Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Trois

Intégration

Parmi les commémorateurs

Choisi comme quatrième

 

Trois mois après la bataille pour la Haute Cité, un premier commémorateur, arrivé directement de Terra à bord d’un convoyeur de masse, avait rejoint la flotte expéditionnaire. Divers chroniqueurs avaient bien sûr accompagné les forces impériales depuis le commencement de la Grande Croisade, deux cents années sidérales plus tôt. Mais ces témoins volontaires ou accidentels s’étaient accumulés comme la poussière sous les roues des véhicules blindés, et leurs comptes rendus avaient été inégaux et irréguliers. Ils avaient enregistré les événements au gré de nombreux hasards, parfois inspirés par leurs propres appétits artistiques, parfois encouragés par le patronage d’un Primarque, ou d’un seigneur commandant ayant jugé bon de faire immortaliser ses succès par des vers, de la prose, des images ou d’autres compositions.

De retour sur Terra après la victoire d’Ullanor, l’Empereur avait décidé qu’il était temps que la réunification de l’Humanité fut célébrée de façon plus formelle et mieux renseignée. Le Conseil de Terra encore naissant s’empressa d’approuver sans réserve, car le décret qui inaugurait la fondation et le financement de l’ordre des commémorateurs avait été contresigné par nul autre que Malcador le Sigillite, premier seigneur du Conseil. Recrutés à tous les niveaux de la société de Terra et de celles d’autres mondes-clés impériaux, sur le seul mérite de leurs dons créatifs, les commémorateurs furent rapidement accrédités, assignés, et dépêchés vers toutes les principales flottes expéditionnaires occupées à l’expansion de l’Imperium.

Selon les chiffres du Conseil de Guerre, les expéditions principales engagées dans l’effort de croisade étaient alors au nombre de quatre mille deux cent quatre-vingt-sept, ce qui n’incluait pas presque six mille flottilles secondaires chargées des impératifs d’occupation, ni les trois cent soixante-douze flottes principales en cours de réarmement ou de réapprovisionnement dans l’attente de nouveaux ordres. Presque quatre virgule trois millions de commémorateurs furent envoyés dans les premiers mois qui suivirent la ratification du décret. « Donnez des armes à ces abrutis, avait prétendument lancé un jour le Primarque Russ. Comme ça, ils pourront peut-être nous conquérir quelques mondes entre deux poèmes. »

Le point de vue aigri de Russ reflétait celui de la classe martiale. Du Primarque au soldat de plus bas rang, la décision prise par l’Empereur de se retirer de la campagne pour s’isoler dans son palais de Terra avait suscité une incompréhension générale. Personne n’avait remis en question son choix de nommer Maître de Guerre le premier Primarque Horus, mais davantage la nécessité de désigner quelqu’un pour le remplacer à la tête des armées.

La formation du Conseil de Terra avait été une nouvelle encore plus déplaisante. Depuis le commencement de la Grande Croisade, le Conseil de Guerre, essentiellement formé de l’Empereur et de ses Primarques, avait été l’épicentre de toute l’autorité. À présent, ce nouveau conseil le supplantait en lui reprenant les rênes de l’Imperium, un conseil composé de civils plutôt que de guerriers. Le Conseil de Guerre, laissé sous la direction d’Horus, était relégué dans les faits à un rôle d’organe satellite, dont les responsabilités étaient de se focaliser sur la campagne et la campagne seule.

Ainsi, trois mois après la bataille pour la Haute Cité, les commémorateurs reçurent-ils un accueil glacial. Aucun d’eux n’avait trop su à quoi s’attendre, la plupart n’ayant jamais quitté leur monde. Ils étaient naïfs et innocents, trop impatients et gauches. Il ne leur fallut pas longtemps pour devenir cinglants et cyniques.

Lorsqu’ils la rejoignirent, la 63e flotte expéditionnaire impériale encerclait toujours le monde-capitale. Le processus d’intégration de la planète avait débuté ; les forces impériales sectionnèrent « l’Imperium », démantelèrent ses organisations et confièrent ses diverses propriétés aux commandants impériaux chargés d’administrer leur dispersion.

Des vaisseaux d’assistance descendaient de l’orbite par troupeaux entiers et des cohortes de l’Armée Impériale furent déployées pour assurer le maintien de l’ordre. Le noyau de la résistance s’était presque désagrégé au lendemain de la nuit où « l’Empereur » avait succombé, mais les combats se prolongeaient dans certaines villes de l’ouest, ainsi que sur trois autres mondes du système. Les forces armées rattachées à la flotte expéditionnaire étaient aux ordres du seigneur commandant Varvaras, un honorable vétéran de l’ancienne école, pour qui hériter des fragments d’un conflit après l’offensive de l’Astartes n’était pas une première. « Un corps continue de se débattre pendant son agonie, faisait-il remarquer avec philosophie au maître de flotte. Et nous, nous nous assurons qu’il meurt bel et bien. »

Le Maître de Guerre consentit à ce que « l’Empereur » reçut des funérailles d’État, ce qui n’était selon lui que justice, conforme aux désirs d’un peuple qu’il souhaitait accommodant plutôt qu’opprimé. Des voix s’élevèrent pour protester que les obsèques cérémonielles d’Hastur Sejanus venaient à peine d’avoir lieu, ainsi que celles des frères de bataille perdus durant l’assaut contre la Haute Cité. Plusieurs officiers de la légion, parmi lesquels Abaddon lui-même, refusèrent tout bonnement la présence de leurs hommes aux rites funéraires de l’assassin de Sejanus, ce que le Maître de Guerre comprit. Par chance, l’expédition comptait d’autres soldats de l’Astartes qui prirent leur place.

Le Primarque Dorn, escorté par deux compagnies de ses Imperial Fists, la 7e légion, voyageait avec la 63e flotte expéditionnaire depuis huit mois. Dorn s’entretenait avec le Maître de Guerre au sujet des politiques futures du Conseil.

Parce que sa légion n’avait pas pris part à l’annexion de la planète, Rogal Dorn accepta que ses compagnies vinssent rendre un dernier hommage à « l’Empereur » lors de son inhumation, et le fit pour que les Luna Wolves n’eussent pas à ternir leur honneur. Dans leurs armures aux plaques jaunes, les Imperial Fists silencieux bordèrent la route du cortège qui emprunta les avenues bombardées de la Haute Cité jusqu’à la nécropole.

Sur ordre du Maître de Guerre, qui se plia à la volonté de ses capitaines de plus haut rang, et plus spécialement du Mournival, aucun commémorateur ne fut autorisé à assister aux cérémonies.

Ignace Karkasy entra d’un pas errant dans la salle de repos. Le carafon de vin qu’il alla renifler lui fit faire la grimace.

— Il vient d’être tiré, lui dit Keeler, agacée.

— Ça n’en reste pas moins un vin du cru, lui renvoya Karkasy. De ce petit empire ridicule. Pas étonnant qu’il soit tombé si facilement. Une culture ayant commis un vin aussi tragique ne méritait pas de survivre très longtemps.

— Il aura survécu cinq mille ans, durant toute la Longue Nuit, lui fit remarquer Keeler. Et je doute que la qualité de son vin ait influé sur sa survie.

Karkasy se versa un verre, y but et fronça les sourcils.

— En tout cas, la Longue Nuit a dû paraître plus longue ici que n’importe où ailleurs.

Euphrati Keeler secoua la tête et retourna à son travail : nettoyer et réparer une unité d’enregistrement pictural manuelle de très haute qualité.

— Et il y a le problème de toute cette sueur, reprit Karkasy, en s’asseyant sur un canapé et en y allongeant ses jambes, le verre posé sur la poitrine. Il prit une autre gorgée, fit de nouvelles simagrées et pencha la tête en arrière. Karkasy était grand et généreusement garni de chair ; ses habits coûteux, taillés sur mesure pour sa charpente potelée. Un désordre de cheveux noirs encadrait son visage rond.

Keeler soupira et releva les yeux.

— De toute cette quoi ?

— La sueur, ma chère Euphrati, la sueur ! J’ai observé les Astartes. Ils sont immenses, n’est-ce pas ? Et je dis bien immenses dans tous les sens où un homme peut se quantifier.

— Ils sont de l’Astartes, Ignace. À quoi est-ce que tu t’attendais ?

— Pas à de la sueur, en tout cas. Pas à une odeur aussi forte et triviale. Ils sont nos défenseurs immortels, après tout, je m’attendais à ce qu’ils sentent meilleur. À ce qu’ils embaument comme de jeunes dieux.

— Des fois, je me demande vraiment comment tu as réussi à te faire certifier.

Karkasy eut un large sourire.

— Pour la beauté de ma plume, très chère, pour ma maîtrise des mots. Même si je risque d’en manquer ici. Comment pourrais-je commencer ?

Les Astartes nous viennent des nues,

Mais sur ma foi, ils puent, ils puent.

Karkasy gloussa, satisfait de lui-même. Il attendit une réaction, mais Keeler était trop prise par ses réparations.

— Quelle saloperie ! désespéra-t-elle en laissant retomber ses outils délicats. Serviteur ? Viens ici.

L’un des serviteurs qui attendaient dans la pièce la rejoignit sur ses fines pattes à pistons. Elle lui tendit son appareil.

— Le mécanisme a un problème. Porte-le à réparer. Et va me chercher mes unités de rechange.

— Oui, maîtresse, croassa le serviteur en saisissant l’objet. Il s’éloigna en dandinant. Keeler se versa un verre du vin de la carafe et alla se pencher à la balustrade. En dessous, sur le pont inférieur, la majeure partie des autres commémorateurs de la croisade se rassemblaient pour le déjeuner. Trois cent cinquante hommes et femmes groupés autour de tables bien mises, entre lesquelles passaient des serviteurs chargés de leur offrir à boire. Un gong résonnait.

— C’est déjà l’heure du repas ? demanda Karkasy depuis son divan.

— Oui, confirma-t-elle.

— Et allons-nous encore avoir droit à une lecture d’un de ces itérateurs ? s’inquiéta-t-il.

— Oui. Encore une fois Sindermann. Sujet : la promulgation de la vérité vivante.

Karkasy se rallongea et tapota son verre.

— Je pense que je vais prendre mon déjeuner ici, dit-il.

— Tu es un mauvais sujet, Ignace, s’amusa Keeler. Mais je pense que je vais rester avec toi.

Elle alla s’asseoir sur le fauteuil qui lui faisait face, et s’y enfonça. Keeler était grande elle aussi ; blonde, des bras fins, un visage hâve et émacié. Sur ses jambes, des bottes réglementaires et un pantalon de treillis, accompagnés d’une veste de combat noire ouverte sur un chandail blanc. La tenue d’un officier cadet, dont la masculinité rendait sa beauté féminine d’autant plus apparente.

— Il y aurait tout un poème à écrire sur toi, estima Karkasy en la regardant.

Keeler sourit. Ses tentatives de lui faire du charme étaient devenues une routine quotidienne.

— Je te l’ai déjà dit, tes propositions lamentables ne m’intéressent pas.

— Tu n’es pas portée sur les hommes, peut-être ? suggéra-t-il en inclinant sa tête d’un côté.

— Pourquoi ?

— Tu t’habilles comme un homme.

— Toi aussi. Est-ce que tu es porté sur les hommes ?

Karkasy prit une expression mortifiée et s’affala de nouveau, en jouant avec le verre posé sur sa poitrine. Son regard monta vers les figures héroïques peintes au plafond de la mezzanine. Il ignorait totalement ce qu’elles étaient supposées représenter. Quelque grand acte de triomphe, qui avait impliqué de rester debout sur des piles de morts et de brandir son arme au ciel en criant.

— C’était à ça que tu t’attendais ? demanda-t-il paisiblement. — Quoi ?

— Quand tu as été choisie, expliqua-t-il. Quand ils m’ont contacté, je me suis senti tellement…

— Tellement quoi ?

— Tellement fier, je suppose. Je m’imaginais beaucoup de choses. Je me disais que j’allais poser le pied parmi les étoiles et contribuer au plus grand âge de l’Humanité. Je croyais que j’allais être exalté. Produire mes plus belles œuvres.

— Et ça n’est pas le cas ?

— Les sublimes guerriers que nous sommes censés glorifier ne pourraient pas être moins utiles à notre inspiration, même en le faisant exprès.

— J’ai déjà trouvé de la matière, le contredit Keeler, j’étais sur le pont de rassemblement un peu plus tôt et j’ai pris d’assez bonnes images. J’ai présenté une requête pour un transit vers la surface. Je vais aller voir la zone des combats de mes propres yeux.

— Bonne chance. Ils vont certainement te la refuser. Les requêtes d’accès que j’ai déposées jusqu’à présent ont toutes été désapprouvées.

— Ce sont des guerriers, et ils le sont depuis longtemps. Ils n’apprécient pas la présence de gens comme nous. Nous ne sommes que des passagers indésirables qui leur collent au train.

— Toi, tu as eu tes images, lui rappela-t-il. Elle hocha la tête.

— Ils n’ont pas l’air de se préoccuper de moi.

— C’est parce que tu t’habilles comme un homme, insista-t-il.

La porte coulissante s’ouvrit et quelqu’un les rejoignit dans le calme de la mezzanine. Mersadie Oliton fila directement vers la table où reposait la carafe, se versa une rasade et l’avala d’un trait. Puis elle resta là, silencieuse, à regarder les étoiles dériver derrière les vastes hublots de la barge.

— Qu’est-ce qui lui est encore arrivé ? risqua Karkasy.

— Sadie ? l’appela Keeler en se levant et en posant son verre. Qu’est-ce qui se passe ?

— Apparemment, je viens juste de froisser quelqu’un, répondit rapidement Oliton en se servant à nouveau.

— Froisser ? Qui ça ? demanda Keeler.

— Une espèce de sale con de Marine prétentieux. Un certain Loken. Sale con !

— Tu as eu du temps avec Loken ? la questionna Karkasy en se rasseyant convenablement, les deux pieds au sol. Loken, le capitaine Loken de la 10e compagnie ?

— Oui, dit Oliton. Pourquoi ?

— Parce que ça fait un mois que j’essaye de l’approcher, l’envia Karkasy. De tous les capitaines, c’est lui qui devrait prendre la place de Sejanus, à en croire les bruits de couloir. Comment as-tu eu l’habilitation ?

— Je n’en avais pas, avoua Oliton. J’avais enfin obtenu l’autorisation de m’entretenir brièvement avec le capitaine Torgaddon, ce qui était déjà un succès en soi étant donné le temps que j’ai passé à en faire la demande, mais il ne devait pas être d’humeur à me parler. Quand je me suis présentée à l’heure convenue, c’est son écuyer qui est venu à sa place et qui m’a fait savoir que Torgaddon était occupé. Torgaddon l’avait envoyé pour m’emmener voir Loken, en me disant que Loken avait une bonne histoire à me raconter.

— Et c’était le cas ? demanda Keeler.

Mersadie le lui confirma de la tête.

— La meilleure qui m’ait été racontée, mais j’ai dit quelque chose qu’il n’a pas aimé et il m’a mise dehors, en me faisant me sentir toute petite. De la main, elle précisa à quel point, puis prit une autre lampée.

— Et est-ce qu’il sentait la sueur ?

— Non. Non, pas du tout. Il sentait les huiles. Très propre sur lui.

— Tu crois que tu pourrais me présenter à lui ? s’empressa de demander Karkasy.

Il entendit des pas, puis une voix l’appeler par son prénom.

— Garvi ?

Loken s’interrompit dans son exercice à l’épée et vit Nero Vipus derrière les barreaux de la cage, encadré par la porte de la salle d’escrime. Vipus portait un pantalon noir, des bottes et une veste ouverte, dans laquelle son bras tronqué devenait particulièrement manifeste. Le moignon avait été enduit de gelée stérile, et des sérums nanotiques y avaient été injectés pour reformer le poignet afin qu’il pût accepter un implant cybernétique dans l’espace d’une semaine ou deux. On discernait encore les cicatrices là où Vipus s’était servi de son épée tronçonneuse pour amputer sa propre main.

— Qu’y a-t-il ?

— Quelqu’un pour vous.

— Si c’est encore un de ces commémorateurs… amorça Loken. Vipus secoua la tête.

— Pas du tout. Le capitaine Torgaddon.

Loken baissa son arme et désactiva la cage d’entraînement tandis que Vipus s’écartait. Les mannequins, les lames sur support s’immobilisèrent autour de lui. L’hémisphère supérieur de la cage monta vers l’espace du plafond et l’autre se rétracta dans le pont sous le tapis. Tarik Torgaddon entra dans la salle d’exercice vêtu d’un treillis et d’un long haubert de mailles argentées, la mine aussi sombre que ses cheveux. Il sourit à Vipus, qui se glissait dehors derrière lui. Le sourire de Torgaddon affichait une denture d’un blanc parfait.

— Merci, Vipus. Comment va votre main ?

— Elle s’arrange, mon capitaine. Prête à être remplacée.

— Très bien, se félicita Torgaddon. Vous n’avez qu’à vous essuyer le cul avec l’autre en attendant.

Vipus éclata de rire et disparut.

Torgaddon s’amusa de sa propre répartie et gravit les quelques marches pour venir faire face à Loken au milieu du tapis. Il s’arrêta devant le râtelier à l’extérieur de la cage, se choisit une hache au long manche et la fit frapper dans l’air en se remettant à avancer.

— Bonjour, Garviel, dit-il. La rumeur est arrivée jusqu’à vous, je suppose ?

— J’ai entendu toutes sortes de rumeurs, capitaine.

— Je parle de celle qui vous concerne. En garde.

Loken laissa tomber sa lame d’entraînement sur le pont et préleva un tabar du râtelier le plus proche : l’arme était tout en acier, hampe comprise, et le bord tranchant de sa tête avait une courbure prononcée. En la levant dans une posture de chasse, il prit position devant Torgaddon.

Celui-ci feinta, puis enchaîna par deux coups très appuyés. Loken détourna la tête de l’arme de Torgaddon avec la hampe de la sienne, et la salle d’escrime se mit à résonner d’échos métalliques.

Son sourire n’avait pas quitté le visage de Torgaddon.

— Et donc, cette rumeur… reprit-il en tournant autour de son adversaire.

— Cette rumeur, répéta Loken. Est-elle vraie ?

— Non, dit Torgaddon. Son sourire s’élargit malicieusement. Mais bien sûr, qu’elle l’est ! Ou peut-être pas ? Si, elle l’est. Ses enfantillages le firent partir d’un grand rire.

— Très amusant, estima Loken.

— Oh, fermez-la, le rembarra Torgaddon en revenant à la charge, et il lui adressa deux coups croisés très peu académiques que Loken eut du mal à éviter. L’assaut le força à s’écarter brutalement en tournant sur lui-même. Il s’immobilisa, les deux pieds écartés.

— Très impressionnant, dit Loken quand ils recommencèrent à se tourner autour, le tabar tenu bas, les bras souples. Permettez-moi de vous poser une question : vous avez improvisé ces deux mouvements ?

Torgaddon sourit de plus belle.

— Le Maître de Guerre lui-même me les a enseignés, révéla-t-il en faisant tourner la longue hache entre ses doigts. La tête de l’arme renvoyait par saccades la lumière des projecteurs braqués sur le tapis.

Il se figea soudain, pointant sa hache vers Loken.

— Vous n’êtes pas satisfait, Garviel ? C’est moi qui vous ai proposé.

— Je suis honoré, capitaine. Et je vous en remercie.

— Et ma proposition a été appuyée par Ekaddon.

Loken dressa des sourcils interloqués.

— En fait, non, pas du tout. Ekaddon vous déteste, mon ami.

— Le sentiment est réciproque.

— Sacré vous, rugit Torgaddon en se jetant sur lui. Loken détourna brutalement le coup et contre-attaqua, forçant Torgaddon à sauter en arrière jusqu’au bord de la surface d’entraînement.

— Ekaddon est un crétin, lança Torgaddon, et il se sent humilié que vous soyez arrivé là-bas le premier.

— Je n’ai fait… commença Loken. Torgaddon leva un doigt pour lui imposer le silence.

— Vous êtes arrivé le premier, répéta-t-il posément, sans plus plaisanter. Et vous avez vu toute la vérité de ce qui s’est passé. L’amour-propre d’Ekaddon ne le fera pas souffrir longtemps. C’est Abaddon qui a appuyé votre promotion.

— Le premier capitaine ?

Torgaddon le lui confirma de la tête.

— Il a été impressionné que vous soyez arrivé avant lui. Gloire à la 10e compagnie. Et le vote a été tranché par le Maître de Guerre.

Loken abaissa totalement sa garde.

— Il m’a dit de vous le faire savoir personnellement. Il a apprécié votre succès et votre sens de l’honneur. « Tarik, m’a-t-il dit, si quelqu’un doit prendre la place de Sejanus, ce devrait être Loken. Ce furent ses propres mots.

— Vraiment ?

— Non.

Loken releva les yeux. Torgaddon arrivait sur lui, la hache brandie. Il se baissa, fit un pas de côté et cogna de l’extrémité de sa hampe dans les côtes de son adversaire, qui trébucha dans sa course et explosa de rire.

— Mais si ! Bien sûr que si. Par Terra, vous êtes vraiment trop facile à faire marcher, Garvi. Vous devriez voir votre tête !

Loken sourit difficilement. Torgaddon regarda la hache dans sa main, et la jeta, comme si leur duel avait soudain fini par l’ennuyer. L’arme tomba bruyamment dans les ombres, en dehors du tapis.

— Alors, qu’est-ce que vous en dites ? demanda-t-il. Que dois-je leur dire ? Vous êtes avec nous ?

— Capitaine, c’est le plus grand honneur qui m’ait été fait.

Torgaddon acquiesça et sourit.

— Oui, sans aucun doute. Et voilà votre première leçon : appelez-moi Tarik.

Il se racontait que le processus de sélection des itérateurs était encore plus rigoureux que les mécanismes d’induction de l’Astartes. Un homme sur un millier aurait pu devenir un guerrier des légions, telle était du moins l’opinion répandue, mais devenir itérateur, un seul sur cent mille en était digne.

Loken pouvait souscrire à ce sentiment général. Un aspirant de l’Astartes devait être en excellente forme physique, génétiquement compatible, et mûr pour son amélioration. Un châssis de chair et d’os sur lequel le guerrier serait construit.

Mais pour être itérateur, une personne devait posséder certains dons rares qui ne pouvaient être implantés en elle : la clairvoyance, l’éloquence, le génie politique et une intelligence aiguë. Cette dernière pouvait bien sûr être améliorée, électroniquement ou par la pharmaceutique, et un esprit pouvait être instruit en matière d’histoire, d’éthique et de rhétorique. Il était simple d’apprendre à un individu ce qu’il était autorisé à penser, et de quelle manière l’exprimer, mais on ne pouvait lui apprendre comment penser.

Loken aimait regarder les itérateurs à l’œuvre. En plusieurs occasions, il avait reculé le retrait de sa compagnie pour pouvoir les suivre dans les cités conquises et les voir s’adresser aux foules. Il lui semblait alors voir le soleil se lever au-dessus d’un champ de blé.

Kyril Sindermann était le meilleur itérateur que Loken n’eût jamais vu. Sindermann occupait la position de premier itérateur de la 63e flotte expéditionnaire impériale, et avait pour responsabilité la mise en forme du message délivré. Il entretenait, le fait était connu, une amitié intime et profonde avec le Maître de Guerre, autant qu’avec le maître de l’expédition et les écuyers en chef. Et son nom était connu de l’Empereur.

Sindermann terminait un briefing au séminaire des itérateurs quand Loken s’avança dans le hall d’audience, une longue crypte logée dans le ventre du Vengeful Spirit . Deux mille hommes et femmes, tous habillés des robes beiges et simples de leur office, étaient assis sur les bancs des gradins, suspendus au moindre de ses mots.

— Pour conclure, car j’aurai parlé bien trop longtemps, énonçait Sindermann, ce récent épisode nous a permis d’observer un sang et une chair bien réels sous le derme verbal de notre philosophie. La vérité que nous convoyons est la vérité parce que nous disons qu’elle l’est, mais cela suffit-il ?

Il haussa les épaules.

— Je ne le crois pas. « Ma vérité est meilleure que la vôtre » est une querelle de cour d’école, non l’assise d’une culture. « J’ai raison, et vous avez donc tort » est un syllogisme prompt à s’effondrer dès qu’un certain nombre d’outils éthiques fondamentaux sont employés. J’ai raison, par conséquent, vous avez tort. Nous ne pouvons ériger une cohésion là-dessus. Nous ne pouvons et nous ne devons pas être contraints de convaincre sur cette base. Qu’est-ce que cela ferait alors de nous ?

Il parcourut son auditoire du regard. Plusieurs mains étaient levées.

— Oui ?

— Des menteurs.

Sindermann sourit. Ses mots étaient amplifiés par l’ensemble de micros vissés autour de sa tribune, son visage agrandi derrière lui sur le mur hololithique, où sa bouche enjouée mesurait trois mètres de large.

— Je pensais à des oppresseurs, ou des démagogues, cher Mehmed, mais « menteurs » me paraît juste. Ce terme va même plus loin que mes propres propositions. Des menteurs. Très bien. C’est ce que nous autres itérateurs ne pouvons jamais nous permettre de devenir.

Sindermann prit une gorgée d’eau avant de poursuivre. Loken, à l’arrière de la salle, s’assit sur un siège vide. Sindermann était un personnage grand, en tout cas pour quelqu’un qui n’appartenait pas à l’Astartes. Fier et mince, il se tenait droit, sa tête de patricien couronnée de fins cheveux blancs. Ses sourcils étaient noirs comme les marquages en chevron d’une épaulière de Luna Wolf. Il jouissait d’une prestance magistrale, mais seule sa voix importait réellement. Son timbre profond et plein, doux, bienveillant, était celui pour lequel les candidats itérateurs étaient retenus ; une voix délicieuse et claire, qui convoyait la raison, la sincérité et la confiance. Une voix qui valait la peine d’être cherchée entre cent mille autres.

— La vérité et le mensonge, continua Sindermann. La vérité, et le mensonge. Vous réalisez que vous m’avez lancé sur mon sujet favori, Mehmed ? Votre repas va être retardé.

Un murmure d’amusement courut sur la crypte.

— De grands actes ont modelé notre société, reprit Sindermann. Le plus grand d’entre eux, matériellement, a véritablement été la réunification de Terra par l’Empereur, sa suite logique ayant été cette Grande Croisade dans laquelle nous sommes maintenant engagés. Mais le plus grand des grands actes spirituels a été notre rejet de cette lourde chape appelée la religion. Depuis la superstition la plus ordinaire jusqu’aux conclaves de la foi, la religion a condamné notre espèce durant des milliers d’années. Elle nous a poussés à la folie, à la guerre, au meurtre, a pesé sur nous comme une maladie, comme un boulet accroché à nos pieds. Je vais vous dire ce qu’était la religion… Ou non, vous allez me le dire. Vous, là-bas.

— L’ignorance.

— Merci, Khanna. L’ignorance. Depuis les temps les plus anciens, notre espèce s’est inquiétée de comprendre les fonctionnements du cosmos. Là où cette compréhension échouait, ou n’expliquait pas tout, nous comblions les vides par la foi aveugle. Pourquoi le soleil parcourt-il le ciel ? Je n’en sais rien, je vais donc attribuer ce miracle à un dieu solaire monté sur un char doré. Pourquoi les hommes meurent-ils ? Je ne saurais le dire, mais je choisis de croire qu’il s’agit là des manigances d’une faucheuse emportant leurs âmes vers quelque autre monde.

Son public se mit à rire. Sindermann descendit de son pupitre et marcha vers les premières marches du proscenium, hors de portée des micros. Bien que sa voix se fît moins forte, son timbre exercé, l’instrument de tous les itérateurs, portait ses mots dans toute la salle avec une parfaite clarté.

— La foi religieuse. La croyance en des démons, en des esprits, en une vie après la mort et en toute la pompe d’une existence surnaturelle, n’existait que pour nous apaiser, nous mettre plus à l’aise face à un univers sans limites. Elles étaient des compensations, des soutiens de l’esprit, des planches de salut pour l’aider à surmonter l’obscurité. Mais nous avons maintenant scruté le cosmos, mes amis. Nous sommes passés en son milieu. Nous avons appris et compris la trame de la réalité. Nous avons vu la face cachée des astres, et découvert qu’il ne s’y trouvait ni engrenages d’horloge, ni chars dorés. Nous avons réalisé que nous n’avions pas besoin d’un dieu, ni même de plusieurs, et par extension, plus besoin de démons, de diables ou de revenants. Le plus grand succès de l’Humanité a été de se réinventer en culture séculière.

L’assistance lui lança un tonnerre d’applaudissements, auquel se mêlèrent quelques vivats approbateurs. Les itérateurs n’étaient pas uniquement versés dans l’art des adresses à un public, ils savaient se comporter des deux côtés de la barrière. Dispersés parmi une foule, ils savaient en générer l’enthousiasme par quelques interventions bien senties, aussi bien que la retourner contre l’orateur. Il leur était fréquent de se mêler à la multitude pour renforcer l’efficacité du discours de leurs collègues en tribune.

Sindermann se retourna comme s’il en avait terminé, mais revint parler quand les acclamations se furent calmées. Sa voix était devenue encore plus douce et pénétrante.

— Mais qu’en est-il de la foi ? La foi a toujours son utilité, maintenant que la religion a disparu. Nous devons croire en quelque chose, n’est-ce pas ? Et voici en quoi. La mission véritable de l’Humanité est de brandir bien haut le flambeau de la vérité, et de la faire briller dans les recoins les plus sombres. De partager sa compréhension experte, libératrice, avec les confins les moins éclairés de cette galaxie. D’en aider d’autres à se défaire des entraves de l’ignorance, de les libérer des faux dieux. De prendre sa place à la tête des espèces conscientes. C’est en cela… En cela seul que nous devons déverser notre conviction. À cela que nous pouvons consacrer notre foi sans limites.

Les acclamations reprirent de plus belle. Sindermann retourna à son pupitre et laissa ses mains reposer sur le rail boisé du lutrin.

— Lors de ces derniers mois, nous avons écrasé une culture entière. Ne vous méprenez pas ; nous ne l’avons pas rappelée à l’ordre poliment. Nous l’avons écrasée. Nous lui avons brisé l’échine, nous l’avons mise au bûcher. Je le sais, parce que je sais que le Maître de Guerre a lancé ses guerriers de l’Astartes dans l’opération. Ne faites pas semblant d’ignorer ce qu’ils accomplissent. Ces soldats sont des tueurs, mais des tueurs assermentés. J’en vois un alors que je vous parle, un de ces nobles guerriers, assis au fond de cette salle.

Des visages se retournèrent pour lorgner vers Loken. Quelques mains l’applaudirent timidement.

Sindermann, lui, se mit à applaudir à tout rompre.

— Mieux que ça ! Il mérite bien mieux que ça ! Une ovation grondante se mit à croître sous la voûte de la crypte. Loken se leva, gêné, et l’accueillit en s’inclinant.

Les applaudissements moururent lentement.

— Les âmes que nous avons conquises dernièrement croyaient en un Imperium, un règne de l’homme, reprit Sindermann dès que le silence fut revenu. Néanmoins, nous avons tué leur empereur et les avons forcées à se soumettre, nous avons brûlé leurs villes et sabordé leurs vaisseaux. Qu’avons-nous à offrir en réponse à leur « pourquoi » ? Un fragile « j’ai raison, et vous avez tort ? »

Il baissa les yeux, comme plongé dans ses pensés.

— C’est ainsi, pourtant. Nous avons raison. Et eux avaient tort. Cette foi simple et limpide, nous devons la leur transmettre. Nous avons raison. Et eux avaient tort ; pourquoi ? Non pas parce que nous le disons. Parce que nous le savons ! Nous ne dirons pas « Nous avons raison et vous non » parce que nous les avons vaincus au combat. Nous devons le proclamer parce que nous savons que telle est la vérité. Nous ne pouvons et ne devons pas promulguer cette idée pour une autre raison, et nous ne le ferons pas ; mais nous savons sans hésitation, sans incertitude, sans préjugé, que telle est la vérité, et que sur cette vérité nous engageons notre foi. Ils avaient tort. Leur culture était bâtie sur une erreur. Nous leur avons apporté la vérité, nous les avons éclairés. Sur cette base, sur cette base seule, partez d’ici et répétez notre message.

Il dut ensuite attendre que cessent les acclamations de son auditoire transporté.

— Votre repas est en train de refroidir. Fin du cours.

Ses étudiants commencèrent à lentement quitter la salle à la file. Sindermann reprit une gorgée d’eau, puis monta les marches depuis l’estrade jusqu’à l’endroit où Loken était assis.

— Vous avez aimé ce que vous avez entendu ? demanda-t-il en s’installant à côté de lui et en lissant ses robes.

— Vous parlez comme un comédien, lui dit Loken. Ou comme un bonimenteur de foire occupé à vanter ses produits.

Sindermann dressa un sourcil crochu et très noir.

— Parfois, Garviel, c’est exactement ce que j’ai l’impression d’être. Le front de Loken se barra d’un pli.

— Vous ne croyez pas en ce que vous vendez ?

— Et vous ?

— Que suis-je supposé vendre ?

— La foi au moyen du meurtre. La vérité, au moyen de la guerre.

— La guerre n’a pas de sens autre que sa propre existence. Sa signification est déterminée bien avant qu’il me soit demandé de la faire.

— Ainsi, en tant que guerrier, vous n’avez pas de conscience ?

De la tête, Loken le contredit.

— En tant que guerrier, je suis un homme de conscience, et cette conscience est dirigée par ma foi en l’Empereur. Ma foi en notre cause, comme vous venez de la décrire. Mais en tant qu’arme vivante, je n’ai pas de conscience. Cette arme activée pour la guerre met de côté ses considérations personnelles. Je me contente d’agir. La valeur de mes actions a déjà été pesée par la conscience supérieure de notre commandant. Je tue jusqu’à ce que l’on me dise d’arrêter, et durant tout ce temps, je ne remets pas la tuerie en question. Ce serait une erreur, et tout à fait déplacé. Le commandant a déjà décidé de la nécessité d’une guerre, et il attend de moi que je la fasse au mieux de mes capacités. Une arme ne se demande pas qui elle tue, ni pourquoi. Les armes ne sont pas faites pour cela.

Sindermann sourit.

— Non, en effet, et il doit bien en être ainsi. Je suis toutefois surpris, je ne pensais pas que nous avions un entretien programmé pour aujourd’hui.

Outre leurs devoirs d’itérateur, les conseillers spirituels de haut rang comme Sindermann avaient à charge de mener des programmes d’éducation de l’Astartes. Un ordre du Maître de Guerre. Entre les combats, les hommes des légions passaient de longues périodes en transit spatial, et le Maître de Guerre avait insisté pour que ce temps fût employé à développer leur esprit et à étendre leurs connaissances. « Même les meilleurs guerriers doivent être éduqués dans des domaines extérieurs à l’art de la guerre, avait-il allégué. Un temps viendra où la guerre sera finie, les combats achevés, et mes guerriers doivent se préparer pour une existence de paix. Ils doivent ouvrir leur esprit à d’autres sujets que les affaires martiales, ou ils se retrouveront alors obsolètes. »

— Aucun entretien n’était prévu, confirma Loken. Je voulais vous parler de manière informelle.

— Vraiment ? Qu’est-ce qui vous préoccupe ?

— Une chose bien troublante.

— On vous a offert d’intégrer le Mournival, énonça Sindermann. Loken cligna des yeux.

— Comment le savez-vous ? Est-ce que tout le monde est au courant ?

Sindermann arborait un large sourire.

— Sejanus est mort, paix à ses cendres. Le Mournival est incomplet. Êtes-vous surpris qu’ils soient venus vers vous ?

— Oui.

— Pas moi. Votre gloire talonne celle d’Abaddon et de Sedirae. Le Maître de Guerre a l’œil posé sur vous. Ainsi que Dorn.

— Le Primarque Dorn ? En êtes-vous sûr ?

— Je me suis laissé dire qu’il admire votre flegme, Garviel. Ce qui n’est pas rien, provenant de quelqu’un comme lui.

— Je suis flatté.

— Vous pouvez l’être. Qu’est-ce donc qui vous tracasse tant ?

— Suis-je vraiment digne ? Ai-je le droit d’accepter ?

Sindermann partit d’un petit rire.

— Ayez la foi, dit-il.

— Il y a autre chose, ajouta Loken.

— Je vous écoute.

— Une commémoratrice est venue me voir aujourd’hui. Et m’a dérangé, pour être sincère ; mais elle a dit quelque chose qui me perturbe. Elle a dit : « Ne pouvions-nous pas les abandonner à leur destin ? »

— Qui donc ?

— Ce peuple. Et cet Empereur.

— Garviel, vous connaissez la réponse à cette question.

— Lorsque j’étais dans la tour, face à cet homme…

Sindermann fronça les sourcils.

— Celui qui vous a fait croire qu’il était « l’Empereur » ?

— Oui. Il m’a dit à peu près la même chose. Quartes, dans ses Quantifications , nous enseigne que la galaxie est vaste, et cela, je le sais pour l’avoir constaté de moi-même. Si nous rencontrons dans le cosmos une personne, une société en désaccord avec nous, mais saine et éclairée, quel droit avons-nous de la détruire ? Je veux dire… Ne pourrions-nous pas simplement partir et l’ignorer ? La galaxie est assez grande.

— Ce que j’ai toujours aimé en vous, Garviel, c’est votre compassion. C’est elle qui vous a amené à penser de la sorte. Pourquoi ne m’en avez-vous pas parlé plus tôt ?

— Je croyais que ces pensées finiraient par me quitter, avoua Loken.

Sindermann se leva, et fit signe au capitaine de le suivre. Ils quittèrent la salle de conférence et remontèrent l’une des longues galeries vertébrales du vaisseau-amiral, une vallée aux poutrelles hautes de trois ponts, semblable à la nef d’une cathédrale de jadis étirée sur cinq kilomètres. Dans sa pénombre étaient suspendues à intervalles réguliers des bannières de légions, de compagnies et de campagnes, certaines décolorées ou endommagées par d’anciennes batailles. Les flux et les reflux du personnel de bord s’écoulaient ; leurs voix formaient un susurrement étrange sous la voûte, et Loken voyait d’autres piétons passer au-dessus d’eux sur des passerelles éclairées, là où les ponts supérieurs surplombaient cet espace.

— Le premier soin à donner à vos scrupules, dit Sindermann tandis qu’ils déambulaient, va être de leur appliquer un simple bandage. Vous m’avez entendu disserter devant toute ma classe, et d’une certaine manière, vous en avez donné votre version il y a quelques instants en évoquant le sujet de la conscience. Vous êtes une arme, Garviel, un spécimen des meilleurs instruments de destruction dont l’Humanité n’a jamais disposé. Il ne doit pas y avoir de place en vous pour le doute. Vous avez raison, les armes n’ont pas à penser, elles ne doivent qu’accepter que d’autres les utilisent, car la décision d’être employées ne leur appartient pas. Cette décision doit être prise par les Primarques et les commandants, avec un soin extrême, et des considérations éthiques au-delà de notre capacité à juger. Le Maître de Guerre, comme notre Empereur bien-aimé l’a fait avant lui, ne vous emploie pas à la légère ; il n’envoie l’Astartes que le cœur lourd, et avec des certitudes acquises. L’Adeptus Astartes est un dernier recours, et n’est jamais employé que comme tel.

Loken hocha la tête.

— C’est de cela dont vous devez vous souvenir. Ça n’est pas parce que l’Imperium dispose de l’Astartes, et donc de la capacité de défaire et d’anéantir n’importe quel adversaire que cela doit se produire. Nous avons développé ce moyen d’anéantir, Garviel, nous avons développé des guerriers comme vous… Parce que cela est nécessaire.

— Un mal nécessaire ?

— Un instrument nécessaire. La puissance ne légitime pas le droit. L’Humanité a une grande vérité empirique à défendre, un message à apporter, pour le bien de tous. Parfois ce message tombe dans de sourdes oreilles. Parfois, il est rejeté, comme il l’a été ici. Alors, et seulement alors, loué soit le destin que nous ayons la force de le faire entendre. Nous sommes puissants parce que nous avons raison, Garviel, et non l’inverse. Maudite soit l’heure où le contraire pourrait devenir notre credo.

Ils avaient quitté la galerie centrale, et empruntaient à présent un passage latéral vers l’annexe d’archivage. Des serviteurs les croisèrent, les membres supérieurs chargés de livres et de plaques de données.

— Mais que notre vérité soit juste ou non, devons-nous toujours l’imposer à ceux qui ne la désirent pas ? Comme l’a dit cette femme, ne pourrions-nous pas les abandonner à leur propre destinée sans les faire souffrir ?

— Vous êtes en train de marcher sur les rives d’un lac, lui dépeignit Sindermann. Un jeune garçon se noie. Allez-vous le laisser se noyer parce qu’il fut assez fou pour tomber dans l’eau avant d’avoir su nager ? Ou allez-vous le lui apprendre après l’avoir repêché ?

Loken choisit la seconde option.

— Mais s’il lutte alors que vous tentez de le sauver, parce que vous lui faites peur ? Parce qu’il n’a pas envie de savoir nager ?

— Je le sauve quoi qu’il en soit.

Ils s’étaient arrêtés de marcher. Sindermann pressa sa main contre la plaque de déverrouillage encastrée dans le cadre de bronze d’une énorme porte, et laissa un va-et-vient de lumière lire l’empreinte de sa paume. La porte s’ouvrit, en exhalant comme une bouche sa bouffée d’air conditionné et l’indice d’une odeur de poussière.

Ils pénétrèrent dans la chambre d’archivage numéro trois. Des lecteurs, sphragistes et métaphrastes travaillaient en silence à leurs écritoires, en appelant parfois les serviteurs qui leur ramenaient les ouvrages de leurs étagères fermées.

— Ce en quoi vos inquiétudes m’intéressent, dit Sindermann d’une voix basse, précisément assez basse pour que seule l’ouïe améliorée de Loken pût l’entendre, c’est ce qu’elles disent de vous. Nous sommes tombés d’accord pour dire que vous êtes une arme, et que vous n’avez pas besoin de penser à ce que vous faites, parce que cette réflexion est faite pour vous. Et pourtant, vous permettez à votre étincelle humaine de s’inquiéter et de compatir. Vous conservez la capacité à considérer le cosmos comme le ferait un homme, et non un instrument.

— Je vois, répondit Loken. Vous êtes en train de me dire que j’ai oublié quelle était ma place et que j’outrepasse les limites de ma fonction.

— Oh, pas du tout. Sindermann sourit. Je pense au contraire que vous avez trouvé votre place.

— Que voulez-vous dire ?

Sindermann lui désigna les rayonnages de livres, s’élevant comme des tours vers les altitudes brumeuses de la salle d’archive. Loin au-dessus d’eux, des serviteurs flottants cherchaient, retrouvaient d’anciens textes conservés dans des casiers de plastech, et se pressaient comme un essaim d’abeilles autour des falaises de la bibliothèque.

— Ayez foi dans les livres, lui conseilla-t-il.

— Y en a-t-il certains que je devrais lire ? Allez-vous me préparer une liste ?

— Lisez-les tous. Puis lisez-les à nouveau. Absorbez les enseignements et les idées de vos prédécesseurs, car cela ne peut que vous améliorer en tant qu’homme. Mais en le faisant, vous vous rendrez compte qu’aucun ne renferme la réponse qui apaisera vos doutes.

Déconcerté, Loken se mit à rire. Certains des métaphrastes les plus proches, importunés, levèrent le nez de leur prospection. Ils ne tardèrent pas à baisser les yeux en s’apercevant que le bruit venait d’un Astartes.

— Qu’est-ce que le Mournival, Garviel ? murmura l’itérateur.

— Vous le savez très bien…

— Faites-moi plaisir. Est-ce un groupe officiel ? Un organe de commandement formellement approuvé, un rang des légions ?

— Bien sûr que non. Il s’agit d’un honneur informel, sans aucun poids officiel. Un Mournival a existé depuis les premiers temps de notre légion. Quatre capitaines, ceux que leurs pairs considèrent comme…

Il s’arrêta.

— Les meilleurs ? proposa Sindermann.

— Ce mot heurte ma modestie. Les plus aptes. Toujours, la légion s’est composé un Mournival, d’une manière officieuse distincte de la chaîne de commandement. Une fraternité de quatre capitaines, ayant de préférence des caractères bien différents pour agir comme l’âme de toute la légion.

— Et leur devoir est de veiller à la santé morale de la légion, n’est-ce pas ? De guider et de modeler sa philosophie ? Et, plus important encore, de se tenir auprès de leur commandant pour être les voix qu’il écoutera avant n’importe quelles autres. D’être les compagnons et les amis à qui il puisse s’adresser, et exprimer librement ses inquiétudes avant qu’elles ne concernent le Conseil.

— C’est ce que le Mournival est supposé être, reconnut Loken.

— Alors il me semble, Garviel, que seule une arme capable de remettre en doute son usage pourrait être d’une quelconque valeur dans ce rôle. Pour être un membre du Mournival, il vous faut connaître des inquiétudes. Il vous faut de l’entendement, et il vous faut très certainement connaître le doute. Savez-vous ce qu’était un négateur ?

— Non.

— Dans l’histoire ancienne de Terra, sous la domination des dynasties sumaturiennes, les négateurs étaient employés par la classe dirigeante. Leur fonction était de se montrer sceptique. De toujours tout remettre en question. De considérer un argument, une décision, et d’y trouver le défaut, ou de définir la position antithétique. Leur valeur était hautement appréciée.

— Vous me demandez de devenir un négateur ? demanda Loken. Sindermann secoua la tête.

— Je vous demande d’être vous-même, Garviel. Le Mournival a besoin de votre bon sens et de votre clarté d’esprit. Sejanus fut toujours la voix de la raison, entre l’irascibilité d’Abaddon et le dédain mélancolique d’Aximand. L’équilibre a été perdu, et le Maître de Guerre a plus que jamais besoin de cet équilibre. Vous êtes venu me trouver ce matin parce que vous vouliez ma bénédiction. Vous vouliez savoir si vous deviez accepter cet honneur. De votre propre aveu, Garviel, grâce au mérite de vos doutes, vous avez répondu vous-même à votre question.

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