Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Sept

 

Serments de l’instant

Keeler prend une image

Tactiques d’intimidation

 

— S’il vous plaît, restez ensemble, demanda l’itérateur. Personne ne s’éloigne du groupe, et personne ne prend autre chose que des notes écrites sans permission préalable. Est-ce bien compris ?

Tous répondirent oui.

— C’est un véritable privilège. On nous a accordé dix minutes, et cette limite sera strictement respectée.

L’itérateur, nommé Emont, un trentenaire au teint jaunâtre, qui malgré son apparence possédait ce qu’Euphrati Keeler estimait être une voix magnifique, s’arrêta pour donner au groupe un dernier conseil.

— N’oubliez pas que c’est un endroit dangereux. Nous sommes en état de guerre. Faites attention à là où vous marchez.

Il se retourna et les entraîna à sa suite vers l’immense écoutille blindée. Le bruit des machines-outils résonnait autour d’eux. Les commémorateurs n’avaient encore jamais été autorisés à visiter cette partie du vaisseau. La plupart des zones martiales leur étaient fermées, sauf sur permission spéciale. La baie d’embarquement, elle, était en permanence strictement interdite d’accès.

Ils étaient six dans ce groupe. Keeler, un autre imagiste appelé Siman Sark, un peintre du nom de Fransisko Twell, un compositeur de mouvements symphoniques, Tolemew van Krasten, et deux documentalistes, Avrius Carnis et Borodin Flora. Carnis et Flora jacassaient déjà calmement au sujet de leurs « thèmes et approches ».

Tous les commémorateurs avaient enfilé des tenues résistantes en prévision du mauvais temps et portaient des sacs à paquetage. Keeler était à peu près sûre qu’ils s’étaient préparés pour rien. La permission qu’ils attendaient ne leur serait pas donnée. Ils avaient déjà eu de la chance d’arriver aussi loin.

Elle jeta la bretelle de son sac sur son épaule, et passa la sangle de son appareil favori autour de son cou. À l’avant du groupe, Emont s’arrêta devant les deux Luna Wolves en armure complète de garde devant l’écoutille et leur montra ses pièces justificatives.

— Approuvées par l’écuyer, l’entendit-elle prononcer. Dans ses robes beiges, Emont paraissait bien fragile comparé aux deux géants et devait pencher la tête en arrière pour le regarder. Les guerriers de l’Astartes étudièrent la liasse de papiers, se transmirent l’un à l’autre quelques commentaires par une brève série de liaisons radio, puis acceptèrent d’un hochement de tête de les laisser passer.

Le pont d’embarquement (et Keeler dut se remettre à l’esprit qu’il ne s’agissait là que d’un seul de ces ponts, car le vaisseau en possédait six) se composait d’un long tunnel résonnant, dont le volume démesuré dominait les rampes de lancement et les rails qui couraient sur sa longueur. Tout au bout, à cinq cents mètres d’eux, l’espace était visible au travers des vibrations du champ d’intégrité.

Le décor était bruyant. Des instruments martelaient leur cliquetis, les palans de levage grinçaient, les chariots de chargement trépidaient sur les voies. Des trappes claquaient et des réacteurs testés à l’allumage poussaient leurs grondements. Il y avait partout de l’activité : les équipes de pont passaient d’une position à l’autre, les ajusteurs et les artificiers procédaient aux ultimes vérifications, les serviteurs décrochaient les tuyaux des pompes à carburant. Des plateaux de munitions passèrent à la file comme un long chapelet de saucisses. L’air puait l’huile chauffée et les gaz d’échappement.

Six navettes de transport étaient posées devant eux sur leurs trains de roulement. Des appareils lourds capables de supporter le vide, mais assez agiles pour les manœuvres atmosphériques, rangés par lignes de trois, les ailes déployées. Des faucons de chasse attendant de prendre leur envol et de se jeter sur la proie. Leurs coques peintes de blanc arboraient l’icône de la tête de loup et l’œil d’Horus.

— …sont surnommés les oiseaux d’assaut, expliquait l’itérateur en les faisant approcher. La véritable désignation de ce modèle est le Warhawk VI. La plupart des armées expéditionnaires emploient désormais les modèles standardisés Thunderhawk, plus petits, que vous apercevez à notre gauche sur cette aire de stationnement, mais la légion a tenu à garder en service ces anciens appareils qui ont emmené des Luna Wolves à la guerre depuis le début de la Grande Croisade, et même en vérité depuis plus longtemps. Ils furent assemblés sur Terra par le Bloc Yndonésien pour être employés contre les tribus panpacifiques durant les Guerres d’Unification. Douze d’entre eux vont servir à l’opération d’aujourd’hui, six lancés depuis cette baie, six depuis la baie d’embarquement arrière numéro deux.

Keeler leva son appareil et prit rapidement plusieurs clichés des oiseaux d’assaut rangés devant elle. Pour la dernière de ces vues, elle s’accroupit, de façon à obtenir une contre-plongée impressionnante sur l’alignement de leurs ailes.

— J’ai dit aucun enregistrement ! fulmina Emont en s’approchant d’elle d’un pas rapide.

— Je n’ai pas cru que vous étiez sérieux, répondit-elle d’un ton suave. Nous avons dix minutes et je suis imagiste. Qu’est-ce que vous pensiez que j’allais faire ?

Emont parut tout décontenancé. Il s’apprêtait à rétorquer quelque chose quand il remarqua que Carnis et Flora s’étaient éloignés sans s’en apercevoir, accaparés par une de leurs petites divergences de vue.

— Restez avec le groupe ! leur cria-t-il en filant vers eux comme un chien de berger.

— T’as réussi à en faire une bonne ? demanda Sark à Keeler.

— S’il te plaît. Tu sais à qui tu parles, répliqua-t-elle.

Il rit et sortit un de ses propres appareils de son sac.

— J’osais pas trop, mais tu as raison. Qu’est-ce qu’on est venu faire là si on ne peut pas faire notre boulot ?

Il prit à son tour quelques photos. Keeler l’aimait bien. Sark était de bonne compagnie et faisait déjà du travail décent sur Terra. Elle doutait tout de même qu’il parvînt à faire quelque chose de bon ici. Son œil pour la composition était très exercé quand il s’agissait de visages, mais elle-même se trouvait davantage dans son élément.

Les deux documentalistes cernaient à présent Emont et l’assaillaient de questions auxquelles il s’efforçait de répondre. Keeler se demanda où était passée Mersadie. La compétition avait été féroce entre les commémorateurs pour obtenir une de ces six places. Mersadie Oliton avait gagné la sienne grâce à une recommandation de Keeler, et soi-disant celle d’un personnage haut placé de la légion, mais elle ne s’était pas présentée à temps ce matin. Sa place avait été prise à la dernière minute par Borodin Flora.

Ignorant les instructions de l’itérateur, elle s’éloigna du groupe et se mit en quête d’images. L’emblème des Luna Wolves marqué au pochoir sur un volet de freinage levé ; deux serviteurs aux implants lubrifiés, se démenant pour réparer une arrivée défectueuse ; des techniciens hors d’haleine, essuyant la sueur de leurs fronts, près du magasin de munitions qu’ils venaient de charger ; le groin de métal nu d’une arme fixée sous une aile.

— Êtes-vous en train d’essayer de me faire muter ? demanda Emont en rappliquant à sa hauteur.

— Non.

— Je dois vraiment vous demander de bien vouloir revenir avec les autres, madame. Je sais que vous êtes actuellement bien vue par les autorités, mais il y a des limites. Après cet incident à la surface…

— Quel incident ? demanda-t-elle.

— Il y a quelques jours, vous devez sûrement en avoir entendu parler ? — Non.

— Un commémorateur a faussé compagnie aux factionnaires durant une visite en surface et s’est attiré des ennuis. Ça a fait tout un scandale, les grands pontes ont été très importunés. Le premier itérateur a dû faire des pieds et des mains pour empêcher que tout le contingent des commémorateurs présents ne soit suspendu.

— C’était si grave ?

— Je ne connais pas tous les détails. S’il vous plaît, rejoignez le groupe. Faites-le pour moi.

— Je retourne avec les autres. Vous avez une voix tellement charmeuse. Vous pourriez me demander de faire n’importe quoi.

— Continuons la visite. Emont s’était mis à rougir.

Lorsqu’il se retourna, elle prit une autre photo, pour capturer l’image de l’itérateur, tête baissée, sur le fond des équipes en pleine activité et des engins menaçants.

— Itérateur ? l’appela-t-elle. Avons-nous reçu la permission d’accompagner la descente ?

— Je ne pense pas, avoua-t-il tristement. Je suis désolé. On ne m’a rien dit.

Un bruit de fanfare retentit sur tout le vaste pont. Keeler entendit ensuite (et sentit) un battement semblable à celui d’un tambour, comme celui d’un marteau de guerre asséné sur du métal à un rythme régulier.

— Rangez-vous sur le côté ! Dépêchez-vous ! Sur le côté, vite ! les contraignit Emont en essayant de rassembler les membres du groupe contre le mur de la baie.

Le martèlement gagnait en intensité et se rapprochait. Des pas. Des pieds chaussés d’acier foulaient le sol au pas cadencé.

Trois cents guerriers de l’Astartes, en armure complète et en rangs parfaits, entrèrent sur le pont d’embarquement entre les rangées de navettes d’assaut en attente. À l’avant de leur colonne, un porte-étendard levait la grande bannière de la 10e compagnie.

Keeler retint son souffle à leur seule vue. Si nombreux, si parfaits, si colossaux et si disciplinés. Elle leva son appareil entre des mains frémissantes et se mit à photographier. Des géants habillés de métal blanc, assemblés pour la guerre, tous identiques, la démarche précise et composée.

Des ordres furent lancés et les Astartes s’arrêtèrent dans un écrasement de talons. Ils restèrent des statues immobiles tandis que leurs écuyers se pressaient entre leurs rangs et qu’ils étaient assignés à leurs transports.

Lentement, en une séquence fluide, les unités rejoignirent leurs appareils à la file.

— Ils ont déjà dû prêter leurs serments de l’instant, relatait Emont au groupe dans un murmure.

— Expliquez-nous, le sollicita van Krasten. Emont y consentit.

— Chaque soldat de l’Imperium doit proclamer sa loyauté envers l’Empereur dès le début de son service, et ceux de l’Astartes n’y font pas exception. Personne ne doute de leur dévotion perpétuelle, mais avant chaque mission distincte, ils choisissent de prêter un serment immédiat, un « serment de l’instant », qui les investit spécifiquement dans la mission en cours. Ils jurent de se plier aux impératifs particuliers de ce qui les attend. On pourrait y voir une sorte de réaffirmation, je suppose. Les guerriers de l’Astartes sont très attachés à leurs rituels.

— Je ne comprends pas, se reprocha van Krasten. Ils ont déjà prêté serment…

— De défendre la vérité de l’Imperium et la lumière de l’Empereur, précisa Emont. Mais comme son nom le suggère, un serment de l’instant s’applique à la bataille en elle-même. À une action bien spécifique.

Van Krasten hocha la tête.

— Qui est-ce ? demanda Twell en pointant du doigt. Un officier supérieur de l’Astartes, un capitaine d’après sa cape, remontait les lignes de guerriers qui embarquaient sur les engins de descente.

— C’est le capitaine Loken, dit Emont.

Keeler leva son appareil.

Loken avait enlevé son casque à cimier. Ses cheveux blonds, coupés courts, encadraient son front pâle. Ses yeux gris semblaient immenses. Mersadie lui avait parlé de lui. Une figure importante désormais. S’il fallait en croire les rumeurs, il faisait partie des quatre.

Elle le photographia en pleine conversation avec un subordonné, puis à nouveau tandis qu’il ordonnait du geste aux serviteurs de dégager une rampe de lancement. Il était le plus extraordinaire des sujets. Elle n’avait pas à réfléchir à la composition du cadre, elle n’aurait pas plus tard à retailler l’image. Sa carrure dominait chaque cliché.

Pas étonnant que Mersadie ait été aussi loquace. Keeler se demanda à nouveau quelle raison avait pu lui faire laisser passer sa chance.

Loken s’éloignait à présent que ses hommes avaient presque tous embarqué. Il alla parler au porteur de la bannière, dont il caressa l’étoffe avec affection. Une autre belle image. Puis il se retourna pour faire face aux cinq silhouettes en armure qui approchaient sur le pont soudain devenu vide.

— C’est… balbutia Emont à voix basse. C’est assez extraordinaire. J’espère que vous avez tous conscience de ce que vous voyez.

— Et qu’est-ce que nous voyons ? demanda Sark.

— Le capitaine prête son serment de l’instant en dernier. Il va être entendu par deux de ses compagnons capitaines, mais le reste du Mournival est venu y assister.

— C’est le Mournival ? lui fit confirmer Keeler, sans cesser de mitrailler.

— Le premier capitaine Abaddon, le capitaine Torgaddon et le capitaine Aximand, et avec eux les capitaines Sedirae et Targost, souffla Emont, très inquiet d’avoir auparavant pu élever la voix.

— Lequel est Abaddon ? demanda Keeler en pointant son objectif.

Loken s’agenouilla.

— Il n’était pas nécessaire… voulut-il protester.

— Nous voulions y mettre les formes, l’interrompit Torgaddon. Luc ?

Luc Sedirae, capitaine de la 13e compagnie, leva la page sur laquelle le serment était écrit.

— Je suis venu vous entendre, dit-il.

— Et je suis venu en témoigner, intervint Targost.

— Et nous sommes venus pour que l’ambiance soit un peu moins sinistre, plaisanta Torgaddon. Abaddon et Aximand pouffèrent en silence.

Ni Targost ni Sedirae n’étaient des Fils d’Horus. Targost, capitaine de la 7e compagnie, avait un visage carré marqué d’une profonde balafre en travers du front. Luc Sedirae, héros de tant de batailles, avait un sourire canaille, les cheveux blonds et fins, les yeux d’un bleu luisant, la bouche en permanence entrouverte, comme sur le point de mordre. Il leva le fragment de parchemin.

— Acceptez-vous, frère Garviel Loken, votre rôle dans cette guerre ? Promettez-vous de mener vos hommes sur la zone de conflit, et de les conduire à la gloire, quelles que puissent être la férocité et l’ingéniosité de l’ennemi ? Jurez-vous d’écraser les insoumis de Soixante-Trois Dix-Neuf malgré tout ce qu’ils tenteront contre vous ? Jurez-vous de faire honneur à la 16e légion et à l’Empereur ?

Loken plaça la main sur le bolter que Targost présentait devant lui.

— Pour cette bataille et sur cette arme, je le jure.

Sedirae hocha la tête et lui tendit le texte de son serment.

— Tuer pour les vivants, et tuer pour les morts. Il se retourna pour s’en aller. Targost rangea son bolter à son côté, fit le signe de l’aquila et le suivit.

Loken se remit debout en accrochant le parchemin de son serment à la bordure de son épaulière droite.

— Tu dois faire en sorte que tout aille bien, Garviel, dit Abaddon.

— Je suis content que tu me le rappelles, lui renvoya Loken, impassible. Pendant un moment, je me suis dit : et si pour changer, je faisais tout de travers ?

Abaddon fut pris à contre-pied. Torgaddon et Aximand s’esclaffèrent.

— Il a déjà fait de gros progrès, Ezekyle, se moqua Aximand.

— Tu l’as bien cherché, ajouta Torgaddon.

— Je sais, je sais, se renfrogna Abaddon. Il fixa intensément Loken. Ne fais pas défaut au Maître de Guerre.

— Ça n’est pas mon genre, répliqua Loken, puis il s’éloigna vers sa navette.

— Les dix minutes sont écoulées, dit Emont.

Keeler s’en moquait éperdument. La dernière image avait été exceptionnelle. Le Mournival, Sedirae et Targost réunis en un groupe solennel. Loken à genoux.

Emont fit quitter la baie d’embarquement aux commémorateurs pour les conduire vers un pont d’observation adjacent au sabord de lancement, d’où ils pourraient regarder les oiseaux d’assaut décoller. Ils entendaient la note montante des moteurs en séquence de pré-allumage faire trembler les parois. Le rugissement s’atténua tandis qu’ils remontaient la coursive d’accès, et que les écoutilles se refermaient une par une derrière eux.

Le pont d’observation était une longue salle, dont un des flancs était comme le cadre d’un gigantesque hublot. L’éclairage intérieur avait été baissé pour mieux laisser voir l’obscurité du dehors.

La vue était impressionnante. Ils surplombaient directement la gueule béante de la baie, une ouverture démesurée encadrée de fanaux clignotants. Le corps du vaisseau-amiral s’élevait autour d’eux, semblable aux hauteurs crénelées d’une cité gothique. Au-delà s’étendait le vide.

De petits engins de service et des convoyeurs de charge voletaient tout autour, certains occupés à des tâches d’entretien, d’autres en partance vers les autres croiseurs de la flotte expéditionnaire. Cinq de ces autres vaisseaux pouvaient se distinguer depuis leur poste d’observation ; des monstres élancés, stationnés à plusieurs kilomètres. Ils n’étaient que des formes virtuelles, mais le soleil lointain les frappait de biais et donnait à leurs coques supérieures des contours nets et dorés.

En dessous s’étalait le monde dont ils occupaient l’orbite. Soixante-Trois Dix-Neuf. Ils survolaient sa face nocturne, mais un croissant de clarté grisâtre se déroulait là où le jour avançait en rampant. Sur la masse sombre, Keeler arrivait à apercevoir la lueur effacée de quelques métropoles ponctuant la surface.

Aussi impressionnante que pouvait être la vue, prendre des images aurait été une perte de temps : entre le verre, la distance et l’éclairage incertain, la résolution aurait été très mauvaise.

Elle trouva un siège éloigné des autres et commença à passer en revue les clichés qu’elle avait déjà pris, en les faisant s’afficher sur l’écran de visualisation de son appareil.

— Je peux regarder ? demanda une voix.

Elle leva les yeux, et eut à les plisser pour identifier celui qui avait parlé. C’était Sindermann, le premier itérateur.

— Bien sûr, dit-elle. Elle se releva, et du pouce, en tenant l’appareil pour qu’il put voir les images, commença à les faire défiler une à une. Il pencha la tête.

— Vous avez un œil pour ces choses, maîtresse Keeler. Oh, celle-là en particulier est remarquable ! Une équipe en plein labeur. Je la trouve frappante parce qu’elle est tellement naturelle, candide, pourrait-on dire. On ne voit que des poses formelles et figées sur une telle portion de nos archives pictographiques…

— J’aime prendre les gens quand ils n’ont pas conscience que je suis là.

— Celle-ci est tout simplement magnifique. Vous avez parfaitement capturé le caractère de Garviel.

— Vous le connaissez personnellement, monsieur ?

— Pourquoi cette question ?

— Vous l’avez appelé par son prénom, pas par son grade ou par un titre honorifique.

— Je pense que le capitaine Loken peut être considéré comme un de mes amis, sourit-il. Quoi qu’il en soit, j’aime à le croire. On ne peut jurer de rien avec les hommes de l’Astartes. Ils établissent des relations avec les mortels de bien curieuse manière. Mais nous passons du temps ensemble et nous discutons de certains sujets.

— Vous êtes son mentor ?

— Son tuteur. La différence est grande. Je sais des choses qu’il ignore, je suis donc en mesure de l’aider à étendre sa connaissance, mais je n’ai pas la prétention d’avoir une quelconque influence sur lui. Oh, maîtresse Keeler, celle-ci est superbe ! La meilleure, dirais-je.

— C’est ce que je pense aussi. J’en étais très contente.

— Tous réunis de cette façon, Garviel dans cette posture si humble, et la façon dont la bannière de compagnie s’intègre dans le cadre…

— C’était un hasard, reconnut Keeler. Ce sont eux qui ont choisi de se tenir devant.

Sindermann plaça doucement ses mains sur les siennes. Il semblait sincèrement reconnaissant d’avoir pu regarder son travail avec elle.

— Cette image deviendra célèbre, j’en suis persuadé. Elle sera reproduite dans les ouvrages d’histoire aussi longtemps que l’Imperium vivra.

— Ça n’est qu’une image, le sermonna-t-elle modestement.

— C’est un témoignage. Et le parfait exemple de ce que vos confrères peuvent réussir. J’ai déjà exploré une partie de la matière produite par les autres commémorateurs jusqu’à présent, celle qui a été ajoutée aux archives collectives de l’expédition. Certaines productions sont assez… parcellaires, dirons-nous. Les munitions idéales pour ceux qui clament que ce vaste projet de commémoration n’est qu’une perte de temps, d’argent et de place dans les vaisseaux. Mais certains travaux font preuve d’un talent certain, et je classerai le vôtre parmi ceux-là.

— Vous êtes trop gentil.

— Je suis sincère, maîtresse. Et je pense que si l’Humanité ne documente pas suffisamment ses succès, une moitié de sa tâche seulement aura été accomplie. À propos de sincérité… Venez avec moi.

Il la raccompagna vers le groupe près de la grande vitre. Quelqu’un d’autre s’était joint à eux sur le pont d’observation et parlait à van Karsten. C’était l’écuyer, Maloghurst, qui se retourna à leur approche.

— Kyril, souhaitez-vous leur dire vous-même ?

— Vous en êtes l’instigateur, écuyer. Le plaisir vous revient.

Maloghurst hocha la tête.

— Après négociation avec les hauts responsables de l’expédition, il a été accepté que vous six puissiez suivre le groupe d’intervention à la surface et observer la mission. Vous voyagerez à bord d’une des navettes de soutien auxiliaire.

Les commémorateurs exprimèrent en chœur leur exultation.

— L’idée de laisser les commémorateurs s’immerger dans les strates de l’activité militaire a donné lieu à de nombreux débats, ajouta Sindermann, en particulier concernant la sécurité de civils comme vous dans la zone de conflits. Nous sommes également soucieux, si je peux être franc, de ce vous pourriez être amenés à voir. L’Adeptus Astartes en guerre est un spectacle choquant et sauvage. Beaucoup pensent que de telles images ne sont pas faites pour la diffusion publique, et qu’elles pourraient donner de la croisade une image négative.

— Nous pensons tous deux le contraire, reprit Maloghurst. Même si elle peut être laide ou choquante, la vérité n’en devient pas fausse. Nous devons nous montrer sincères quant à ce que nous entreprenons, et sur la façon dont nous l’entreprenons, et permettre à des personnes comme vous d’y réagir. C’est sur cette sincérité que doit s’appuyer une culture raisonnable. Nous devons également célébrer le courage des Astartes, et comment y arriverez-vous sans l’avoir vu ? Je crois en la force de notre propagande positive, pour une bonne part grâce à la maîtresse Keeler ici présente, et grâce à son témoignage sur mon propre calvaire. Les images et la narration des victoires de l’Imperium, comme celles de ses souffrances, ont un pouvoir fédérateur. Elles divulguent quelle est la cause commune qui porte notre société.

— Le fait qu’il s’agisse d’une action de moindre importance nous a aidés, rapporta Sindermann. L’Astartes va jouer le rôle inhabituel de ramener l’ordre public. Tout devrait être terminé dans un jour ou deux, avec peu de risques collatéraux. Néanmoins, je souhaite vous rappeler que le terrain reste dangereux. Vous vous plierez en permanence aux instructions données, sans jamais vous éloigner de votre escouade de protection. Je vais vous accompagner, car telle a été une des exigences du Maître de Guerre. Écoutez-moi et obéissez-moi à tout moment.

Nous sommes quand même contrôlés, pensa Keeler. Ils ne vont montrer que ce qu’ils veulent bien nous faire voir. Tant pis, ça reste une opportunité. Et je n’arrive pas à croire que Mersadie passe à côté.

— Regardez ! cria Borodin Flora.

Tous se tournèrent.

Les grands oiseaux de métal étaient lancés. Comme de gigantesques fléchettes, ils se catapultèrent depuis l’ouverture de la baie, la lumière du soleil s’accrochant au blindage de leur flanc. Majestueusement, ils virèrent sur l’aile, leurs réacteurs s’attisant comme des charbons bleus alors qu’ils descendaient en formation vers la planète.

En s’accrochant aux rails de maintien au-dessus de sa tête, Loken remonta l’allée dorsale de la navette de tête. Les Luna Wolves, impassibles derrière leur casque, leurs armes dans les casiers, étaient assis dans des sièges fermés tournés vers l’arrière. L’oiseau d’assaut trépidait tandis qu’il ouvrait son chemin d’entrée dans l’atmosphère haute.

Loken atteignit la section du cockpit et ouvrit l’écoutille pour y pénétrer. Deux officiers de vol étaient assis dos à dos face aux panneaux muraux de leurs consoles. Derrière eux, deux serviteurs-pilotes étaient connectés aux postes les plus avancés dans le nez de l’appareil. Il faisait sombre, malgré le halo coloré des instruments et la frange de lumière qui traversait les hublots avant.

— Mon capitaine ? s’enquit un des officiers en levant la tête vers lui.

— Que se passe-t-il avec la radio ? le questionna Loken. Mes hommes m’ont déjà rapporté plusieurs problèmes de communication. Parasites et voix fantômes.

— Nous avons le même souci, mon capitaine, dit l’officier, ses mains pianotant sur les touches de contrôle. Et je reçois des rapports identiques depuis les autres navettes. Nous pensons qu’il doit s’agir d’un phénomène atmosphérique.

— Une perturbation ?

— Je pense, mon capitaine. J’ai appelé le vaisseau-amiral et leurs communications n’ont rien. Probablement un écho acoustique renvoyé par la surface.

— Mais les choses ont l’air de s’empirer progressivement, dit Loken. Il enfila son casque et ouvrit sa liaison personnelle. Le sifflement des parasites était toujours là, mais on y percevait à présent comme un motif.

— Est-ce que ce sont des mots ?

L’officier secoua la tête.

— Je ne peux pas vous répondre. Les consoles ne lisent que des interférences générales. Nous sommes peut-être en train de capter les émissions d’une des cités du sud. Peut-être même le trafic radio de l’armée.

— Nous avons besoin de fréquences dégagées, ordonna Loken. Faites-y quelque chose.

L’officier haussa les épaules et ajusta plusieurs cadrans.

— Je peux essayer de filtrer le signal en le faisant passer par plusieurs tampons acoustiques. Ça suffira peut-être à nettoyer le canal de transmission…

Un torrent de grésillements se déversa dans les oreilles de Loken, puis tous les bruits se calmèrent soudain.

— C’est mieux, dit-il. Puis il s’interrompit. Désormais que le sifflement s’était tu, il entendait clairement une voix. Celle-ci était distante, d’un calme singulier, mais prononçait des mots intelligibles.

« …seul nom que tu entendras… »

— Qu’est-ce que c’est que ça ? se demanda Loken. Il tendit l’oreille. La voix était si lointaine, pareille à un froissement de soie.

L’officier de bord se tordit le cou, lui aussi concentré sur ce qu’il entendait par ses écouteurs. Il procéda à quelques réglages infimes sur sa console.

— Je devrais pouvoir… amorça-t-il. Un geste de ses doigts venait brusquement de rendre le signal parfaitement audible. Par Terra, qu’est-ce que ça veut dire ?

Loken écouta. Sèche comme le vent d’un désert, la voix disait : « Samus. C’est le seul nom que tu entendras. Samus signifie la fin et la mort. Samus. Je suis Samus. Samus est tout autour de toi. Samus est l’homme à côté de toi. Samus rongera tes os. Attention ! Samus est là. »

La voix s’estompa. La fréquence redevint totalement calme et vide, à l’exception du crépitement occasionnel.

L’officier de vol retira ses écouteurs et regarda Loken. Son visage aux yeux écarquillés exprimait son angoisse. Loken eut un léger mouvement de recul ; il n’avait pas l’habitude de devoir gérer la peur. Ce seul concept le répugnait.

— Je n… n’ai aucune idée de ce que ça pouvait être, dit l’homme.

— Moi si, annonça Loken d’un ton ferme. Notre ennemi essaie de nous intimider.

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