rendez-moi riche, Calloway, il conclut en serrant un poing vainqueur.

J’imite son geste en forçant mon air convaincu. Quelqu’un frappe à la porte au même moment.

– Entrez !

Le manager des Unfool s’engage dans la pièce et s’installe sur le siège voisin du mien.

– Désolé pour l’attente, j’étais en train de finaliser l’organisation du showcase de demain soir à Los Angeles. J’ai conscience que c’est à la dernière minute, mais pensez-vous pouvoir être présente ?

– Bien entendu !

La question m’était adressée, mais c’est Davenport qui a répondu pour moi.

– Aucun problème, j’approuve avec un sourire forcé. C’est à quel endroit ?

– Le Ang’Hell. C’est là que le groupe a fait sa première scène avant que leur notoriété explose.

Ma salive passe de travers. Je connais très bien ce bar et… c’est une catastrophe !

– Vous prendrez vos marques dans un contexte plus calme que ce qui vous attend à Vegas vendredi soir, il poursuit sans se douter que je suis au bord de l’évanouissement.

J’acquiesce en scrutant l’affreux bibelot posé sur le bureau de mon patron. Il semble très contondant, j’ai une furieuse envie de me jeter dessus tête la première pour mettre fin à mes jours.

– Vous pouvez disposer, mademoiselle Calloway, me dit Davenport en se saisissant du fameux bibelot comme s’il pensait que j’allais partir avec. Vous pourrez m’adresser vos éventuelles propositions sur le dossier par mail.

Éventuelles ? Qu’est-ce qu’il croit ? C’est mon boulot de faire des propositions !

– Très bien.

Je les salue et sors enfin du bureau. Une fois la porte fermée, j’y pose mon front et ouvre la bouche dans un hurlement silencieux.

1. Héroïne de la saga Hunger Games, de Suzanne Collins. Katniss se porte volontaire à la place

de sa sœur pour participer au jeu meurtrier organisé chaque année par le gouvernement.

2. Éviter (en anglais).

 

OceanofPDF.com