Fan Squad (French Edition)
3 - Elvis
3
ELVIS
Qui l’eût cru ? Les caleçons biodégradables nuisent
gravement à la santé.
Cinquante-deux minutes. Je me terre dans ma cachette depuis cinquante-deux minutes, attentive au moindre bruit. Assise sur la cuvette fermée, je ne me résous pas à quitter cet endroit, alors même que les cloisons semblent se rapprocher de moi. Je panique et ce n’est pas bon. Ni pour mon diabète, parce que le stress fait augmenter le taux de sucre dans le sang, ni pour l’espèce humaine qui n’a jamais vraiment su par quel bout me prendre quand je déraille.
– Respire… je me murmure en gonflant la poitrine, avant qu’un bruit sous mes fesses me fasse sursauter.
C’est pas vrai ! Chaque fois que cette foutue chasse d’eau à capteur de présence se déclenche, je fais un bond comme si le type bizarre du troisième était en train de remonter la canalisation. Sans compter que j’ai dû à moi seule assécher la nappe phréatique la plus proche.
– Relaxation, paix, amour… je récite en tentant une position de yogi sur mon trône.
Mon téléphone étant resté avec mes affaires sur ma chaise de bureau, j’ai techniquement atteint un record de déconnexion. Les conséquences pourraient être désastreuses, pourtant une source de stress mille fois plus importante focalise toute mon attention. Tant pis, je bosserai toute la nuit si
besoin pour rattraper mon retard. Je vendrai même mon âme aux Gafa 1 s’il le faut, mais je ne peux pas sortir d’ici tant que je ne suis pas absolument certaine que les Unfool sont partis. Rien que penser au nom du groupe relance la course folle de mon cœur. Pourquoi ? Parce que je les adule. Logiquement, je devrais être la première à quadriller le bâtiment pour avoir une chance de croiser leur route mais ce n’est pas comme ça que mon esprit fonctionne. Il a besoin d’une barrière avec la réalité, et ça depuis toujours.
Je reprends mes exercices de respiration lorsque j’entends une porte grincer et des bruits de talons résonner sur le carrelage. À moins que l’un des musiciens aime déambuler dans les toilettes pour femmes, chaussé d’escarpins, je n’ai rien à craindre.
– Sors de ton trou, Calloway ! m’ordonne Sarah en tambourinant contre le battant. J’arrive pas à croire que tu sois là-dedans depuis une heure.
– Ils sont partis ?
– Je suis habituée à tes frasques, mais là, tu commences à me faire peur. Dis-moi que t’es pas sous le joug d’une ordonnance restrictive les concernant.
– Bien sûr que non !
– Alors à quoi tu joues ? Je ne sais pas si tu as surdosé ton insuline ou si tu es juste possédée, ce que je sais, par contre, c’est que le boss te cherche partout.
– Le boss ? Genre, le boss ? je répète en insistant sur sa fonction. Pourquoi le boss ?
– Si tu prononces encore ce mot, je défonce la porte et je te noie.
Merde, il a dû se rendre compte que je n’étais pas à mon poste.
– Bouge tes fesses et fonce dans son antre.
– Est-ce que ça peut attendre, disons cinquante-neuf minutes de plus ? je tente en regardant ma montre.
– À ton avis ?
Je déroule du papier toilette, m’essuie le front avec et me remets debout.
– Ils sont partis ? je répète, une main sur le verrou.
– Oui.
– T’es sûre ?
– Sors d’ici, bordel ! elle beugle soudain.
– OK.
Je déverrouille la porte et la rejoins devant les lavabos. J’attrape le rebord de l’un d’entre eux et prends une grande inspiration. Je capte le regard suspicieux de ma manager dans le reflet du miroir. Heureusement qu’on était amies avant sa promotion et qu’elle est accoutumée à mes troubles du comportement.
– Tu peux m’expliquer pourquoi un groupe de musique te met dans un état pareil ? Je connais certaines de tes pathologies psychiatriques, mais je ne te savais pas un tel côté groupie.
Je suis une groupie. Mon prénom pourrait être associé à ce mot dans le dictionnaire. Les Unfool sont la seule addiction que je m’autorise.
– Ce n’est pas n’importe quel groupe, je soupire en me mouillant la nuque. Je les écoute depuis que j’ai 14 ans, j’en ai dix de plus et ils ont une certaine… importance.
C’est horriblement résumé, mais Sarah ne connaît pas tous les détails de mon enfance. Les Unfool sont… Putain de merde !
– Ah ! elle lâche alors.
Je n’aime pas ce « Ah ! ». Ni l’inspiration qu’elle prend ensuite. Et encore moins la façon dont elle avale sa salive.
– Qu’est-ce qu’il y a ? je l’interroge en braquant un regard méfiant sur elle.
– Rien.
– T’as l’air coupable.
– Pas du tout, j’ai simplement un air qui fait « Ah ! ».
– Non. Tu faisais la même tête quand tu as oublié de nourrir le chat de ta voisine et qu’il est m…
Elle plaque sa paume sur ma bouche. Rectification : elle me gifle la bouche.
– Chut ! Il s’est échappé par la fenêtre et n’est jamais revenu. Qu’est-ce que tu racontes ? Maintenant, dehors ! Si tu continues à rôder ici, tu vas te faire virer. Ou pire, je te redonne ce client que tu détestes et que j’ai refilé à Dalinda au nom de notre amitié…
Il faudrait qu’elle revoie l’ordre de ses priorités ! résonne une voix dans ma tête. Et cette fois, ça n’a rien à voir avec Rita, mais plutôt avec Addi qui m’a forcée à regarder Harry Potter en boucle pendant des mois. Cela n’en reste pas moins un coup bas.
– Je me rends.
Elle me tire par le bras, puis me pousse sans ménagement dans le couloir.
– Ressaisis-toi et file chez Davenport. Tout de suite.
Aussitôt dit, elle fonce dans la direction opposée.
– Hey ! T’es certaine de ne pas savoir pourquoi il demande à me recevoir ?
– Certaine, elle crie sans se retourner.
Puis elle s’évapore, et moi, je traverse les couloirs en réitérant le même scénario qu’à l’aller.
De plus en plus habile en déplacements furtifs, j’arrive dans l’aile du grand chef et fais sursauter son assistante en apparaissant comme un diable devant son comptoir.
– Nom de Dieu ! Vous jouez à quoi ? elle s’écrie en portant une main manucurée à son cœur.
– M. Davenport m’a fait demander.
– Je n’ai rien compris, pourquoi chuchotez-vous ?
– M. Davenport m’a fait demander, je répète un peu plus fort.
– Votre nom ?
– Calloway.
– Oh ! Oui, allez-y.
– Merci.
Je commence à m’engager dans le couloir menant à son bureau, quand son assistante me hèle :
– Stop ! Il est dans la salle de réunion.
Je me fige et déglutis.
– Non.
– Pardon ? elle s’étonne.
Je lui jette un coup d’œil affolé par-dessus mon épaule.
– Pas la salle de réunion ?
– Si.
– Non.
– Est-ce que vous prenez de la drogue ?
CERTAINEMENT PAS !
– Il est seul ?
Elle scanne les alentours, avant de mimer une Fermeture Éclair le long de sa bouche vermeille. Le ciel me tombe sur la tête. Sarah m’a dit que les Unfool étaient partis mais je commence à comprendre qu’elle m’a menti. Ça n’a aucun sens ! Pourquoi moi ?
– Non, je souffle.
– Si ! elle répète en laissant cette fois apparaître une émotion.
Elle toussote et se recompose un masque sérieux.
– Trêve de bavardages, tout le monde vous attend.
Il me semble l’entendre ajouter un « petite veinarde », qui me donne envie de lui jeter ma chaussure au visage. En parlant de chaussures, il a fallu que j’enfile mes Converse de la rébellion aujourd’hui…
Je repars en marche arrière et me penche pour apercevoir la salle de réunion. Trois filles font des allées et venues le long du mur vitré, dont les rideaux ont été tirés. Non, non, non ! Nos célébrités du jour sont encore là, aucun doute. Pourquoi est-ce que je suis convoquée ? C’est impossible qu’on me confie ce genre de contrat réservé aux employés beaucoup plus rodés. Attention, j’ai d’excellentes évaluations, mais je ne suis clairement pas assez ancienne pour m’occuper de comptes aussi importants.
VOUS AVEZ ATTEINT LE NIVEAU 9 DE LA PANIQUE.
– Hum, vous savez quoi ? je lance à l’assistante en recommençant à reculer. Dites-lui que je suis partie prendre des photos pour un client moldave.
– Excusez-moi ?
– Un client très riche…
– Mademoiselle Calloway.
– …et qui habite très loin d’ici.
– Vous allez entrer dans cette salle.
– J’apprécie l’invitation mais, bien cordialement, non merci.
– À quel moment l’idée que vous ayez le choix vous a-t-elle traversé l’esprit ?
– Depuis que la notion de libre arbitre a été créée ? je tente avec un petit sourire suppliant dont elle se moque ouvertement.
Je change de stratégie et bombe la poitrine. On se défie du regard, je plisse les yeux, elle plisse les yeux. Au ralenti, je la vois lever son doigt devant elle, puis l’abattre froidement sur l’interphone directement relié à cette foutue salle de réunion.
– Mlle Calloway est là, elle fanfaronne devant mon visage mortifié.
– Ce n’est pas trop tôt ! grésille la voix du boss. Faites-la entrer immédiatement.
– Bien sûr, monsieur. Tout de suite, monsieur.
Garce ! Elle pointe son même doigt de la mort en direction de mon enfer, en affichant un rictus victorieux. Double garce !
OK MA VIEILLE, RESPIRE. TU ES UNE PROFESSIONNELLE, TU VAS AGIR EN TANT QUE TELLE !
J’ai déjà eu affaire à des clients connus, ça ne m’a jamais posé de problème jusqu’à aujourd’hui.
Privée d’options, je marche lentement jusqu’à la porte et, avant de frapper, je ferme les yeux pour me concentrer et préparer mon entrée. Je dois la jouer décontractée. Il s’agit sûrement d’une broutille comme une panne de café… Je rentre, j’écoute, je hoche la tête et je ressors. Simple et efficace. Je détends ma nuque, me racle la gorge et entame quelques essais vocaux.
– Bonjour. Bonjour ! Bonj… C’est nul, je marmonne en lâchant une vive expiration. Bonjour, je répète pour la quatrième fois. Rha ! J’ai l’air d’une hôtesse d’accueil névrosée qu’on a plantée à l’entrée d’une boutique.
– Quel genre de boutique ? j’entends une voix derrière moi.
Je fais un bond d’au moins onze centimètres et me retourne aussi sec. Je n’ai besoin que d’une seconde pour reconnaître celui qui patiente dans mon dos. Riley Moore. Riley Moore, le pianiste des Unfool. Riley Moore, qui vient d’être témoin de mon affreuse tirade.
DIS BONJOUR ET SOURIS ! ordonne Rita.
Hors de question, je préfère fuir ! je rétorque en mon for intérieur.
– Un magasin de caleçons biodégradables, je m’entends répondre d’une voix plate.
OH ! SEIGNEUR ! TU N’AURAIS PAS PU TROUVER PIRE. TU AS RAISON, TAIS-TOI ET FUIS !
Il hausse un sourcil, avant de hocher la tête en retroussant sa lèvre.
– Tu m’en mettras une douzaine de côté, les miens m’irritent le cul.
– Ah oui ?
On se dévisage, et je me demande ce que ma figure reflète vu les plis qui se forment sur le front de… Riley putain de Moore ! On continue à se regarder, du moins, je scrute de toutes mes forces l’espace entre ses yeux. La panique pourrait me faire loucher.
– Est-ce que je dois te montrer ma carte d’identité pour que tu me laisses entrer ? il m’interroge. Non pas que j’en meure d’envie, cette entrevue me tape sur le système, mais Oxton n’a pas le choix.
– Oxton ? j’articule.
Mon timbre idiot a au moins le mérite de cacher mon trouble. Oxton Briggs, le leader. Le chanteur. L’homme de ma vie alternative.
– Waouh ! C’est ultra-vexant, il fait mine de s’offusquer.
Il croit que je ne sais pas de qui il s’agit.
– Non, mais c’est parce qu’en fait, il faut que je…
– Hey, je déconne ! il se marre en me tapant lourdement l’épaule.
Adieu clavicule, on a vécu des trucs très chouettes ensemble.
– Tous ceux que j’ai croisés dans cette boîte ont essayé de me faire un enfant, ce qui te rend soudain exceptionnelle.
Est-ce que je le contredis ? Parce que clairement, de tous ceux qu’il a croisés dans cette boîte comme il dit, je suis à coup sûr leur plus grande fan.
DU COUP, TU ES OK POUR LUI FAIRE UN ENFANT ? NON PAS QUE ÇA ME DÉRANGE, MAIS JE TE PRÉVIENS, NE COMPTE PAS SUR MOI POUR LES COUCHES !
– Hum, d’accord.
QUELLE MAGNIFIQUE RÉPONSE, VI !
Mais je n’étais pas capable de mieux, ne pas dire à voix haute à Rita de la fermer me demandant déjà un effort surhumain.
– Je cherchais les chiottes, je me suis trompé de porte et je suis entré dans le bureau d’une espèce d’hystéro.
– Ah ! J’le savais ! je crie en le pointant du doigt.
J’ai réagi si fort qu’il sursaute. Ça m’a échappé mais, merde, j’en étais sûre. Sarah… Elle va me le payer !
– OK… il se marre en penchant la tête comme s’il faisait face à un drôle d’animal. Tu…
La porte s’ouvre si brusquement dans mon dos que le courant d’air fait voler mes cheveux.
– Calloway ! Vous croyez qu’on n’a que ça à faire ? beugle M. Davenport.
Je suis fait comme un rat.
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