Horus Heresy: Collection I (The Horus Heresy) (French Edition)

Trois

Durant le voyage

De la mauvaise poésie

Secrets

 

Durant le voyage entre Soixante-Trois Dix-Neuf et Cent Quarante Vingt, Loken était arrivé à la conclusion que Sindermann l’évitait.

Il le retrouva finalement parmi les rayonnages sans fin de la chambre d’archivage numéro trois. L’itérateur, assis sur une chaise à échasses, consultait les textes anciens confinés sur l’une des plus hautes étagères, dans l’une des annexes les plus sombres, là où il n’y avait pas d’agitation, pas de serviteurs aux bras chargés des livres réclamés. Loken présumait que le matériel catalogué dans cette zone n’avait que peu d’intérêt pour les visiteurs habituels de l’endroit.

Sindermann ne l’entendit pas approcher. Il étudiait avec application un manuscrit fragile, la lampe de son siège penchée au-dessus de l’épaule gauche pour éclairer les pages.

— Bonjour, lança Loken à voix basse.

Sindermann baissa les yeux. Il sursauta comme s’il venait d’être tiré d’un profond sommeil.

— Garviel, murmura-t-il en retour. Un instant. Sindermann remit le volume à sa place sur l’étagère ; plusieurs autres s’empilaient dans un casier grillagé accroché à son siège. Ses mains semblaient trembler. Il tira sur un levier de son accoudoir d’airain et les pieds télescopiques de sa chaise le ramenèrent lentement au niveau du sol dans un sifflement de vérins.

Loken tendit la main pour aider l’itérateur à sortir de son fauteuil.

— Merci, Garviel.

— Que faites-vous ici ? demanda Loken.

— Oh, rien de bien précis. Je lisais.

— Que lisiez-vous ?

D’après Loken, Sindermann posa sur les livres de son casier un regard presque coupable. Coupable, ou gêné.

— Je veux bien l’avouer, confessa-t-il. Je cherchais le réconfort dans des écrits très anciens et tout à fait passés de mode. Des ouvrages de fiction datant d’avant l’époque de l’Unification, et de la poésie. Juste quelques fragments, car si peu est arrivé jusqu’à nous. Mais j’y trouve une certaine consolation.

— Puis-je ? se fit autoriser Loken en désignant le casier.

— Bien sûr.

Loken s’assit dans le fauteuil d’airain, qui crissa sous son poids et prit quelques-uns des livres de la corbeille latérale pour les examiner. Leurs pages étaient cornées, tachées de roux, même si certains avaient de toute évidence été reliés et réparés avant leur stockage.

— L’Âge d’or de la poésie sumaturienne ? lut Loken. Légendes populaires des anciens Muscovites ? Et cela, qu’est-ce ; Les chroniques d’Ursh ?

— De la prose tapageuse, des histoires sanglantes, avec l’apparition occasionnelle de quelques lignes excellentes.

Loken prit un autre tome, plus pesant.

— La tyrannie panpacifique , annonça-t-il, puis il ouvrit la couverture pour exposer la page de titre. « Un poème épique en neuf cantos, exaltant le règne de Narthan Dume »… Peu engageant, à première vue.

— Celui-là est plutôt corsé, avec même par moments quelques passages franchement égrillards. Le travail de poètes surexcités qui ont essayé de transformer en mythe les sujets banals de leur propre temps. J’aime assez cet ouvrage. Quand j’étais petit garçon, j’avais pour habitude de lire les contes de fées d’une autre époque.

— D’une époque meilleure ?

Sindermann parut se dérober.

— Oh, non, par Terra ! Une époque terrible. Une période assassine, où nous glissions sur la voie de l’extinction, sans savoir que l’Empereur viendrait et mettrait un frein à notre chute libre culturelle.

— Mais ces lectures vous réconfortent ?

— Elles me rappellent mon enfance. C’est en cela qu’elles me réconfortent.

— Avez-vous besoin de réconfort en ce moment ? demanda Loken en remettant les livres dans leur corbeille et en levant les yeux vers le vieil homme. Je vous ai à peine vu depuis…

— Depuis les montagnes, termina Sindermann avec un sourire triste.

— Précisément. Je suis passé plusieurs fois à votre école pour vous entendre faire la leçon aux itérateurs, mais vous étiez à chaque fois remplacé par quelqu’un. Comment allez-vous, Kyril ?

— Je vous avoue m’être déjà senti mieux, dit Sindermann, les épaules tombantes.

— Vos blessures vous font-elles…

— Je suis rétabli de corps, Garviel, mais… Sindermann posa un doigt sec contre sa tempe. Je suis perturbé. Je ne me suis pas senti l’humeur à parler ces derniers temps ; la flamme n’était pas là. Elle reviendra ; je me suis tenu compagnie à moi-même, et je suis en voie de guérison.

Loken regardait fixement le vieil itérateur, qui paraissait si fragile, un oisillon pâle et maigrelet. Neuf semaines s’étaient écoulées depuis le massacre aux pics des murmures, et ils avaient passé l’essentiel de ce temps en transit dans le Warp. Loken sentait que lui-même commençait à mieux accepter les choses, mais en voyant Sindermann, il réalisait à quel point le traumatisme affleurait sous leur peau. Lui pouvait le contenir ; il était de l’Astartes. Mais Sindermann était un mortel, et en aucun cas aussi endurant que lui.

— J’aimerais pouvoir… Sindermann leva une main pour l’arrêter.

— S’il vous plaît. Le Maître de Guerre a eu la bonté de s’entretenir avec moi en privé à ce sujet. Je sais ce qui est arrivé, et j’en suis devenu plus instruit.

Loken abandonna son siège pour le céder à Sindermann. L’itérateur reconnaissant accepta de bonne grâce.

— Il me surveille de près, dit Loken.

— Qui donc ?

— Le Maître de Guerre. Il m’a emmené avec lui dans cette mission, et toute la 10e compagnie avec moi, pour m’avoir à ses côtés. Pour pouvoir garder un œil sur moi.

— Et pourquoi, à votre avis ?

— Parce que j’ai vu ce que très peu ont vu. Parce que je sais ce que le Warp peut faire de nous si nous ne prenons pas garde.

— Alors notre bien-aimé commandant est très sage, Garviel. Non seulement vous donne-t-il de quoi vous occuper l’esprit, mais il vous offre une chance de reforger votre courage au combat. Il a toujours besoin de vous.

Sindermann se releva et partit un instant longer les rayonnages, en laissant courir sa main sur le dos des livres alignés. À sa démarche mal assurée, Loken devinait que l’itérateur n’avait pas aussi bien guéri qu’il le prétendait.

Les ouvrages semblaient à nouveau avoir accaparé son esprit. Loken attendit un moment.

— Je dois y aller, finit-il par annoncer. Il me faut remplir mes obligations.

Sindermann sourit, et du mouvement de ses doigts fins, il l’encouragea à partir.

— J’ai été heureux de vous parler, confia Loken. Cela faisait trop longtemps.

— C’est vrai.

— Je reviendrai vous voir bientôt. D’ici un jour ou deux. Pour venir écouter une de vos leçons, peut-être ?

— Je serai peut-être à la hauteur.

Loken prit un des livres du casier.

— Vous dites qu’ils vous réconfortent ?

— Oui.

— Puis-je vous en emprunter un ?

— À condition de le ramener. Qu’avez-vous pris ? Sindermann revint vers lui et lui prit le volume des mains. La poésie sumaturienne ? Je ne pense pas que ce soit votre genre. Essayez plutôt ceci… Il choisit un des autres livres. Les chroniques d’Ursh . Quarante chapitres détaillant le règne sauvage de Kalagann. Celui-là devrait vous plaire. Très sanglant, un grand nombre de tués. Laissez-moi la poésie.

Loken feuilleta le vieil ouvrage et le referma.

— Merci pour ce conseil. Et si vous aimez la poésie, j’en ai pour vous.

— Vraiment ?

— Un des commémorateurs…

— Ah oui, comprit Sindermann. Karkasy. J’ai appris que vous vous étiez porté garant de lui.

— Pour rendre service à une amie.

— Et par « amie », vous entendez Mersadie Oliton ?

Cette phrase fit rire Loken.

— Vous vous êtes tenu compagnie à vous-même ces derniers mois, selon vous, et vous avez pourtant l’air de tout savoir.

— C’est mon devoir. Mes subalternes m’ont tenu informé. J’ai cru comprendre que vous lui avez permis de devenir votre commémoratrice attitrée, en quelque sorte.

— Est-ce mal ?

— Pas du tout ! s’égaya Sindermann. C’est ainsi que leur mission est censée fonctionner. Servez-vous d’elle, Garviel. Et laissez-la se servir de vous. Un jour, il y aura peut-être dans les archives impériales de meilleurs ouvrages que ces mauvais vestiges du passé.

— Karkasy allait être renvoyé. J’ai arrangé sa probation, dont une partie consiste à me soumettre toute sa production, mais je n’arrive pas à y trouver le moindre sens. Je n’y connais rien à la poésie. Puis-je vous charger de lire ce qu’il écrit ?

— Bien entendu.

Loken se tourna pour prendre congé.

— Et le livre que vous avez rangé, qu’était-ce ? demanda-t-il.

— Pardon ?

— Quand je suis arrivé, vous aviez déjà ces tomes dans votre corbeille, mais vous étiez en train d’en lire un, très attentivement, à ce qu’il m’a paru. Vous l’avez remis à sa place sur son étagère. Qu’était-ce ?

— De la mauvaise poésie, dit Sindermann.

La flotte s’était mise en route pour Meurtre moins d’une semaine après l’épisode des pics des murmures. Les requêtes de soutien étaient devenues si insistantes que le débat sur ce que la 63e flotte expéditionnaire devait entreprendre passa au second plan. Le Maître de Guerre avait ordonné le départ immédiat de dix compagnies placées sous son commandement personnel, en laissant derrière lui le gros de la flotte, et à Varvaras le soin de superviser le retrait général de Soixante-Trois Dix-Neuf.

Une fois que la 10e compagnie avait été choisie pour faire partie du contingent d’assistance, Loken s’était retrouvé trop accaparé par les préparatifs pour laisser ses pensées revenir sur l’incident. Il était apaisant d’être occupé. Des escouades devaient être reconstituées, les remplaçants choisis parmi le noviciat de la légion et les auxiliaires scouts. Il devait trouver les hommes pour combler les vides des escouades Hellebore et Brakespur, ce qui signifiait pour lui de filtrer les jeunes candidats et de prendre les décisions qui changeraient des vies à jamais. Qui étaient les meilleurs ? Qui allait recevoir la chance de faire partie de l’Astartes à part entière ?

Torgaddon et Aximand l’assistèrent dans cette tâche solennelle, et il leur savait gré de leur contribution. L’Autre Horus, en particulier, faisait preuve d’une extraordinaire clairvoyance concernant les candidats ; il discernait en eux de véritables atouts que Loken aurait laissé passer, et des défauts chez certains autres qui lui avaient plu. Loken commençait à percevoir qu’Aximand devait sa place dans le Mournival à son sens de l’analyse d’une incroyable précision.

Loken avait décidé de vider lui-même les cellules de repos des défunts.

— Je peux m’en occuper avec Vipus, proposa Torgaddon. Inutile de te donner cette peine.

— Je tiens à le faire moi-même, insista Loken.

— Laisse-le s’en charger, Tarik, appuya Aximand. Il a raison. C’est à lui de le faire. Loken ressentait pour la première fois de la sympathie envers l’Autre Horus. Il ne s’était pas imaginé qu’ils deviendraient si proches. Tout ce qu’il avait d’abord cru être calme, réservé et austère chez Aximand se révélait être sincère, empathique et sage.

Quand vint le moment de vider les modestes cellules, Loken fit une découverte. Les guerriers de la légion n’avaient que peu d’effets personnels : quelques habits, quelques trophées, et les petits parchemins roulés de leurs serments de l’instant, généralement rangés dans des sacs de toile sous leur couchette spartiate. Parmi les maigres possessions de Xavyer Jubal, Loken trouva une petite médaille d’argent, sans chaîne ni cordelette. Le bijou était de la taille d’une pièce de monnaie : une tête de loup posée sur un croissant de lune.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? Loken la montra à Nero Vipus, venu lui prêter main-forte.

— Je ne saurais le dire, Garvi.

— Je crois savoir de quoi il s’agit, légèrement agacé par la réponse fuyante de son ami, et je pense que vous le savez aussi.

— Pas la moindre idée.

— Alors essayez de deviner, s’impatienta Loken ; Vipus paraissait se préoccuper soudain de la manière dont sa chair cicatrisait autour de la main artificielle qui lui avait été greffée.

— Nero…

— Ça pourrait être un médaillon de loge, Garvi, répondit Vipus d’un ton dédaigneux. Je n’en suis pas sûr.

— C’est aussi ce que je pense, confirma Loken. Il retourna la médaille dans sa main. Alors comme ça, Jubal était membre d’une loge ?

— Qu’est-ce que ça peut faire ?

— Vous connaissez très bien mon opinion sur la question, le tança Loken.

Officiellement, il n’existait pas de loges guerrières, ou aucune autre sorte de fraternités secrètes au sein de l’Adeptus Astartes. Il était su de tous que l’Empereur réprouvait l’existence de telles sociétés confidentielles, en clamant qu’elles se rapprochaient dangereusement des cultes, et davantage encore du credo impérial, le Lectio Divinitatus, qui défendait l’adoption de l’Empereur comme dieu tutélaire.

Mais les loges confraternelles, occultes et privées de l’Astartes existaient bel et bien, et selon les rumeurs, avaient longtemps été actives au sein de la 16e légion. Soixante ans plus tôt, les Luna Wolves, en collaboration avec la 17e légion, celle des Word Bearers, avaient obtenu la soumission d’un monde nommé Davin. Planète sauvage, Davin était sous le contrôle d’une remarquable caste guerrière, dont la noblesse avait gagné le respect de l’Astartes envoyé intervenir dans leurs querelles. Les guerriers davinites dirigeaient leur monde grâce à une structure complexe de loges, des sociétés quasi religieuses qui vénéraient divers prédateurs locaux. Par osmose culturelle, les pratiques des loges avaient été naturellement absorbées par les légions.

Loken avait jadis questionné son mentor à leur sujet. « Elles ne représentent pas un grand danger, lui avait répondu Sindermann, les guerriers recherchent toujours la fraternité de leurs semblables. De la façon dont je perçois les choses, elles cherchent à promouvoir la camaraderie entre les échelons de la hiérarchie, sans considération de grade ou de position. Une sorte de lien interne, un réseau de loyautés perpendiculaires à la chaîne de commandement. »

Loken n’avait jamais était certain de savoir à quoi pouvait ressembler une loyauté perpendiculaire à la chaîne de commandement, mais l’idée lui paraissait malsaine. Malsaine, sinon pire, du fait que cette loyauté fut secrète, et par conséquent trompeuse. Malsaine en cela que l’Empereur aimé de tous la désapprouvait.

« Évidemment, avait ajouté Sindermann, rien ne prouve que ces loges existent réellement. »

Réelles ou pas, Loken avait ouvertement fait savoir que tout guerrier servant sous ses ordres ne devait pas chercher à se rapprocher d’elles.

Jamais aucun signe n’avait laissé penser à une quelconque implication d’un membre de la 10e compagnie dans l’activité d’une loge. C’était avant que ne surgît cette médaille. Un insigne de loge, ayant appartenu à l’homme qui s’était changé en démon et avait tué ses frères.

La découverte troubla véritablement Loken. Il dit à Vipus vouloir faire passer ce message : tout homme de sa compagnie en possession d’informations concernant l’existence des loges devrait venir les lui transmettre, en privé si nécessaire. Le lendemain, quand Loken vint trier les effets personnels qu’il avait rassemblés, la médaille avait disparu.

Dans les derniers jours qui avaient précédé le départ, Mersadie Oliton était venue plusieurs fois plaider devant lui la cause de Karkasy. Loken se souvenait qu’elle lui en avait parlé à son retour des pics des murmures, mais son esprit avait été ailleurs ; il se souciait peu du destin d’un commémorateur, surtout si celui-ci était assez stupide pour se mettre à dos les autorités de l’expédition.

Mais son cas constituait une autre distraction de l’esprit, et il lui en fallait autant qu’il pouvait s’en trouver. Après avoir consulté Maloghurst, il assura à Oliton qu’il intercéderait en sa faveur.

Ignace Karkasy était un poète, et manifestement, un crétin, incapable de savoir quand se taire. Lors d’une visite en surface de Soixante-Trois Dix-Neuf, il s’était éloigné des zones de visite autorisées, s’était enivré, et avait débité tant de propos licencieux qu’une escouade de soldats l’avait presque battu à mort.

— Il va être renvoyé sur Terra, augura Mersadie, tomber en disgrâce, et son assermentation va lui être retirée. Ce n’est pas juste, capitaine. Ignace est une personne digne…

— Vraiment ?

— Non, d’accord. Il est pénible. Mal élevé, borné, et désagréable. Mais c’est un grand poète, et il dit la vérité même quand elle n’est pas agréable à entendre. Ignace n’a pas été frappé parce qu’il mentait.

Suffisamment remis de son passage à tabac pour avoir été placé en confinement dans l’infirmerie du vaisseau-amiral, Ignace Karkasy se révéla être un individu ébouriffé, sans rien d’édifiant.

Il se leva quand Loken pénétra dans la pièce, déclenchant l’allumage des lampes.

— Capitaine, commença-t-il. Je suis honoré que vous ayez daigné vous pencher sur mes pathétiques histoires.

— Vous avez des amies persuasives, expliqua Loken. Oliton, ainsi que Keeler.

— J’ignorais totalement avoir des amies persuasives, capitaine Loken. Pour être tout à fait exact, j’ignorais même avoir des amis. Vous l’avez sans doute remarqué, Mersadie est très attentionnée. Et Euphrati… J’ai entendu dire qu’elle a été prise dans une vilaine affaire.

— C’est le cas.

— Est-ce qu’elle va bien ? A-t-elle été blessée ?

— Elle va bien, le rassura Loken, bien qu’il ignorât totalement dans quel état pouvait se trouver Keeler. Il ne l’avait pas vue. Elle lui avait fait parvenir un mot, pour solliciter son intervention dans les démêlés de Karkasy. Loken soupçonnait là encore l’influence de Mersadie Oliton.

Ignace Karkasy était un homme de grande taille, mais avait subi une attaque en règle. Son visage était toujours gonflé, et les ecchymoses avaient fait virer la couleur de sa peau mieux que la jaunisse. De petits vaisseaux sanguins avaient éclaté dans ses yeux de chien battu. Chacun de ses mouvements semblait le faire souffrir.

— J’ai cru comprendre que vous aviez la langue trop pendue, reprit Loken. Des prétentions iconoclastes ?

— Oui, oui, dit Karkasy en faisant pourtant signe que non de la tête, mais je vais essayer de me tenir. Je vous le promets.

— Les instances veulent se débarrasser de vous. Elles veulent vous renvoyer chez vous, exposa Loken. Les commémorateurs estiment que vous donnez une mauvaise image de votre organisation.

— Capitaine, je pourrais donner une mauvaise image de quelqu’un rien qu’en m’asseyant à côté de lui.

Cette remarque fit sourire Loken. Il commençait à apprécier le personnage.

— Je me suis entretenu avec l’écuyer du Maître de Guerre à propos de vous, Karkasy. Vous pourriez prétendre à une probation. Si un officier de l’Astartes tel que moi se portait garant de vous, il vous serait accordé de continuer à suivre l’expédition.

— Il y aurait des conditions ? demanda Karkasy.

— Bien évidemment. Mais tout d’abord, j’aimerais vous entendre me dire que vous désirez rester avec nous.

— Je veux rester. Par la Grande Terra, capitaine, j’ai commis une erreur, mais je veux réellement rester avec l’expédition. Je veux faire partie de tout ça.

— Mersadie pense que vous le devriez. L’écuyer Maloghurst est lui aussi bien disposé à votre égard. Je pense qu’il aime prendre le parti des plus faibles.

— Comme vous le voyez, capitaine, je me suis rarement senti plus faible.

— Voilà les conditions : respectez-les à la lettre, ou je vous retirerai mon soutien et vous passerez quarante mois à attendre que vos fesses soient ramenées sur Terra. Premièrement, corrigez votre attitude.

— Absolument, je vous le promets, capitaine.

— Deuxièmement, venez me trouver tous les trois jours selon mes disponibilités et remettez-moi une copie de tout ce que vous écrivez. Absolument tout, vous m’avez compris ? Des œuvres destinées à la publication jusqu’à vos gribouillis. Rien ne devra passer au-dessus de ma tête. Votre âme sera mise à nu devant moi.

— Je vous le promets, capitaine, mais je vous avertis que j’ai l’âme affreuse ; elle louche, elle a le dos voûté et un pied-bot.

— J’ai vu le pire, le rassura Loken. La troisième condition… En vérité, c’est une question. Est-ce que vous mentez ?

— Non, capitaine.

— C’est ce qu’on m’a dit. Vous dites toujours la vérité, sans vernis et sans retouches. Vous êtes tenu pour un vaurien. Vous dites les choses que les autres n’osent pas dire.

Karkasy haussa ses épaules endolories, ce qui lui tira un grognement.

— Je ne sais pas quoi vous répondre, capitaine ; si je vous réponds oui, cela va-t-il compromettre mes chances ?

— Répondez.

— Capitaine Loken, je dis toujours la vérité telle que je la vois, même si cela me vaut d’être tabassé dans les bouges que fréquente l’armée. Et de tout mon cœur, je condamne ceux qui mentent ou maquillent délibérément les faits.

— Qu’avez-vous dit, maître ? Qu’avez-vous dit pour provoquer d’honnêtes soldats au point qu’ils vous ont roué de coups ?

Karkasy se racla la gorge, les yeux plissés de douleur.

— J’ai dit… J’ai dit que l’Imperium ne durerait pas. J’ai dit que rien ne résiste éternellement, même ce qui a été érigé avec le plus de soin. J’ai dit que nous devrions nous battre à jamais, simplement pour défendre nos vies.

Loken ne répondit pas. Karkasy se leva de son lit.

— Était-ce la bonne réponse à vous donner, capitaine ?

— Y a-t-il des bonnes ou des mauvaises réponses, maître ? lui renvoya Loken. Un officier des Imperial Fists m’a tenu le même discours il n’y a pas si longtemps. Il n’a pas employé les mêmes mots, mais leur signification était identique. Et il n’a pas été renvoyé sur Terra. Loken se mit à rire pour lui-même. Pour être exact, il a été renvoyé sur Terra, mais pas pour cette raison.

Son regard se riva sur Karkasy.

— Dans ce cas, voici la troisième condition. Je vais me porter garant pour vous. En retour, vous devrez continuer de dire la vérité.

— Vraiment ? Vous en êtes certain ?

— La vérité est tout ce que nous ayons pour nous, Karkasy. La vérité est ce qui nous distingue des espèces xenos et des traîtres. Et comment l’histoire pourrait-elle nous juger si ce qui lui est soumis n’est pas la vérité ? On m’a dit que l’ordre des commémorateurs avait été instauré dans ce but. Continuez de dire la vérité aussi cruelle soit-elle, et je continuerai de vous soutenir.

Après la conversation déconcertante que Kyril Sindermann et lui avaient eue dans les archives, Loken s’était dirigé vers le milieu du vaisseau-amiral, et la grande galerie où les commémorateurs avaient pour habitude de se rassembler.

Comme de coutume, Karkasy l’attendait sous la grande arche de l’entrée, leur point de rendez-vous régulier. Venus de la large salle qui s’étendait au-delà, les sons des rires, des conversations et de la musique flottaient vers lui. Des individus, pour la plupart des commémorateurs, mais aussi du personnel de bord et des auxiliaires militaires, ne cessaient de franchir l’arche dans les deux sens en petits groupes bruyants.

La grande galerie, l’une des nombreuses de ce vaisseau-amiral gigantesque pensées pour accueillir les assemblées importantes, les discours et les cérémonies militaires, avait été allouée aux commémorateurs une fois établi qu’ils ne pouvaient se passer de rassemblements et de convivialité. L’endroit était indiscipliné au possible, comme si le vaisseau avait laissé un carnaval s’introduire dans ses entrailles austères. Dans tout l’Imperium, d’autres vaisseaux s’étaient adaptés à la nouveauté incongrue de devoir transporter de grandes communautés d’artistes et de libres-penseurs. Par nature, les commémorateurs ne pouvaient pas être enrégimentés ou contrôlés de la même façon que les composantes militaires de la flotte : ils avaient ce désir intarissable de se rencontrer, de débattre et de festoyer ensemble. En leur accordant un espace réservé à leur seul usage, les hautes instances de l’expédition pouvaient du moins cantonner leurs activités à un périmètre.

Cette salle était à présent connue comme la Retraite et avait acquis une réputation sordide. Loken ne souhaitait aucunement devoir y pénétrer et avait toujours arrangé ses rencontres avec Karkasy à l’entrée. Il lui paraissait paradoxal d’entendre des rires non réprimés et des mélodies désinvoltes dans les profondeurs solennelles du Vengeful Spirit .

Karkasy s’inclina avec respect à l’approche du capitaine. Sept semaines de voyage avaient permis à ses lésions de bien se remettre, et ses ecchymoses s’étaient presque effacées de son visage. Il tendit à Loken une version imprimée de ses dernières œuvres. D’autres commémorateurs, qui passèrent près d’eux en petites bandes, épièrent le capitaine Loken avec surprise et curiosité.

— Mes vers les plus récents, énonça le poète. Comme convenu.

— Merci. Je vous reverrai ici dans trois jours.

— Je dois vous parler d’autre chose, capitaine, dit Karkasy en lui tendant une plaque de données. Loken l’alluma du pouce. Des images apparurent à l’écran, des images magnifiquement composées de lui-même et de la 10e compagnie, rassemblés pour l’embarquement. La bannière, les rangées nettes ; sur une suivante, il prêtait son serment de l’instant devant Targost et Sedirae. Le Mournival.

— C’est Euphrati qui m’a demandé de vous les donner, révéla Karkasy.

— Où est-elle ?

— Je n’en sais rien, capitaine. On ne la voit plus beaucoup, elle est devenue très renfermée depuis…

— Depuis ?

— Depuis les pics des murmures.

— Que vous a-t-elle dit à propos de ça ?

— Rien du tout, capitaine. Elle dit qu’il n’y a rien à raconter. Elle dit que le premier capitaine lui a dit qu’il n’y avait rien à raconter.

— Elle a raison. Ces images sont excellentes. Merci à vous, Ignace, et remerciez Keeler de ma part. Je les conserverai précieusement.

Karkasy s’inclina à nouveau avant de repartir vers la Retraite.

— Karkasy ?

— Capitaine ?

— Prenez soin de Keeler, s’il vous plaît. Faites-le pour moi. Vous et Oliton ; assurez-vous qu’elle ne reste pas seule trop souvent.

— Oui, capitaine. C’est entendu.

Six semaines après le début du voyage, alors que Loken formait les nouvelles recrues, Aximand vint le trouver.

— Les Chroniques d’Ursh ? lut-il en remarquant le livre que Loken avait laissé ouvert près du tapis d’entraînement.

— J’aime assez, justifia Loken.

— Il m’avait bien plu quand j’étais enfant, renchérit Aximand. Mais ça n’est pas d’un très haut niveau.

— Je pense que c’est pour ça que je l’apprécie autant, répliqua Loken. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

— Je voudrais te parler. En privé.

Loken fronça les sourcils. Aximand ouvrit la main et révéla un médaillon de loge argenté.

— Je voudrais que tu acceptes de m’écouter, dit Aximand une fois qu’ils se furent retirés dans la chambre d’armement de Loken. Fais-le pour moi.

— Tu sais quelle est mon opinion sur l’activité des loges ?

— Cela m’est parvenu aux oreilles ; j’admire ta pureté d’esprit, mais la loge ne recèle aucune malice. Tu as ma parole, et j’espère qu’elle commence à vouloir dire quelque chose pour toi.

— Qui t’as dit que je m’intéressais aux loges ?

— Je ne saurais le dire. Garviel, nous avons une réunion de loge prévue pour ce soir, et j’aimerais que tu y assistes, en tant qu’invité. Nous aimerions t’intégrer au sein de notre fraternité.

— Je ne suis pas sûr de le vouloir.

Aximand hocha la tête.

— Je comprends. Mais tu n’y serais pas obligé. Accompagne-moi, assiste à la séance et décide de toi-même. Si ce que tu découvres ne te plaît pas, tu seras entièrement libre de partir et de te dissocier de nous.

Loken ne répondit rien.

— Nous ne sommes qu’un groupe de frères, se disculpa Aximand. Un cercle de guerriers fidèles les uns aux autres, sans considération de grade entre nous.

— C’est ce que j’ai entendu dire.

— Depuis les pics des murmures, nous avons une place vacante. Nous aimerions te la donner.

— Une place vacante ? comprit Loken. Tu veux dire Jubal. J’ai vu sa médaille.

— Acceptes-tu de venir ? lui redemanda Aximand.

— C’est d’accord, consentit Loken. Mais seulement parce que c’est toi qui me le demande.

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